Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 20
_Le 23, samedi._—Le sieur de la Lane, maître d'hôtel de la reine Marguerite, arrivée à Madrid depuis trois jours, vient pour visiter le Dauphin de sa part et lui dire qu'elle lui baisoit les mains et pour s'excuser si elle n'étoit venue pour le voir, ce qu'elle feroit se trouvant délassée du travail du chemin et lorsqu'elle auroit eu l'honneur de voir le Roi. Le Dauphin lui répond: _Je la remercie bien humblement, je suis son serviteur. Comment se porte maman?_—M. de Longueville, Mme de la Trimouille arrivent; Mme de Montglat lui ayant dit que Mme de la Trimouille le venoit voir et qu'il eût à lui dire qu'il étoit petit quand il lui donna le soufflet au bâtiment[209]: _Mais, mamanga, elle est aveugle qu'elle porte cela si longtemps sur le nez?_ se ressouvenant que le bout de sa coiffure y étoit avancé fort bas. Il observoit tout, jusques aux plus petites choses.
[209] _Voy._ au 26 mai précédent.
_Le 24, dimanche._—Tout le long du dîner il est transporté et comme ravi de la musique des violons du Roi, qui étoient quinze, auxquels, pour la fin, il commanda de jouer _la guerre_, n'ayant dit que ce mot durant tout le dîner; ils ne la surent jouer.
_Le 25, lundi._—Étant au droit de la chapelle, Madame se trouva dans l'allée qui est vis-à-vis; on les fait avancer, ils s'entre saluent, et comme il fut à six pas près, sa nourrice lui dit: «Monsieur, il ne faut pas approcher de Madame davantage que cela[210]»; il s'arrête, faisant sa petite lippe assez longue, et à la fin il lui en tombe des larmes des yeux et à Madame aussi, qui en firent faire autant à toute la troupe.
[210] Elle venait d'avoir la rougeole.
_Le 26 juillet, mardi._—Cejourd'hui le Roi a vu, au château de Madrid, la reine Marguerite.
_Le 27, mercredi._—Il vient en mon étude, veut voir le livre de Mathiole[211], où il avoit autrefois vu des poissons.
[211] Pierre-André Mathiole, médecin, mort en 1577, auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire naturelle.
_Le 28, jeudi._—J'eus l'honneur de lui donner sa chemise, Mme de Montglat n'y étoit pas.
_Le 29, vendredi._—Le Roi arrive au bâtiment neuf, accompagné de Don Juan de Médicis[212], oncle bâtard de la Reine; mené par le pont du Roi à S. M., il lui court, lui saute au col, le mène à la galerie, où il joue au palemail. Dîné avec le Roi.
[212] Fils naturel de Côme Ier, grand-duc de Toscane.
_Le 30, dimanche._—Mené au bâtiment neuf au Roi et à la Reine; il se joue au Roi, ayant respect et crainte de le blesser sur le lit, où il étoit, ayant mal aux dents et le visage enflé.
_Le 1er août, lundi, à Saint-Germain._—Mené à quatre heures au bâtiment neuf, le Roi se reposoit sur son lit; il dresse en la ruelle tout son petit ménage de poterie verte; M. de Verneuil étoit un des cuisiniers. A six heures il donne le bonjour au Roi et à la Reine, prend le mot du Roi et le baille à M. de Créquy, mestre de camp du régiment des gardes.
_Le 2, mardi._—Mené à la chapelle, où il voit tout le préparatif pour faire le service pour le feu Roi[213]; il s'informe de toutes les pièces: Pourquoi ceci? pourquoi cela? puis s'en va ne y étant point demeuré, les Dauphins n'assistant jamais aux services des funérailles.
[213] Henri III, assassiné à Saint-Cloud le 1er août 1589, mort le lendemain.
