Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 14

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[96] Papa, je sais bien écrire, mais pas encore lire. M. de Rosny m'a envoyé un homme armé et un beau carrosse où est ma maîtresse l'Infante, et une belle poupée à ma sœur. Il m'a promis un beau grand lit pour coucher; je ne suis plus petit enfant; j'ai bien chaud dans mon berceau. J'ai bu à votre santé, papa, et à maman. Ma plume est fort pesante; je ne puis plus écrire. Je vous baise très-humblement les mains, papa et à ma bonne maman, et suis, papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.

_Le 31, lundi._—Levé contre son gré par Mme de Montglat; il tenoit des verges, lui en donne un bon coup sur le visage, ne veut point de Mme de Montglat, s'y opiniâtre, en est fouetté. Il envoie à dîner à Canada.

_Le 1er juin, mardi, à Saint-Germain._—Il se fait promener dans son petit carrosse du comte de Permission[97].

[97] C'était, dit Lestoile, «un fol courant les rues, qui se faisoit nommer le comte de Permission... Le métier de ce fol étoit d'être charron, et montoit en Savoie l'artillerie du duc, où on disoit qu'il se connoissoit fort bien.» (_Journal de Henri IV_, tome Ier, 2e partie, p. 356, éd. Michaud et Poujoulat.)

_Le 3, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures, levé; il prend sa chemise par jalousie de Labarge, page de Mme de Montglat. Il frappe à coups de pied M. le Chevalier et Mlle de Vendôme. Amusé, promené, il est toujours avec les soldats, fait mettre le feu à un pétard. Il fait fouetter Labarge, fait mettre le petit Frontenac à genoux, le fouette, lui fait baiser les verges, lui pardonne.

_Le 4, vendredi._—Levé à neuf heures; le Roi arrive; fort gentil, l'embrasse, entre en colère de ce que le Roi avoit baisé un peu serré M. le Chevalier, en fait le dépité; diverti, fait bonne chère au Roi. M. le Prince lui donne sa chemise. Déjeuné, il va à la messe avec le Roi en la chapelle, veut faire ôter le Roi de sa place, s'y efforce, et dit: _Il est en ma place, ôtez-vous de là_. Le Roi s'ôte et laisse son chapeau: _Otez le chapeau_; il fut ôté. Mené partout avec le Roi. A onze heures dîné avec le Roi. La Reine arrive à midi; il la sert, se joue à elle. Mlle de Vendôme baise la main de la Reine; il s'en fâche, y court pour la frapper, frappe la Reine. A trois heures goûté en sa chambre, mené promener, il dit adieu au Roi et à la Reine; à six heures soupé, il fait exercice de guerre; à huit heures s'endort.

_Le 5, samedi._—A huit heures et demie déjeuné; mené au Roi, il va jouer au palemail, puis au lever de la Reine. A dix heures et demie dîné en la salle avec le Roi; il ne veut point que M. le Chevalier et Mlle de Vendôme prennent dans le plat du Roi. A six heures trois quarts soupé; mené au Roi, il voit M. le Chevalier auprès du Roi, s'en va à la charge, le fait mettre derrière.

_Le 6, dimanche._—A huit heures et demie déjeuné; le Roi y vient, le voit déjeuner; il fait le fâcheux, fait taire Hindret, joueur de luth. Promené au jardin, aux allées, il voit et regarde le Roi touchant les malades.

_Le 8, mardi._—Levé, il ne veut point prendre sa chemise, et dit: _Point ma chemise, je veux donner premièrement du lait de ma guilley_; l'on tend la main, il fait comme s'il en tiroit, et de sa bouche fait: _fsss, fsss_, nous en donne à tous, puis se laisse donner sa chemise. Vêtu, il se joue en paroles avec Labarge; Labarge lui dit qu'il est Monsieur le Dauphin; il lui répond: _Vous êtes Dauphin de mede_. Mené au palemail, M. de Lorraine avec lui, ramené chez la Reine; dîné avec la Reine à midi. «Mon fils, dit la Reine, où irons nous?» Il répond: _A la chasse_. A trois heures la Reine le met en son carrosse, le mène à la chasse aux toiles, au bois de Ponchi, près le parc de Sainte-Gemme. A quatre heures et demie goûté d'une rôtie à l'accoutumée; le Roi arrive de courir le cerf, prend de sa rôtie; il s'en met en colère. Le Roi le pressa trop et lui jette au visage l'eau dont la rôtie étoit trempée; il se met à pleurer, et eût été plus malmené sans M. de Lorraine. Porté sur un chariot, dans les toiles, il voit passer devant lui et s'en retourner le sanglier; le voyant, il remarque ses dents et dit: _Il a de grandes dents_.

