Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 18
_Le 12, samedi, à Saint-Germain._—A neuf heures mené au Roi qui étoit encore au lit; il lui donne la chemise. Dîné avec le Roi; il danse devant le Roi la bourrée où il compose des grimaces, la sarabande, la gavotte, les remariés, et plusieurs autres danses; le Roi le baise, l'embrasse, et à une heure part après midi pour retourner à Paris.—En goûtant, il entend parler de M. Martin et dit: _C'est celui qui a fait la peinture de Moucheu le Dauphin_, mémoire incroyable de s'en ressouvenir[164].
[164] Il y avait deux ans. _Voy._ au 25 février 1603.
_Le 14, lundi._—L'on parloit d'une mariée qui devoit venir danser au château. Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, comment fera la mariée?»—_Si Moucheu Heroua n'étoit là, je le dirois._—«Monsieur, lui dis-je, il n'y a point de danger.» Il met sa pique entre ses jambes et élevant un bout branloit les fesses.
_Le 15, mardi._—Il se joue avec un lévrier nain noir, que M. de Longueville lui avoit envoyé, nommé _Charbon_. Il cause étrangement, se ressouvient d'un ballet fait il y avoit un an et demande: _Pourquoi est-ce que le petit Bélier étoit tout nu?_ Il faisoit le Cupidon tout nu.
_Le 16, mercredi._—Il s'amuse dans son lit aux emblèmes d'Alciat, il en reconnoissoit beaucoup. A une heure et demie vient Mme la duchesse de Deux-Ponts, qui, le soir auparavant, étoit arrivée à dix heures; il danse la gaillarde, la sarabande, la vieille bourrée.
_Le 19, samedi._—Pendant son lever, le charbonnier vient, qui lui dit: «Bonjour, mon maître.» Il demande à M. l'aumônier: _Qui est son maître?_—«C'est le Roi et vous.»—_Qui est le plus grand?_—«C'est papa et vous après,» répond l'aumônier.—_Non, c'est Dieu qui est le plus grand?_
_Le 20, dimanche._—L'on parloit d'un homme condamné à être pendu, il demande: _Qui le pendra?_ l'on répond que ce seroit le valet du bourreau, il dit: _Je ne veux donc point avoir un valet._ Peu après il appelle M. Birat, lequel il souloit appeler son valet, pour lui commander quelque chose, et l'ayant appelé par son nom: «Quoi! dit-il, Monsieur, vous ne m'appelez pas votre valet?»—_Hé! c'est le bourreau qui a un valet._
_Le 22 février, mardi._—Il reconnoît beaucoup de lettres de l'alphabet; il se fait habiller en mascarade.
_Le 1er mars, mardi, à Saint-Germain._—Il demande un marmouset qui joue de deux épées et le nomme Salomon, du nom du tireur d'armes de MM. d'Épernon. Je lui donne un cheval et un marmouset de Flandres, fait de poterie. _Où est_, dit-il, _son corps?_ pource qu'il n'étoit fait que jusques à la poitrine.
_Le 2, mercredi._—Le Roi arrive, il va à la porte, courant au devant de lui l'embrasser; le Roi le mène dîner avec lui, puis va à la chasse. A cinq heures, la Reine arrive de Paris, il est mené au devant d'elle presque hors la porte de l'escalier, remonte avec elle en sa petite chambre, danse sarabande, bourrée, le branle simple, la saugrenée, _Comment, ce moine trotte_, puis dit: _Maman, ai-je pas bien dansé?_ Il s'amuse à un chien d'Ostreland; il aimoit fort les chiens.—Mené à sept heures en la chambre de la Reine, il s'amuse à voir des personnages à la tapisserie où il y avoit des petits enfants. Le Roi lui dit: «Mon fils, je veux que vous fassiez un petit enfant à l'Infante.»—_Ho! ho! non, papa._—«Je veux que vous lui fassiez un petit dauphin comme vous.»—_Non pas, s'il vous plaît, papa_, dit-il, en mettant sa main au chapeau et en faisant la révérence. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, dites à papa qu'il fasse donner des hoquetons neufs aux archers qui vous gardent, comme aux autres.»—_Ho! ho! non, dites-l'y vous-même_, et il lui fait par plusieurs fois la pareille réponse, sans le pouvoir persuader de le faire.
