Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863

Part 8

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[128] Le chirurgien _Jules Guérin._ ( Voir t. II, p. 427 et note.)

[129] Cousin de Delacroix.

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5 _novembre._--J'écris ce matin à Berryer que je n'irai décidément pas à Augerville: je suis horriblement enrhumé; j'ai pris ce rhume-là dans mes promenades au jury.

J'ai été voir ce soir Cerfbeer; j'avais dîné chez lui huit jours auparavant; il m'avait invité très aimablement à propos des grandes médailles, surtout sur le bruit que j'avais un avantage plus marqué que celui qui reste en définitive et me place le cinquième sur la liste; je lui ai dit que j'en étais réduit à rendre grâce aux dieux que la patrie eût trouvé quatre citoyens plus vertueux que moi.

Horace[130] me conte, ces jours passés, au jury, la démarche qu'il avait faite auprès d'Ingres, lequel a écrit pour refuser la médaille, outragé profondément d'arriver après Vernet, et encore plus, à ce que m'ont dit plusieurs personnes, non suspectes en ceci, de l'insolence du jury spécial de peinture, qui l'avait placé sur la même ligne que moi, dans l'opération préparatoire.

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6 _novembre._--M. Roche arrivé le matin. Je pense que sa venue va compromettre mon voyage à Alberville; il n'en est rien, il a lui-même des affaires. Je pars toujours demain.

Il reste à déjeuner avec moi et revient dîner; je m'acquitte avec lui de ses déboursés pour les réparations du tombeau de mon frère, à Bordeaux.

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_Augerville_, 7 _novembre._--Parti pour Augerville: j'arrive à la gare à huit heures et demie au lieu de neuf heures et demie, sur l'indication que m'avait donnée Berryer; je passe cette heure sans m'ennuyer à voir arriver les partants. Je sais attendre plus qu'autrefois. Je vis très bien avec moi-même; j'ai pris l'habitude de chercher moins qu'autrefois à me distraire par des choses étrangères, telles que la lecture, par exemple, qui sert ordinairement à remplir des moments comme ceux-là. Même autrefois, je n'ai jamais compris les gens qui lisent en voyage. Dans quels moments sont-ils avec eux-mêmes? Que font-ils de leur esprit qu'ils ne retrouvent jamais?

Ce voyage que je redoutais, à cause du froid que mon rhume me rend plus désagréable, s'est bien passé et même gaiement. J'aime assez, quelquefois, ce changement d'habitudes. Ne trouvant pas, chez Brunet, près de la gare, de voiture disponible, je me suis fait conduire à Fontainebleau, où je me suis arrangé avec M. Bernard, rue de France.

J'ai déjeuné dans un café borgne, vu l'église et me suis embarqué joyeusement. Il me fallait autrefois un motif de joie ou d'occupation intérieure pour n'être pas triste; il est vrai que mon bonheur était extrême, quand l'imagination avait suffisamment d'aliment; je suis actuellement plus tranquille, mais non plus froid.

Brouillard très intense.

On ne m'attendait pas: ma venue a fait plaisir. Les personnes que je trouve ne sont pas de nature à changer ma disposition paisible, mais peu récréée; mais j'aime le lieu et le maître du lieu, dont l'esprit profond me plaît et m'instruit, particulièrement dans la science de la vie, quoiqu'il soit loin de professer quoi que ce soit; son exemple suffit.

Qu'ai-je fait depuis un mois? Je me suis occupé de ce jury; j'ai vu assez de platitudes et j'ai subi quelques entraînements de complaisance pour quelques pauvres diables. Se rappeler la grande chaleur de Français qui, ayant voté pour lui tout le temps, pour la première médaille, se réveille indigné de ce qu'on avait oublié M. Corot[131], quand il ne se trouvait plus de place pour lui; Dauzats et moi avions, par une sorte de souvenir, voté pour lui, et nous avions été les seuls.

M. de la Ferronnays me dit, à propos du danger des chemins de fer, que les administrateurs lui ont dit souvent qu'il valait toujours mieux voyager de jour.

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11 _novembre._--Vu M. Jouvenet, qui est arrivé le soir; il me dit que la propriété du maréchal Bugeaud, qui rendait primitivement 7,000 livres de rente, en rendait 45,000 après les améliorations qu'il y avait faites. L'impopularité qui s'était attachée à son nom, par suite des infamies que les journaux se permettaient sur son compte pendant le règne de Louis-Philippe, durait encore après sa mort. Sa veuve ayant fait faire un service commémoratif un an ou deux après sa mort, le curé avait cru devoir faire élever un autel, en plein champ, supposant que la foule serait trop grande dans l'église; cette même personne que j'ai citée s'y trouvait, elle, vingt-huitième.

