Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 17

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_Le 24, mercredi._—Je lui demande: «Monsieur, voulez-vous vous lever pour aller au devant de papa?»—_Non_, dit-il.—«Vous n'aurez donc pas le beau tambour et les belles baguettes qu'il vous apporte, il les donnera à M. de Verneuil.» Il se met soudain en colère, grince les dents, me veut égratigner, puis me regarde froidement. «Bien, Monsieur, vous me battez, dis-je; que voulez-vous que papa fasse de ce tambour?» Il répond: _Qu'i le donne à moucheu de Veneuil_, brusquement, remuant la tête comme de chose qu'il méprise; il ne peut oublier le rude traitement de Fontainebleau. Il va sur les terrasses, mangeant du gros pain, au-devant du Roi, qu'il rencontre à cheval, à la fontaine basse des maçons, à onze heures et demie. Le Roi met pied à terre; il va gaiement au Roi, qui le prend au bras, le baise; il embrasse le Roi. A midi, dîné; il ne veut point que M. de Courtenvaux s'appuie et soit derrière la chaise de Mlle de Vendôme. Le Roi y vient après son dîner; Mme de Montglat parle au Roi; il ne le veut pas. _Allez-vous-en en vote chambe, Mamanga_; s'en met en colère. Le Roi s'en fâche, il mène Mme de Montglat en sa petite chambre; on l'apaise à peine, enfin on le fait danser, fort gai. Le Roi entr'ouvre la tapisserie; il l'aperçoit, quitte soudain la danse, se va cacher. Le Roi le presse, il s'aigrit; la nourrice le prend, l'assied sur la table; le Roi va par la douceur, le baise, le prie de danser pour l'amour de lui; enfin il s'apaise, et à ce coup dit: _Je vas danser pou l'amou de papa_, se coule à bas, et se prend à danser gaiement le branle des navets. Le Roi fait collation; il le servoit, et reconnoissant son essai[149]: _Otez, ôtez_, dit-il, _empotez-le_. Il le fallut remporter; le Roi céda à son humeur. Le Roi part pour s'en retourner à Paris à deux heures et un quart; il l'accompagne jusques au pied du degré, se prend à pleurer, demande d'aller avec papa.

[149] Le vase dans lequel on faisait l'essai de la boisson servie au Dauphin.

_Le 29, lundi, à Saint-Germain._—A dîner je demande à Madame si elle étoit belle, elle dit: Oui. Il l'entend, hochant la tête. Je lui demande. «Madame, êtes-vous bonne?» Elle dit: Oui.—Il dit, hochant la tête: _Elle est bonne comme frère Jean._ Il vouloit dire maître Jean; c'étoit le singe. Il demande de la gelée à Madame, laquelle lui pousse aussitôt l'écuelle en disant: «Tenez, papa petit;» elle étoit si aise quand elle lui pouvoit complaire[150]. Il bégaye fort ce jourd'hui en parlant.

[150] Madame avait alors deux ans; elle commençait à parler, et le Dauphin se montrait fort rude pour elle.

_Le 1er décembre, mercredi, à Saint-Germain._—A onze heures et demie, dîné; il ne veut point que l'on donne aucune chose à Madame. «Monsieur, lui dis-je, quand vous serez grand, vous donnerez tout à Madame.» Il répond: _Non, je li donnerai que du pain._—«Et à boire?» Il répond: _Que de l'eau._ Il mange une poire confite, ne veut pas que l'on en donne à Madame.

_Le 2, jeudi._—Levé à huit heures et demie, il ne veut point prendre sa robe; Bruneau, le lavandier, le menace de le mettre dans son sac, puis au cuvier; il craint, s'habille, se joue avec sa nourrice; étant habillé, il se retourne vers le lavandier, et lui dit: _Je suis habillé._

_Le 4, samedi, à Saint-Germain._—A sept heures déjeuné, levé, vêtu, fâcheux, il ne veut point prendre sa robe, s'assied. M. Birat lui dit: «Monsieur, voilà le bossu du jeu de paume qui vient;» il se lève soudain, et met sa robe. Il vient en mon étude, s'amuse au siége d'Ostende.

