Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 13
[78] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa troisième année.
_Le 28, dimanche._—Il rencontre Mme la marquise de Verneuil, qui lui demande sa main à baiser, puis son teton; il refuse fièrement l'un et l'autre, jusques à ce que par plusieurs fois il lui ait été dit par Mme de Montglat de le faire; il s'y laisse aller comme par acquit. Mené au cabinet du Roi, il danse au son du violon toutes sortes de danses.
_Le 29, lundi._—Il joue au palemail devant le Roi et frappe nettement un coup de cinquante-cinq pas. Mené au dîner du Roi et de la Reine, fort gentil; le Roi et la Reine partent à une heure et demie, fort contents.
_Le 30, mardi._—Il avoit une merveilleuse inclination à aimer M. de Candale, reconnu dès le premier jour qu'il l'ait vu[79].
[79] Voir au 28 juin précédent.
_Le 2 octobre, jeudi, à Saint-Germain._—La prière ordinaire que l'on lui commença à apprendre ce fut, après le _Pater_, _Ave_: «Dieu donne bonne vie à papa, à maman, au dauphin, à ma sœur, à ma tante, me donne sa bénédiction et sa grâce, et me fasse homme de bien, et me garde de tous mes ennemis, visibles et invisibles.» A onze heures et un quart, il mangeoit le dernier aileron d'un poulet, quand il arrive don Sanches de la Serta, maître d'hôtel du roi d'Espagne, fils du feu duc de Medina-Cœli, venant de la part du roi son maître pour voir M. le Dauphin, lui s'en allant en Flandres. M. le Dauphin quitte son poulet, Mme de Montglat lui essuie la main, il la présente. Don Sanches la prend ayant baisé la sienne, qu'il rebaise après; le sieur Hieronimo de Taxis, ambassadeur ordinaire d'Espagne, ayant baisé sa main prend celle de M. le Dauphin et la baise; ils demeurent découverts un peu de temps, puis se couvrent. Le Dauphin achève de dîner, demande à boire, boit à l'Infante. Il voit le poignard au côté d'un Espagnol, et, le montrant du doigt, dit: _Ah, la petite épée!_ Ils vont dîner aux dépens du Roi. Le Dauphin, mené à la salle du bal, où avoient dîné les ambassadeurs, leur ôte son chapeau, et fait la révérence, le pied en arrière, puis va son chemin, eux suivent. Il branle la pique devant eux, il joue au palemail, sec et sans faillir, il danse toutes sortes de danses fort gentiment; il veut monter sur le théâtre[80] pour y danser. Les ambassadeurs montent les degrés pour dire adieu; don Sanches, baisant sa main, prend celle de M. le Dauphin et la baise, Taxis en fait autant, et il tend la main à baiser à tous les autres, à la rangette. Au dîner de M. le Dauphin, M. de Souvré dit au sieur Hieronimo Taxis: «Voilà un serviteur un jour pour l'Infante.» Il répond. «A juger selon le cours du monde; ils sont nés l'un pour l'autre.» Il m'en dit autant.
[80] Sans doute une espèce d'estrade, puisque les ambassadeurs en montent les degrés.
_Le 9 octobre, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à huit heures; il fait l'opiniâtre, est fouetté pour la première fois. A six heures, j'arrive de Paris, lui étant sur les terrasses, je le trouve assis. Il trémousse d'aise de me voir, mord sa serviette, me regarde, puis détourne sa vue, en fait autant à ma femme. Il nomme fort bien le nom de M. de Beringhen.
_Le 30, jeudi._—Il clarissimo Dandolo, ambassadeur extraordinaire de Venise, arrive pour le voir en passant, lui baise la main, le chapeau au poing. Le Dauphin compose sa contenance et lui ôte le sien, le prie de se couvrir en mettant la main sur son bonnet. Il danse devant l'ambassadeur, joue du tabourin, branle la pique.
