Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 15

Chapter 154,117 wordsPublic domain

_Le 6, vendredi._—Il se joue dans son lit à ses petites armes, chante une chanson qu'il avoit ouï chanter: _A Paris, su petit pont, le poil du..._[113] s'étant failli pour dire _le coil du pont_. Levé à neuf heures et demie, déjeuné, il mange assis, ayant devant lui ses petites besognes d'armes, pendant que le sieur Decourt, peintre du Roi, en tire le crayon. A neuf heures et un quart dévêtu, il chante: _Le coil du pont, le pont du coil_, et se faut, disant: _le poil du..._; l'on en rit.

[113] Ici et plus loin, une équivoque à la Rabelais.

_Le 10, mardi._—On parloit de deux Espagnols qui avoient tué une femme à Paris; il écoutoit, et soudain va dire: _Il faut que le capitaine Richard les prenne, il les fera fouetter et puis pendre_[114].

[114] «Le lundi 2 de ce mois, dit le supplément de Lestoile, se voyoit en l'abbaye de Saint-Germain des Prés une belle jeune femme morte et noyée, âgée de vingt-deux ans ou environ, laquelle ayant été pêchée vers la Grenouillère y avoit été apportée le matin; elle avoit une grosse pierre au col, une autre aux jambes, un coup de poignard à la gorge et quelques autres coups. Chacun y accouroit pour la voir et reconnoître, tant qu'enfin sur le soir elle fut reconnue pour une Espagnole, comédienne, accoutrée de cette façon par deux Espagnols, aussi comédiens, avec lesquels elle avoit dès longtemps privée et familière connoissance et auxquels elle s'étoit découverte de quelques bagues et argent qu'elle avoit, ce qui fut cause de sa mort. Les meurtriers enfin furent pris et, le fait avéré, le jeudi 12 de ce mois, par arrêt de la Cour, confirmatif de la sentence du baillif de Saint-Germain, furent lesdits deux Espagnols roués vis-à-vis de la Grenouillère, où ils avoient noyé leur Espagnole, lequel meurtre toutes fois il ne fut possible de leur faire confesser qu'à la mort, et ce, sur la promesse qu'on leur fit qu'ils ne seroient point roués vifs comme portoit leur arrêt, qui fut exécuté.»

_Le 12, jeudi._—Éveillé à huit heures, il appelle Mlle Bethouzay, et lui dit: _Zezai, ma guillery fait le pont levis; le velà levé, le velà baissé_; c'est qu'il la levoit et la baissoit. Il vient en ma chambre à quatre heures, s'amuse au livre des oiseaux de Gesner[115], en mangeant un gros morceau de pain de Gonesse, que sa nourrice lui avoit donné. Il s'amuse au plan du siége d'Ostende, s'informe de toutes les particularités du siége, tant du dedans que du dehors[116]. Il s'en va par le pont du Roi au palemail à cinq heures et demie, va jusques au bout, jouant la plupart du temps au palemail; il frappe un coup de septante-six pas. Quand il avoit mal frappé il disoit: _J'ai pas bien joué_; si on lui vouloit dire le contraire, il s'en fâchoit, et disoit: _Non, je n'ai pas bien joué._ «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery.»—_Eh! la velà-ti pas?_ dit-il en me montrant l'endroit; il mettoit contre le manche du palemail, et je voulois lui en faire peur.

[115] Conrad Gesner, de Zurich, auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire naturelle et surnommé _le Pline de l'Allemagne_.

[116] La ville d'Ostende était assiégée par les Espagnols depuis 1601; Ambroise Spinola la prit en 1604, le 20 septembre, après trois ans et soixante dix-huit jours de siége.

_Le 20, vendredi._—Il baise un portrait en cire de la Reine, assez mal fait, qu'il reconnut; il est tiré en cire, avec sa nourrice, par le sieur Paolo[117], pour être porté en Italie.

[117] A la date du 28 octobre 1605 Héroard donne à cet artiste le prénom de Jean.

_Le 27, vendredi, à Saint-Germain._—Mme la marquise de Verneuil arrive; il lui tend la main à baiser. «Monsieur, dit Mme de Montglat, baisez-la.» Il répond: _Non_, brusquement, et la regarde de même. A huit heures et demie, dévêtu, fort gai. «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery»; il répond: _Hé! la velà-ti pas_, gaiement, la soulevant du doigt. Mis au lit, il s'assied sur son chevet et se joue à sa guillery.