_Le 5, dimanche._—Il vient en ma chambre, voit le livre des animaux de Gesner, s'informe de chacun; à souper l'on demande à Madame ce qu'elle donnera aux siens quand elle sera en Angleterre[151], elle répond: «Des perles,» en son langage. _Et moi_, dit le Dauphin, _des harquebuses_.

[151] On voit qu'à cette époque il était question de marier Madame en Angleterre. Ce fut sa sœur Henriette-Marie, née cinq ans plus tard, en 1609, qui épousa Charles Ier.

_Le 6, lundi._—Le Roi arrive à douze heures et demie, le Dauphin le reçoit au pied de l'escalier, l'embrasse, lui fait bonne chère[152]. Le Roi le mène en sa chambre, et à une heure le fait dîner avec lui; il boit du vin clairet du Roi. Il se va jouer à la salle des gardes; le Roi arrive, il s'arrête, et demande d'aller à sa chambre; le Roi ne le veut pas; il y résiste, le Roi à lui, et lui donne un petit soufflet; le Dauphin persiste; enfin il demeure en son opinion, et Mme de Montglat l'emmène en sa chambre. La Reine arrive à cinq heures.

[152] Bon accueil.

_Le 7, mardi._—Il va chez le Roi, où il est fort gentil; le Roi et la Reine vont à la chasse. Mlle de Ventelet lui dit: «Monsieur, qui est le maître de papa?» Il répond: _C'est Dieu._—«Et qui est le vôtre?»—_Je ne veux pas dire._ Il ne fut jamais possible de lui faire avouer un maître; comme le jour précédent, quand le Roi le fâcha le plus, ce fut quand il lui dit: «Je suis le maître, et vous êtes mon valet;» il s'aigrit extrêmement de ce mot-là. A trois heures goûté; il lui sort une goutte de sang du nez, il la voit et dit: _Mamanga, c'est pouce que j'ai été opiniâtre._ Il va au Roi au retour de la chasse, gentil au possible.

_Le 9, jeudi, à Saint-Germain._—Mené au jardin, au Roi, il va à lui, les bras ouverts, tire son épée et montre au Roi qu'il s'en sait aider[153] contre les palissades; mené sur les terrasses de Neptune. Mené chez la Reine, qui part à deux heures et demie pour aller à la chasse.

[153] Servir.

_Le 10, vendredi._—Il ne veut point aller voir le Roi, y consent ensuite, lui ayant promis son tambour bleu; il se le fait attacher, va battant trouver le Roi, qui étoit à la chapelle, le baise, mais il ne veut point y demeurer. Le Roi sort à dix heures, le baise, et s'en va dîner à Bezons, pour coucher à Paris; la Reine part peu après.

_Le 12, dimanche._—A six heures il fait recoucher sa nourrice, puis l'appelle: _Maman Doundoun, levez-vous; mettez-vous tout en chemise, je le veux._ Il avoit ouï faire le conte du fils de M. de la Fon, avocat au Conseil, qui en faisoit faire autant à sa nourrice.

_Le 13, lundi._—Il se lève, et descend tout seul de son lit: ce fut la première fois; vêtu, fâcheux; Bruneau, lavandier, arrive, il se tait.

_Le 14, mardi._—Je lui demande congé d'aller voir papa et maman lui dire de ses nouvelles. «Monsieur, lui dis-je, vous plaît-il me commander quelque chose vers papa et maman?» Prenant le roi violet de ses échecs: _Oui_, dit-il, _velà que je li envoie_, et prenant la reine, _et cela à maman_.

_Le 18, samedi, à Saint-Germain._—Il danse dans sa chaise en mangeant, oyant jouer le sieur Jean-Jacques, violon de la Reine, qui jouoit la sarabande, les branles gais et autres semblables qu'il aimoit; il prend son manteau de satin blanc doublé de pluche, le retrousse sous le bras, et ainsi se met à danser.