_Le 3 novembre, lundi, à Saint-Germain._—En s'habillant on lui dit: «Monsieur, dépêchons nous, nous irons jouer au jardin.—_Nenni, nous irons voir M. Hérouard en sa chambre[81]._» J'arrive là-dessus; il se prend à crier et pleurer à chaudes larmes, disant qu'il étoit bien fâché de ce que j'étois descendu, et qu'il vouloit aller à ma chambre. Je m'en retourne pour écrire une lettre, il s'apaise. On lui demande «Monsieur, où aimez-vous mieux aller, ou au jardin ou à la chambre de M. Hérouard?» Il répond: _à Hérouard_. Il me fait l'honneur d'y venir, me trouve écrivant en mon étude, entre gaiement me tendant la main. Il est tiré par un peintre, de sa hauteur, qui étoit de deux pieds neuf pouces.
[81] Héroard ne figure pas encore la manière de prononcer du Dauphin.
_Le 7, vendredi._—Le Dauphin est sevré.
_Le 22, samedi._—M. de Saint-Géran, sous-lieutenant de sa compagnie[82], présente le président de Moulins et un échevin, lui offrant une épée, une lance et une paire d'armes complètes. Le président lui fait sa harangue à genoux, lui offrant, de la part de MM. de Moulins, les armes avec leur très-humble affection à son service. Il les écoute, leur tend la main à baiser, prend l'épée, qu'il manie fort adroitement.
[82] Jean-François de la Guiche, comte de Saint-Géran, sous-lieutenant de la compagnie des gendarmes du Dauphin, depuis maréchal de France, mort en 1632.
_Le 29 novembre, samedi._—M. le président de Paulo, deuxième président à Toulouse, MM. Chauvet, de Trelon et Saint-Jory, conseillers, députés de la cour de parlement de Toulouse, [viennent pendant le dîner du Dauphin]. Il s'arrête, ne mange plus, leur tend sa main à baiser, puis ils lui font leur harangue. Il leur donne derechef la main à baiser.
_Le 4 décembre, jeudi, à Saint-Germain._—Le Roi arrive, la Reine aussi. Dîné avec le Roi; il lui donne la serviette.
_Le 5, vendredi._—Porté au Roi et à la Reine dans leur lit; à onze heures, porté au dîner du Roi. Le Roi se lève pour aller à la chasse, le Dauphin va achever de dîner avec la Reine. Mathurine[83] arrive, il la considère froidement; elle se joue avec lui, il en rit; elle se retrousse, il lui voit un haut-de-chausses, il se prend à rire et s'en moque.
[83] Folle de la Reine. «Cette Mathurine, dit Tallemant des Réaux, avoit été folle, puis guérie, mais non parfaitement; il y avoit encore quelque chose qui n'alloit pas bien.» (_Les Historiettes_, 3e édition, I, 206.)
_Le 6, samedi._—Porté au cabinet du Roi; à midi au dîner du Roi. Le Roi et la Reine s'en vont.
_Le 11, jeudi._—A six heures, le Roi arrive; il y est porté. Le Roi l'embrasse; il soupe avec le Roi. Le Roi fait semblant de dormir, il vient tout bellement en souriant, et le va baiser. Le Roi se joue à lui.
_Le 12, vendredi._—Mené au dîner du Roi; le Roi part pour aller à la chasse.
_Le 14, dimanche._—Opiniâtre, fouetté.
_Le 19, vendredi._—A deux heures, le Dauphin reçoit le connétable de Castille, auquel il tend la main pour la lui faire baiser. Le connétable la baise, puis dit en espagnol qu'il avoit commandement exprès du Roi, son seigneur, de le venir voir de sa part et de lui en faire savoir des nouvelles fort particulièrement. M. le Dauphin lui demande (lui étant dit à l'oreille): _Comment se porte l'Infante?_ Puis le Dauphin lui tendant la main et l'ayant baisée, il va voir Madame dans son berceau. Le duc d'Ossone ne voulut point voir M. le Dauphin. Un Espagnol en s'en retournant et passant devant lui, fit le signe de la croix. Le connétable coucha à Saint-Germain, à cause du mauvais temps.