_Le 3, jeudi._—Il s'amuse seul, sans dire mot, avec un petit puits d'argent que lui avoit donné M. de Candale, donnant une extrême patience à se laisser peindre par maître Jehan Martin[165]. Mené au Roi, au cabinet de la Reine, laquelle lui donne un petit ménage d'argent.
[165] Héroard le nomme Charles le 25 février 1603, et ce peintre paraît pourtant être le même. _Voy._ plus haut, à la date du 12 février et au 15 juin 1604.
_Le 4, vendredi._—Mené au Roi, qui étoit à table; cela le mit un peu en mauvaise humeur de n'avoir point dîné avec le Roi; il baise LL. MM. qui s'en retournent à Paris à deux heures. Charles de Bompar lui a été donné pour page par le Roi; ç'a été son premier page.
_Le 6, dimanche, à Saint-Germain._—Il ne se veut lever, l'on fait venir Pierre Cabaret, maréchal de forge du village, et Bongars, maître maçon qu'il craignoit.
_Le 7, lundi._—Il joue au jeu: _Que met-on au corbillon?_ Il invente des mots pour rimer: _Dauphillon_, _damoisillon_.
_Le 8, mardi._—Le baron d'Aune, Allemand, neveu de celui qui, du temps du feu Roi, fut défait à Auneau[166], lui baise la main en arrivant et en s'en allant.
[166] Le 24 novembre 1587 le duc de Guise avait battu à Auneau dans la Beauce, une armée de Suisses et d'Allemands qui allaient joindre le roi de Navarre: elle était commandée par le baron de Donaw.
_Le 10, jeudi._—A une heure arrive un sculpteur envoyé de la Reine; le Dauphin lui demande: _Peintre, comment vous appelez-vous?_ il répond: Després[167]. Il est tiré en bosse de cire pour jeter en fonte par Després. Amusé à chanter le pot pourri des chansons; quand il étoit à la meunière de Vernon, il disoit: _de Candale_, changeant le nom de d'Épernon.
[167] Le 15 mars suivant, Héroard laisse en blanc le nom de ce sculpteur, mais il le dit Flamand et retiré à Florence; puis le 17 il le nomme Du Pré, en ménageant la place de son prénom. Il s'agit certainement d'un autre artiste que Guillaume Dupré, dont Héroard parle le 21 septembre 1604, en le disant natif de Sissonne, près de Laon. Dans ce statuaire flamand, retiré à Florence, on serait tenté de reconnaître le célèbre Jean de Bologne, né à Douai en 1524 suivant Baldinucci, en 1529 suivant Mariette, et dont le nom de famille est resté inconnu. On sait que Jean de Bologne commença en 1604, pour la France, le cheval de bronze destiné à la statue de Henri IV; qu'après la mort de cet artiste, en 1608, Pierre Tacca, son élève, fut chargé d'achever ce travail; que la figure équestre de Henri IV, terminée en 1611, fut placée sur le Pont-Neuf à Paris, en 1614, et qu'elle fut détruite en 1792. Jean de Bologne, âgé en 1605 d'au moins soixante-seize ans, aurait-il fait à cette époque un voyage en France ignoré de ses biographes, et son nom de famille serait-il Dupré ou Desprès? Cela ne nous paraît pas probable, et il s'agit sans doute d'un de ses élèves et compatriotes.