_Le 19, dimanche._—Il est vêtu d'une robe neuve de velours cramoisi brun. _Mais_, dit-il, _je courrai donc tout seul_. Il voit entrer M. de Mansan: _Taine_ (capitaine), _je n'ai point de lisière, j'irai tout seul_; il en étoit tout réjoui. M. de Verneuil arrive, et lui donne le bonjour; il ne veut jamais l'appeler _féfé_ (frère), mais _petit Vaneuil_.

_Le 23, jeudi._—Il s'amuse à un livre recueilli des Antiquités de Rome. _Venez voir_, me dit-il (c'étoit la figure du Capitole moderne), _velà Fontainebleau, velà ma chambe, velà la pote pou y monter, velà le cheval blanc, velà Mecure, velà le jadin, velà des bassins_; il voit toutes les églises de Rome, et dit de toutes les églises qui sont en dôme: _Velà des tambours._ Il voit les figures du Monte-Cavallo: _Hé! velà qui montre le cul_ (l'un des chevaux). Il voit un Hercule; on lui demande: «Monsieur, qu'est cela?» lui montrant la guillery; il répond honteusement en souriant: _Faut pas le dire._ Une épingle piquoit M. le Chevalier au collet, il ne veut point que Mme de Montglat la lui ôte, mais bien La Haye, qui étoit à M. le Chevalier; il ne vouloit point que ceux qui étoient à lui servissent ailleurs.

_Le 24, vendredi._—On lui demande: «Qui êtes-vous?» Il répond: _Le petit valet à papa._ Il se joue avec M. le Chevalier, qui lui en contoit, disant qu'ils trouveroient de grands loups qui avoient de grandes hures; il répond: _Non, ce ne sont pas les loups, ce sont les sangliers qui ont les hures._

_Le 25, samedi._—Mme de Montglat lui dit avoir reçu nouvelles de papa, et qu'il est fort aise de ce qu'elle lui avoit mandé que M. le Dauphin est sage, plus opiniâtre, qu'il ne dit plus: «Allez-vous-en», ne «Je veux». Le Borgne[154] arrive, le Dauphin lui voit mettre des bûches au feu, dit que c'est la venue de Noël, d'autant que le jour auparavant, avant souper, il vit mettre la souche de Noël, où il dansa et chanta à la venue de Noël.

[154] Domestique chargé de faire le feu.

_Le 27, lundi, à Saint-Germain._—Chacun lui demande ce qu'il lui donnera pour étrennes; il se raille, et promet joyeusement et convenablement à chacun les siennes. Il a peur de Bongars, maçon du Roi: _Dites-lui que je ne suis plus opiniâte._ A cinq heures le Roi et la Reine arrivent de Paris; la Reine lui donne un petit tambour et la bandolière pour l'accrocher; il le met, et en joue. A cinq heures soupé, LL. MM. présentes; le Roi demande de son breuvage et dans son verre, M. de Ventelet lui en sert. Il lui en fâchoit fort, mais il se vainquit, et le passa doucement.

_Le 28, mardi._—A neuf heures il prend son tambour, et s'en va au lever du Roi, qui étoit au lit; lui ayant, et à la Reine, donné le bonjour, le Roi lui demande s'il veut aller à la chasse avec lui, il lui répond: _Oui_, et à d'autres choses que le Roi lui demande. Le Roi se lève, et le mène en son cabinet, où il lui baille un petit ballon et un brassard; il le met au bras et en pousse le ballon. Le Roi le heurta du ballon poussé sur son front; il fault à en pleurer, se retient pour le respect du Roi.

