Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 16

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_Le 26, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la Reine, laquelle le mène à la messe le tenant par la main, puis au grand jardin trouver le Roi; il voit entrer les gardes, demande qui est le capitaine de cette compagnie; elle étoit à M. de Campagnols.

_Le 27, lundi._—Il s'amuse à ses échecs d'argent pendant que Mallery en tire le crayon[134].

[134] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa quatrième année. Cl. de Mallery avait déjà gravé en 1602 un portrait de Louis XIII à l'âge de sept mois.

_Le 28, mardi._—Le Roi le vient voir et s'en va à Paris. Je l'ai mesuré avec un pied et une ficelle de la hauteur de trois pieds et environ demi-pouce. Il se fait habiller en masque, son tablier sur sa tête et une écharpe de gaze blanche, imite les comédiens anglois qui étoient à la Cour et qu'il avoit vu jouer.

_Le 29, mercredi._—Il dit qu'il veut jouer la comédie; «Monsieur, dis-je, comment direz-vous?» Il répond: _Tiph_, _toph_, en grossissant sa voix[135]. A six heures et demie, soupé; il va en sa chambre, se fait habiller pour masquer et dit: _Allons voir maman, nous sommes des comédiens._

[135] _Voy._ au 18 septembre précédent et au 3 octobre suivant.

_Le 30, jeudi._—Mené chez la Reine il est peint en crayon pour le deuxième jour par Mallery, a patience, s'amuse à crayonner sur du papier, voit son portrait. «Monsieur, lui dit-on, voilà votre frère.» Il répond: _Non che n'est pas mon frère._—«Monsieur, lui dis-je, voudriez pas avoir un frère?» Il répond _Ho! non_, avec une action résolue.

_Le 2 octobre, samedi, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux, à la Reine, il voit pêcher des truites, ramené à la messe; au sortir il s'arrête pour faire donner de l'argent aux pauvres.

_Le 3, dimanche._—Il dit: _Habillons-nous en comédiens_, on lui met son tablier coiffé sur la tête; il se prend à parler, disant: _Tiph_, _toph_, _milord_, et marchant à grands pas.

_Le 4, lundi._—Éveillé à six heures, il s'amuse en son séant à ses échecs; il a le cœur à la chasse et aux armes, tous autres passe-temps ne lui sont rien. Il veut un tablier tout blanc, sans ouvrage, comme celui de M. de Verneuil et non comme le sien où il y avoit du passement. A douze heures et un quart dîné; il dit _Bénédicité_ pour la première fois. Il se rit de ce qu'il ne pouvoit prononcer la lettre _r_.

_Le 8, vendredi._—En sortant de la messe il voit des pauvres, ne veut point passer qu'il n'ait, selon sa coutume, donné l'aumône. A quatre heures il va au pied de la montée au-devant du Roi, qui arrive de Paris, l'embrasse, a peur de M. de Favas à cause de sa jambe de bois.

_Le 9, samedi._—Le Roi lui mène M. de Favas, qui lui donne des cerises afin qu'il n'aye plus peur de lui à cause de sa jambe de bois. Mené au lever de la Reine il saute, fait des cabrioles; mené par la galerie au jardin des canaux, où étoit le Roi, portant un bâton en mousquet et une fourchette, il se campe, couche en joue, tire: _Pou! tou!_ avec une voix forte. Le Roi le fait tirer contre M. le Grand et M. de Montpensier, mais il n'a jamais voulu tirer contre M. de Souvré[136]. Mené chez la Reine, il y trouve un maçon qui raccoustroit; il le suit partout où il va, le regarde faire.

[136] Son gouverneur.