_Le 13, dimanche._—Mme la princesse de Condé et Mlle de Bourbon le viennent voir. Il se joue avec sa nourrice, dit qu'il est l'Infante et parle des mots de jargon; puis il cause avec sa nourrice, dit qu'il est _moucheu Dauphin_ et que l'Infante a un petit conin comme Madame; il le dit tout bas à Mlle de Ventelet, de honte de le dire tout haut, et me le dit tout bas à l'oreille. Il se joue avec Madame, mais il ne veut point que l'on dise qu'il est le prince de Galles: _Ho! non, je suis Dauphin_, dit-il.
_Le 14, lundi._—Il s'amuse à un livre des figures de la Bible, sa nourrice lui nomme les figures et les lettres, puis après il nomme les lettres et les connoît toutes. Il se meurtrit en jouant, se fait prendre par sa nourrice qui le met en son giron et s'amuse à chanter et à jouer sur la mandore de Boileau, qui en jouoit; il chante la chanson de Robin:
Robin s'en va à Tours. Acheter du velours Pour faire un casaquin: Ma mère je veux Robin.
_Le 15, mardi._—Le sieur...., Flamand, statuaire, retiré à Florence, le retiroit en cire de la hauteur d'un pied et demi par le commandement de la Reine. Le Dauphin dit: _C'est mon frère de cire_ (c'étoit pour le jeter en or, pour l'envoyer à l'Annonciade de Florence). Il s'amuse à son petit ménage d'argent, dit à M. de Vendôme: _Allez vous-en_. Mme de Montglat l'en reprend, il répond: _Ce n'est pas moi, c'est mon petit frère de cire qui l'a dit._
_Le 16, mercredi._—Il se joue avec un petit marmouset de Cupidon, fait de carte et de plâtre peint, et avec un petit bœuf de carte plâtrée et peinte sur lequel il monte son Cupidon. Il vient en ma chambre, demande à voir les oiseaux; c'étoit le livre de Gesner.
_Le 17, jeudi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à son petit ménage plus de deux heures continuelles, donnant la patience à..... du Pré de tirer sa figure de cire.
_Le 18, vendredi._—M. de Belmont arrive, portant un beau pistolet de Metz; il quitte tout soudain son petit ménage: _Eh! donnez-moi ce beau pistolet!_ M. de Belmont lui dit: «Monsieur, donnez-moi donc ce ménage;» il l'avance soudain pour le bailler, et le retire de même disant: _Ho! non, c'est maman qui me l'a donné._ Il s'amuse à tirer du pistolet de M. de Belmont fort dextrement.
_Le 21, lundi._—Il s'amuse à un petit homme de carte plâtrée, à cheval, que ma femme arrivant de Paris lui donne; il voit M. Donon, contrôleur des bâtiments, et lui dit: _Faites accommoder le palemail pour l'amour que j'y joue._
_Le 22, mardi._—Mené au bâtiment neuf où, à onze heures trois quarts, le Roi arrive et le reçoit au haut de la montée de Mercure, le mène en la galerie, en la chapelle et à la salle où il a dîné avec le Roi, M. d'Angoulême et M. de Montpensier. Le Roi le fait danser la sarabande, la bourrée, les branles, le mène à la galerie, se fait botter, et à deux heures et demie l'ayant embrassé et baisé, part pour s'en retourner à Paris.
_Le 23, mercredi._—Il vient, par le village et le préau, loger au bâtiment neuf à cause que ce jour-là, au matin, la petite vérole apparut à M. de Verneuil.
_Le 26, samedi._—Mme la comtesse de Moret le vient voir; il danse la sarabande, la bourrée, puis dit à Boileau, son joueur de violon: _Ne jouez plus, je ne veux plus danser_; il court au cabinet pour y prendre ses armes, y appelle M. le Chevalier, revient, son épée au côté, portant son arquebuse à mèche et fait marcher devant lui M. de Belmont. A goûter, on lui demande de Mme de Moret: «Monsieur, qui est cette dame-là?» il répond en souriant: _Madame de foire._
_Le 27, dimanche._—Après déjeûner il fait trois sauts, un pour papa, un pour maman et un petit pour Madame. Mené aux grottes, il fait grande difficulté d'y entrer; on lui promet de lui faire tourner le robinet, il y entre et prend plaisir de faire mouiller ceux qui y étoient.