_Le 9, mercredi._—Mathurine[98] lui demande: «Viens çà; seras-tu aussi ribaud que ton père?» Il répond froidement, y ayant songé: _Non_. Il va chez la Reine à une heure et demie; à deux heures goûté; il entre en mauvaise humeur contre la Reine, il la frappe, elle en rit. On veut fouetter Labarge s'il ne demande pardon, il le demande. Madame le veut baiser, il lui fait baiser son pied.

[98] Folle de la Reine. _Voy._ la note du 5 décembre 1603.

_Le 10, jeudi._—M. de Vendôme arrive, se met auprès de lui, à la main gauche; il le repousse par deux diverses fois de la main, disant: _Allez plus loin_. M. de Vendôme, de son mouvement, lui baise le dessus de la main et à l'impourvû. Ha! dit-il en faisant le fâché, _vous baisez ma main_, et la frotte contre sa robe. Promené au jardin, dîné, amené à la Reine, mis en carrosse. A deux heures goûté, amusé, ramené en la salle du Roi, il fait sortir un cul-de-jatte qui jouoit du flageolet, disant: _Mettez dehors; qu'il joue, mais je ne le veux pas voir_. Il ne veut point voir Olyvette, folle de feu Mme de Bar, ne veut point voir maître Guillaume[99], n'aime point les fols de cette sorte. Soupé; il fait porter de la gelée au petit Canada, malade; s'amuse à voir les passants.

[99] Fou du Roi.

_Le 11, vendredi, à Saint-Germain._—Il se fâche, frappe Mme de Montglat, fait ôter le bâton à M. de Courville, gouverneur des pages de la chambre. Mené au jardin, on ne le peut contenter; on est contraint de l'emporter; il crie, craignant le fouet; outré, un peu fouetté, il égratigne bien fort Mme de Montglat à la joue de deux grandes raflades. Apaisé, mené à la salle du Roi; à onze heures trois quarts dîné; fâcheux, il fait ôter Madame de table. Mesuré, il a trois pieds de long, moins demi-pouce[100].

[100] _Voy._ au 3 novembre 1603.

_Le 12, samedi._—A neuf heures déjeuné; il va à la chapelle, voit M. le Chevalier et Mlle de Vendôme à genoux sur leurs carreaux; il se prend à eux, disant: _Otez, ôtez de là; priez Dieu à terre_; ils sont contraints de les ôter. Mené chez la Reine, il entre en fâcheuse humeur, veut que la Reine ôte sa robe, qu'elle ôte sa chaîne. La Reine le frappe, il lui rend, demande pardon. Il fait le fâcheux, ne veut point dîner; enfin, sur la jalousie de Labarge, qui feignit vouloir manger le dîner, il dîne à onze heures et demie. Il prend plaisir aux discours de maître Guillaume, les redit. A deux heures et demie goûté; il va en la chambre de Madame; Mme de Montglat veut donner la chemise à Madame; il la prend, la jette à terre en colère. On la met à Madame, il crie plus fort; fouetté, outré de colère. Porté au Roi à sept heures et demie, ramené à huit.

_Le 13, dimanche._—A neuf heures déjeuné; mené chez le Roi; le Roi lui veut faire prendre en la bouche, par force, une fraise; il entre en mauvaise humeur, jette la serviette du Roi par terre; porté en la chambre de la Reine, fouetté. Mené au dîner du Roi, il mange tout ce que le Roi lui donne.

_Le 14, lundi._—Mené au palemail, il court de loin au Roi, l'embrasse; le Roi le prend par la main. A onze heures mené en la salle du Roi; dîné; mené au Roi à deux heures, il se joue en la galerie.

_Le 15, mardi._—A neuf heures déjeuné; peint par le sieur Martin[101]. Mené à la chapelle, M. le Chevalier et Mlle de Vendôme étoient sur leurs carreaux, il les en fait ôter. Mené à la Reine à trois heures; le Roi revient de la chasse; à trois heures trois quarts le Roi et la Reine partent pour aller à Paris.

[101] Charles Martin, le même qui avait déjà fait son portrait, le 25 février 1603.