_Le 22, lundi, à Saint-Germain._—Le Roi arrive à midi pour la chasse; il baise et accole le Roi; est porté à son dîner. Le Roi s'en va, il crie; colère, fouetté. Mené en la chambre et au souper du Roi.
_Le 23, mardi._—Mené au Roi, qui s'en retourne.
ANNÉE 1604.
Étrennes du Dauphin.—Visite du Roi; journée orageuse.—Bégayement du Dauphin.—Chanson sur La Clavelle et Engoulevent.—Chasse du Roi à Versailles.—Les musiciens du Dauphin.—Il reçoit la croix du Saint-Esprit, premier présent du Roi.—Curiosité et dissimulation du Dauphin.—Le Roi le fait fouetter.—Le Dauphin fait l'essai des mets destinés au Roi.—Opiniâtretés et corrections.—Il voit danser un ballet.—Portrait fait au crayon par le fils de Dumonstier.—Caractère et éducation du Dauphin.—Il va à la Muette, à Croissy, à Poissy.—Singulier langage.—Accueil fait à M. de Rosny, à son présent et à sa lettre.—Lettre du Dauphin au Roi.—Jalousie envers les enfants naturels du Roi.—Dialogue avec le page Labarge.—Scènes avec le Roi et la Reine.—Comment on lui parle de son père; les fous de Cour.—Nouveau portrait peint par Charles Martin.—Le journal d'Héroard.—Scène avec le Roi.—Arrivée des enfants de Mme de Verneuil; dispositions du Dauphin pour eux.—Scène avec le Roi et la Reine; page fouetté à la place du Dauphin.—Les chats du feu de la Saint-Jean.—Le cantique de Siméon.—Mme de Verneuil.—Visite du duc de Lorraine et de ses fils.—Goût du Dauphin pour les armes et les instruments militaires.—M. de Rosny.—Singulier langage qu'on tient devant l'enfant, et ses résultats.—Nouveau portrait fait au crayon par Decourt.—Le livre de Gesner sur l'histoire naturelle; le siége d'Ostende.—Portraits en cire de la Reine et du Dauphin faits par Paolo.—Le Dauphin part de Saint-Germain; son passage à Paris, à Savigny, à Villeroy, à Fleury; son arrivée à Fontainebleau.—Scènes avec le Roi et la Reine.—La poterie de Fontainebleau.—Caractère impressionnable de Henri IV; il _blémit_ d'aise en embrassant son fils et le fouette lui-même.—Lit donné par M. de Rosny.—Concini.—Le P. Coton.—Costume d'été.—Goût de plus en plus développé pour la musique.—Le fou du Roi.—Tragédie anglaise représentée à Fontainebleau.—Statue du Dauphin faite par Guillaume Dupré.—Le danseur de corde.—Portrait au crayon fait par Mallery.—Accès facile des pauvres dans les cours du château.—M. de Favas et sa jambe de bois.—Scène avec le Roi.—L'épinette de M. de Saint-Géran.—Envoi à l'infante d'Espagne.—M. de Rosny et le service d'argent doré.—Journée de colère et ses suites.—Mlle de Guise.—M. de Vendôme indispose le Roi contre le Dauphin.—Singulières conversations.—Continuation de la colère du Roi.—Le lit de la Reine.—Le masque de Mme de Montglat.—Départ de Fontainebleau; passage à Melun, retour à Saint-Germain.—Arrestation du comte d'Auvergne.—La marquise de Verneuil et la comtesse de Moret viennent l'une après l'autre à Saint-Germain.—Arrivée du Roi; souvenir de la scène de Fontainebleau.—Le branle des navets.—Le Dauphin recommence à bégayer.—Moyens dont on se sert pour le faire obéir.—Lutte entre le Roi et son fils.—Le Dauphin valet du Roi.—Historiette du fils de M. de la Fon.—Le Dauphin quitte les lisières.—Remarques sur les antiquités de Rome.—Joujoux de Noël.—Le mari de la nourrice.—Audience des états généraux de Normandie.—Un joujou d'Italie.
