Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 19

Chapter 193,973 wordsPublic domain

_Le 1er mai, dimanche, à Saint-Germain._—Le tambour de M. de Mansan lui apporte des bouquets; il va à Mme de Montglat: _Hé! Mamanga, donnez un écu au tambour._—«Monsieur, votre trésorier n'est pas ici».—_Hé! Mamanga, donnez-lui, je vous rendrai tout, mais que je sois grand._

_Le 2, lundi._—Je pars pour aller à Paris[184].

[184] Pendant l'absence d'Héroard l'apothicaire Guérin le remplace, et le Journal est beaucoup plus succinct jusqu'au 18 mai, jour du retour d'Héroard. Une lettre de Henri IV à Mme de Montglat, datée du 3 mai, et que M. Berger de Xivrey a classée à l'année 1607, se rapporte évidemment à l'année 1605; la voici: «Madame de Montglat, j'ai été bien aise d'apprendre par votre lettre du 1er de ce mois que mon fils et ma fille se portent bien, comme aussi mes autres enfants. Je trouve bon que vous demeuriez au château neuf, et que vous y fassiez venir mon fils de Verneuil, lui faisant bailler une chambre.» (_Lettres missives_, VII, 229.)

_Le 7, samedi._—M. de Guise le vient voir; il lui demande: «Monsieur, aimez-vous bien les Espagnols?»—_Non_, répond le Dauphin.

_Le 9, lundi._—Mené promener aux grottes, il voit des forçats qu'on menoit à la galère, et se prend à pleurer, disant: _Mamanga, je veux qu'on les laisse aller._

_Le 13, vendredi._—Mme la comtesse de Guichen le vient voir; il tire d'une petite arbalète que la comtesse lui avoit donnée, monte sur le cheval du petit Lauzun, petit-fils de la comtesse[185].

[185] Gabriel Nompar de Caumont, comte de Lauzun, fils de François Nompar de Caumont et de Catherine de Gramont, fille de _la belle Corisande_. Il mourut en 1660, et fut père du fameux duc de Lauzun.

_Le 14, samedi._—Il va jouer en la cour, dit aux soldats qu'il aimoit les Gascons; on lui demande: «Pourquoi?»—_Pour ce que je suis de leur pays._

_Le 18, mercredi, à Saint-Germain._—Il voit plusieurs sortes de satin de couleur, à doubler l'armoire de ses armes, choisit le bleu. J'arrive de Paris; il vient au devant en la cour: _Que m'apportez-vous?_ Je lui baille un marmouset à cheval tenant une laisse de lévriers. Le soir, un peu avant de se coucher, il donne le mot au sieur de la Perrière, exempt; M. l'aumônier le lui demande, il lui répond: _Il ne faut pas donner le mot au prêtre._

_Le 24, mardi._—Mené au logis du sieur Francino, qui lui faisoit une petite fontaine.

_Le 25, mercredi._—Il se joue en la galerie; M. de Favas[186] y vient, il lui baille son épieu de fer, son épieu de bois à M. de Belmont, et, à M. de Mansan, sa fourchette[187]; lui porte sa arquebuse, fait marcher M. de Favas à la tête, et va ainsi à la guerre. Il va chez Francino, en son cabinet, où il s'informe du nom de tout ce qu'il y voit.

[186] Jean de Fabas, vicomte de Castet, un des principaux chefs royalistes de l'époque de la Ligue, ou peut-être son fils, qui mourut en 1654, après avoir pris parti contre le Roi.—_Voy._ une Étude publiée sur Fabas par M. Anatole de Barthélemy, dans la _Bibliothèque de l'École des Chartes_.

[187] Instrument que l'on plantait en terre pour appuyer l'arquebuse.