_Le 28, samedi._—A trois heures trois quarts il est entré en litière pour le voyage de Fontainebleau[118]; il en faisoit difficulté, mais lui ayant montré les cordons et lui ayant dit qu'il feroit le pont-levis, il y est entré gaiement; il va par la levée, passe par Buzenval, et arrive à Saint-Cloud chez M. de Gondi.

[118] Le Roi écrivait à Sully de Fontainebleau le 22 août: «Mon amy, je vous depesche ce courrier exprès pour vous dire que je trouve bon l'advis que vous m'avés donné par la Varenne de faire passer mon fils par Paris; et de là je luy ai commandé de passer jusqu'à madame de Montglat pour l'en advertir et luy escris le chemin qu'elle aura à tenir, qui est de venir coucher demain à Saint-Cloud chez Gondy, dimanche passer à travers de ma ville de Paris et venir disner à Ville-Juifve et coucher à Savigny. Je m'asseure que si cette nouvelle se sçait à Paris, qu'il y aura bien du monde pour le voir passer.»

_Le 29, dimanche, voyage._—A neuf heures et demie, mis en litière pour aller à Paris. M. de Rosny, accompagné de soixante chevaux, lui vient au devant, à Chaillot. Entrant au faubourg Saint-Honoré, il sent la puanteur du ruisseau et dit à Mme de Montglat: _Mamanga, que je sens pas bon_; on lui fait sentir un mouchoir trempé au vinaigre. Il arrive à la porte Saint-Honoré à onze heures et demie, trouve entre les deux portes le prévôt des marchands et échevins, et autres officiers de la Ville, qui firent une harangue prononcée par le prévôt des marchands, M. Miron, et un chant de joie en musique; ils l'étoient venus voir à Saint-Cloud. A l'entrée de la ville se trouvèrent MM. de Nevers, d'Aiguillon, de Sommerive, de Joinville, accompagnés de sept chevaux; ils mettent pied à terre avec M. de Longueville, qui l'avoit accompagné depuis Saint-Cloud, où il étoit venu le jour précédent, et Mme d'Angoulême aussi. La litière fut découverte avant que d'entrer sur le pont-levis. Il passe la ville, tenant en sa main des tablettes, regardant de çà, de là, en haut, tourne et prête son visage aucunes fois à ceux qui prenoient plaisir de le voir; bref, il sembloit une personne qui avoit composé sa façon avec jugement pour cette action; résolu, ferme, grave, doux. Il ne s'étonne de rien. Il passe de la rue Saint-Honoré en celle de Saint-Denis, devant la porte de Paris, au pont Notre-Dame; et, devant les petites boutiques qui sont devant Saint-Denis de la Chartre, le mulet de devant tombe tout à fait, et, se voulant par trois diverses fois relever ne peut; se relève aidé à la quatrième. Il faisoit grand chaud; sa nourrice étoit dans la litière avec Mme de Montglat. Il ne s'étonna jamais et ne changea jamais de contenance; ferme, assuré, sans s'ébranler en marchant, dit: _Maman, fait bien chaud, allons à ma chambre_. En entrant dans la ville, comme le peuple commença de crier Vive le Roi et Monsieur le Dauphin, il crioit aussi: _Ah! ah!_ Mme de Montglat lui dit qu'il ne falloit pas crier et que ces gens prioient Dieu pour papa, pour maman et pour lui; il se tut. Il sort par la porte Saint-Victor et arrive à une heure et demie à Villejuif (il est logé chez un apothicaire de Paris, et y dîne); il bouffonne avec M. Arnauld, trésorier de France à Paris[119]. Parti à cinq heures et demie, il arrive à sept heures et trois quarts à Savigny; mis sur le lit à huit heures et demie.

[119] Il était aussi secrétaire de Sully. _Voy._ au 1er janvier 1605.

_Le 30 août, lundi, à Savigny._—Mené à la chapelle, puis au jardin et aux allées; parti à quatre heures, il arrive à six heures et demie à Villeroy.

_Le 31, mardi._—Parti à neuf heures (de Villeroy) il arrive à midi à Fleury. Le Roi y vient dîner; il le va recevoir par le parc. La Reine arrive à douze heures et demie. Fort gentil, doux, baisé, embrassé, dîné avec la Reine, mené à la chambre du Roi, qui se met sur son lit; il le va éveiller, le tire, y envoie MM. de Vendôme et de Verneuil. A deux heures il demande sa collation; le Roi lui dit: «Mon fils, donnez-m'en?» Il répond: _Non, donnez-moi de la vôte._ La Reine lui demande: «Mon fils, donnez-moi de votre soucre»[120]. Il la reprend, en souriant et disant: _Du soucre! du sucre._ Le Roi et la Reine partent à quatre heures et demie pour s'en retourner à Fontainebleau.