_Le 29, mercredi._—Il s'amuse à couper du papier avec des ciseaux. Il entend que M. Boquet[155] disoit à sa femme: «Madame Dondon, je vous battrai.» Il se retourne court, lui montrant les ciseaux qu'il tenoit et disant: _Et je vous châtrerai; velà de quoi je couperai votre guillery._ Sa nourrice lui demande: «Monsieur, le lui voudriez-vous bien couper?» Il répond, hochant la tête: _C'est que je me joue._ A quatre heures il va chez le Roi, qui le fait mettre à son côté, voulant donner audience aux députés des états-généraux de Normandie; il les écoute attentivement, et le Roi, sur la fin de sa réponse, leur disant qu'après lui il les laisseroit pour les gouverner à son fils qui les conserveroit et achèveroit la décharge qu'il auroit commencée pour leur soulagement, M. le Dauphin lui dit froidement et de lui-même: _Ga meci_ (grand merci), _papa_. Il va en la chambre de la Reine, qui s'amuse avec lui à des petites besognes d'Italie, entre autres un pigeon; il le faisoit battre des ailes qui étoient de toile d'argent; le Roi arrive de souper à sept heures et un quart; le Dauphin danse toutes danses, parfois va baiser le Roi, qui l'appelle, puis reprend la danse.

[155] Le mari de la nourrice du Dauphin.

_Le 31, vendredi, à Saint-Germain._—A midi mené au dîner du Roi; le Roi et la Reine s'en vont à deux heures pour retourner à Paris; il y veut aller.

ANNÉE 1605.

Devise du Dauphin.—On l'habitue au bruit des armes à feu.—Lettre à la Reine.—Les figures de la Bible.—Les portraits du Roi et de la Reine.—Le livre de M. de La Capelle.—Antipathie naissante pour les femmes.—Le valet du serrurier.—La comtesse de Moret.—Présent de la Reine.—Henri IV et ses enfants.—Le serment de fidélité.—L'ambassadeur d'Angleterre.—M. d'Harambure.—Le pied du cerf et le pied de la perdrix.—Les emblèmes d'Alciat.—La duchesse des Deux-Ponts.—Le valet du bourreau.—Jouets de poterie.—Les danses du Dauphin.—Entretien sur l'Infante.—Le peintre Martin.—Jouets d'argent.—Premier page.—Le jeu du corbillon.—Le baron de Donaw.—Modèle en cire d'une statue du Dauphin, le sculpteur Després ou Dupré.—La chanson de Robin.—Jouets de carton peint.—Le Dauphin logé au château neuf de Saint-Germain.—La comtesse de Moret.—Lettre au Roi.—Goût naissant pour le dessin.—Les fontaines et les orgues de Saint-Germain.—Instincts du commandement.—Chanson du Dauphin.—Les Espagnols et l'Infante.—Les outils du menuisier.—L'esprit de la galerie rouge.—Danger que court Héroard.—Conversation sur la chasse, le Louvre, etc.—La paye des soldats du Roi.—Le brave Crillon.—Le chien _Favori_.—Caractère du Dauphin.—Discours des députés suisses.—La statue d'Orphée.—Les forçats.—_La belle Corisande_ et son petit-fils.—Les Gascons.—M. de Favas.—Jouets de plomb.—Mme de la Trimouille.—Amour du Dauphin pour sa nourrice.—Retour au vieux château de Saint-Germain.—Mlle Prévost des Yveteaux.—Le comte de Saure.—Lettre au Roi.—Les prières du Dauphin.—Chanson gasconne.—Henri IV couché avec ses enfants; mœurs et conversations singulières.—Fiançailles du prince de Conty.—Enseigne de diamants donnée par la Reine.—La musique de la Reine.—Le fossé et le pont-levis.—Le Dauphin fouetté par le Roi.—Un coffret flamand.—Le comte de Soissons, M. de Rosny et M. de Montbazon.—Batteries des tambours.—Le Jaquemard de Fontainebleau.—La famille de Montmorency.—Le grand maréchal de Lorraine.—Goût pour la musique.—Don Juan de Médicis.—Anniversaire de la mort de Henri III, usage pour les Dauphins.—Familiarité d'un cul-de-jatte.—Le sculpteur Francisco, le peintre Martin.—Entrevue avec la reine Marguerite; présents qu'elle fait au Dauphin et à sa sœur.—Le galimatias de Nervèze.—Le Saint-Thomas de Poissy.—Ouvrages de la Chine et joujoux d'Allemagne.—Lettre à la reine Marguerite.—Proverbe de Salomon.—Le président du Vair.—Le ballet du Combat.—Députés de l'assemblée de Châtellerault.—Joujoux de Nevers.—Présent du duc de Lorraine.—Le chevalier d'Épernon.—Le Dauphin entre dans sa cinquième année.—La reine Marguerite; les livres à gravures.—Conversation sur le prince de Galles.—Le frère bâtard de Henri IV.—Chapelets d'Italie.—Mot de l'ambassadeur de Venise sur l'Italie.—L'éclipse de soleil.—Le nain de la Reine.—La chambre de Charles IX.—Lettres au Roi et à la Reine.—Mendiants irlandais.—Le livre d'Heures de Henri III.—L'histoire de Matthieu.—Portrait en cire du Roi.—Le sculpteur Jean Paulo.—Jouets de poterie.—Le Dauphin va demeurer au château neuf.—La marquise de Verneuil.—Animal et bateau rapportés du Canada.—Le sang royal et la fleur de lys.—Captivité de Henri IV à Saint-Germain.—La duchesse de Beaufort.—Scène avec le Roi.—Humanité du Dauphin.—La carte gallicane de Thevet.—Sympathie entre le Dauphin et le Roi.—Henri IV et ses enfants.