_Le 16, mercredi._—Il se jouoit d'une petite clef attachée à un cordon; je lui demande. «Monsieur, est-ce la clef de vos écus?» Il répond: _Oui_.—«Et qui les garde?»—Il répond: _Moucheu de Rosny_. A deux heures et demie goûté; il vient en ma chambre. Je tenois sur ma table la liasse de mon journalier pour le montrer à Mme de Panjas, qui étoit avec Mme de Montglat. «Ce livre, Monsieur, lui dis-je, c'est votre histoire pisseuse.» Il répond: _Non_.—«C'est votre histoire breneuse[102].» Il répond: _Non_.—«C'est l'histoire de vos armes.» Il répond: _Oui_. A huit heures le Roi et la Reine reviennent; mené vers LL. MM., il les embrasse, danse, court, va servir le Roi à table. Il demande une guine, le Roi la lui refuse, il s'en fâche; le Roi la lui veut donner, il n'en veut point, est en mauvaise humeur, continue voyant que le Roi baisoit M. le Chevalier. Le Roi se lève de table, le veut baiser, il ne veut pas; le Roi lui prend la tête et le baise, et se sentant pressé, pour se défendre il rencontre la barbe du Roi (_sic_).

[102] On sait que nous avons précisément retranché du Journal d'Héroard tous les détails dont, on le voit, il est le premier à plaisanter. Voici dans quels termes Héroard parle de son Journal, dans son livre _De l'institution du Prince_: «Je lui fais offre (au précepteur du Dauphin) d'un journal d'où il pourra tirer des conjectures évidentes des complexions et des inclinations de notre jeune prince, et, si l'affection se pouvoit transporter, je lui en fournirois à suffisance et autant que nul autre, voire de cette tendre et cordiale passion que naturellement les pères ont pour leurs propres enfants.»

_Le 17, jeudi._—Mené à la messe du Roi, qui le mène à la procession, ramené à la chapelle pour l'écu à l'offrande, qu'il ne vouloit point lâcher[103]. A onze heures trois quarts, mené en la salle du Roi; dîné en rêvant et battant le tambour de la voix, tirant des arquebusades. Il ne songe point à boire; on lui en présente sans en demander; il n'en fait compte, boit par coutume. Amusé jusques à trois heures, goûté; mené au palemail au Roi et à la Reine, il court, joue au palemail, frappe un coup en lieu plein, vers la chapelle, de quatre vingts pas, mesurés par le Roi. A six heures et demie soupé; en mangeant on lui dit: «Monsieur, voici un autre féfé qui vous vient voir.» Il répond: _Enco un aute féfé! où est-i?_ M. et Mlle de Verneuil arrivent à sept heures et un quart; il les regarde fixement à l'entrée. On le met bas[104], il va au devant froidement pour recevoir M. de Verneuil, lequel se retire contre celui qui le tenoit et se retourne, hoignant, ne voulant point voir et approcher M. le Dauphin, qui suivoit froidement, sans s'émouvoir, pour le caresser. M. de Verneuil résiste à l'accoutumée; cependant M. le Dauphin se retourne, baise et accole par deux fois Mlle de Verneuil. Voyant que M. de Verneuil ne se vouloit point laisser accoler ni approcher, il retourne, court vers sa table et achève de manger. Il regardoit M. de Verneuil, tenant la tête baissée sur le côté droit et appuyé sur le bras de la chaise, du coude du même côté. Mené au Roi en la cour, le Roi le mène au jardin; tous ses enfants y étoient[105].

[103] Héroard a noté en marge ce passage, comme une première indication de l'amour du Dauphin pour l'argent.

[104] C'est-à-dire qu'on le descend de la chaise sur laquelle il était assis à table.

[105] Les enfants de Henri IV étaient alors au nombre de sept: le Dauphin et sa sœur, nommée _Madame_; César, duc de Vendôme, Alexandre, nommé _M. le Chevalier_, et Mlle de Vendôme, nés tous trois de Gabrielle d'Estrées; Henri, duc de Verneuil, et Gabrielle-Angélique, nommée Mlle de Verneuil, enfants du roi et de la marquise de Verneuil.

_Le 18, vendredi, à Saint-Germain._—Mené à la Reine, M. de Verneuil avec lui; la Reine leur fait bonne chère. A trois heures et un quart goûté; il donne des confitures à M. de Verneuil.

