Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863
Part 9
[152] _Jacques-André Mesnard_ (1792-1858), magistrat et homme politique, qui devint sénateur et vice-président du Sénat en 1852.
[153] _Louis Grosclaude_, né a Genève en 1786, peintre de genre, dont plusieurs toiles ont été au Musée du Luxembourg.
[154] _Jean-Gaspard-Félix Ravaisson-Mollien_, philosophe et archéologue, né en 1813. Ses travaux sur Aristote l'avaient fait remarquer de M. de Salvandy, qui le choisit comme chef de son cabinet, quand il fut ministre de l'instruction publique en 1837. Nommé quelque temps plus tard inspecteur général des bibliothèques publiques, puis en 1853 inspecteur général de l'enseignement supérieur, il devint, en 1862, conservateur du Musée du Louvre. Il appartient depuis 1839 à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et depuis 1881 à l'Académie des sciences morales et politiques.
[155] _Camille Doucet_, auteur dramatique, membre et secrétaire perpétuel de l'Académie française, né en 1812. Il était à cette époque (1856) chef de la division des théâtres au ministère d'État.
[156] _Fortoul_, alors ministre de l'instruction publique, mourut cette même année 1856 à Ems, enlevé par une attaque d'apoplexie.
[157] _Paul-Henri-Ernest de Royer_ (1808-1877), était alors procureur général à la Cour de cassation depuis 1853. Il avait remplacé M. Delangle. Il fut plus tard ministre de la justice et président de la Cour des comptes.
[158] _Charles Perrier_ (1835-1860), littérateur. Il a écrit dans l'_Artiste_ et dans la _Revue contemporaine_ des articles critiques, notamment sur l'Exposition universelle de 1855. Plus tard, il fut attaché à l'ambassade de Rome, où il put se livrer à ses goûts d'artiste et poursuivre ses études d'esthétique. Il revint en France pour y mourir en 1860.
[159] _Panseron_ (1795-1859), compositeur. (Voir t. II, p. 311.)
[160] _Madame Herbelin_ avait obtenu une médaille de 1re classe à l'Exposition de 1855. (Voir t. II, p. 89.)
[161] Il s'agit sans doute ici de la lithographie originale de Delacroix. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 247.)
[162] _Charles Lebouc_ (1823-1893), violoncelliste distingué, qui épousa une des filles d'Adolphe Nourrit.
[163] Le salon de _madame Mohl_ était alors un des centres littéraires les plus fréquentés de Paris. Anglaise d'origine, _Mary Clarke_ était devenue l'amie de Mme Récamier et de Chateaubriand. Elle épousa plus tard _Jules Mohl_, le savant orientaliste, qui devint membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Pendant trente ans elle sut grouper autour d'elle par le charme de son esprit les hommes les plus distingués de son époque. (Voir _Un salon à Paris, Mme Mohl et ses intimes_, par K. O'Méara.)
[164] _Philibert Rouvière_ (1809-1865), peintre et acteur. Il avait débuté dans l'atelier de Gros, où il avait sans doute connu Delacroix. Plus tard, il s'est presque exclusivement consacré au théâtre.
* * * * *
1er _février._--Dîner chez Benoît Champy[165].
*
5 _février._--Chute de ma pauvre Jenny.
*
8 _février._--Au conseil, il est question de Saint-Denis du Saint-Sacrement.
Je visite Saint-Roch, Saint-Eustache et Saint-Denis avec Merruau[166] et Pastoret[167].
Je reviens à pied du Marais.
En rentrant du conseil, je reçois une lettre déchirante du pauvre Lamey, qui m'annonce la mort de ma chère cousine.
*
10 _février._--Dîner chez Mme Herbelin avec Rosa Bonheur.
*
21 _février.--Sur les chefs-d'œuvre._ Sans le chef-d'œuvre, il n'y a pas de grand artiste: tous ceux qui n'en ont fait qu'un dans leur vie ne sont pourtant pas grands pour cela. Ceux de cette espèce sont ordinairement le produit de la jeunesse: une certaine force précoce, une certaine chaleur qui est dans le sang autant que dans l'esprit, ont jeté quelquefois un éclat singulier; mais pour être classé, il faut confirmer la confiance que les premiers ouvrages ont donnée du talent par ceux que l'âge mûr, l'âge de la vraie force, vient ajouter et ajoute presque toujours, quand le talent est d'une force réelle.