_Le 1er janvier, samedi, à Saint-Germain._—Il se promène avec sa harquebuse et sa fourchette, est mené ainsi à la messe, M. le Chevalier portant l'enseigne bleue où étoit l'aigle avec cette devise: _Genus insuperabile bello_, qui lui fut donnée par M. Arnaud, trésorier de France à Paris et secrétaire de M. de Rosny, M. le Dauphin étant à Villejuif, à dîner, s'en allant à Fontainebleau[156]. M. de Verneuil avoit son chapeau sur la tête: _Otez_, dit-il, _votre chapeau, il faut pas que vous ayez votre chapeau sur la tête devant moi_. On lui dit que papa vouloit qu'il (M. de Verneuil) eût son chapeau sur la tête: _Mettez, mettez-le_, dit-il soudain. Il tire son épée rabattue, qu'il appeloit son épée rouge; M. de Cressy, enseigne de M. de Mansan, lui dit: «Monsieur, voilà une belle épée! Elle ne coupe point!»—_Ho! je la ferai bien couper pour le service de papa._

[156] _Voy._ au 29 août 1604.

_Le 2, dimanche._—Il fait un peu le fâcheux. M. de La Court lui dit que le tonnerre viendra qui l'emportera; il s'arrête, et demande: _Que c'est?_ M. de La Court lui répond: «Monsieur, ne vous souvient-il pas que vous l'appeliez le tambour de Dieu?» Il écoute avec admiration, puis demande à Mme de Montglat: _Mamanga, qu'est que Dieu, de quoi est-il fait?_ Elle lui dit qu'il n'étoit point fait, qu'il étoit un esprit invisible. Peu de temps après elle lui demande que c'étoit que Dieu; il lui répond: _C'est un esprit invisible._ On le rassure aux arquebusades; le capitaine du Bouchage, archer des gardes du corps, et en garde près de lui, tire sept coups; il disoit: _Je n'ai point peur_, et les voyoit tirer assurément. Il en avoit été intimidé par ses femmes et surtout par sa nourrice, quand la compagnie faisoit la monstre[157], criant tout haut que l'on ne tirât point. Sept ou huit arquebusiers et mousquetaires tirent sous le grand portail, il se retourne et crie tout haut: _Je n'ai pas peur._

[157] La revue.

_Le 3, lundi._—Il veut écrire à papa et à maman, et écrit[158]: _Ma bonne maman, je ne suis pus opiniâte, je n'ai pus peur du borgne; papa, je n'ai pus peur des harquebusades, j'ai fait tuer une perdrix._—Il a des jetons du palais dans une petite bourse d'Espagne, il en donne à chacun.—Je lui montrois, en un livre de figures de taille-douce, l'histoire de Goliath et de David; je lui montre la tête au bout d'une lance, il voit David à cheval et dit: _Velà le petit Dauphin monté sur son grand cheval._—On l'accoutume à aller seul dans la chambre. Mme de Montglat lui donne un petit panier d'argent pour ses étrennes.