_Le 26, jeudi._—Sa remueuse lui donne un petit ménage de plomb, un calice, un encensoir, un coq et une femme, le tout dans une boîte; il range ces petites besognes. Mme de la Trimouille, fille de feu M. le prince d'Orange et de Mme de Jouarre, Mme la marquise de Royan, fille de feu M. le chancelier, vont à la chambre de M. de Verneuil; le Dauphin fut fâché que quelqu'un de ceux de Mme de la Trimouille lui avoit relevé de terre une petite balle; elle s'approche de lui, disant qu'elle le tanceroit bien: il lui donne un soufflet.

_Le 30 mai, lundi._—Il écoutoit sa nourrice se plaignant de ce que l'on avoit renvoyé de ses amis qui étoient venus pour voir le Dauphin; il se prend à pleurer, disant: _Je veux qu'on les aille querir._ Il s'étoit déchaussé étant à table, sa nourrice le veut chausser: _Non, maman doundoun, je veux pas que vous me chaussiez._—«Pourquoi, Monsieur?»—_Pource que vous m'avez donné à teter quand j'étois petit._ Il va chez Francino, fait mettre un robinet à sa fontaine de bois, a la patience de voir tout faire.

_Le 31, mardi._—Parti pour retourner au vieux château, à cause de la venue du Roi.[188]

[188] Le Roi n'arriva que le 8 juin.

_Le 1er juin, mercredi, à Saint-Germain._—Mlle Prévost des Yveteaux[189] et Mlle Morin, de Chartres, assistent à son souper; il regarde attentivement Mlle Prévost, je lui dis que je vois bien qu'il est amoureux; il en sourit, puis feint de regarder ailleurs et la guigne du coin de l'œil. Mené au jardin, il entend deux soldats qui étoient à la prison de l'horloge, et dit: _Je veux qu'ils sortent, Mamanga._ Elle lui dit qu'il le falloit demander à M. de Mansan; il se retourne soudain pour aller à lui, qui étoit demeuré derrière, et lui dit: _Taine[190], je veux, s'il vous plaît, que vous fassiez sortir ces soldats._

[189] Dans son historiette sur des Yveteaux, Tallemant des Réaux dit: «Mme de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit d'être fils du maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus parlé avec le bonhomme.» Y avait-il parenté entre des Yveteaux et cette famille Prévost? Ce passage d'Héroard tendrait à le faire supposer.

[190] Abréviation de capitaine.

_Le 2, jeudi._—Le comte de Saure, grand écuyer de l'Archiduc, revenant d'Espagne, lui baise la main, lui fait les recommandations de l'Infante, et dit qu'elle parle souvent de lui et que l'on désire en ce pays là bien fort de le y voir. A dîner on lui dit: «Monsieur, buvez à la santé de l'Infante,» il répond: _Je m'en vas boire à ma maîtresse._

_Le 3, vendredi, à Saint-Germain._—Il vient en ma chambre, demande: _Où est le lion?_ C'étoit le livre des animaux de Gesner; il les reconnoît, puis les oiseaux.

_Le 4, samedi._—Il s'amuse dans son lit à une boîte de petites quilles à pirouette; je lui baille un petit singe de poterie qui avait le col cassé jusqu'aux épaules.—Il va sur les terrasses, se raille de Montméjan, soldat et gentilhomme gascon, en disant: _Ce Montméjan qui dit: lou castel de mon païre, c'est-à-dire le château de mon père_, s'en rendant lui-même l'interprète. Il monte en ma chambre, demande à voir les livres des oiseaux et des quadrupèdes de Gesner, puis: _Où est celui des bâtiments?_ C'étoit celui de Vitruve, qu'il n'avoit vu il y avoit plus d'un an.

_Le 6, lundi._—Il va en la chambre de Mme de Montglat. Je lui tiens la main pour écrire au Roi en cette sorte:

Papa, j'ay su que vous avez esté malade, j'en ay esté bien marry, mais j'ay tant prié Dieu qu'il vous a rendu vostre santé. J'en ai fait trois petits sauts. J'ay bien envie de vous voir, car je suis bien sage, plus opiniastre, et feray tout ce que vous me commanderez, et seray toute ma vie, Papa, votre très humble et très obéissant fils et petit valet.—DAULPHIN.