Des hommes très brillants n'ont jamais fait de chefs-d'œuvre; ils ont presque toujours fait des ouvrages qui ont passé pour des chefs-d'œuvre au moment de leur apparition, à raison de la mode, de l'à-propos, tandis que de véritables chefs-d'œuvre de finesse ou de profondeur passaient inaperçus dans la foule, ou amèrement critiqués, à cause de leur étrangeté apparente et de leur éloignement des idées du moment, pour reparaître plus tard à la vérité dans tout leur jour et être estimés à leur valeur, quand on a oublié les formes de convention[168] qui ont donné la vogue aux ouvrages éphémères très vantés d'abord; il est rare que cette justice ne soit pas rendue tôt ou tard aux grandes productions de l'esprit humain dans tous les genres; ce serait, avec les persécutions dont la vertu est presque toujours l'objet, un argument de plus en faveur de l'immortalité de l'âme. Il faut espérer que de si grands hommes, méprisés ou persécutés de leur vivant, trouveront une récompense qui les a fuis dans le terrestre séjour, quand ils seront parvenus dans une sphère où ils jouiront d'un bonheur dont nous n'avons pas l'idée, mais auquel se mêlerait celui de voir, d'en haut, la justice que leur garde la postérité.
*
25 _février_.--Feuilleton admirable de Gautier[169] sur la mort de Heine, dans le _Moniteur_ de ce jour.
Je lui écris: «Mon cher Gautier, votre oraison funèbre de Heine est un vrai chef-d'œuvre dont je ne puis m'empêcher de vous complimenter. Son impression me suit toujours, et il ira rejoindre ma collection d'_excerptæ célèbres._ Eh quoi! votre art, qui a tant de ressources que le nôtre n'a pas, est-il donc cependant, dans de certaines conditions, plus éphémère que la fragile peinture? Que deviendront quatre pages charmantes écrites dans un feuilleton entre le catalogue des actions vertueuses des quatre-vingt-six départements et le narré d'un vaudeville d'avant-hier? Pourquoi n'a-t-on pas averti quelques hommes zélés pour les vrais et grands talents? Je ne savais pas même la mort de ce pauvre Heine: j'aurais voulu sentir devant cette bière qui emportait tant de feu et d'esprit ce que vous avez si bien senti. Je vous envoie ce petit hommage, moins pour les obligations que je vous ai d'ailleurs, que pour le plaisir triste et doux que j'ai eu à vous lire. Mille amitiés sincères.»
--J'ai été chez Delangle, qui a été aimable pour moi. J'y ai vu Béranger[170]: nous nous sommes rappelé notre connaissance dans la triste circonstance de la mort du cher Wilson.
J'ai été ensuite chez Thayer: il demeure dans un vaste terrain planté, occupé par plusieurs maisons. Moreau, qui était là, venait d'entrer dans un bal, chez des personnes inconnues, croyant se trouver chez ledit Thayer: luxe à la mode, ameublements, dorures, valetaille, etc. Les petits fuient les grands; il y a un buffet, comme aux Tuileries, où des hommes en habit noir vous servent le thé, les glaces, etc.
[165] _Benoît Champy_(1805-1872), magistrat et homme politique. Avocat, puis député, il devint en 1856 président du tribunal de la Seine.
[166] _Charles Merruau_ (1807-1882), professeur, puis rédacteur en chef du _Constitutionnel_; il fut nommé en 1850 secrétaire général de la Préfecture de la Seine.
[167] Le _marquis de Pastoret_, sénateur, faisait partie depuis 1855 de la commission municipale.
[168] Voir au début du deuxième volume le développement d'une idée similaire à propos de la musique. C'est ce qu'il appelait d'une formule générale la _rhétorique._
[169] Ce feuilleton de Th. _Gautier_ sur H. _Heine_ n'est autre que la très belle et très éloquente étude qui fut insérée dans la traduction des œuvres de H. Heine, et dans laquelle le critique avait fait mieux que dépasser la manière un peu étroite que lui reproche trop souvent Delacroix.
* * * * *
6 _mars._--Dîner chez Bertin. Fait le croquis pour le prince Demidoff, et aussi pour Benoît Fould[171].
*
9 _mars._--Chez Lefuel avec Cavelier[172]. Causé chez lui des travaux du Louvre.