[158] Héroard lui tenait la main et lui faisait écrire les mots tels qu'il les prononçait.

_Le 4, mardi._—Sa nourrice lui demande: «Monsieur, voulez-vous pas aller à la messe, puis vous irez vous promener?» Il répond: _Ho! non, j'irai premièrement à Ferme[159] me promener, puis j'irai à la messe._—«Mais, Monsieur, vous trouverez la porte fermée».—_Je l'ouvrirai avec mon harquebuse à rouet._

[159] Il appelle ainsi le château neuf de Saint-Germain.

_Le 6, jeudi._—Madame entroit en sa chambre, il la veut frapper de sa pique. Madame de Montglat le tance, lui demande: «Monsieur, pourquoi avez-vous voulu frapper Madame?»—_Je suis fâché contre elle pour ce qu'elle a voulu manger ma poire._ C'étoient des excuses inventées. M. l'aumônier lui en demandant autant à part, il répond: _Pource que j'ai peur d'elle._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pource qu'elle est fille._—L'on tire des arquebusades dans la cour; il en a grand'peur.

_Le 7, vendredi, à Saint-Germain._—Il dit à sa nourrice: _Hé! ma Doundoun, hé! ma belle Doundoun, baisez-moi!_ Puis regardant et faisant la révérence aux portraits du Roi et de la Reine[160] il dit: _Papa n'a point de chapeau._ Je lui demande pourquoi?—_Pource que c'est une peinture._ Il s'amuse au livre de portraits en taille douce de M. de la Capelle, assis dans sa petite chaise, attentivement, demande l'interprétation des figures et s'en ressouvient.

[160] C'est une de ses habitudes le matin de leur dire bonjour.

_Le 10, lundi._—Devienne, son cuisinier, fut marié ce jourd'hui; il dit: _Mon gros roti e-est marié; i-il a une femme, i-il couchera avec elle_[161]. Il s'amuse avec le chevalier de Verneuil et MM. d'Épernon, et dit, les faisant mettre autour de lui: _Nous tenons le conseil_; Madame approche: _Ho! ho! voilà Madame qui écoute, allez-vous-en, il faut pas que les filles soient au conseil._

[161] Héroard figure jusqu'au bégayement du Dauphin. On comprendra que nous n'en donnions que quelques exemples.

_Le 13, vendredi._—Il s'amuse à tourner le rouet de la chambrière de Mlle Piolant. M. de Frontenac lui dit qu'il deviendroit fille, il quitte le rouet.—Il s'amuse au livre des figures du sieur de la Capelle, reconnoît en un endroit les armoiries du roi d'Espagne, et dit: _Velà celles de papa_, mettant le doigt sur les fleurs de lis. Je lui demande: «Monsieur, qu'y a-il aux armoiries de papa?»—_Des fleurs de lis._—«Et aux vôtres?»—_Des Dauphins._

_Le 18, mardi._—Il entre, le matin, en fâcheuse humeur, dit à chacun: _Allez-vous-en, je vous battrai._ On fait entrer le valet du serrurier, qui par rencontre revenoit de la chambre de sa nourrice, portant des tenailles et une tringle: «Voilà, dit le serrurier, de quoi j'embroche les opiniâtres.»—_Je ne suis point opiniâte, mousseu le serrurier._

_Le 19 janvier, mercredi, à Saint-Germain._—Il brûle de la poudre pour la première fois.