_Le 19, samedi._—Il se joue à un petit canon qu'il dit lui avoir été donné par le sieur Constance, écuyer du Roi. A onze heures et demie dîné; il pousse son écuelle de cerises, et dit: _Velà pou le petit Canada_, qui étoit décédé le jour précédent. A cinq heures et demie mené au jardin, il se fait mettre dans le petit chariot vert avec Mme de Montglat, et à son côté M. de Verneuil, disant: _Mettez, mettez-le là_, après que M. de Verneuil lui eut demandé: «Mon maître, vous plaît-il que je sois là?» Mené au Roi et à la Reine revenant de la chasse.

_Le 20, dimanche._—M. de Vendôme entre en sa chambre fort accompagné; il y avoit entre les autres un gentilhomme de Normandie, nommé le sieur de la Valée, qui se mêloit de prédire par horoscopes et nativités. Il s'adresse à lui parmi la troupe: _Allez vous-en_, et le presse si fort qu'il fallut sortir. A dix heures et demie porté au Roi en la chapelle; on lui demande: «Monsieur, qui est le papa de féfé Verneuil?» Il répond un mot controuvé, de son invention, comme quand il ne vouloit pas dire quelque chose. «Monsieur, lui dit-on, il est le fils du Roi.» Il répond court et soudain: _C'est moi_, se montrant et ayant la main sur sa poitrine.

_Le 21, lundi._—Mené à la chapelle; le Roi lui jette de l'eau bénite au visage; il s'en met en colère, ne veut que personne sorte, fait fermer les portes. A deux heures et demie goûté; il s'amuse aux exercices de guerre. La Reine arrive, il se met en mauvaise humeur, ne veut point baiser la Reine, la veut frapper. L'on feint de fouetter Labarge comme faisant la faute; il s'apaise et fouette lui-même Labarge. A six heures soupé; sa nourrice lui demande s'il veut teter, et lui présente le teton; il lui tourne le dos, lui disant froidement: _Faites teter mon cu_.

_Le 22, mardi._—Il entre en mauvaise humeur contre Mme de Montglat, en fait autant à M. Concino, puis fait la paix moyennant un petit carrosse et une charrette pour Labarge. Il va au jeu de paume, donne le bonjour au Roi, se joue, et rit avec M. de Montigny, enseigne colonelle aux gardes, qui avoit un grand nez, l'appelant _Janica_, pour Nasica.[106]

[106] _Voy._ au 8 septembre suivant.

_Le 23, mercredi._—Promené par la galerie; il donne le bonjour au Roi, qui étoit en carrosse à cause de la pluie. Il donne un soufflet à la petite Louise, parce qu'il ne vouloit pas qu'elle tînt par la main Mlle de Verneuil; elle s'en va, il la suit pour la faire revenir, ne veut point que Labarge y aille, et l'ayant attrapée: _Venez, venez, petite Louise, je ne vous battai pus_.

_Le 24, jeudi._—Mené au Roi, qui le mène à la Reine; il obtient grâce pour des chats que l'on vouloit mettre au bûcher de la Saint-Jean. Mené au Roi et à la Reine, il est gentil et le Roi lui est fort doux. Il s'amuse avec ses petits seigneurs à des actions de guerre; la Reine arrive, il se met en colère contre elle, craignant que ce fût pour lui empêcher son plaisir. La Reine le menace du fouet, la colère augmente; le Roi l'apaise. Le Roi et la Reine partent à trois heures.

_Le 27, dimanche._—Il fait ôter de derrière lui M. de la Valette, qui lui tenoit sa lisière; arrive un habitant de Rouen, âgé de cinquante-cinq ans, qui se met à genoux, la larme à l'œil, disant le cantique de Siméon.

_Le 28, lundi._—Mlle de Vendôme pour se jouer avec le Dauphin, comme elle faisoit bien souvent, lui porte son doigt au visage; il s'élance en colère sur elle comme un lion et lui arrache le masque du visage. Il met le feu au bûcher de Saint-Pierre.

_Le 29 juin, mardi, à Saint-Germain._—Il fait de petites actions militaires avec ses soldats; M. de Mansan lui met le hausse-col, le premier qu'il ait mis; il en est ravi, se fait voir à tous ses soldats. Il goûte avec son hausse-col, s'entretient avec tous ses soldats comme s'il étoit en pleine guerre.

_Le 30, mercredi._—Il demande son hausse-col et toutes ses armes, les prend, les considère, s'en joue, en est ravi, met ses gantelets en mains, en gourme Labarge. Il ne peut laisser les armes. Mme de Vitry appeloit M. de Verneuil son maître; il l'entend, et dit: _Non, c'est moi._

_Le 2 juillet, vendredi, à Saint-Germain._—Mme sa nourrice demande à M. de Verneuil ce qu'il avoit mangé à souper, il répond: «Du poulet, de la panade, etc.» Elle demande après à M. le Dauphin: «Et vous, petit bout de nez, petit galant, qu'avez-vous mangé à souper?» Il répond en souriant, comme gaussant: _De la mede_.