_Le 3, mercredi._—A dîner il mange sans dire mot et comme transporté de joie d'ouïr jouer un flageolet d'un estropié que l'on nommoit cul-de-jatte, lequel après avoir joué longtemps et deux violons avec lui, lui va dire d'une voix rude: «Monsieur, buvez à nous.» Il devient rouge, disant soudain: _Je veux qu'il s'en aille, je veux qu'il s'en aille, maman._ Je lui dis: «Monsieur, il est un pauvre, il ne les faut pas chasser».—_Il ne faut pas que les pauvres viennent ici._—«Monsieur, non pas tous, ou bien ceux qui vous font jouer comme lui».—_Qu'il aille donc jouer là-bas._—Mme de Montglat l'en veut aussi distraire, il lui répond: _Mamanga, il m'étourdit_, et puis après dit: _Je ne bois qu'à papa et à maman._—Il s'amuse sur une petite planche à imiter le sieur Francisco, que le jour précédent il avoit vu travailler en cire, à faire des modèles de figures, et dit: _Je fais le modèle d'une fontaine, je fais le modèle d'un singe_; il l'avoit vu le jour précédent à la galerie où travailloit Francisco.
_Le 4, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures mené par le petit pont au bâtiment neuf, au Roi, en la galerie; M. de Béthune y arrive, revenant ambassadeur de Rome; sur ce sujet le Roi lui demande: «Mon fils, voulez-vous aller à Rome?»—_Non, papa._—«Où voulez-vous donc aller?»—_Je veux demeurer auprès de vous, papa._
_Le 5, vendredi._—Il va en la chambre de Madame, où étoit son peintre, maître Martin, qui la peignoit; il se fait donner un pinceau, demande de la peinture. «Monsieur, dis-je, de laquelle voulez-vous?»—_De la bleue._ C'étoit une couleur qu'il aimoit naturellement et qu'il avoit toujours aimée.
_Le 6, samedi._—Je lui dis: «Monsieur, habillez-vous vîtement; vous irez au parc voir papa, qui vous donnera un beau canon qu'il fait promener avec des chevaux, ou bien M. de Verneuil ira le premier, et il l'aura.—_Féfé Vaneuil dort encore._—«Monsieur, vous me pardonnerez, il est levé et est allé trouver papa».—_Ho! non; papa veut pas qu'il aille qu'avec moi!_ Mené à LL. MM. Ramené, appelant: _Allons, féfé Vendôme, féfé Chevalier, allons féfé Vaneuil!_ Il ne y vouloit laisser personne de ces Messieurs après lui.—L'après-dînée il demanda à Mlle de Ventelet: _Tetai, où a-t-on porté cette messe noire qui étoit à la chapelle?_ (c'étoient les meubles pour le service du feu Roi).—«Monsieur on l'a rapportée à Paris».—_Pourquoi est-elle noire?_—«Monsieur, c'est pour prier Dieu pour le feu Roi, vous devez bien prier Dieu pour lui.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource que vous ne seriez pas ce que vous êtes.»—A quatre heures et demie mis dans le carrosse de la Reine pour aller au-devant de la reine Marguerite; il est accompagné de Madame, de MM. de Vendôme, de Verneuil, de Souvré. Il va par la levée près de Ruel et, la Reine ne venant point encore, il revient en l'hôtellerie qui est sur la levée, où il a soupé. Remis en carrosse, il va au-devant de la reine Marguerite, et étant environ le milieu de la muraille du clos de M. le président Chevalier, qui est sur le chemin de la levée, il met pied à terre. Elle, le voyant aussi, descend de la litière que la Reine lui avoit envoyée, et ils se rencontrent au droit du bout de la muraille du clos, à gauche en allant. M. le Dauphin de dix pas ôte son chapeau, va à elle; on le lève, il la baise et l'embrasse: _Vous, soyez la bien-venue, maman ma fille._—«Monsieur, lui dit la Reine, je vous remercie, il y a fort longtemps que j'avois desir de vous voir.» Elle le baise de rechef; l'on le reprend au bras (c'étoit Birat) et, faisant le honteux et le vieux, il se cachoit de son chapeau. «Mon Dieu, reprend la Reine, que vous êtes beau! vous avez bien la mine royale pour commander comme vous ferez un jour.» Elle baise Madame et puis les autres Messieurs; il rentre en carrosse et elle en litière. M. le Dauphin s'endort à demi-chemin, et arrive en sa chambre tout endormi, à huit heures trois quarts. La reine Marguerite arrive aussi à cette heure.