Deux soldats de la compagnie, pour s'être battus au corps de garde, étoient prisonniers; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître, dites, s'il vous plaît, à M. de Belmont qu'il fasse sortir les prisonniers.»—_Qu'ont-ils fait?_ dit-il brusquement et de lui-même; on lui dit qu'ils s'étoient battus; il va froidement à M. de Belmont: _Belmont, faites sortir les prisonniers, faites, faites._ Les deux soldats arrivent, il leur dit de son mouvement: _Soyez sages, ne vous battez plus_, et, peu après, les voyant encore là: _Allez vous-en au corps de garde._

_Le 7, mardi._—Il va au bâtiment neuf, chez le menuisier, pour voir faire son jardin de bois, puis chez le sieur Francino pour y voir la fontaine qu'il lui faisoit. Le soir il dit à Mme de Montglat: _Mamanga, faites pas dire Pater, faites dire notre Père_. Étant à ces mots: Ton règne advienne: _Mamanga, qu'est-ce à dire ton règne advienne?_ Mme de Montglat lui en donne raison, et il continue: _Mamanga, qu'est-ce à dire: et nous pardonnez nos offenses?_—«Monsieur, c'est que nous offensons le bon Dieu tous les jours, nous le prions qu'il nous pardonne;» à ces mots: Et nous garde du malin: _Mamanga, qu'est-ce à dire malin?_—«Monsieur, c'est le mauvais ange qui vous fait dire: _Allez-vous-en! Parlez plus haut!_» et autres traits de son opiniâtreté. Il dit encore à Mme de Montglat: _Le bon Dieu a été sur la croix, Mamanga._ Je lui demande: «Monsieur, pourquoi?»—_Pour ce que nous avions tous été opiniâtres, vous, Mamanga, moi aussi, maman doundoun et mademoiselle Héouard._

_Le 8, mercredi._—Éveillé il chante dans son lit:

Miquele se veut marida A un brave capitaine, hélas[191]!

[191] Le Dauphin chante souvent cet air. _Voy._ au 18 juin suivant.

Le Roi arrive au bâtiment neuf; il part avec une extrême impatience de le voir, court au Roi, qui l'attendoit sur la porte de la salle du bâtiment neuf, le baise, l'accole; à une heure dîné avec le Roi. La Reine arrive à une heure et demie; il la va recevoir à la descente de son carrosse, à la porte de la salle; elle le baise par-dessous le masque. Il va en la galerie avec LL. MM., puis suit la Reine, qui s'en alloit dîner, lui donne la serviette. Il s'en va avec la Reine en la chambre, voit un homme qu'il n'avoit point vu il y avoit un an, qui faisoit des fusées, s'en va au Roi: _Papa, velà celui qui fait des fusées_, ce qui étonna tout le monde pour sa mémoire.

_Le 9, jeudi._—MM. de Crillon et de Favas assistent à son lever. Le Roi le promène, puis le mène en la chapelle, après le ramène à pied à la procession, portant aussi son cierge, puis le ramène à la chapelle. Le Roi se voulant jouer à lui l'appelle vilain, et lui dit qu'il n'est pas gentilhomme; le voilà en colère extrême; le Roi en fut fâché, et lui dit qu'il étoit gentilhomme: il ne s'apaise aucunement, et fut mené dehors et porté en sa chambre. Le Roi sortant de la messe, il entend le tambour et dit: _Je veux aller dîner avec papa_; il y va et dîne à douze heures et demie. Mené en la chambre du Roi, il est ensuite ramené en la carrosse[192] avec LL. MM. au château vieux. M. d'Alincourt prend congé de lui, allant partir à l'heure pour aller à Rome. Il se joue avec M. de Courtenvaux, pour lequel il avoit une merveilleuse inclination.