*
15 _mars._--Journée passée à l'Hôtel de ville jusqu'à une heure du matin, en attendant les couches de l'Impératrice[173].
*
16 _mars._--Andrieu commence à travailler à l'église[174].
*
20 _mars._--Boulangé[175] est venu pour la première fois à l'église. J'y ai été le matin. Désappointement. Je me suis entêté l'année dernière en travaillant trop longtemps. J'en ai trop fait sur de mauvaises données.
Le soir, chez Bixio et chez Bertin.
*
27 _mars._--Emporter à la campagne les tableaux pour Beugniet, l'esquisse pour Dutilleux[176], l'_Arabe descendu de cheval_[177], le _Petit Combat_, aquarelle faite à Dieppe.
Emporter Edgar Poë, le _Petit Christ_[178], de Roché, la _Pieta_[179] de l'église, les _Convulsionnaires_[180], l'_Ovide_[181], le _Chiron_, pour Moreau.
Finir avant de partir les _Lions_, de Détrimont, la _Barque_[182], de Morny, le _Cavalier grec_[183], pour Tedesco, le tableau pour Haro, l'_Hamlet._
Reporter le _Roméo_[184] à Mme Delessert.
[170] _Béranger_ mourut l'année suivante.
[171] C'est sans doute l'esquisse _d'Ovide chez les Scythes_, un des meilleurs tableaux du maître, et qui fut exposé en 1859.
M. Moreau ayant demandé un tableau à Delacroix pour M. Benoît Fould, Delacroix lui écrit le 11 mars 1856: «Je m'étais occupé tout de suite de chercher des sujets pour répondre au désir que vous m'avez si aimablement exprimé de la part de M. B. Fould. Après avoir hésité quelque temps, je me suis rappelé une esquisse que j'ai traitée, il y a un an environ, dans le projet d'en faire un tableau. Je crois le sujet assez favorable, avec figures, animaux, paysages, etc. C'est _Ovide exilé chez les Scythes_, auquel les naïfs habitants apportent des fruits, du laitage, etc.» (_Corresp._, t. II, p. 140 et 141, et _Catalogue Robaut_, n° 1376.)
[172] _Jules Cavelier_ (1814-1894), statuaire, élève de David d'Angers, auteur d'un grand nombre d'œuvres fort importantes et membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis 1865.
[173] Le Prince impérial naquit le 16 mars 1856.
[174] Saint-Sulpice.
[175] _Louis Boulangé_, peintre, élève de Delacroix, qui lui écrit le 13 mars 1856: «Vous me rendriez bien service, s'il vous était possible de vous mettre à mon travail de Saint-Sulpice. Ce ne serait pas pour les ornements, mais pour les fonds des deux tableaux pour lesquels vous avez promis de m'aider... Je ne puis continuer mes figures, sans que ces parties soient très avancées.» (_Corresp._, t. II, p. 140 et 141.)
[176] _Saint Michel terrassant le dragon_, que Dutilleux avait demandé pour M. Le Gentil, d'Arras. (Voir _Catalogue Robault_, n° 1287.)
[177] Voir _Catalogue Robault_, n° 1175.
[178] Voir _Catalogue Robault_, n° 1289.
[179] Réduction de la peinture murale de l'église du Saint-Sacrement. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 769.)
[180] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1316.
[181] Sans doute le tableau d'_Ovide chez les Scythes_, commandé par M. Moreau pour M. Fould.
[182] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1218 et 1219.
[183] Ce tableau ne fut terminé qu'en 1859. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1389.)
[184] Ce tableau avait dû subir une restauration. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 939.)
* * * * *
2 _avril._--Donné à Haro:
L'étude sur carton d'après les arbres sur le lac de Valmont; vieux carton mal équarri pour le maroufler.
L'étude sur toile pour rentoiler, faite à Champrosay, de la fontaine de Baÿvet, effet de soleil couchant.
_Le Christ portant sa croix_[185], sur carton, à parqueter.
Lui redemander l'_Arabe assis_ et les études de _Chats_[186] au bitume.