_Le 7, dimanche._—A dix heures mené au bâtiment neuf, il salue la Reine, et puis va en la galerie trouver le Roi et la reine Marguerite, qui se promenoient il y avoit plus d'une heure; il court, se promène tête nue; la reine Marguerite lui fait de grandes caresses, et quitte le Roi pour l'aller trouver. Le Roi la mène et lui aussi à la messe. A deux heures la reine Marguerite lui envoie un présent par Mme de Lansac, sa dame d'honneur; ce fut un Cupidon parsemé de diamants, assis sur un dauphin, et tenant un arc d'une main et un brandon de l'autre, parsemé de diamants; au ventre du dauphin il y avoit une émeraude gravée d'un dauphin couronné et entouré de petits diamants, et un petit cimeterre parsemé de diamants; elle envoya à Madame un serre-tête de diamants.—Les députés du Clergé, de l'assemblée générale séant à Paris, viennent saluer le Dauphin. La reine Marguerite le vient voir, il s'en va au devant jusques à l'entrée du pied de l'escalier; remonté en sa chambre, où il a goûté devant elle, il va avec elle, dans le carrosse, au bâtiment neuf. Le soir la reine Marguerite envoie à sa nourrice un bassin doré et un vase de même; il en fait le remerciement: _Je remercie maman ma fille pour maman doundoun._
_Le 8, lundi, à Saint-Germain._—Il entend lire des vers faits en l'honneur du Roi et du sien par M. Nervèze, passe sa main devant le visage, sur le front comme ceux qui y ont de la pesanteur, et bâille[214].
[214] Héroard a écrit en marge: _Nota pour son entendement_. _Voy._ la note du 9 juillet précédent.
_Le 9, mardi._—Il donne la chemise au Roi revenant de la chasse; dîné avec le Roi.
_Le 11, jeudi._—Mené à neuf heures trois quarts au bâtiment neuf, trouver le Roi et la Reine; la Reine étoit au lit, le Roi assis dessus et la reine Marguerite à genoux, appuyée contre le lit[215]. M. le Dauphin mis sur le lit se joue à un petit chien que le Roi lui avoit prêté; il dit adieu à la reine Marguerite, qui s'en retournoit à Madrid, l'embrasse et la conduit jusques en sa chambre.
[215] Le Roi écrivait la veille à M. de la Force: «J'ai ici près de moi ma sœur la reine Marguerite, qui se gouverne de façon que j'en ai beaucoup de contentement.» (_Lettres missives_, VI, 500.)
_Le 12, vendredi, à Saint-Germain._—Comme il étoit en la cour, il voit le Roi revenant de la chasse, se prend de lui-même à courir au-devant de lui si dispostement qu'il sembloit voler. On le hausse, le Roi, qui étoit à cheval, le baise; il retourne avec le Roi à la chambre de la Reine, puis le suit au cabinet; en voyant donner les souliers au Roi, il court de lui-même pour soutenir la jambe du Roi.—En soupant, ayant été quelque temps sans dire mot, comme il étoit aucunes fois réservé et tout ainsi que s'il eût songé à de grandes affaires, il dit: _Mais c'est Thomas_; voyant qu'il ne disoit plus mot: «Monsieur, dis-je, qui est ce Thomas?»—_C'est un homme de pierre; je l'ai vu à Poissy dans une chapelle, rangé là, à un petit coin._ Il y avoit environ quatorze mois qu'il fut à Poissy[216], où il vit et entendit nommer cette image du nom de Saint-Thomas et au lieu où il la représentoit.