[120] Marie de Médicis prononce à l'italienne.

_Le 1er septembre, mercredi._—A huit heures trois quarts, parti de Fleury et arrivé à Fontainebleau, en la basse-cour du Cheval[121], à onze heures. En chemin ayant vu Fontainebleau, un valet de pied de la Reine qui étoit à côté de la litière lui dit: «Monsieur, voilà Fontainebleau.» Il répond: _Où est-i?_—«Le voilà.»—_Est-i à moi?_-«Oui, Monsieur.»—_Et ce rouge aussi?_ en voyant les briques. Le Roi le reçut, l'attendant au pied du pavillon du côté de la galerie, l'embrasse, le baise, le mène au jardin de la Reine, en la galerie des Cerfs. Ramené en la chambre de la Reine et de là en la grande galerie où il a, avec le Roi et la Reine, dîné à douze heures et demie. Le Roi lui fait tâter un peu de melon, il le mâche et le rejette incontinent, disant: _Pas bon_; bu deux fois des restes du Roi fort trempé de vin blanc, et avant boire il tourne sa tête vers moi, me demandant: _Est-i bon?_ Mené en sa chambre au haut du pavillon qui joint la grande galerie; à une heure et demie ramené en la galerie; à trois heures goûté. Il prend la bourse de M. le comte de Sault qui jouoit, pleine d'écus; il les épand par terre, court après la Reine se jouant à elle. A cinq heures et demie descendu par le bout de la galerie avec le Roi qui le mène au jardin des canaux, lui montre les truites, les canes blanches et les cygnes. A sept heures ramené en sa chambre.

[121] La cour du Cheval-Blanc.

_Le 2, jeudi, à Fontainebleau._—Le Roi le mène éveiller la Reine, puis de là en la cour de la Fontaine, lui fait voir les jardins et canaux, carpes, leur donne du pain, canes, cygnes, faisans et l'autruche. A dix heures à la messe, puis à la volière, aux galeries; dîné à onze heures et demie. A cinq heures et demie le Roi le mène au jardin des canaux, puis au jardin des faisans, où il mange un bon morceau de pain bis, voyant en manger au Roi et à la Reine; il voit jeter la mangeaille aux oiseaux. Je parlois assez bas du serein à Mme de Montglat pour l'en faire retirer; il l'entend, et soudain va vers Leurs Majestés: _Adieu, Mecheu, adieu, Mecheu, velà le serein, mama Doundoun[122], penez-moi._ A six heures trois quarts soupé.

[122] C'est ainsi qu'il appelle sa nourrice.

_Le 3, vendredi._—Éveillé à sept heures, le Roi se joue à lui; il ne veut pas que Madame danse ni que le Roi la baise; en est fâché contre le Roi, qui, pour l'apaiser, lui dit: «Baisez-moi, mon fils, je ne la baiserai plus.» Il sort avec le Roi, qui le mène à la chambre de la Reine, au jardin, à la volière; il ouvre et ferme le robinet des fontaines, mouille le Roi. A douze heures et demie mené chez M. Zamet au Roi et à la Reine, fort gentil jusques à ce que le Roi se voulut coucher sur le lit vert. _Otez-vous de là, ôtez-vous de là_, dit-il, et se met en fâcheuse humeur; menacé de verges, il n'en perd pas la fantaisie; enfin un quart d'heure après le Roi se met en son séant: _Ha! le velà ôté_, dit-il. La Reine s'en prend à rire.—_Mamanga[123], fouettez maman, elle a ri._ Elle feint de la battre.—_Non, fouettez-la tout à fait._

[123] Mme de Montglat.

_Le 4, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse en déjeûnant à de petits marmousets de poterie[124]. A cinq heures le Roi arrive de la chasse en la grande galerie; il s'en va courant à bras ouverts au-devant du Roi qui blémit de joie et d'aise, le baise et l'embrasse longuement, le mène en son cabinet, le promène le tenant par la main, changeant de main selon qu'il tournoit, sans dire mot, écoute M. de Villeroy rapportant des affaires au Roi, ne peut laisser le Roi, ne le Roi lui. Ramené en sa chambre; à six heures soupé. Il va en la galerie; LL. MM. étoient à l'issue du fruit. Le Roi lui donne un peu de carottes sauvages en compote, puis un peu de reste du vin clairet fort trempé. A huit heures et demie mis au lit; le Roi arrive et le baise, le Roi étant extrêmement content.