_Le 10, dimanche._—Mené au Roi en la chambre de la Reine; le Roi dit. «Je m'en vais botter.»—_Et moi itou_, dit-il, _je me veux botter_. On va quérir ses bottes, M. de Courtenvaux lui présente une paire d'éperons; il se laisse botter, appelle M. de Vendôme, lui dit: _Bottez-moi._ Étant botté il marchoit par la chambre avec une extrême allégresse disant à chacun: _Je suis botté et éperonné_. Le Roi lui demande: «Mon fils, que ferez-vous maintenant que vous êtes botté et éperonné?» Il répond: _Je monterai à cheval._—«Où est votre cheval?»—_A l'écuirie._—«Et quel cheval est-ce?»—_C'est mon cheval bleu, puis je irai à la chasse._ Mené à la galerie pour ce qu'il ne pouvoit laisser le Roi.

_Le 12, mardi._—A trois heures et demie il est mené par le bout de la grande galerie au jardin des pins, où le Roi s'amusoit à ceux qui dressoient les palissades et leur commandoit ce qui étoit de son intention; il écoutoit attentivement et suivoit le Roi, les mains sur le dos. Le Roi veut prendre sa main, il ne veut pas; le Roi prend son chapeau sur sa tête et le lui jette en terre; le voilà en colère. Le Roi lui fait peur de la bête, s'en va, le quitte; il s'apaise, va trouver le Roi au jardin des canaux, et, sans dire mot, lui va prendre la main.

_Le 13, mercredi._—Il se promène après le Roi et la Reine, fait autant de tours comme eux, Mme de Montglat lui tenant la main. Le Roi lui veut prendre la main, il ne le veut pas; le Roi s'en fâche, il entre en mauvaise humeur et se y opiniâtre. Il demande pardon au Roi, il l'embrasse, mais ne lui veut jamais donner la main.

_Le 15, vendredi._—A dîner il s'amuse, en mangeant, à faire jouer du luth le sieur de Hauteribe; M. de Saint-Géran lui parle d'une épinette, il n'a point patience tant que l'on l'aie apportée. M. de Saint-Géran en fait jouer son page, Hauteribe joue du luth et Boileau du violon; il les écoute avec ravissement. A sept heures trois quarts je lui dis: «Monsieur, voilà le petit homme qui jette le sable.» Il répond: _Eh! couchez-moi._

_Le 18, lundi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à un petit mercier, fait acheter des anneaux de paille. Le Roi le mène à son souper, où il lui sert la serviette, deux fois à boire, et refuse à boire le reste, fait l'essai, puis lui demande congé pour s'aller coucher.

_Le 19, mardi._—Il se fait botter et éperonner; on lui retrousse la cotte en grègues et sa robe tout autour; en marchant il se fait mettre en écharpe son épée de M. de Lorraine et puis sa trompe. En cet équipage il marche en cavalier et, résolu, descend en la chambre de la Reine où étoient les Princesses, MM. le grand écuyer et de Roquelaure, qui se prirent tretous à s'écrier et rire. Il s'arrête court sans s'étonner, les considère, puis dit froidement: _Je suis botté, moi_, et prend sa trompe et se met à tromper, fait plusieurs tours dedans la chambre. Il ne se vit jamais rien de plus gentil; il marchoit droit et couroit sans s'entre-heurter des éperons.—A sept heures trois quarts mis au lit; «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery.» En se découvrant il fait apporter et approcher la bougie et dit: _La velà t'i pas._ M. le Grand dit à sa nourrice, de qui le mari étoit venu le jour précédent: «Vous fîtes hier noce, madame la nourrice»; par rencontre il va répondre: _C'est d'un flageolet._

_Le 20, mercredi._—Mené au roi sous le portique de l'étang où étoit M. le comte de Sore, grand écuyer de l'archiduc, qui s'en alloit en Espagne. Le Roi lui demande: «Mon fils, que voulez-vous envoyer (à l'Infante) en Espagne par M. le comte?» Il répond: _Je lui baise la main._—«Est-elle votre maîtresse?»—_Oui._—«L'aimez-vous bien?»—_Oui._—«Comme l'aimez-vous?»—_Comme mon cœur._—Le Roi commande qu'il soit botté et éperonné comme le jour précédent.