[192] C'est la première fois qu'Héroard emploie ce mot au féminin.

_Le 10, vendredi, à Saint-Germain._—Mené chez le Roi au bâtiment neuf; le Roi, qui étoit dans le lit pour un peu de goutte, le fait mettre, lui et Madame, dans le lit auprès de lui, tout nus. Madame cause, M. le Dauphin en est l'interprète[193] et le rapporte en souriant au Roi.

[193] Il explique au Roi le jargon de Madame, qui avait un an de moins que lui.

_Le 11, samedi._—A neuf heures mené chez le Roi, qui étoit au lit; il va chez la Reine, prend sa petite boîte ronde d'argent et une aiguille d'argent, en fait un tambourin, retourne chez le Roi, puis en la galerie. Dîné avec la Reine. Dépouillé et Madame aussi, ils sont mis nus dans le lit avec le Roi, où ils se baisent, gazouillent et donnent beaucoup de plaisir au Roi. Le Roi lui demande: «Mon fils, où est le paquet de l'Infante?» Il le montre, disant: _Il n'y a point d'os, papa_; puis comme il fut un peu tendu: _Il y en a astheure, il y en a quelquefois._ Il assiste aux fiançailles de M. le prince de Conty avec Mlle de Guise[194], à huit heures.

[194] Louise-Marguerite de Lorraine, fille de Henri, duc de Guise, dit le Balafré.

_Le 12, dimanche._—Mené par le pont du Roi au bâtiment neuf, au Roi, encore au lit pour sa goutte; la Reine lui donne une enseigne de diamants avec un bouquet de plumes d'argent. Ramené à cinq heures au vieux château, il va en sa chambre, où il fait jouer et chanter la musique de la Reine (quatre luths et deux voix de petits enfants), l'écoute avec ravissement.

_Le 13, lundi, à Saint-Germain._—Il va chez Mlle de Guise, qui le matin, à six heures, avoit été épousée; mené au Roi en carrosse au bâtiment neuf. Le Roi le fait mettre nu avec lui dans le lit; revêtu, il descend à la grotte sèche avec LL. MM., qui y font collation.

_Le 14, mardi._—Mené à la chambre de la mariée (c'étoit Mlle de Guise, qui avoit été le soir précédent mariée), puis à la chapelle, où en allant il trouve une pauvre femme qui prioit pour son mari, à qui l'on avoit confisqué le bien: _Mamanga, donnez de l'argent à cette femme._ M. de la Noue[195] le vient voir. Mené au Roi au bâtiment neuf; le Roi et la Reine sont partis pour retourner à Paris, à trois heures.

[195] Probablement Odet de la Noue, que fut employé avec distinction au service de Henri IV; il était fils du fameux _Bras de Fer_, mort en 1591.

_Le 15, mercredi._—Il monte en la chambre de sa nourrice, lui demande ses ciseaux; elle les lui baille, il les jette dans le fossé, puis veut aller dans le fossé pour les querir, va tout plein de feu jusqu'au dessous du pont-levis; on le lui fait regarder: _Qu'est cela?_ demande-t-il.—«Monsieur, c'est le pont-levis qui vous tombera dessus la tête»; il tourne court, et remonte.