_Le 29, mardi, à Saint-Germain._—Il écrit une lettre portée par M. de Mansan, moi lui tenant la main[168]. Il s'amuse après à crayonner[169].
[168] Héroard fait écrire au Dauphin les mots à mesure qu'il les dit et figure la prononciation de l'enfant dans cette lettre comme dans son journal:
«Papa je pie Dieu qu'i vou donne le bon jou et à maman. Je me pote bien tout pest à faire un peti sau pou vote seuice. Fefé Vaneuil est en pison pouce qu'il a fait l'opiniate et moi je ne le sui pu. J'ay bien touné le robiné j'ay fai mouillé lé dame bien for. Adieu papa maman je sui vote tesumble et tes obeissan fi et seuiteu.—DAULPHIN.»
[169] Héroard a conservé ces griffonnages qui n'ont encore aucune forme; ils sont reliés avec son Journal, dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale.
_Le 31, jeudi._—Mené aux fontaines, il entre aux orgues[170], ouvre et ferme le robinet, puis va à celle de Neptune. M. de Cressy avoit blessé, d'un coup d'épée en la tête, un soldat nommé Delor; le sang lui couloit par tout le côté et il ne s'en vouloit point aller pour se faire panser; je dis à M. le Dauphin qu'il lui commandât d'y aller, et il lui dit avec gravité: _Delor, allez vous faire panser, allez, je le veux._ M. de Cressy contestant avec Delor, lui parle rudement et le menace de la prison; M. le Dauphin tenoit des petits ciseaux, il se retourne en colère, grossissant les yeux et représentant la face d'un homme ardent de colère, et lui dit: _Je vous tuerai, voyez-vous bien avec mes ciseaux!_ puis se repentant du mot tuer dont on le reprenoit: _Je vous donnerai dans les yeux, voyez-vous bien!_ Il étoit bouffi de colère; je ne lui avois jamais vu faire une pareille action pour témoigner sa colère.
[170] Ces fontaines, construites par Francine, étaient accompagnées d'orgues hydrauliques; cette mode durait encore au commencement du règne de Louis XIV, et la grotte de Versailles avait aussi des orgues hydrauliques.
_Le 2 avril, samedi, à Saint-Germain._—Il se prend à chanter de son invention:
Amour a prins Mansan Pour faire un capitan Pour me servir quand serai grand.
Il en avoit autant dit après dîner, l'inventant et chantant sur le son d'une autre chanson, chantée par sa nourrice et Mlle de Ventelet.
_Le 4, lundi._—M. de Ventelet lui demande: «Monsieur, n'aimez-vous pas les Espagnols?» il répond: _Non._—«Pourquoi, Monsieur?»—_Pource qu'ils sont ennemis de papa._—«Monsieur, aimez-vous bien l'Infante?»—_Non._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pour l'amour qu'elle est Espagnole, je n'en veux point._ Je lui dis: «Monsieur, elle vous fera roi d'Espagne et vous la ferez reine de France;» il répond en se souriant, comme de chose où il eût pris plaisir: _Elle couchera donc avec moi et je lui ferai un petit enfant._—«Monsieur, comment le ferez-vous?»—_Avec ma guillery_, dit-il bas et avec honte.—«Monsieur, la baiserez-vous bien?»—_Oui, comme cela_, dit-il, en se jetant à corps perdu la face contre le traversin. Il va à la galerie, s'amuse aux outils du menuisier qui posoit les châssis de verre; on lui en nomme quelques-uns, je lui demandai: «Monsieur, comment s'appelle cela?»—_Une varloppe._—«Et cela?»—_C'est un Guillaume[171]._ Il retenoit extrêmement bien les noms propres des choses.
[171] Sorte de rabot.