[124] Il y avait à cette époque, à Fontainebleau, une fabrique de _rustiques figulines_ où se continuait la tradition de Bernard Palissy et où l'on imitait même les ouvrages du célèbre potier.

_Le 5, dimanche._—A huit heures un quart le Roi arrive, qui le veut forcer à le baiser; le voilà entré en si fâcheuse humeur qu'il en fut fouetté par S. M. Il se défend, l'égratigne aux mains, le prend à la barbe. Mme de Montglat le fouette aussi; il le fut cinq ou six fois. Le Roi lui demande (en lui montrant des verges): «Mon fils, pour qui est cela?» Il répond en colère: _Pou vous._ Le Roi fut contraint d'en rire; cela dura plus de trois quarts d'heure, le Roi l'ayant prins et laissé diverses fois. Le Roi s'en va.—_Je veux_, dit-il, _papa_; le Roi revient, le baise. A dix heures le Roi et la Reine le mènent à la messe. A quatre heures et demie goûté; le Roi le mande; il va trouver le Roi au jardin des canaux, va voir courir le blaireau dans la cour de la maison.

_Le 6, lundi._—Levé, vêtu en présence du Roi, il s'amuse à manger des raisins de Damas que le Roi lui donne; déjeûné en présence du Roi. Mené à la Reine, puis par la galerie au jardin des pins et des canaux; il va au-devant de M. de Rosny, _qui_, dit-il, _m'a donné mon beau lit_. A onze heures et demie dîné, il se fait mettre son épée bleue qu'il appelle _françoise_.

_Le 7, mardi, à Fontainebleau._—Madame arrive qui avoit une robe de même que la sienne, il la renvoie de jalousie; mené en la chambre de la Reine, au jardin des cerfs, au Roi, il court au-devant, ôtant son chapeau, et le va embrasser; à dix heures et demie le Roi le mène à la messe. A midi dîné, ayant lui-même mis son couvert. A une heure et un quart il va chez la Reine; en entrant il rencontre le sieur Conchino, lui demande: _Où est maman?_ Entré au cabinet de la Reine. A trois heures et demie goûté; il fait retrousser la barbe à M. de Rosny. A cinq heures et demie mené par le Roi au jardin des pins et canaux.

_Le 8, mercredi._—A dix heures et demie mené au Roi et à la Reine, et à la messe. A dîner il voit M. de Montigny, enseigne-colonelle, que l'on appeloit au régiment _Nasica_; il le reconnoît, se prend à sourire le regardant et montrant du doigt: _Velà Nasica_; il y avoit plus de trois mois qu'il ne l'avoit vu[125]. A sept heures et demie la Reine vient en sa chambre, puis le Roi; il danse au branle, puis voit danser; à huit heures trois quarts LL. MM. s'en vont[126].

[125] _Voy._ au 22 juin précédent.

[126] Henri IV écrivait le même jour à M. de La Force: «Mon fils est ici avec toute sa suite, qui me donne bien du plaisir.»

_Le 9, jeudi._—Éveillé à huit heures, il ne se veut point laisser nettoyer les pieds avec un linge mouillé; à neuf heures levé, il raille avec cinq ou six capitaines aux gardes, les appelle par leurs sobriquets. A huit heures il va chez la Reine, lui donne le bonsoir, puis chez le Roi, auquel le voulant mener par la terrasse, il dit: _Ne sotez pas, papa, le serein vous fairoit mal_; le Roi le ramène par la chambre de la Reine en haut, en la sienne, le voit coucher, lui fait dire son _Pater_. Le Roi le baise et s'en va.

_Le 10, vendredi, à Fontainebleau._—Il donne le bonjour à LL. MM., descend aux étuves. A dîner il se raille à Labarge, va voir le Roi et la Reine en la grande galerie, revient à trois heures en sa chambre. A huit heures il va donner le bonsoir à LL. MM., revient incontinent, dévêtu, mis au lit; le P. Coton lui fait prier Dieu.

_Le 11, samedi._—A neuf heures et demie déjeûné; mené au jardin de la Reine, à la volière, il fait mouiller le Roi; le Roi le fait mouiller aussi. On lui demande: «Monsieur, qu'aimez-vous mieux, Saint-Germain ou Fontainebleau? Il répond: _Fontainebleau_, et l'avoit toujours dit ainsi. A cinq heures il demande du pain bis de M. Zamet et en mange un gros morceau, puis va chez le Roi, qui étoit sur la paillasse, au cabinet. On lui dit: «Monsieur, papa dort.» Il réplique gravement: _Dort-i?_ la Reine remarqua sa façon de parler: «Voyez, dit-elle, comme il parle!»