_Le 17, vendredi._—Mené au Roi et à la Reine revenant de Paris. Mis au lit, on lui demande la différence qu'il y avoit d'un fils à une fille, il songe, puis dit: _Je le dirai demain, je sais pas, je veux songer en mon lit._

_Le 18, samedi._—Il se fait mettre au lit avec sa nourrice; le Roi y vient à huit heures, et l'y trouve; il chante: _Miquele se veut marida, papa._ A neuf heures, il s'en va avec le Roi en carrosse, va voir la Reine, encore au lit, se joue, va prendre un placet[196] pour en faire des fontaines. Mme de Montglat en veut apporter un autre, il entre soudain en colère: _Je vous battrai, Mamanga_, et va sur elle, la frappe: _Je vous tuerai, maman._ Le Roi le fouette sur les fesses avec la main; ne se taisant point, le refouette encore, puis s'en va; il se jette à terre, puis feint de ne pouvoir cheminer, va clopinant, pleurant, criant: _Hé! Mamanga, papa m'a rompu la cuisse, mettez-moi de l'onguent._ A trois heures mené en litière, avec Madame, chez le Roi, qui le mène voir la chasse aux toiles, aux Loges.

[196] Un tabouret.

_Le 20, lundi, à Saint-Germain._—Il se joue dans le cabinet du Roi avec des petites tenailles dont il pinçoit le couvercle, peint de personnages, d'une boîte de Flandres.

_Le 21, mardi._—Il vient en ma chambre, s'amuse aux oiseaux[197], au siége d'Ostende et à la carte de Flandres.

[197] Dans le livre de Gesner.

_Le 23, jeudi._—Mené chez M. de Frontenac, d'où il voit mettre le feu au bûcher de la Saint-Jean.

_Le 24, vendredi._—M. le comte de Soissons le vient voir, il entre en mauvaise humeur, ne le veut point accoler ni saluer; on lui apporte une pièce du biscuit du Roi, on lui dit que c'est M. le comte de Soissons qui l'a envoyée querir; il le va accoler et l'en remercie. A deux heures et demie goûté sur le haut de l'escalier, assis sur le premier degré; M. de Montbazon et M. de Rosny y étoient. M. de Rosny lui demande: «Monsieur, qui est le plus enfant de nous deux?»—_C'est moucheu de Montbazon._ Il va en bas, à la chambre de M. de Souvré; M. de Rosny y va, lui porte une bourse.—_Je n'en veux point, elle est pas belle._—«Mais, Monsieur, vous voyez qu'elle est si belle! il y a de si beaux dauphins!»—_Non, alle est vilaine; si vous me la baillez, je la jetterai dans le fossé._—«Mais, Monsieur, voyez! il y a de si beaux demi-écus dedans,» et on les vide dans un tablier. Il les prend, les remet dans la bourse, la jette en disant: _Allez, vilaine._—«Monsieur, dit M. de Rosny, que vous plaît-il donc que je vous donne?»—_Un petit carrosse._ Mené au bâtiment neuf, il court après le Roi et la Reine, ores à l'un puis à l'autre, se jouant à eux; le Roi le fait décoiffer et aller tête nue; la Reine mettant la main à sa guillery dit: «Mon fils, j'ai pris votre bec.»

_Le 25, samedi._—En dînant Mme de Montglat parloit d'aller voir M. de Rosny pour lui parler d'affaires; M. le Dauphin, se retournant soudain vers elle, dit: _Et du lit de maman doundoun._ Il s'amuse à la fenêtre du passage entrant au petit cabinet, à faire battre le tambour du sieur de Mainville, capitaine aux gardes, lui fait battre les batteries espagnole, angloise, wallone, italienne, piémontoise, moresque, écossoise, lombarde, allemande, turque, puis la françoise, une chamade, un assaut, puis lui dit: _C'est assez! battez au champ vous en allant._ A cinq heures il va au bâtiment neuf voir la Reine, qui étoit prête à se lever du lit; le Roi le fait mettre tête nue.

_Le 26, dimanche._—Le Roi l'envoie querir à dix heures et demie; il se y en va, tabourin battant, trouve le Roi écrivant, cesse son tambour, et jamais ne voulut battre. Ayant salué le Roi, il va chez la Reine, puis en la galerie pour battre son tambour; le Roi y vient: «Mon fils, ne battez plus»; il cesse aussitôt, et baille à garder son tambour à M. le Chevalier. Il va chez la Reine, où il se met en mauvaise humeur pour ce qu'il vouloit et jetoit la poudre de la Reine avec la houppe; la Reine envoye querir des verges par le nain Camille; aussitôt qu'il les voit entrer, sans dire mot il s'encourt à la Reine l'embrasser.