_Le 2 janvier, vendredi, à Saint-Germain._—Il reçoit la bourse des jetons du Roi apportée par M. Plassin.
_Le 7, mercredi._—Le Roi, le vient voir et se joue à lui gaiement. On met le Dauphin en si mauvaise humeur qu'il fault de crever à force de crier, et tout fut en si grande confusion jusques à six heures que je n'eus point le courage de remarquer ce qu'il fit, sinon qu'il vouloit battre tout le monde, criant à outrance; fouetté longtemps après.
_Le 8, jeudi._—Il va voir le Roi à dix heures et demie et va à la chambre de la Reine; à douze heures et demie dîné avec la Reine.
_Le 9, vendredi._—A onze heures mené au Roi; dîné à deux heures[84] debout sur un placet[85]. Le Roi l'envoye querir en la chambre de la Reine pour voir Mme de Montpensier.
[84] On remarquera l'irrégularité de cette heure du dîner, qui est la veille à midi et demi et plus haut à onze heures.
[85] Sorte de tabouret.
_Le 10, samedi._—Mené au Roi en son cabinet; soupé à six heures avec le Roi.
_Le 11, dimanche._—A douze heures et demie mené en la chambre du Roi; dîné avec le Roi et la Reine. A deux heures le Roi et la Reine s'en vont. Le Dauphin n'est plus couché les après-dînées.
_Le 12, lundi._—Le Dauphin bégaye en parlant[86]; on remarque que ce a été depuis deux jours auparavant, quand le Roi, couché dans le lit, prenoit plaisir à le faire railler avec le petit Frontenac, qui bégayoit. Il se fâche quand il ne peut prononcer promptement.
[86] Ce bégayement eut des suites; Héroard en parle à différentes reprises.
_Le 14, mercredi, à Saint-Germain._—A une heure et demie arrive Juan Hieronimo de Taxis, ambassadeur du roi d'Espagne qui vient prendre congé de M. le Dauphin. A cinq heures le Roi arrive, revenant de la chasse; il jette ses bras au col du Roi. A six heures et un quart, soupé avec le Roi; à sept et demie, en sa chambre, il chante la chanson qu'on lui avoit apprise:
La Clavelle[87] a deux laquais Qui savent porter poulets Aux dames et aux damoiselles. Hélas! le pauvre La Clavelle La Clavelle et Engoulevent[88].
[87] Secrétaire de Sully, dont parle Tallemant des Réaux dans ses _Historiettes_, tome Ier, pages 116 et 124, de l'édition donnée par M. Paulin Paris. _Voy._ le _Journal d'Héroard_, au 21 décembre 1609.
[88] Nicolas Joubert, sieur d'Engoulevent, _prince des sots_. _Voy._ sur ce farceur l'introduction de M. Édouard Fournier aux chansons de _Gaultier Garguille_, Paris, Jannet, 1858, pages lxxix à lxxxv.
_Le 15, jeudi._—Le Roi le vient voir; il l'accole; le Roi part pour aller à la chasse à Versailles[89].
[89] La terre et seigneurie de Versailles appartenait alors à Henri de Gondi, évêque de Paris, fils d'Albert de Gondi, maréchal de Retz, qui l'avait achetée en 1573 des enfants mineurs de Martial de Loménie.
_Le 27, mardi._—Le Roi arrive à une heure, il accole le Roi, est porté au cabinet de la Reine, où le Roi dîne. A six heures et demie soupé avec le Roi.
_Le 28, mercredi._—A trois heures et demie mené à la chambre du Roi; à six heures et demie soupé avec le Roi.
_Le 29, jeudi._—A onze heures et demie mené au Roi revenant de la chasse; dîné avec le Roi; il donne la serviette au Roi, qui s'en va à la chasse à une heure et demie.