_Le 12, dimanche._—Il ne veut point baiser Madame pource qu'elle étoit morveuse et s'en reculoit en se gaussant. A neuf heures et demie mené chez la Reine et au Roi, comme il prenoit sa chemise; il l'ôte pour la bailler au Dauphin qui la prend et la lui donne fort gentiment. A onze heures et demie dîné; MM. et Mlle de Vendôme dînent tous trois au bout de sa table des restes qu'il leur donne. Avant souper il mit Mme de Montglat en prison, c'est-à-dire dans un coin de fenêtre, pour ce qu'elle avoit baisé M. de Vendôme, et fut long-temps à se remettre en bonne humeur.

_Le 13, lundi._—A cinq heures mené par LL. MM. au jardin des canaux; il mange beaucoup et de grand appétit du pain bis; fort gai, il saute devant le Roi par-dessus un petit bâton mis à terre.

_Le 14, mardi, à Fontainebleau._—Il demande son luth; je lui dis: «Monsieur, jouez et chantez Philis.» Il fait jouer et chanter une chanson de guerre. Il a une chemise avec du passement devant la gorge, comme on les souloit porter, et ouverte pour la chaleur; mené au Roi et à la Reine, il sert la Reine.

_Le 15, mercredi._—Le Roi arrive qui lui demande: «Mon fils, voulez-vous aller vous promener?» Il répond: _Non, car i pleut_; le temps étoit fort couvert. Le Roi feint de s'en aller; il ne veut pas, l'appelle, le suit. A dix heures mené à la messe; au sortir de là il fait marcher devant lui deux petits pages de la Reine qui chantoient. Il est ravi, ne disoit mot; en marchant il étoit si transporté de la musique qu'il passa sans prendre garde à la fontaine où il souloit prendre son plus grand plaisir.

_Le 16, jeudi._—Mené au Roi, qui le mène à la Reine, puis va avec le Roi au jardin des canaux. A onze heures et demie dîné; maître Guillaume[127] arrive, il le regarde, l'écoute, puis se prend à sourire de ce qu'il disoit, comme ayant reconnu qu'il étoit fol. Il en ricanoit, redisoit ses mots, s'en riant. A cinq heures mené au Roi et à la Reine venant de la chasse.

[127] Fou du Roi.

_Le 17, vendredi._—A la fin de la messe on disoit l'évangile sur lui et le Roi s'en alloit, il lui dit: _Attendez, papa, qu'on ait dit mon évangile._

_Le 18, samedi._—A trois heures et demie goûté; mené en la grande salle neuve ouïr une tragédie représentée par des Anglois[128]; il les écoute avec froideur, gravité et patience jusques à ce qu'il fallut couper la tête à un des personnages. Mené au jardin et de là au chenil voir faire la curée du cerf que le Roi venoit de prendre; il oit les cors sans s'étonner, voit venir la meute jusques à ses pieds où se faisoit la curée, les voit sur le carnage avec une assurance étrange.

[128] Des comédiens anglais étaient déjà venus à Paris en 1598, ainsi que le prouve l'inventaire des papiers de l'hôtel de Bourgogne qui mentionne: 1º un bail de la grande salle et théâtre dudit hôtel, passé le 25 mai 1598 devant Huart et Claude Nourel, notaires à Paris, par Jehan Sehais, comédien anglais; 2º une sentence du Châtelet, rendue le 4 juin 1598 à l'encontre desdits comédiens anglais, tant pour raison du susdit bail que pour le droit d'un écu par pour «jouant lesdits Anglois ailleurs qu'audit hôtel.» (_Recherches sur Molière_ par Eud. Soulié; Paris, 1863, in-8º, page 153.)

Voilà donc, du vivant de Shakespeare, des comédiens anglais jouant à six ans de distance à Paris et à Fontainebleau; un correspondant étranger, M. Henry Ch. Coote, nous fait remarquer que les mots: _Tiph_, _toph_, _milord_, prononcés quelques jours plus tard par le Dauphin, lorsqu'il veut imiter les comédiens anglais, rappellent une apostrophe de Falstaff dans le drame de _Henri IV_, acte II, scène II: «_This is the right fencing grace, my lord, tap for tap, and so part fair._» (_L'Intermédiaire des chercheurs et curieux_, tome II, page 105).