_Le 5, mardi._—Mme de Montglat lui apprend: _Je crois en Dieu le père tout-puissant, etc._, qu'il retient fort bien, puis lui apprend ces mots qu'il prononce après elle: _Dieu est un esprit_, et il ajoute du sien: _Et gage que ce n'est pas celui de la galerie rouge_, se ressouvenant avoir autrefois ouï dire qu'il y en revenoit un; il avoit l'œil et l'oreille à tout, sans en faire semblant, retenoit tout, s'en ressouvenoit et accommodoit les choses passées à celles qu'il voyoit ou dont il avoit ouï parler.
_Le 6, mercredi._—Je lui dis: «Monsieur, nous donnez-vous votre congé pour aller à Paris?»—_Oui._ Ma femme lui demande: «Monsieur, si nous revenions, en seriez-vous bien aise?»—_Non._—«Monsieur, dis-je, pour combien de temps nous donnez-vous congé?»—_Pour trois mois._—«Monsieur, si nous nous noyons, nous ferez-vous pêcher?»—_Oui._—«Monsieur, avec quoi?»—_Avec un filet._ Notre coche faillit à tomber dans la rivière au port de Neuilly; nous y courûmes grande fortune[172].
[172] Le passage du bac de Neuilly était fort dangereux; le Roi et la Reine faillirent s'y noyer l'année suivante, le 9 juin. _Voy._ aussi le Journal d'Héroard au 31 mai 1602.
_Le 7, jeudi, à Saint-Germain._—M. et Mme de Rosny assistent à son souper.
_Le 13, mercredi._—J'arrive à cinq heures avec mon beau-frère Montfaulcon, il me fait bonne chère[173].
[173] Bon accueil.
_Le 16, samedi._—Éveillé à sept heures il se tourne et retourne dans son lit en toutes façons, dit qu'il va aux fontaines tourner le robinet, fait, _fss fss_, puis me dit: _Dites grand merci moucheu Francino_[174]. Je lui réponds: «Grand merci, M. Francino; voulez-vous de l'argent?»—_Oui._ Je lui mets en la main un quart d'écu.—_Ho! ho! c'est tout à bon[175]._—«Je le donne au sieur Francino, non à M. le Dauphin, car il ne faut pas que les princes prennent de l'argent.» Il m'écoute et le met dans son lit: «Monsieur, lui dis-je, où est l'écu que je vous ai baillé?»—_Il est dans mon lit_; il le prend et me le rend, puis change de propos. _J'irai à la chasse, je tuerai un sanglier avec mon épée._ Je lui dis: «Monsieur, vous irez à la chasse et porterez votre épée, puis le sanglier qui viendra droit à vous s'enferrera dedans, après vous lui donnerez un coup d'épée, il mourra.»—_Puis je lui couperai le cou._—«Monsieur, non pas, vous lui ferez couper par les veneurs.»—_Serai-je pas veneur?_—«Monsieur, vous commanderez aux veneurs, qui couperont la hure, et vous la porterez à papa, qui vous embrassera, il vous aimera tant; puis vous irez prendre le cerf, lui donnerez un coup d'épée sur le jarret, il tombera, vous lui ferez couper le pied, vous le porterez à papa, qui vous caressera, vous appellera son mignon, vous mènera dans sa belle galerie du Louvre.»—_Du Louvre! où est-il?_—«A Paris, c'est la maison de papa; dans sa galerie il y a des corselets d'or, d'argent (je lui nomme toutes sortes d'armes); il vous dira: mon fils, prenez ce que vous voudrez, voilà une clef de ma galerie que je vous donne puisque vous êtes bon fils et point opiniâtre, et que vous avez pris le sanglier et le cerf.» Ce discours dura fort longtemps, tant il y prenoit de plaisir; il dit encore: _Quand j'irai à Paris, je donnerai un coup d'épée à un Irlandois!_—«Mais, Monsieur, il ne faut pas qu'un prince fasse mal à personne ni qu'il frappe jamais; si vous rencontrez des Irlandois qui fassent du mal[176] vous commanderez que l'on les mette entre les mains de la justice de papa.»—_Oui, de la justice qui les mettra en prison au vieux château._—«Oui, Monsieur, et si vous en trouvez qui dérobent, qui volent les pauvres gens aussi.»—_Ce voleur qui voloit sur la corde étoit Irlandois?_ Il étoit vrai; il accommoda le mot de voleur à l'autre signification, il l'avoit vu voler à Fontainebleau[177].—_Et puis s'ils sont voleurs il les faut mettre entre les mains du grand prévôt._ Il m'étonna d'avoir nommé de son mouvement cette qualité et en avoir su reconnoître la fonction.