_Le 30 janvier, vendredi._—Le Roi s'en retourne à Paris. Le Dauphin ne veut point dire adieu à Alexandre Monsieur, qui part pour aller à Paris recevoir la croix[90] le dimanche ensuivant.
[90] La croix de Malte. _Voy._ le Journal de Lestoile à la date du 1er février.
_Le 3 février, mardi, à Saint-Germain._—Le Dauphin avoit pour violon et joueur de mandore Boileau, et pour joueur de luth Florent Hindret, d'Orléans, pour l'endormir.
_Le 4, mercredi._—M. de Beauclerc, premier secrétaire du Dauphin, lui porte de la part du Roi, avec lettre, une croix du Saint-Esprit, premier présent que le Roi lui a fait; la croix tenue par un dauphin émaillé de bleu.
_Le 9, lundi._—A six heures la Reine arrive; le Dauphin, porté au cabinet de la Reine, refuse de l'accoler; il le fait par crainte.
_Le 10, mardi._—A onze heures le Roi arrive, qui avoit couché à Meudon; le Dauphin est porté en sa chambre, et dîne avec le Roi.
_Le 11, mercredi._—Il va à la chambre du Roi, tabourin battant; le Roi étoit encore au lit. Le Roi et la Reine partent à deux heures pour aller à Paris.
_Le 16, lundi._—Il fait tirer le capitaine Richard, qui, de son arquebuse, tue un pigeon; il dit: «_A diré à papa_» (Je le dirai à papa). M. de Mansan[91], oyant cela, dit que dorénavant il ne falloit rien faire devant lui et qu'il diroit tout, et qu'il écoutoit tout sans faire semblant de rien.
[91] Capitaine aux gardes.
_Le 18, mercredi._—A six heures et demie il va voir le Roi et la Reine venant de Paris au château neuf; s'endort dans le carrosse.
_Le 19, jeudi._—A deux heures mené au château neuf, chez le Roi; il se joue sur le lit du Roi; qui avoit la goutte.
_Le 20 février, vendredi, à Saint-Germain._—Mené au Roi, il revient à onze heures et un quart; mené au dîner du Roi.
_Le 22, dimanche._—Mené en la chambre du Roi; le Roi le menace du fouet, il s'opiniâtre, veut aller en sa chambre; mené en celle de la Reine, il continue. Le Roi commande qu'il soit fouetté; il est fouetté par Mme de Montglat, au cabinet. Il est apaisé par de la conserve que la Reine lui donne, mais non autrement, ayant voulu battre et égratigner la Reine. Mené à une heure au bâtiment neuf, il est malmené du Roi.
_Le 23, lundi._—Mené à midi au Roi, au bâtiment neuf; il sert le Roi à table.
_Le 24, mardi._—Mené au Roi, il le sert à son dîner, fort gentil; il fait les essais sur toutes les viandes; leur dit adieu lorsque le Roi et la Reine s'en sont retournés à Paris, fort contents de lui.
_Le 4 mars, jeudi, à Saint-Germain._—A onze heures il veut dîner; le dîner porté il le fait ôter, puis rapporter. Fâcheux, fouetté fort bien; apaisé, il crie après le dîner, et dîne.
_Le 5, vendredi._—A onze heures il est fouetté pour ne vouloir point dîner.
_Le 7, dimanche._—Il va à la salle du Roi, voir danser le ballet.
_Le 18, jeudi._—La Reine arrive de Paris, on le lui dit; il va à la chambre de la Reine, l'embrasse, la salue.
_Le 19, vendredi._—Parti avec la Reine, à onze heures, pour aller trouver le Roi, qui dînoit à Laumosne, près de Maubuisson. Étant près de la Muette, il veut aller en sa chambre; la Reine lui montre la Muette, disant que c'étoit Saint-Germain; il répond: _Non pas, faut tourner carrosse pour aller à Saint-Germain._ La Reine le renvoie; il arrive à Saint-Germain à douze heures, est porté fort criant en sa chambre et fouetté longtemps. Le Roi arrive, venant de Merlou, à trois heures.