[216] Le 12 mai 1604.
_Le 13, samedi._—Mené chez la Reine, sa nourrice lui dit qu'il aille demander à la Reine l'aumône pour une femme qui étoit en prison; il part, puis revient: _Maman doundoun, venez, demandez-lui?_ Il en faisoit difficulté. Enfin, après plusieurs remises il y va, et, s'amusant à se jouer à des soies sans regarder la Reine: _Maman, donnez-moi quelque chose pour une pauvre femme qui est en prison?_ La Reine lui en promet, n'en ayant point sur elle; Mme la princesse de Conty lui présente un sol, il n'en veut point; elle lui présente un écu, il le prend; Mme de Longueville lui en donne deux, il porte tout gaiement à sa remueuse, qui en faisoit la quête.
_Le 14, dimanche._—Éveillé à deux heures et demie après minuit en sursaut, il se lève hors du lit, debout, disant: _Où me faut-il aller!_ Sa nourrice le prend, le recouche[217], et il se rendort jusqu'à six heures et demie. Il se fait mettre au lit de sa nourrice, et, se jouant à elle: _Bonjour, ma garce, baise-moi, ma garce, hé! ma folle, baise-moi!_—«Monsieur, lui demande sa nourrice, pourquoi m'appelez-vous ainsi?»—_Pource que vous êtes couchée avec moi._ Mlle Lecœur, femme de chambre, lui demanda: «Monsieur, vous savez donc bien ce que c'est que des garces?»—_Oui._—«Et qui, Monsieur?»—_Celles qui couchent avec les hommes._—Mené à la chapelle avec le Roi, comme le Roi battoit sa poitrine sur le _Domine non sum dignus_, il demande à M. Birat, qui le tenoit: _Mon valet, pourquoi papa fait cela!_—«Monsieur, pource qu'il s'étoit courroucé et avoit battu quelqu'un; il avoit offensé Dieu, il lui en demande pardon.» Il joint soudain les mains, et puis bat sa poitrine, disant: _J'ai offensé bon Dieu, pardonnez-moi._ Après la messe il dit au Roi: _Papa, vous plaît il que votre musique vienne chanter à ma chambre?_—«Oui, mon fils».—_Venez chanter grâces à mon dîner, papa le veut._ Il va en sa salle; à midi, dîné; la musique du Roi chanta _Laudate_; il l'écouta avec transport, tant il aimoit la musique. A deux heures le Roi l'envoie querir pour le faire voir au nonce. A souper l'on disoit que M. de Saint-Germain, prédicateur[218], étoit fort malade; il demande: _Pourquoi n'est-il pas mort?_ L'on le loua d'avoir demandé cela: il se retourne à moi, et me dit: _Écrivez cela_[219].
[217] Le Dauphin a souvent de ces cauchemars.
[218] Matthieu de Morgues, abbé de Saint-Germain, depuis prédicateur du Roi et premier aumônier de Marie de Médicis, n'était alors âgé que de vingt-cinq ans; il mourut en 1670, âgé de quatre-vingt-huit ans. Il est l'auteur de plusieurs pamphlets contre le cardinal de Richelieu, et se distinguait peut-être déjà par la violence de ses prédications.
[219] Le Dauphin savait qu'Héroard tenait un journal de ses paroles et actions.