_Le 20, jeudi._—A une heure arrive Mme la comtesse de Moret, elle assiste à son goûter; comme elle partoit, il lui dit de son mouvement: _Recommandez-moi bien à papa, et que je suis son serviteur._

_Le 25, mardi._—A cinq heures le Roi et la Reine arrivent de Paris; la Reine lui apporte un petit pistolet que lui-même a voulu débander devant le Roi. Le Roi commande à Mme de Montglat de faire manger quelquefois M. de Verneuil avec lui; il l'entend et dit: _Ho! non, y ne faut pas que les valets mangent avec leurs maîtres!_

_Le 26, mercredi._—M. et Mlle de Verneuil ont dîné avec lui et ce fut la première fois; il ne le vouloit point; le Roi lui demanda pourquoi: _Ho! il n'est pas fils de maman._

_Le 27, jeudi._—Mené au Roi, au château neuf, dîné avec le Roi et tous les autres petits. A deux heures il va voir le Roi revenu de la chasse, le trouve avec sa robe de nuit, lui dit par deux fois: _Papa, venez-vous mettre au lit._

_Le 28, vendredi._—Mené chez la Reine, ramené à deux heures.

_Le 5 février, samedi, à Saint-Germain._—Il se fait mettre son hausse-col, prend sa pique et s'en va à la basse-cour voir faire la monstre à la compagnie de M. de Mansan qui lors étoit à Paris; il se met à la tête, accompagné de M. le Chevalier et de M. de Verneuil, fait marcher la compagnie après lui, marche comme le capitaine, porte sa pique baissée; le tout fini il s'arrête, hausse sa pique, tourne la face vers les soldats, les fait arrêter, fait cesser la batterie du tambour, puis se retourne vers le sieur de Castillon, commissaire et secrétaire de M. le connétable, et lève la main pour prêter le serment. Le commissaire demeure en doute, Mme de Montglat lui dit qu'il n'y avoit point danger de lui faire prêter le serment, et lui ayant demandé s'il ne promettoit pas de bien servir papa, il répond: _Oui_, et tout soudain appelle: _Féfé Chevalier, venez prêter serment de bien servir papa._ Il en dit autant à M. de Verneuil, et cela fait, crie aux soldats: _Tirez, tirez, je n'ai pas peur._ Ils tirent tous en salve, il n'a point de peur ni aucun semblant d'en avoir et dit encore à M. le Chevalier: _Féfé, promettez-vous de bien servir papa?_—«Oui, Monsieur».—_Et moi aussi._

_Le 7, lundi, à Saint-Germain._—A douze heures et demie arrive le duc de Lenos[162], ambassadeur du roi d'Angleterre, né en France, fils d'une sœur de M. d'Antragues, cousin germain de Mme la marquise de Verneuil; le Dauphin le reçoit fort bien.

[162] Edme Stuart, comte, puis duc de Lenox, avait épousé, en 1572, Catherine de Balsac, tante et non cousine germaine de la marquise de Verneuil.

_Le 10, jeudi._—M. de Frontenac le vient voir avec M. d'Harambure[163], portant un oiseau de poing.

[163] Jean, baron d'Harambure, _grand giboyeur_ de la maison du Roi. Il était borgne, dit Tallemant des Réaux.

_Le 11, vendredi._—A onze heures il se met à la fenêtre attendant impatiemment la venue du Roi; le voyant venir il crie à haute voix: _Papa_; le Roi arrive, il le reçoit dans sa chambre puis le mène en la sienne; dîné avec le Roi, il mange du beurre que le Roi lui-même lui étend sur du pain. Le Roi parle d'aller à la chasse, disant qu'il se faut dépêcher de dîner; il dit: _Et moi itou j'irai à la chasse avec papa; j'ai envoyé quéri Cavalon_; c'étoit son chien. Madame lui dit de prendre aussi le sien qui se nommoit _Amadis de Gaule_: _Ho! non_, dit-il, _le cerf le blesseroit d'un coup de corne_. Le Roi lui dit qu'il falloit dire de la tête, il reprit: _De la tête_, et n'y faillit plus. A souper, le Roi lui envoie le pied du cerf par M. Praslin; il fait couper le pied de sa perdrix et lui dit: _Tenez, portez cela à papa._—Le Roi vient en sa chambre, y joue aux échecs.