_Le 22, vendredi._—Mené chez la Reine puis chez M. de Rosny pour recevoir la vaisselle d'argent doré que l'on lui avoit fait faire.

_Le 23, samedi._—Éveillé à sept heures et demie; levé à huit heures et demie, il entre en mauvaise humeur, ne veut point prendre sa robe; sa nourrice l'appelle: «Monsieur Tabouret, ça monsieur Tabouret, prenez votre robe»; il s'en éclate de rire; il la prend. A neuf heures et un quart déjeûné; il demande s'il pleut: il craignoit la pluie. Mené chez le Roi et la Reine, à la chapelle, ramené en la salle à onze heures. A midi dîné, mené chez le Roi qui alloit à la chasse, fort gentil; il se veut botter comme le Roi et veut aller en bas à sa garde-robe et non ailleurs, y voit son petit tambour de la femme qui alloit par ressorts, le veut (c'étoit un de ses plus grands plaisirs). Il va ainsi trouver le Roi contre son gré, y est comme forcé; le Roi lui dit: «Otez votre chapeau»; il se trouve embarrassé pour l'ôter, le Roi le lui ôte, il s'en fâche; puis le Roi lui ôte son tambour et ses baguettes, ce fut encore pis: _Mon chapeau, mon tambour, mes baguettes._ Le Roi, pour lui faire dépit, met le chapeau sur sa tête: _Je veux mon chapeau_; le Roi l'en frappe sur la tête, le voilà en colère et le Roi contre lui. Le Roi le prend par les poignets et le soulève en l'air comme étendant ses petits bras en croix: _Hé! vous me faites mal! hé! mon tambour! hé! mon chapeau!_ La Reine lui rend son chapeau puis ses baguettes; ce fut une petite tragédie. Il est emporté par Mme de Montglat, il crève de colère; porté à la chambre de Mlle la nourrice où il crie encore longtemps sans se pouvoir apaiser, il ne veut ne baiser ne accoler Mme de Montglat, ne lui crier merci, sinon quand il se sentoit retrousser; enfin fouetté non châtié[137], criant: _Hé! fouettez-moi là haut._ Il égratigne au visage, frappe des pieds et des mains Mme de Montglat; il est enfin apaisé, lui étant parlé de faire collation. Goûté, rôtie à l'accoutumée, bu; il semble qu'il n'y paroît plus. Sa nourrice le met à part et, seule, lui dit: «Monsieur, vous avez bien été opiniâtre, il ne faut pas, il faut obéir à papa;» il répond en soupirant gros: _Tuez Mamanga[138], elle est méchante; je tuerai tout le monde, je tuerai Dieu._—«Ah! non, dit sa nourrice, Monsieur, vous buvez tous les jours son sang quand vous buvez du vin». Il s'arrête: _Bois-je son sang du bon Dieu?_—«Oui, Monsieur».—_I ne faut donc pas le tuer_, et il s'apaise ainsi, soupirant parfois jusques aux sanglots. Mené à la poterie, il s'y joue longtemps et voulut avoir un cheval blanc; puis, sentant l'heure de sa retraite, qui étoit sur les cinq heures, il dit de lui-même: _Mamanga, allons-nous-en, veci le serein._ Ramené en sa salle à six heures, soupé, panade, il en mangea peu, n'en veut plus, se plaint, pleure contre sa coutume, se penche contre la chaise, frotte ses yeux, porte les mains au front. On l'endort, il est porté en sa chambre, dévêtu. A six heures trois quarts il s'éveille un peu disant: _Ai-je dîné?_ Il demande à être au lit, se plaint, prend de la conserve de roses. Le pouls étoit égal, et en son naturel par intervalles, puis se rendoit plus vite et revenoit comme devant. Il s'éveille et se rendort à diverses fois, se plaignant du haut du bras puis du joint de l'épaule, montrant l'endroit avec l'autre main; il n'a pas la force, de ce bras malade, de prendre comme il souloit[139], ce que l'on lui bailloit. Enfin il dit: _Mama Doundoun, endomez-moi_; elle chante et l'endort à dix heures et demie[140].