*
6 _avril._--Je lis avec beaucoup d'intérêt depuis quelques jours la traduction d'_Edgar Poë_[187], de Baudelaire. Il y a dans ces conceptions vraiment extraordinaires, c'est-à-dire extra-humaines, un attrait de fantastique qui est attribué à quelques natures du Nord ou de je ne sais où, mais qui est refusé, à coup sûr, à nos natures françaises. Ces gens-là ne se plaisent que dans ce qui est hors ou extra-nature: nous ne pouvons, nous autres, perdre à ce point l'équilibre, et la raison doit être de tous nos écarts. Je conçois à la rigueur une débauche du genre de celle-là, mais tous ces contes sont sur le même ton. Je suis sûr qu'il n'y a pas un Allemand qui ne se trouve là comme chez lui. Bien qu'il y ait un talent des plus remarquables dans ces conceptions, je crois qu'il est d'un ordre inférieur à celui qui consiste à peindre le vrai. J'accorde que la lecture de _Gil Blas_ ou de l'Arioste ne donne pas des sensations de cet ordre, et quand ce ne serait que comme moyen de varier nos jouissances, ce genre a son mérite et tient l'imagination en éveil; mais on n'en peut prendre à de fortes doses, et cette continuité dans l'horrible ou l'impossible rendu probable est pour nous un travers d'esprit. Il ne faut pas croire que ces auteurs-là aient plus d'imagination que ceux qui se contentent de décrire les choses comme elles sont, et il est certainement plus facile d'inventer par ce moyen des situations frappantes, que par la route battue des esprits intelligents de tous les siècles.
*
8 _avril._--Dîner chez la princesse, qui va partir.
*
9 _avril._--Chez Mme d'Haussonville[188].
J'ai songé hier dans une course à Saint-Sulpice à faire quelque chose sur la marche nécessaire que suivent tous les arts, qui vont toujours se raffinant de plus en plus; l'origine de cette idée vient de l'impression que m'ont faite hier chez la princesse les morceaux de Mozart que Gounod a passés en revue: mon impression a été confirmée ce soir chez Mme d'Haussonville, en entendant l'air des _Nozze_ chanté par Mme Viardot. Bertin me disait de cette musique qu'elle est trop pleine de délicatesse et d'une expression portée aux dernières limites pour aller au public. Ce n'est pas cela qu'il faut dire: dans les époques comme les nôtres, le public arrive à cet amour du détail avec les ouvrages qui l'ont mis en goût de raffiner sur tout. Ce n'est pas, au contraire, dans notre temps, pour le public qu'il faut peindre à grands traits: ce serait bien plutôt pour les esprits infiniment rares qui s'élèvent au-dessus des intelligences communes, qui se nourrissent encore des beautés des grandes époques, en un mot qui aiment le beau, c'est-à-dire la simplicité.
Il faut donc des tableaux à grands traits; dans les âges primitifs, les ouvrages des arts sont ainsi: le fond de mon idée était la nécessité d'être de son temps. Voltaire, dans le _Huron_, lui fait dire: _Les tragédies des Grecs sont bonnes pour des Grecs_, et il a raison; de là le ridicule de tenter de remonter le courant et de faire de l'archaïsme. Racine paraît raffiné déjà en comparaison de Corneille; mais combien on a raffiné depuis Racine! Walter Scott, Rousseau d'abord, sont allés creuser ces sentiments d'impressions vagues et de mélancolie, que les anciens ont à peine soupçonnées; nos modernes ne peignent plus seulement les sentiments; ils décrivent l'extérieur, ils analysent tout.
Dans la musique, le perfectionnement des instruments ou l'invention d'instruments nouveaux donne la tentation d'aller plus avant dans certaines imitations. On en viendra à imiter matériellement le bruit du vent, de la mer, d'une cascade. Mme Ristori, l'année dernière, dans la _Pia_[189], rendait d'une manière très vraie, mais très repoussante, l'agonie du personnage. Ces objets, dont Boileau dit qu'il faut les _offrir à l'oreille_ et les _éloigner des yeux_, sont maintenant du domaine des arts; il faut nécessairement perfectionner au théâtre les décorations et les costumes. Il est même évident que ce n'est pas tout à fait de mauvais goût. Il faut raffiner sur tout, il faut contenter tous les sens: on en viendra à exécuter des symphonies, en même temps qu'on offrira aux yeux de beaux tableaux pour en compléter l'impression[190].
On dit que Zeuxis ou un autre célèbre peintre dans l'antiquité avait exposé un tableau représentant un guerrier ou les horreurs de la guerre: il faisait jouer de la trompette derrière le tableau pour exalter encore davantage les bons spectateurs. On ne pourra plus faire une bataille sans brûler un peu de poudre aux environs, pour exciter complètement l'émotion ou mieux pour la réveiller.