_Le 3, samedi._—Il se fait mettre dans le chariot du comte de Permission, fait asseoir M. de Verneuil sur le devant, se fait traîner.

_Le 4, dimanche._—Mené à dix heures à la chapelle, il entre en colère contre M. l'aumônier, est fouetté; la colère lui augmente, il en est diverti par Labarge, qui sonne les cloches. Le baron d'Ornh, gentilhomme anglois, fils du grand fauconnier d'Angleterre, vient avec le sieur de l'Isle, gentilhomme anglois, lequel, par transport, souleva et baisa à l'oreille M. le Dauphin par permission; mais il avoit à demi fait quand il la demanda.

_Le 5, lundi._—Promené en la basse-cour où il donne l'aumône à des pauvres.

_Le 6, mardi._—Mme la marquise arrive en la salle du Roi, trouve M. le Dauphin, qui lui donne la main à baiser; Mme de Verneuil se veut jouer à lui, et lui prend ses tetons; il la repousse et lui dit: _Otez, ôtez, laissez cela; allez-vous-en._

_Le 7, mercredi._—Botté pour la première fois par M. de Ventelet, il en est ravi, montre ses bottes à chacun, dit qu'il va à Paris, demande son cheval. Le capitaine Polet, gentilhomme gascon, revenant de Hongrie, lui baise les mains. Le Dauphin ne veut point baiser Mme la marquise de Verneuil, ne veut point approcher Mme la marquise, la frappe de son palemail. Il se fait mettre son hausse-col, prend sa pique, la branle contre M. de Belmont, se fait mettre son épée, s'efforce de la tirer (elle étoit bridée). Mme la marquise lui dit: «Monsieur, je vous la tirerai, et permettez que mon fils prenne votre pique, le voulez-vous bien?» Elle la met hors du fourreau; il la tient haut, élevée, pour un peu de temps. M. de Belmont la prend de ses mains, la remet dans son fourreau et la bride, feignant de la lui vouloir racoustrer. Il ne veut jamais permettre que la marquise lui touche les tetons; sa nourrice l'avoit instruit, disant: «Monsieur, ne laissez point toucher vos tetons à personne, ne votre guillery, on la vous couperoit.» Il s'en ressouvenoit.

_Le 8, jeudi._—M. de Lorraine[107], qui le venoit voir avec MM. de Bar[108] et de Vaudemont[109], arrive; il va à lui le chapeau au poing, lui tend la main à baiser et à MM. ses enfants, se fait mettre l'épée que le duc de Lorraine lui donne. Mme la marquise de Verneuil, qui étoit revenue de Poissy à une heure, vient à deux heures; il ne tend point la main. Elle essaye tous les moyens, point; Mme de Montglat lui fait donner, mais avec peu de volonté, et lui fit dire: _Adieu, madame, j'aimerai bien vote fils, mon féfé._ Elle répondit: «Et il sera votre serviteur.» A quatre heures, le duc de Lorraine prend congé de lui.

[107] Charles II, dit _le Grand_, duc de Lorraine, mort en 1608.

[108] Henri de Lorraine, duc de Bar, puis de Lorraine, mort en 1624.

[109] François, comte de Vaudemont, puis duc de Lorraine, mort en 1670.

_Le 10, samedi, à Saint-Germain._—Il ordonne en paroles comme s'il avoit déjà commandement, et dispose de l'ordre et devoir des soldats, sait les noms et propriétés de toutes les armes. Il tire des armes, fait ôter le plastron à M. de la Valette.

_Le 12, lundi._—Il fait venir une épousée de village, considère les danseurs.