[137] D'autres passages d'Héroard portent à croire que lorsque le Dauphin est _fouetté_ c'est par-dessus sa robe, et que lorsqu'il est _châtié_ c'est à nu.

[138] Mme de Montglat.

[139] Comme il avait coutume.

[140] Nous n'avons rien retranché au texte d'Héroard en toute cette journée.

_Le 24, dimanche._—Éveillé à six heures et demie, doucement; à sept heures il s'amuse à sa poterie et à ses petits gendarmes[141], fort gaiement. Je lui demande: «Monsieur, qui n'a pas soupé?» il répond: _C'est moi._—«Pourquoi, Monsieur?»—_J'étois malade._—«Qui vous faisoit mal?»—_Le bras et la tête._ Il avoit des égratignures. Levé, un peu blême, gai; mené chez la Reine, puis à la chapelle et en sa salle à onze heures. A midi dîné, le visage blafard outre son ordinaire; le Roi l'envoie querir, on le lui dit; il en demeure étonné, en fait difficulté: _Je ne veux point aller voi papa._ On lui dit que papa lui donnera du bonbon, il se laisse aller; encore y est-il comme tiré par force, et faisoit difficulté d'entrer dans la chambre de la Reine, où étoit le Roi. Il y entre, va droit au Roi, qui lui donne du sucre rosat, l'embrasse et le baise, en fait autant à la Reine.

[141] Il appelait ainsi ses échecs.

_Le 25, lundi, à Fontainebleau._—M. de Roquelaure lui apporte un pourpoint de satin blanc et un haut de chausses plissé, de satin incarnat, avec le bas attaché; il s'en réjouit. Il étoit enrhumé, le visage plus blême qu'à l'ordinaire, néanmoins gai. Il va chez Madame, où il s'amuse à un petit lit de velours que, le jour précédent, on avoit donné à Madame, où il y avoit un Holopherne sans tête et la tête à part, et une Judith; il demande: _Où est la femme?_ On lui dit: «La voilà.» Il répond: «_Eh! ne faut-i pas que la femme soit sous l'homme._» Mis au lit fort enrhumé, les yeux gros, pleurants, la fièvre.

_Le 26, mardi._—Il est fort enrhumé, le nez fort empêché, les yeux bouffis de rhume. Le Roi arrive, accompagné de M. de Roquelaure, le caresse, lui demande s'il veut pas aller à la chasse; il répond: _Oui, papa; Mes bottes?_ et veut tirer les jambes hors du lit. Le Roi lui dit qu'après dîner il l'envoyeroit querir par Roquelaure, et qu'il n'avoit pas dîné; il répond: _Bien_, se paye de raisons. A cinq heures le Roi et la Reine arrivent en sa chambre; Mlle de Guise[142], se jouant à lui, va dire: «Monsieur, voulez-vous cela?» lui montrant une portion du dessus de son tetin prinse avec deux doigts; il y porte sa main, disant: _Non, non, donnez-moi ce gros mouceau-là_, montrant le tetin en se souriant.

[142] Louise-Marguerite de Lorraine, depuis princesse de Conty; elle avait alors environ vingt et un ans.

_Le 27, mercredi, à Fontainebleau._—Peu enrhumé, les lèvres sèches, la face blême, les yeux un peu pleurants. M. Arnaud, secrétaire de M. de Rosny, arrive, il le veut chasser; on lui dit que c'est lui qui a fait faire la bride pour son cheval bleu, il s'apaise, se joue avec lui, et l'agace, lui frappe dans la main. A six heures, soupé; le Roi et la Reine y viennent, il demeure comme étonné quand le Roi parle à lui, lui donne le bonsoir avec crainte, l'embrasse, baise la Reine plus gaiement.