Vers l'année 1603, des comédiens anglais jouaient en Allemagne _Fratricide punished, or Hamlet prince of Denmark_. (_Shakspeare in Germany in the XVI and XVII centuries._ By Albert Cohn. London 1865, part II.)

_Le 19, dimanche._—A six heures, le Roi passe par la galerie lambrissée et le mène en la grande salle du bal; à six heures trois quarts soupé avec le Roi, il mange de tout ce que le Roi lui donne, sinon la salade, pour la force du vinaigre. Le Roi l'emmène par la main à la chambre de M. le connétable, puis en celle de la Reine; LL. MM. le baisent, il leur donne le bonsoir.

_Le 21, mardi._—Éveillé à huit heures, il s'entretient en la mémoire de l'Infante, dit qu'il en a reçu lettres, lui veut écrire. A midi dîné, M. le Chevalier avec lui pour la première fois à sa table; en mangeant il considère l'enrichissement du plancher de la salle, s'enquiert des histoires qui y sont dépeintes. Mené au Roi et à la Reine qui alloient à la chasse; ramené en la salle pour être retiré tout de son long, en terre de poterie, vêtu en enfant, les mains jointes, l'épée au côté, par Guillaume Dupré, natif de Sissonne près de Laon[129]. A trois heures et demie goûté; il donne la patience au statuaire tout ce qui se peut. A six heures mené à LL. MM. revenant de la chasse.

[129] Le célèbre graveur en médailles Guillaume Dupré passe pour être né à Troyes en Champagne; est-ce de lui qu'il s'agit ici?

_Le 22, mercredi._—Il donne la main à baiser à M. de Favas le jeune et à d'autres gentilshommes qu'il n'avoit point encore vus, la tend volontairement à tous l'un après l'autre; il s'amuse à ranger ses échecs. A quatre heures le Roi revient de la chasse, il le va voir au cabinet, lui soutient la jambe quand le valet de chambre les frotte, lui donne fort dextrement et de bonne grâce la chemise, l'ayant baisée, lui sert et lui met l'Ordre[130].

[130] Le cordon de l'ordre du Saint-Esprit.

_Le 23, jeudi, à Fontainebleau._—Maître Gilles, son sommelier, parlant de quelqu'un, dit: «J'ai vu qu'il étoit proculeur;» M. le Dauphin s'en prend à rire: _Il a dit proculeu!_ «Monsieur, dis je, comment faut-il dire? «Il répond: _Procureu._ Il regarde par la fenêtre de la salle un Espagnol qui voloit[131] sur la corde; on lui dit que c'étoit un Espagnol[132], il répond: _C'est donc un ennemi._ Mené au Roi et à la Reine sur la terrasse pour voir ce voleur de corde. A trois heures et demie goûté, mené au grand Ferrare[133], de là il veut venir en ma chambre aux Mathurins, me fait l'honneur d'y venir à quatre heures et demie, entre en mon étude, se fait mettre sur la chaise, s'amuse à écrire, ne s'en peut aller; enfin ramené à cinq heures et un quart au jeu de paume, au grand jardin, à la fontaine du Tibre.

[131] On a dit plus tard _voltiger_.

[132] Il était Irlandais. _Voy._ au 16 avril 1605. On trouve sur les registres de l'hôpital général que le 11 janvier 1583 un Juan Ganasa touchait sa part dans les recettes d'une troupe de sauteurs (_volteadors_), anglais. (_Chansons de Gautier Garguille_, éd. Éd. Fournier; Janet, 1858, page lix.)

[133] Hôtel bâti par le cardinal de Ferrare et acquis du duc de Guise par Henri IV en 1603. Voy. _le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, 1642, in-fol., p. 188.

_Le 24, vendredi._—Il voit les sieurs de Montigny et de Belmont, les entretient de la fenêtre, eux étant en la cour, commande au sieur de Belmont qui alloit sortir de garde, de faire passer la compagnie à travers la cour, les voit passer, leur dit: _Adieu, capitaine Robert, adieu sagean_ (sergent) _Beauchêne, adieu, mes souda, adieu, sagean Lafontaine_, qui étoit à la queue; il veut aller sur la terrasse pour les voir par la basse-cour, les conduit de la vue. A quatre heures et demie mené au jardin de Ferrare et monté sur un chariot pour voir courir des chiens terriers contre une laie à demi-morte; ramené en l'allée des ormes, il rencontre le Roi et la Reine revenant de la chasse.