Pour être plus près de la vérité, il y a déjà une vingtaine d'années, on avait été, sur la scène de l'Opéra, jusqu'à faire les décorations réelles comme dans l'opéra de la _Juive_[191] et dans celui de _Gustave_[192]. Dans le premier, on voyait de vraies statues sur la scène et autres accessoires qu'on imite ordinairement par la peinture; dans _Gustave_, il y avait de vrais rochers, imités à la vérité, mais par des blocs saillants. Ainsi, par l'amour de l'illusion, on arrivait à la supprimer tout à fait. On conçoit que des colonnes ou des statues placées sur la scène dans la condition où on voit ordinairement les décorations et éclairées par des lumières venant de tous côtés perdent toute espèce d'effet; c'est à cette époque qu'on introduisit sur la scène de vraies armures, etc.; on revenait ainsi à l'enfance de l'art à force de perfectionnements. Les enfants, dans leurs jeux, quand ils imitent la représentation d'une pièce, se servent, pour faire des arbres, de vraies branches d'arbres; on devait faire ainsi aux époques où on a inventé le théâtre. On nous dit que les pièces de Shakespeare ont été en général représentées dans des espèces de granges, et on n'y faisait pas tant de façon. Les changements perpétuels de décoration qui, pour le dire en passant, semblent le fait d'un art déjà perverti plutôt qu'avancé, étaient exprimés par un écriteau: Ceci est une forêt; ceci est une prison, etc. Dans ce cadre de convention, l'imagination du spectateur voyait s'agiter des personnages animés de passions prises sur la nature, et cela suffisait. L'indigence de l'invention s'appuie volontiers sur ces prétendues innovations. La description qui foisonne dans les romans modernes est un signe de stérilité: il est incontestablement plus facile de décrire l'extérieur des choses que de suivre délicatement le développement des caractères et la peinture du cœur.
*
14 _avril._--Livré depuis le mois de novembre: répétitions:
_Grec à cheval_.............................. 1,200 fr.
_Cavalier grec et turc_(Tedesco)[193]........ 1,600 "
_Clorinde_[194].............................. 2,000 "
Les _Lions_ en petit[195] ................... 2,000 "
Petit _Marocain à cheval_ (Barye)............ 300 "
_Hamlet et Polonius_[196] ................... 1,000 "
Vendu il y a un mois le _Marino Faliero_[197] ................................. 12,000 "
Il me reste à faire:
L'_Ovide_ de M. Fould[198] .................. 6,000 "
Le tableau de M. Demidoff......................... 3,000 "
L'_Empereur du Maroc_[199] .................. 2,500 "
L'_Herminie_[200] ........................... 2,000 "
Beugniet en veut un petit; Détrimont aussi.
*
16 _avril._--Il faut retourner chez Mme d'Haussonville.
_Du besoin de raffinement dans les temps de décadence_ (même sujet qu'au 9 avril précédent). Les plus grands esprits ne peuvent s'y soustraire: on croit trouver un genre nouveau en mettant des détails là où les anciens n'en mettaient pas. Les Anglais, les Germaniques nous ont toujours poussés dans cette route. Shakespeare est très raffiné. En peignant avec une grande profondeur de sentiment que les anciens négligeaient ou ne connaissaient même pas, il découvrit tout un petit monde de sentiments qui sont chez tous les hommes de tous les temps à l'état confus et qui ne semblent pas destinés à arriver à la lumière, ou à être analysés, avant qu'un génie particulièrement doué ait porté le flambeau dans les coins secrets de notre âme. Il semble qu'il faut à l'écrivain une érudition prodigieuse; mais on sait combien il est facile de prendre le change à ce sujet, et ce qu'il y a de réel sous cette apparence de science universelle.
*
22 _avril._--Rossini est venu dans la journée.
*
23 _avril._--Chez Rossini, à neuf heures et demie. Musique. Vivier[201], Bottesini[202], et une dame qui a joué des morceaux de Rameau pour piano.
[185] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1313, comme disposition.
[186] Voir _Catalogue Robaut_, n° 785.