_Le 27, lundi._—Le Roi part à quatre heures du matin pour aller à Paris. Mené chez la Reine, le Dauphin la rencontre dans la galerie revenant de la messe, va dîner avec elle. Il s'en va avec la Reine; elle lui coupe les cheveux sur le front et les tempes; il est tout changé, semble un de ces gros visages de moines. La Reine s'en va en litière[198] par Saint-Cloud à Paris.

[198] La Reine était grosse.

_Le 30 juin, jeudi, à Saint-Germain._—On lui demande: «Monsieur, quand vous serez baptisé, comment aurez-vous nom?»—_Henry._ Il battoit de sa cuiller sur le bord du plat qu'il tenoit d'une main, disant: _Mamanga, je sonne les heures comme le Jacquemard qui frappe sur l'enclume._ Je lui demande: «Monsieur, où est ce Jacquemard?»—_A Fontainebleau[199]._—Il s'amuse à monter la montre triangulaire de Mme de Montglat, la monte fort bien.

[199] Cette horloge, qui datait de François Ier, représentait la statue du Soleil «qui tenoit un sceptre duquel il montroit les heures qui sonnoient par le moyen de certaines grandes statues représentant des cyclopes et forgerons frappant sur une enclume autant de coups qu'il étoit d'heures.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, page 54.)

_Le 1er juillet, vendredi, à Saint-Germain._—Il développe les portraits du Roi et de la Reine, les baise disant en se jouant: _Velà moucheu papa et velà madame maman._ Je pars pour aller à Paris[200].

[200] Pendant l'absence d'Héroard, Dumont, clerc de la chapelle du Dauphin, et Guérin, son apothicaire, continuent le Journal.

_Le 7, jeudi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, vous courez trop! papa ne fait pas comme cela.»—_Non, Mamanga, mais quand il étoit petit comme moi il couroit comme ça._

_Le 9, samedi._—M. de Montmorency, fils de M. le connétable[201], M. le comte d'Alès, fils de M. le comte d'Auvergne[202], M. le comte de la Voulte, fils de M. de Ventadour[203], M. de Précy, fils de M. de Bouteville-Montmorency[204], et Mlle de Montmorency[205] arrivent; le Dauphin va à la chapelle, où il a fort crié; il faut envoyer querir Thomas, le maçon, il s'apaise. A dîner M. de Montmorency lui sert à boire; il écrit au Roi par un nommé Nervèze[206], qui lui avoit donné un petit livre. A souper M. de Montmorency lui sert la serviette à laver[207]; le Dauphin, la prenant, dit: _Or ça, je m'en vas laver à la françoise_, et prenant la serviette, la toupillant: _Voyez, velà comme on se lave à la françoise._

[201] _Voy._ page 47, note 70.

[202] François de Valois, comte d'Alais, fils du bâtard de Charles IX, mort à Pézénas, en 1622.

[203] Henri de Lévis, depuis duc de Ventadour, puis chanoine de Notre Dame, mort en 1680.

[204] François de Montmorency, depuis seigneur de Bouteville, exécuté en 1627, pour s'être battu en duel.

[205] Charlotte-Marguerite de Montmorency, fille du connétable, mariée en 1609 à Henri II, prince de Condé; elle fut mère du grand Condé, et mourut en 1650.

[206] Antoine de Nervèse, dont le style ridicule avait passé en proverbe: «Jamais, dit Tallemant des Réaux, on n'a mieux débité le galimatias, ni parlé si bien Nervèse.»—(_Les Historiettes_, 3e édit., tome I, p. 207 et IV, 321.)