_Le 15, lundi._—Mme la princesse d'Orange, fille de feu M. l'amiral de Châtillon[220], revenant de Flandre, lui apporte des ouvrages de la Chine, à savoir: Un parquet de bois peint et doré par dedans, peint des feuillages, arbres, fruits et oiseaux du pays, sur de la toile qui lioit les ais de demi-pied; l'on s'en servoit comme de cabinet; elle donne à Madame de la vaisselle tissue de jonc et crépie par le dedans de laque, comme cire d'Espagne. Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, aimez-vous bien Mme la princesse d'Orange?»—_Oui._—Je lui demande: «Comment l'aimez-vous?»—_De tout mon cœur._ Mme la princesse d'Orange en rougit et en pleura de joie. Je lui dis: «Monsieur, vous plaît-il que je l'écrive.»—_Oui._—Mme de Brezolles lui avoit donné le matin de petites besognes de bois qui se font en Allemagne. A deux heures mené à la chapelle, au sermon du P. Coton, il écouta jusqu'à deux heures trois quarts; il s'ennuyoit sans dire mot, le Roi le fait emporter.
[220] _Voy._ page 31, note 48.
_Le 16, mardi, à Saint-Germain._—Il fait porter son petit cabinet de la Chine, se met dedans; il se joue avec ses petits jouets d'Allemagne et d'argent. Mme de Montglat lui dit s'il vouloit pas écrire à Maman sa fille[221] pour M. de Mansan; il répond soudain, gaiement: _Oui, Mamanga, allons équire; Taine[222], venez; moucheu Heoua, allons équire._ Il s'assied en la tourelle, et a la patience entière d'écrire; je lui conduisois la main:
Maman ma fille, je vou pie de tou mon cœu de vouloi doné à Teine, que papa m'a preté pou me gadé, le droi seigneuriau de la terre de Morcourt; je vous en pie encore tes humblemen, et je vous feré seuice tes humble et toi peti sault de joie que j'en aurai, comme pou la pemiere chose don je vous ai piée. Je suis la dessu, Maman ma fille, vote tes humble seuiteu.—DAULPHIN.
[221] La reine Marguerite.
[222] C'est ainsi que le Dauphin appelle le capitaine de Mansan.
_Le 17, mercredi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, dites au P. Coton, je vous prie, de faire quelque chose pour le fils du grand Tetai[223]»—_Non._ Il refusoit de dire _je vous prie_, et après plusieurs refus il dit: _Faites quelque chose pour le fils de grand Tetai, père Coton, s'il vous plaît_; il avoit naturellement ces discrétions de parler et de commander à chacun des choses selon sa qualité. Mené à LL. MM., dîné avec eux; la Reine part pour s'en retourner à Paris; à six heures le Roi est parti. Il s'amuse à travailler avec un pinceau sur de la cire de Francisque, dit qu'il fait un modèle imitant ledit sieur Francisque[224], qu'il avoit vu travailler aux figures de cire qu'il faisoit pour jeter en fonte.
[223] M. de Ventelet.
[224] Ou Francisco. _Voy._ au 3 août précédent.
_Le 18, jeudi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat me dit: «Je gage que Monsieur est plus savant que vous, qui ne savez pas des proverbes de Salomon.» Je dis qu'il n'en savoit point; soudain il va dire ce que Mme de Montglat lui avoit appris depuis son réveil: _L'aumône préserve de la mort_ (premier proverbe de Salomon qu'il sut). M. Danorville, mon beau-frère, lui fait la révérence, lui demande s'il y a des tambours à sa compagnie, ayant su qu'il étoit gendarme.
_Le 19, vendredi._—Il apprend un autre proverbe de Salomon: _L'enfant sage réjouit le père_; il s'amuse à crayonner de rouge, fait des figures d'oiseaux[225].
[225] Héroard a conservé ces griffonnages, qui n'ont encore aucune forme, mais dans lesquels il voit déjà «une merveilleuse inclination à la peinture.»
_Le 22, lundi._—M. du Vair, premier président en Provence, le vient voir; il fait deux oiseaux fort reconnoissables, qui avoient le bec l'un contre l'autre; M. le président du Vair prit le papier pour le faire voir au Roi.