_Le 20 mars, samedi, à Saint-Germain._—Il voit le jeune Du Monstier, peintre[92], et lui dit: _Équivé_ (écrivez). Je lui dis: «Monsieur, il veut écrire votre visage, votre nez, vos yeux.» Il lui dit: _Équivé-moi_; lui soutient doucement le portefeuille, et a peur de l'empêcher. Il va à la chambre du Roi, qui étoit couché; ramené à dix heures et demie, dîné; il se laisse peindre. Mené au dîner du Roi et de la Reine, il sert le Roi, fait l'essai des viandes et du breuvage dans le couvercle de verre. A cinq heures soupé; il sert le Roi à souper, à l'accoutumée.
[92] Qui se préparait à faire son portrait aux trois crayons; c'est sans doute Daniel Dumontier.
_Le 21, dimanche._—Mené au dîner du Roi, il le sert à l'accoutumée. A une heure le Roi part pour retourner à Paris; à deux heures la Reine part. Il s'amuse à ses échecs d'argent, pendant que le jeune Du Monstier tire son crayon.
_Le 28, dimanche._—Il jure sa foi, je l'en reprends, lui disant: «Monsieur, vous jurez votre foi.» Il s'en prend à pleurer, s'en met en colère, s'en va à Mme de Montglat, et ne lui veut jamais dire pourquoi il étoit fâché.
_Le 8 avril, jeudi, à Saint-Germain._—A onze heures dîné; fantasque, crie, pleure; un coup de verge sur la main, colère, s'apaise.
_Le 21, mercredi._—En se promenant par la chambre, il s'arrête court, voyant M. de la Valette sans manteau, se chauffant dans la balustre, les mains derrière le dos, et lui dit: _Ho! la Valette, vous chauffez comme moi, êtes-vous le Roi? ôtez de là, allez-vous-en._ Peu après Mlle Bélier, sa remueuse, en l'entretenant lui dit: «Monsieur, quand vous serez grand on vous fera un haut de chausses où il y aura une belle petite brayette.» Il répond soudain: _Fi! braguette, c'est pour les Suisses._ A deux heures trois quarts goûté debout, car il faut noter que depuis le matin, qu'il étoit levé jusques à ce qu'il s'endormoit pour être couché, il ne s'asseyoit qu'à dîner et à souper.
_Le 23, vendredi, à Saint-Germain._—Promené à Vésinet.
_Le 24, samedi._—Il se réjouit d'une robe neuve, la montre à chacun.
_Le 27, mardi._—A sept heures déjeuné, fort gai, contrefait souvent l'ivrogne. A onze heures dîné; il lui prend humeur à contredire et de crier; fouetté.
_Le 29, jeudi._—Éveillé à sept heures et demie, levé, déjeuné, colère mal à propos, fouetté très-bien.
_Le 4 mai, mardi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures et demie, levé, il se met en mauvaise humeur, crie, fouetté, crie plus fort, apaisé.
_Le 7, vendredi._—A quatre heures et demie mis dans la litière de la Reine pour essayer; mené jusques auprès de la Muette[93], en revenant il veut entrer en carrosse.
[93] Dans le bois de Boulogne.
_Le 8, samedi._—Éveillé à six heures, il demande son déjeuner, en mauvaise humeur, chasse tous ceux qu'il voit. Levé, hoignard; à huit heures et demie déjeûné; opiniâtre, fouetté, se dépite, apaisé. A onze heures dîné. A trois heures il passe le bac au Pecq; mené à Croissy, goûté à Croissy, gai, il demande où est la cuisine. Remis en litière, il s'endort, arrive au château à cinq heures et demie.
_Le 11, mardi._—A dix heures le Roi arrive, il lui fait bonne chère; dîné à onze heures trois quarts avec le Roi. A quatre heures le Roi s'en retourne; il l'accole, il lui baise la main.
_Le 12, mercredi._—Mené à Poissy; le curé vient au-devant de lui avec la croix et la bannière. Il est reçu par Mme de Retz, abbesse, à l'entrée de la maison de l'abbaye.