[174] Les grottes et fontaines de Saint-Germain et celles de Fontainebleau étaient, dit le P. Dan, «de l'invention et de la conduite du sieur de Francine, que le roi Henri le Grand fit venir de Florence pour les dresser.»
[175] C'est pour tout de bon.
[176] «Le samedi 20 (mai 1606), dit le Journal de Lestoile, furent mis hors de Paris tous les Irlandois qui étoient en grand nombre, gens experts en fait de gueuserie et excellens en cette science, par-dessus tous ceux de cette profession, qui est de ne rien faire et de vivre aux dépens du peuple et aux enseignes du bonhomme Péto d'Orléans... On les chargea dans des bateaux conduits des archers, pour les renvoyer par delà la mer d'où ils étoient venus.»
[177] _Voy._ au 23 septembre 1604.
_Le 17, dimanche._—Il me fait redire les mêmes contes que je lui avois faits le matin du jour précédent; il y prenoit un grand plaisir, les écoutoit attentivement et il lui prenoit des tressaillements de courage quand j'étois sur les combats. Il dit: _J'aurai mon grand tambour bleu et puis le tambour de taine_[178].—«Oui, Monsieur, c'est un tambour de guerre.»—_Oui, de guerre, il y va pour gagner sa vie._—«Oui, Monsieur, papa lui donne six francs par mois.»—_Et à les soldats?_—«Papa leur donne douze francs.» Il répète en soi-même douze francs et dit: _Je leur veux donner six écus, moi._
[178] Du capitaine.
_Le 18, lundi, à Saint-Germain._—Il appelle M. le Chevalier: _Cadet pisseux_, Mlle de Vendôme, _Cadette pisseuse_, et se nomme lui-même _Cadet de haut appétit_, parce qu'autrefois il l'avoit ouï dire aux soldats.
_Le 19, mardi._—Arrive M. de Crillon[179], mestre de camp du régiment des gardes, qui ne l'avoit pas encore vu; le Dauphin lui ôte son chapeau, lui donne sa main à baiser, disant: _Bonjou, moucheu de Crillon._ M. de Crillon lui dit: «Monsieur, voulez-vous que je tue cettui-ci, cettui-là?»—_Non._—«Qui donc?»—_Les ennemis de papa._ Le Roi et la Reine arrivent à une heure et demie venant de Paris en carrosse, il va au devant en la cour, revient avec LL. MM. en la galerie, s'asseoit à table avec eux, sert la serviette au Roi, puis à la Reine. L'on met _Favori_, chien de la Reine, sur la table, il demande: _Ho! ho! qui est stilà?_ lui tire l'oreille; le chien fault à le mordre. Mis à bas il fait la révérence au Roi, qui le mène à la galerie où il va à la guerre, tire des arquebusades[180]. Je crois qu'il avoit la tête et le corps pleins de tambours, d'arquebuses, de pistolets, de toutes sortes d'armes et de soldats. A quatre heures trois quarts, le Roi et la Reine s'en retournent à Paris.
[179] Louis de Balbis-Bertons, seigneur de Crillon, avait alors soixante deux ans. Il mourut en 1615.
[180] Il en imitait le bruit avec sa bouche.