_Le 23, mardi._—A souper il commande à Boileau et à Indret, qui jouoient entre la porte de la chambre et de la salle: _Jouez le combat_; c'étoit un ballet où il y avoit à darder les uns contre les autres, qu'il avoit autrefois vu danser à sa nourrice; il étoit comme transporté pour aller à cette danse.
_Le 24 août, mercredi, à Saint-Germain._—MM. du Pons, premier consul de Montpellier, de Gasques et de Ferrier, députés vers le Roi par l'assemblée tenue à Châtellerault, le baron de Courtomer (de Normandie) portant la parole, viennent, avec lettre de M. de Rosny à Mme de Montglat, offrir leur service au Dauphin et donner assurance de leur fidélité.
_Le 13 septembre, mardi, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris[226]; ma femme lui donne des petits chiens de verre et autres animaux faits à Nevers; je lui donne un suisse fait de poterie. A souper ma femme lui dit: «Monsieur, vous êtes friand, il pleuvra le jour de vos noces!» Il lui répond: _Ho! je serai à couvert._
[226] Héroard était absent depuis le 29 août.
_Le 15, jeudi._—Les milords North et Noris, anglois, jeunes, le viennent voir; il leur donne sa main à baiser; le milord North lui dit: «Monsieur, tous vos gendarmes sont allés en Périgord avec le Roi votre père à la guerre; quand vous y voudrez aller, nous serons vos gendarmes, nous irons devant vous;» ils lui baisent la main, et s'en vont.—Il se met à écrire avec son crayon, puis plie la lettre, me fait entortiller la soie; Mme de Montglat met la cire, lui le cachet, et il dit à M. Boquet: _Boquet, allez-vous-en porter cette lettre à papa, à Orléans_.—«Monsieur, dis-je, qu'y a-t-il dans la lettre?»—_J'écris à papa qui me vienne voir bientôt._
_Le 16, vendredi._—Il chante tout bas:
Bergeronette mamiette, Bergeronette mon souci,
et montrant ma femme, qui étoit habillée d'un manteau de chambre, dit: _La velà_.
_Le 17, samedi._—Il dit qu'il n'est pas puceau, _pource qu'il a couché avec doundoun quand Boquet[227] n'y étoit pas_.—Il donne de soi-même le mot à M. de Mansan: _Saint Paul_, après avoir été enhardi de ce faire par Mme de Montglat.
[227] Mari de sa nourrice.
_Le 18, dimanche, à Saint-Germain._—M. de Champvallon lui apporte, de la part de M. de Lorraine, un mousquet dans un fourreau de velours vert et une bandoulière brodée d'or et d'argent, les charges d'or émaillé et la fourchette, qui étoit un dauphin; il en est tout transporté de joie. Là-dessus MM. d'Épernon viennent de Paris pour le voir; il leur montre son mousquet, les mène au cabinet de ses armes, les arme tous, les met en garde. Il étoit tout né aux fonctions de la guerre, tout viril, et je n'ai jamais reconnu en lui, pour si petit qu'il ait été, aucune foible et féminine action. M. le Chevalier lui dit, en lui montrant le chevalier d'Épernon[228], fils bâtard de M. d'Épernon: «Monsieur, voici le fils bâtard de M. d'Épernon, qui vient pour être votre page.»—_Un bâtard, un bâtard être mon page!_ répète-t-il plusieurs fois avec véhémence et abomination. L'après-dînée je racontois ce qu'il avoit dit du chevalier bâtard de M. d'Épernon; il m'écoutoit froidement et sans en faire semblant, et tout à coup il me demande: _Avez-vous écrit cela?_
[228] Il devint lieutenant général des armées du Roi, et mourut en 1650.