_Le 14, mercredi._—Éveillé à sept heures trois quarts, il s'entretient tout seul, bat tout bas en soi-même la batterie des lansquenets, bat du tambour contre sa poitrine avec le poing. _Çà_, dit-il, _venez souda_, en fait autant faire par Mlle Beraud, lui dit: _Marchez, en garde_, demande son corselet, disant: _J'ai astheure une grande chambre, et un grand corcelet; il est là-haut à ma garde-robe._ Il en fut impatient tant qu'il l'eût; il se laisse vêtir et coiffer patiemment, sous l'espérance d'un casque qu'il voyoit devant lui; il le fait essayer, il étoit trop étroit. M. de Belmont lui met son hausse-col; M. de Ventelet tenoit le derrière du corcelet; M. de Belmont lui met le derrière, qu'il empoigne lui-même et le serre comme sauroit faire le plus accoutumé à porter cuirasse, a la patience, et soudain qu'il est armé demande: _Ma pique_, et se prend à marcher parmi la chambre, si gaiement et si à son aise qu'il sembloit n'avoir rien sur les épaules. Jamais ne fut vu pareille chose en cet âge: la patience, l'adresse et la facilité à porter et manier les armes. Il se prend à tirer et branler des coups de pique contre Labarge et sur la balustre, comme à la barrière; il va, il vient, il ne dit mot, transporté d'aise. L'on lui porte un grand miroir, il se voit dedans, et tout soudain se fait désarmer. Il joue, raille sur Marguerite Valon, descend chez MM. d'Épernon, s'amuse à un livre de figures, en voit une où il y avoit un hallebardier qui en détachoit un autre, lui avaloit les chausses, et lui mettoit le doigt dans le fondement. _Hé_, dit-il, _Velà Fanchemont_ (Franchemont, un hallebardier du corps, qui étoit en quartier) _qui met le doigt au cu du capitaine Richard_. A trois heures, comme il a entendu battre la garde, il a demandé soudain: _Je veux mes armes, mon corcelet, mon casque, mon hausse-cou_, se fait armer, et là-dessus les soldats viennent pour entrer en garde. Il se fait désarmer et commande au baron de Montglat de porter ses armes au corps de garde, au sieur de Saint-Martin, pour les mettre au râtelier et les bien attacher. Elles y furent mises, les armes entières, depuis le casque jusques aux pieds; il les alloit montrant à ceux qui entroient en la salle; il me les montra par la fenêtre, me dit: _Voyez, mes armes qui sont au corps de garde_, et me commanda de l'écrire.

_Le 16, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat, par mégarde, lui tournoit le dos; il lui a dit: _Il faut pas tourner le cu à moucheu le Dauphin._

_Le 19, lundi._—Il voit dresser son lit avec une extrême allégresse, est mis dans son lit pour la première fois[110].

[110] Le Dauphin avait été jusqu'alors couché dans un berceau.

_Le 24, samedi._—Étant à la messe, Mlle Bélier lui donne une image d'un crucifix, lui disant que c'étoit le bon Dieu. M. l'aumônier élevant l'hostie, elle lui dit: «Monsieur, regardez le bon Dieu.» Il répond: _C'est encore le bon Dieu?_ L'aumônier élevant le calice, elle lui en dit autant; il répond: _C'est le bon Dieu_, en montrant sa figure, _et là?_ ajoute-t-il en montrant le calice. «Cela, dit-elle, est le sang du bon Dieu»; il répond: _Buvons-nous du sang?_

_Le 27, mardi._—Il s'arme pour aller au devant de M. de Rosny avec sa pique.

_Le 28, mercredi._—Éveillé à sept heures, il se met en mauvaise humeur, égratigne Mme de Montglat, est fouetté. Labarge lui demande: «Monsieur, vous plaît-il que je mette Marguerite en prison?» Il répond: _Non._—«Pourquoi, Monsieur?»—_Vous êtes pas de mes archers de mes gardes!_—«Que suis-je donc?»—_Archer de ma garde-robe._

_Le 31 juillet, samedi._—Il va chez M. de Frontenac, qui lui baille une petite arquebuse et un petit fourniment, qu'il fait mettre sur soi, et s'en transporte d'aise.

_Le 4 août, mercredi._—M. de Montglat lui demande: «Monsieur, me donnez-vous rien à souper?» Il répond: _Mon reste_.—«Monsieur, voilà maman dondon[111], qui a un cul de ménage où il y à boire et à manger.» Il répond: _Et moi aussi_.

[111] Sa nourrice.

_Le 5, jeudi, à Saint-Germain._—A huit heures et demie dévêtu; Mlle de Vendôme lui demande: «Monsieur, coucherai-je avec vous?». Il répond brusquement: _Ho! ho! vous n'êtes pas l'Infante._ Mis au lit, Mlle de...[112].... lui en demande autant: «Monsieur, vous plaît-il que je couche là avec vous?» Il répond résolûment: _Êtes-vous l'Infante?_—«Oui, monsieur,» dit-elle. Il répond: _Non, vous n'êtes pas l'Infante._

[112] Ce nom est resté en blanc.