_Le 29, vendredi._—Levé à une heure, le visage blême. Mené à la galerie après avoir bien marchandé, et, se y voyant pressé, il demande: _Papa y est-il?_ Il se ressouvient toujours d'en avoir été malmené, en a peur, et quand il le voit demeure étonné, n'a plus cette contenance gaie, hardie qu'il souloit avoir.

_Le 30, samedi._—Il ne veut point aller chez le Roi, contre sa coutume, oyant dire qu'il alloit à la chasse, le craint et en a peur, et n'en parle qu'avec étonnement; auparavant c'étoit avec gaieté. A trois heures le viennent saluer, lui assis au pied de son lit, dans sa chaire, MM. les ambassadeurs de l'Allemagne, des villes Anséatiques; ils lui baisent la main, qu'il leur présente avec une douce gravité, la leur tendant les uns après les autres. Amusé jusques à cinq heures et demie, il frotte ses yeux, ne veut point souper. Comme il eut quitté son ouvrage de crayonner sur du papier[143], M. de Vendôme arrive de la part du Roi pour savoir ce qu'il faisoit, le trouve en volonté de souper. On le veut disposer d'aller premièrement voir le Roi; à demi dormant, il dit: _Je ne veux pas aller là bas_, et encore légèrement. M. de Vendôme alla rapporter au Roi fort crûment qu'il ne le vouloit pas voir, dont l'après soupée le Roi se fâcha contre Mme de Montglat.

[143] Le Dauphin commence déjà à crayonner sur du papier; on le verra bientôt essayer de dessiner, et c'est surtout à Fontainebleau que le goût lui en vient.

_Le 31 octobre, dimanche._—Levé à neuf heures, il veut aller à la chambre de sa nourrice, va au Roi, au cabinet; doux; le Roi le mène à la Reine, il veut retourner en la chambre de sa nourrice, s'amuse assez longtemps à la fenêtre, à regarder la messe qui se disoit devant le Roi, puis veut aller à sa chambre; chagrin, tout lui déplaît. M. d'Oinville, maréchal des logis de sa compagnie de gendarmes, lui fait présent d'une belle et petite arquebuse d'un pied et demi de long; en la voyant il en est ravi, s'écrie de joie et, tout transporté, la fait dîner avec lui.

_Le 1er novembre, à Fontainebleau._—M. de Souvré lui donne une bandolière de velours violet, avec les charges couvertes de broderie d'or et d'argent; il en fait des exclamations. Levé à huit heures, vêtu d'une robe de velours violet et passement d'or, il montre à chacun sa bandolière. Mené au Roi et à la Reine, puis à la chapelle, où il sonne la clochette à l'élévation; ramené en sa chambre à onze heures, dîné, porté à la fenêtre pour voir le Roi touchant les malades dans la cour; il se promène avec l'arquebuse, va à la charge contre les Espagnols.

_Le 2, mardi._—Il va à la chambre de Madame, qui étoit malade des dents. «Monsieur, lui dit-on, êtes-vous marri que Madame est malade?» Il répond: _Non._ Il présente à la Reine _l'Avis des amendes_ du sieur du Luat[144]. A six heures soupé, fort gai; le Roi arrive; il demeure un peu étonné, baise et embrasse le Roi.

[144] «Ange Cappel, dit du Luat, fit imprimer à Paris un livre in-folio de dix-huit ou vingt feuilles seulement, lequel il dédia au Roi, sur l'abus des plaideurs et punition par amende de tous ceux qui s'ingéreroient dorénavant témérairement de plaider et perdroient leurs procès.» (_Supplément au registre journal de Henri IV_, par Lestoile, année 1604.)