_Le 13, jeudi._—Levé à huit heures, il entre en mauvaise humeur, crie, est fouetté, porte la main au fessement, disant: _Chatouillez-moi, chatouillez-moi_, crie par dépit, apaisé. A trois heures il entre en carrosse, est mené à Forqueux.
_Le 15, samedi, à Saint-Germain._—A sept heures levé, déjeuné. J'avois nommé potage son bouillon, il me dit: _Je pense vous rêvez, c'est pas du potage._ A deux heures goûté; il se cache en mon étude, m'appelle: _Moucheu Heoua, je suis en vote petite chambe._ Il ne brouilloit jamais rien là où il alloit; s'il y a quelque désordre, il le fait remettre.
_Le 17, lundi._—Dîné, mené à la salle du bal, il s'opiniâtre, est fouetté.
_Le 20, jeudi._—Mené au palemail, ramené à onze heures pour dîner, il n'en veut point; fort crié, fouetté très-bien coup sur coup, par deux fois, ne se rend point, enfin dîné.
_Le 23, dimanche._—A huit heures levé, bon visage, gai, vêtu; il avale[94] ses bas de chausses disant: _Voyez la belle jambe._ Mlle de Ventelet lui hausse le bas et l'attachoit d'un ruban bleu à son cotillon; il voit que le ruban tournoit un peu sur le derrière, il se prend à dire en souriant: _Ho! ho! je pense vous voulez fai mon cu chevalier_, puis le voyant encore plus en arrière: _Ho! ho! mon cu est chevalier_. A neuf heures et demie déjeuné sur la fenêtre du préau; il voit des hommes qui passent, leur crie: _Bonjou, Messieurs, je m'en vais boire à vous_. A six heures il voit en passant le petit Canada[95] à la fenêtre, malade, il lui fait porter de son potage.
[94] Il met.
[95] C'était sans doute un jeune sauvage d'Amérique; il avait été tenu sur les fonts de baptême, le 9 mai précédent, par Alexandre, chevalier de Vendôme, et sa sœur; il mourut le mois suivant. Le 15 novembre 1605, le Dauphin se ressouvient, à propos d'objets rapportés du Canada par M. de Monts, «du petit Canada mort il y avoit dix-sept mois, le jour de la Fête-Dieu, de sa façon de prononcer, de la couleur de son habit bleu, de la forme de son bonnet, rond comme celui du feu Roi.»
_Le 24, lundi._—M. de Rosny le vient voir, il lui baille froidement la main à baiser, joue au palemail à la salle du bal. M. de Rosny lui veut baiser la main et s'en aller, il la refuse et ne le veut accoler; M. de Rosny s'en va, il est marri de l'avoir refusé, le dit à Mme de Montglat, lui donne la main.
_Le 26 mai, mercredi, à Saint-Germain._—Il ne veut point saluer M. de la Chevalerie qui lui apporte un petit carrosse plein de poupées; il y avoit une lettre de M. de Rosny; il tend la main, et pour la lettre, dit: _Je la jetterai par la fenêtre_.
_Le 27, jeudi._—A une heure, dans la tourelle de la chambre du Roi, il écrit, pour du sucre rosat, une lettre au Roi. Je lui tiens la main; il se fâchoit sur la fin, disant: _Ma pume est to pesante_. Il nommoit tous les mots après moi, qui lui conduisois la main:
Papa ie say ben equiué non pa enco lisé. Moucheu de Oni m'a anuoié un home amé et un beau caoche ou é ma maitesse l'infante, é une belle poupée à theu theu. I m'a pomi un beau gan li pou couché, ie ne sui pu peti anfan, iay ben chau dan mon bechau, iay beu a vote santé papa é a maman. Ma pume est fo pesante, ie ne pui pu équiué, ie vous baise te humbeman lé main papa é a ma bone maman é sui papa vote te humbe é te obéissan fi é cheuiteu. DAUFIN[96].