[187] Baudelaire envoyait à Delacroix tout ce qu'il produisait: salons, études littéraires, traductions, poésies, et l'on trouve dans la correspondance du peintre plusieurs lettres de remerciement prouvant que celui-ci avait compris et goûté la manière du poète: «Je vous dois beaucoup de remerciements pour les _Fleurs du mal_, lui écrit-il en 1858; je vous en ai déjà parlé en l'air, mais cela mérite tout autre chose.» (_Corresp._, t. II, p. 178.)
[188] _Madame d'Haussonville_ était fille du duc de Broglie. Son mari, le comte d'Haussonville, succéda en 1809 à M. Viennet à l'Académie française.
[189] _Pia dei Tolomeï_, drame en cinq actes et en vers de _Carlo Marenco_, joué avec un grand succès en 1855, à Paris, par Mme Ristori.
[190] Cette prédiction devait se réaliser trente années plus tard par les soins d'un peintre étranger expert en toutes réclames, et trop connu pour qu'il soit besoin de rappeler son nom.
[191] Cet opéra d'Halévy et de Scribe fut représenté le 23 février 1835.
[192] _Gustave III, ou le Bal masqué_, opéra en cinq actes, d'Auber, paroles de Scribe, représenté à l'Académie royale de musique le 27 février 1833. Au troisième acte, la scène se passait aux environs de Stockholm, dans un site sauvage, la nuit, au milieu de roches de formes sinistres.
[193] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1293.
[194] Voir _Catalogue Robault_, n° 1290.
[195] Voir _Catalogue Robault_, n° 1308.
[196] Répétition et variante du tableau de Delacroix de 1843. (Voir _Catalogue Robault_, n° 943.)
[197] Il est curieux de constater que ce tableau, exposé en 1827, ne trouva acquéreur qu'en 1856, c'est-à-dire près de trente ans après sa première apparition. (Voir _Catalogue Robault_, n° 160.)
[198] _Ovide chez les Scythes._ Ce tableau, qui a figuré à la deuxième exposition des Cent chefs-d'œuvre, en 1892, appartient aujourd'hui à M. de Sourdeval. (Voir _Catalogue Robault_, n° 1376.)
[199] Voir _Catalogue Robault_, n° 1441.
[200] Voir _Catalogue Robault_, n° 1384 et _supplément._
[201] _Eugène Vivier_, qui s'est placé au premier rang des cornistes de son époque.
[202] _Giovanni Bottesini_, contrebassiste italien, qui n'eut pas de rival comme virtuose. Il était en 1856 chef d'orchestre au Théâtre-Italien.
* * * * *
2 _mai._--Se rappeler l'histoire de la Toison d'or, réelle, c'est-à-dire la manière actuelle encore de recueillir l'or dans le Pactole, et les lieux où s'est passée la fable de Jason: peaux de mouton noir attachées à des perches et traînées dans le lit du fleuve qui est très profond.
*
6 _mai._--Travaillé le matin au _Christ_ de M. Roché. À trois heures et demie à Saint-Sulpice. Nous dessinons les cartons du plafond.
Je reviens dîner; je dors toute la soirée malgré mon projet d'aller voir Autran[203], et je me couche à minuit, à peu près.
J'ai lu le soir à Jenny plusieurs scènes d'_Athalie._
*
8 _mai._--Dîner chez Mme de Forget. Je mourrai de tous ces dîners[204].
--Charmant ton demi-teinte de fond de terrain, roches, etc. Dans le rocher, derrière l'Ariane, le ton de _terre d'ombre naturelle et blanc_ avec _laque jaune._
--Le ton local chaud pour la chair à côté de _laque_ et _vermillon: jaune de zinc, vert de zinc, cadmium_, un peu de _terre d'ombre, vermillon._--Vert dans le même genre: _chrome clair, ocre jaune, vert émeraude._--Le _chrome clair_ fait mieux que tout cela, mais il est dangereux alors, il faut supprimer les _zincs._
--Cette nuance en mêlant avec ce ton de _laque_ et _blanc._
--_Bleu de Prusse, ocre de ru, vert neutre_ qui entre bien dans la chair.
--_Laque jaune, ocre jaune, vermillon._
--_Terre de Sienne naturelle. Cassel._
--Ces tons verdâtres sont une excellente localité avec un ton de _rouge Van Dyck_ ou _indien_ et _blanc_ rompu avec un gris mélangé et rompu lui-même.
--_Terre d'ombre, blanc cobalt._ Joli gris.