_Le 3, mercredi._—Le Roi l'envoie querir à son souper; il lui sert à boire; le Roi lui donne de son souper, puis de sa poudre digestive. A sept heures et demie dévêtu; il met ses jambes en croix et demande: _L'Infante fait-elle ainsi?_—«Oui, lui dit-on, Monsieur; voulez-vous qu'elle vienne coucher avec vous?» Il répond: _Non._—«Monsieur, dit Mlle de Ventelet, quand vous serez couché ensemble elle mettra ses jambes comme cela» (c'est-à-dire en croix). Il répond soudain et gaiement: _Et moi je les ferai comme cela_, élargissant ses jambes avec ses mains.

_Le 4, jeudi, à Fontainebleau._—Il demande son luth, le porte à dix heures chez la Reine pour lui faire voir comme il en joue; mené au jardin, fort gai, ramené en la chapelle, puis en la chambre. Il demande au mari de sa nourrice: _Qu'est cela?_—«C'est, dit-il, mon bas de soie.»—_Et cela?_—«Ce sont mes chausses.»—_De quoi sont-elles?_—«De velours.»—_Et cela?_—«C'est une brayette.»—_Qué qu'il y a dedans?_—«Je ne sais, Monsieur.»—_Eh! c'est une guillery! Pou qui est-elle?_—«Je ne sais, Monsieur.»—_Eh! c'est pou maman Doundoun._ Mené promener au palemail, il fait en passant donner l'aumône aux pauvres qu'il rencontre. Il va en la chambre de la Reine, au cabinet; il demande de la dragée à Mme de la Chastre, qui lui en donne deux grains; il en demande encore. Le Roi survient là-dessus, qui défend que personne ne parle et lui contredit: «Vous n'en aurez point.»—_J'en veux._ Le Roi se fâche, disant à Mme de Montglat un peu soudainement: «Vous serez cause qu'un jour je l'écorcherai.» Le Roi lui dit: «Venez-moi baiser»; il y va soudain, et l'embrasse.

_Le 5, vendredi._—Mené chez la Reine; Mme de Guise lui montre le lit de la Reine, et lui dit: «Monsieur, voilà où vous avez été fait.» Il répond: _Avec maman._

_Le 6, samedi._—Il bat le tambour, bat la françoise, la suisse, l'alarme, la diane, le bandoul et fort bien, et en maître. Il entend le bruit des chevaux comme le Roi alloit à la chasse aux toiles, demande froidement: _Papa va-t-i pas à la chasse?_ on lui dit que oui. Quelque bruit qui se fît à la cour et quoique chacun courût aux fenêtres pour voir passer le Roi, fors M. de la Court, exempt des gardes, et moi, il ne fit jamais contenance de vouloir y aller, mais demeura ferme et résolu en sa place. A six heures soupé; il va en la chambre de Madame, danse au branle, n'ayant point voulu aller chez le Roi.

_Le 7, dimanche._—A neuf heures et demie mené chez le Roi et la Reine, qui étoient au lit; leur ayant donné le bonjour, M. de Verneuil entretenoit le Roi, qui s'amusoit à lui; sans dire mot, le Dauphin sort de la ruelle et va de l'autre côté se ranger près de la Reine. M. de Verneuil approche de la Reine, et la veut entretenir; il lui donne un grand soufflet sans dire mot, et l'autre se retire de même. Ramené en sa chambre, il s'amuse à ranger en soldats ses petits marmousets de poterie.

_Le 8, lundi, à Fontainebleau._—Il se fâche contre Mme de Montglat et lui voulant donner un soufflet; demeure en chemin, la trouvant masquée. _Otez_, dit-il, _votre masque_; la fait démasquer.