_Le 20, mercredi, à Saint-Germain._—Parti en carrosse pour aller à Carrière; il mène Madame pour tenir à baptême la fille de M. de la Salle avec M. le Chevalier; il voit paisiblement faire le baptême où Madame tenoit les pieds de la petite fille.
_Le 21, jeudi._—Il se joue à coigner des clous à un vieux placet[181]. Mlle Piolant lui dit qu'il se donnât de garde de se blesser, il s'en fâche et lui jette son marteau; Mme de Montglat l'en tance et lui dit: «Monsieur, faites-lui baiser votre main.» Il la tend et l'approchant de sa bouche lui donne un petit soufflet et s'en va; peu après s'en repentant, mais non à l'heure, il va où étoit Mlle Piolant, l'embrasse et lui demande pardon. Sur l'heure il ne pardonnoit point; il falloit lui en parler, il songeoit, puis il y venoit de lui-même avec contenance de déplaisir d'avoir offensé.
[181] Un tabouret.
_Le 25, lundi._—Il fait danser, à la salle, des Limousins, maçons qui travailloient à la muraille du parc. Mené chez M. de Frontenac, qui fiançoit Mlle sa fille à M. de Carbonnière, Mme de Montglat lui dit qu'il prît la damoiselle par la main pour la mener fiancer; il la prend, la mène au devant du curé, se fait prendre aux bras par M. Birat et écouta attentivement toutes les paroles du curé, ayant toujours la vue arrêtée sur lui.
_Le 26, mardi._—Mené au vieux château, où il prend par la main Mlle de Frontenac, la conduit dans la chapelle, la mène à l'offrande après avoir attentivement regardé et écouté tout ce qui s'étoit passé aux cérémonies d'épousailles, et la ramène en son logis. A une heure arrivent les députés de Zurich, Bâle et Schaffouse; celui de Zurich, chancelier, porta la parole, disant: «Monseigneur, Messieurs des Quatre Cantons, vos serviteurs et bons amis, alliés et confédérés, nous ont envoyés devers le Roi pour quelques affaires, desquelles nous lui avons parlé ces jours passés, et nous sommes venus ici, Monseigneur, pour vous voir et vous supplier de les tenir pour vos serviteurs, bons amis, alliés et confédérés. Aimez et assistez notre nation quand elle en aura besoin, espérant qu'avec le temps, vous serez roi de France; et pour notre particulier, Monseigneur, nous vous supplions de nous tenir pour vos très-humbles et affectionnés serviteurs, et prions Dieu qu'il vous accroisse en vertu comme en âge.» Le Dauphin répond: _Messieurs, je vous remercie._—Il soupe à la noce de Mlle de Frontenac, ayant en sa table toute la compagnie.
_Le 27, mercredi._—Il demande d'aller à la garenne; en approchant du bac il voit sept ou huit hommes delà l'eau et dit: _Hé! je gage que velà la drôlerie du Pecq_; c'étoient les gens du Pecq qu'à la mi-carême il avoit ouï nommer ainsi. Passé, mené le long de l'eau, il voit courir quelques lapins. Ramené au bac il s'amuse à jeter du papier dans l'eau en guise de bateaux.
_Le 28, jeudi._—Il va en la galerie, s'amuse à voir planter des châssis aux fenêtres, considère les fruits des vases peints au lambris, les nomme.
_Le 29, vendredi._—Mené à la grotte d'Orphée, où l'on le fait enfin entrer, suivant Mme de Montglat, qui lui tendoit des pois sucrés dans sa main; mais avant il fallut faire couvrir l'effigie[182] avec un linge; il voulut avoir les clefs de peur que l'on ne le fît jouer.
[182] La statue d'Orphée.
_Le 30 avril, samedi._—Il s'amuse à peindre sur du papier, imitoit les peintres, soutenant sa main droite, dont il tenoit la plume comme un pinceau par-dessus le bras gauche, comme font les peintres sur la verge[183], et conduisoit sa main et la plume aussi artistement qu'eût fait le peintre son pinceau.
[183] L'appuie-main.