_Le 19, lundi._—Il va en carrosse se promener sur la côte du Pecq, aux vignes d'un nommé La Fontaine, archer du corps, qui étoit en garde près de lui; il y apporte une petite serpe et un petit panier, se coupe deux grappes, les met en son panier. Il mange un gros morceau de pain bis; envoyé querir par Mlle de Vendôme chez le gros Maurice, au Pecq. Mme de Montglat me racontoit comme il avoit mangé du pain de M. Maurice; lui, qui écoutoit tout et faisoit profit de tout, l'accommodant aux occasions, dit: _Il a de bon pain bis, Maurice; ce n'est pas le comte Maurice, qui garde les Espagnols; c'est pas Flandres, c'est le Pecq._
_Le 20 septembre, mardi._—Il se joue du bout des doigts sur les lèvres disant: _Velà la basse_; puis, élevant la voix, je dis: «Voilà la chanterelle.»—_Non, c'est la moyenne._ Il étoit vrai; chose merveilleuse d'avoir su reconnoître le ton et le nom de la corde; il pouvoit l'avoir appris, l'ayant ouï dire à Boileau ou Indret, ses joueurs de luth.
_Le 27, mardi, à Saint-Germain._—Il se joue à jouer du bonnet de toile d'argent de Madame, le poussant comme un ballon. Il entend parler de faire chanter le _Te Deum_ pour le jour de sa nativité[229], il le presse avec extrême impatience; il va à la chapelle, où il fut chanté par le curé et prêtres du village. Ramené, il voit tirer dans la cour des arquebusades et mousquetades, et dit, sans ciller la paupière, à M. de Mansan: «_Taine, commandez-leur de tirer encore._ A souper, il dit tout bas à Mme de Montglat: _Mamanga, faites ôter la brayette qui est à mes chausses, maman me prendroit pour un suisse, maman penseroit que je n'aurois pas quatre ans_.
[229] Le Dauphin entrait dans sa cinquième année.
_Le 28, mercredi._—Mené à la chapelle où l'on porte le pain bénit pour le jour de sa nativité, il va à l'offrande, donne un demi-écu à son aumônier. M. l'abbé de Saint-Denis, Mme de Soisy assistent à son goûter; il danse la sarabande et la danse qu'il appelle _le combat_. La fille de Mme de Soisy dansoit la sarabande à la mode d'Espagne, il dit: _Elle danse pas bien_.
_Le 29, jeudi._—Il caresse sa nourrice, la baise, se pend à son col; elle lui dit: «Monsieur, gardez de faire mal au petit enfant;» elle étoit enceinte. Le Dauphin demande: _Est-il au col?_—«Non, Monsieur, lui répond sa nourrice.» Je lui demande: «Monsieur, où est-il?»—_Il est dans votre ventre_, dit-il tout bas à l'oreille de sa nourrice.—«Monsieur, lui dis-je, par où est-il entré?»—_Par l'oreille._—«Par où sortira-t-il?»—_Par l'oreille[230]._
[230] Dans _l'École des femmes_ Agnès demande à Arnolphe:
«Avec une innocence à nulle autre pareille, Si les enfants qu'on fait se faisoient par l'oreille.»
_Le 2 octobre, dimanche, à Saint-Germain._—Il descend à sept heures pour aller au-devant de la reine Marguerite, y va en la cour, puis elle le reconduit en haut jusques en sa chambre, où elle lui fait présent de deux livres de tailles-douces; il en étoit extrêmement amoureux[231]. A sept heures et demie elle s'en va pour aller coucher à Argenteuil; il la reconduit jusques à la porte de la salle, et, voyant qu'on portoit ses flambeaux plus outre pour lui éclairer, il se prend à crier: _Je veux pas qu'on emporte mes flambeaux._
[231] Dans la journée le Dauphin s'était encore amusé pendant deux heures dans la chambre d'Héroard à regarder les estampes du livre de Vitruve.
_Le 4, mardi._—Il s'amuse à son livre des chasses; je lui montre[232] un cerf qui se grattoit l'oreille et un chasseur qui le tiroit de l'arc. M. de Gondi vient pour le voir; il lui montre son livre des chasses où étoient des chevaux tirés en taille-douce.
[232] Le Dauphin était au lit, un peu malade.