_Le 9, mardi._—A douze heures et demie mené au dîner du Roi; le Roi fault à le fâcher; il obéit, ramenant sa colère comme un lionceau, et ne sait si bien se retenir que, le Roi lui ôtant une cuiller dont il battoit le tambour sur une assiette, il ne jette la cuiller haut sur la troupe. Ramené en la chambre de la Reine, il baise et embrasse LL. MM., part et entre en litière à une heure et demie pour retourner à Saint-Germain en Laye. Goûté à l'endroit de la chapelle Saint-Louis, dans la forêt, dans sa litière, son buffet sur une pierre. Arrivé à Melun à quatre heures et demie, les président, lieutenant général et officiers de la justice sortent à pied, hors de la ville, au-devant de lui. Logé en l'île chez M. de la Grange. A six heures soupé; les officiers de la ville lui apportent un présent de tartes. A sept heures trois quarts M. de la Salle, capitaine aux gardes, lui demande le mot; il le dit tout haut: _Dauphin_. «Monsieur, dit M. de la Salle, il le faut dire bas;» il le lui dit à l'oreille.

_Le 10, mercredi, voyage._—Mené à la messe à Notre-Dame. Parti de Melun à dix heures trois quarts, il arrive à Crosne, maison de M. Bruslard, autrefois secrétaire d'État; à quatre heures après midi, mené au jardin; il se joue, discourt et raille avec Madame sa sœur; ce n'est que soudars et armes.

_Le 13, samedi, à Saint-Germain_[145].—A deux heures M. de Souvré part pour s'en retourner à Fontainebleau, d'où il l'avoit accompagné. Mis au lit, il entend que nous parlions de la prinse faite de M. le comte d'Auvergne[146] et que le Roi savoit bien attraper ses ennemis; il demande: _Mes ennemis sont-is pris?_—«Oui, Monsieur.»—_Où sont-is?_—«A la Bastille.»

[145] Les journées du 11 et du 12 novembre, contenant la fin du voyage du Dauphin et son arrivée à Saint-Germain, manquent dans le manuscrit appartenant à M. le marquis de Balincourt.

[146] Ce prince, dit M. Berger de Xivrey, venait d'être arrêté au moyen d'une ruse dont on peut voir le récit au chapitre XLV du tome II des _Œconomies royales_. Le comte d'Auvergne ne fut amené à la Bastille que le 20 novembre.

_Le 16, mardi._—Il va en la chambre de Madame, où arrive Mme la marquise de Verneuil, la connoît, lui donne sa main à baiser; elle lui demande: «Monsieur, me connoissez-vous?» Il répond: _Oui._—«Qui suis-je?»—_Vaneuil_, sans dire Madame. Il se joue avec ses poteries; ses jeux et discours ne sont que soldats et guerre. La marquise part par derrière M. le Dauphin sans dire mot, avec MM. ses enfants.

_Le 17, mercredi._—A midi dîné en la présence de Mme de Verneuil; il va aux fenêtres du préau, où il se joue privément à la marquise, chante comme voulant l'entretenir et se donner plaisir. La marquise part à quatre heures et un quart. Il vient en ma chambre, heurte. Je demande: «Qui est-là?»—_Ouvez._—«Qui êtes-vous?»—_Dauphin._ Il entre, demande à voir le livre des animaux[147].

[147] De Gesner.

_Le 18, jeudi._—A onze heures et demie dîné; Madame demande une cuiller que tenoit M. le Dauphin, il la lui jette, et si ferme que, de la queue, il la blessa sous la paupière de l'œil droit avec un peu d'entamure; l'on l'en tança, il en demeure étonné; fait toutefois ce qu'il peut pour faire l'assuré et ne s'en soucier point. Mme la comtesse de Moret[148] le vient voir; il lui donne sa main à baiser. A deux heures il vient en ma chambre, demande la figure du siége d'Ostende, où il y avoit des petits soldats. Mme la comtesse de Moret s'en va, il lui donne encore volontairement sa main à baiser.

[148] Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret, maîtresse de Henri IV.

_Le 23, mardi, à Saint-Germain._—Je lui dis que papa et maman le devoient venir voir, il répond: _Je ne veux pas qu'i viennent_, avec contenance d'étonnement, se ressouvenant toujours de Fontainebleau. Pour l'assurer, je lui dis qu'ils lui apportoient de beaux présents; il répond: _Oui_, et ne respire que tambours, soldats et armes.