[207] Après le repas il se nettoyait les mains avec une serviette mouillée.

_Le 10, dimanche, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris avec M. de Souvré; il me voit du dessus de la terrasse de la salle du bal, m'appelle et me demande: _Que m'apportez-vous?_ Je lui montre un papier sous le bras où il y avoit un cheval et un gendarme enveloppés; il se prend à tressaillir de joie et à courir pour venir à bas, vient à moi à sauts. Après dîner il va à la guerre, fait tirer son petit carrosse par MM. de Montmorency, de Ventadour, comte d'Alès et de Bouteville.

_Le 11, lundi._—Il rencontre deux demoiselles, pas trop mal vêtues, qui ne demandoient encore rien; il reconnoît qu'elles avoient besoin, et leur donne un quart d'écu. A souper il se fait donner à boire par Mlle de Montmorency, ayant vu qu'elle en donnoit à Madame.

_Le 12, mardi._—En passant par la salle il voit M. du Servon-Mailler assis dans une chaise, à cause de sa goutte; il va à lui, lui tend la main à baiser, et voyant qu'il avoit peine à se tenir: _Seyez-vous, seyez-vous_, lui dit-il, avec compassion et respect pour son âge.

_Le 13, mercredi._—Il reprend M. de Ventelet, qui disoit: Celui-ci. Je lui demande: «Monsieur, comment faut-il donc dire?»—_Cettui-ci._ L'on parloit de la reine Marguerite et on demandoit comment il l'appelleroit[208]; quelqu'un dit qu'il l'appelleroit sa tante.—_Non, je l'appellerai ma sœur, ce sera Madame qui l'appellera sa tante._—«Monsieur, lui dit quelqu'un, ç'a été la femme à papa.»—_Non, c'est maman_, dit-il brusquement.

[208] Marguerite de France, fille de Henri II, première femme de Henri IV, séparée en 1599, morte en 1615. Le Dauphin la vit pour la première fois le 6 août suivant, et il fut décidé qu'il la nommerait _Maman ma fille_.

_Le 14, jeudi, à Saint-Germain._—Mené au jardin, il rencontre en allant Mme la comtesse de Moret.

_Le 15, vendredi._—Se jouant avec M. de Montmorency et M. le comte de la Voulte, qui lui demandoient congé de s'en retourner le lendemain: _Non_, dit-il, _je veux que vous demeuriez avec moi_.—«Monsieur, dit Birat, quelle charge lui donnerez-vous quand vous serez grand?»—_Je le fairai mon connétable._—«Et à M. de la Voulte?»—_Amiral._ Mis au lit, il embrasse M. de Montmorency, qui lui disoit adieu pour s'en retourner à Chantilly, en fait autant aux sieurs comte de la Voulte, comte d'Alès et de Pressy; puis à Mlle de Montmorency il fait le honteux, ne la veut point embrasser, prend courage et l'embrasse avec honte, sans la baiser, donne la main à baiser à leur suite.

_Le 19, mardi._—M. le baron de Toun, grand maréchal de Lorraine, le vient visiter de la part de Son Altesse et assiste à son souper; ce baron voulant prendre congé de lui, le Dauphin ne voulut jamais dire qu'il fut le serviteur de M. de Lorraine, comme Mme de Montglat le lui vouloit faire dire; il dit seulement entre ses dents: _Je lui baise les mains._ Quand il fut parti, Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, pourquoi n'avez-vous voulu dire à ce gentilhomme que vous étiez serviteur de M. de Lorraine, votre oncle?» Il songe, et puis répond: _Pource que je suis trop petit._

_Le 21, jeudi, à Saint-Germain._—On lui dit qu'il falloit qu'il appelât la reine Marguerite: Maman.—_Pourquoi?_—Mme de Montglat lui dit: «Pource que maman le veut.» La Reine l'avoit ainsi commandé par lettre expresse, que Mme de Montglat venoit de recevoir.