Mes journées s'écoulent tout doucement, sans plaisirs vifs, il est vrai. Il me manque une occupation de cœur ou de tête pour m'animer et donner de la saveur à la vie que je mène ici. Ces diables de repas font de vous une machine à digérer; on n'a de temps que pour se promener dans les entractes; mais adieu la pensée ou la plus simple émotion.

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_Paris_, 14 _novembre._--Parti d'Augerville, avec Berryer, à neuf heures. Nous revenons ensemble jusqu'à Paris, par Étampes; sa conversation est des plus intelligentes.

Quand on est agité dans la vie par mille contrariétés qu'on prend pour des peines, on ne se représente pas assez ce que sont les pertes véritables et sans remède qui touchent aux sentiments. Il y a pourtant de ces natures de roche qui se consolent plus vite de celles-là que des autres. Berryer me contait, en revenant, que l'un des progrès des États-Unis consiste à faire assurer son père quand il part pour un de ces voyages où on est exposé à tout instant à être mis en morceaux dans les bateaux ou les chemins de fer. Une fois que vous avez la confiance qu'en cas de malheur on vous rendra votre père en billets de banque, la famille est tranquille; le père peut aller dans la lune et y rester, si bon lui semble; je ne doute pas que nous n'arrivions à ce degré de perfection.

L'idée de Delamarre[132], proposée à Berger, quand il était préfet, d'envoyer les corps de nos parents et de nos amis pour fumer et fertiliser les plaines arides de la Sologne, était de ce genre. Voilà une manière inattendue d'utiliser ses proches, quand, par leur mort, ils semblent n'être plus bons à rien.

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15 _novembre._--Jour de la cérémonie de la distribution. Je vais rejoindre la place de la commission. Très bel et imposant aspect. Mercey me fait l'algarade de me donner l'alarme sur ce qui devait se passer: tout s'arrange pour le mieux.

Je reviens à pied, je prends une mauvaise tasse de café, dans les Champs-Élysées, qui m'a rendu malade tout le lendemain. Je ne suis pas sorti après mon dîner; cela réussit toujours mal.

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16 _novembre._--Mon cher Guillemardet vient m'embrasser. Villot vient pendant qu'il était là; il me conte à sa manière ce qui s'est passé à propos du rappel de Meissonier à la médaille d'honneur. Je ne puis m'empêcher de l'arrêter au milieu de sa philippique contre ce qu'il appelle d'horribles coquins, etc.

Huet[133] et Yvon viennent me voir. M. Hébert[134], Carrier[135] et le brave Tedesco[136].

Mauvaise disposition. Je vais dîner chez la cousine avec Laity et le jeune d'Ideville. Je ne mange rien et m'en retourne dans un état passable. M. Laity partait le soir même.

Rentré de bonne heure, sans faire de promenade.

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18 _novembre._--J'écris à Berryer: «À présent que je suis sorti des cérémonies, je viens vous redire tout le bonheur que j'ai eu à me voir ces quelques jours près de vous. Je pense à cette bonté et à cet admirable esprit présent à tout et dont le charme réuni n'est qu'en vous.»

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20 _novembre._--Je vais à _Trovatore_ avec un billet d'Alberthe; j'y souffre, je m'y ennuie, je m'enrhume de nouveau. Rien n'égale la stérilité de cette musique qui est toute en tapage et où pas un seul chant ne se fait jour.

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24 _novembre._--Je néglige bien mes pauvres souvenirs: je suis trop distrait à Paris pour écrire, même à bâtons rompus. Depuis quatre ou cinq jours, je m'enferme pour en finir, s'il est possible, avec ce rhume; ce me sera aussi un bon prétextée moi-même et aux autres de ne pas bouger.

Mme Pierret est venue dans la journée me demander de prendre des billets pour une loterie que fait ce malheureux Fielding.

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25 _novembre_.--Rien ne peut surmonter les préjugés régnants: quand on envoyait les élèves à Rome, du temps de Lebrun et jusqu'à David, on ne leur recommandait que l'étude du Guide; à présent, le _Beau_ consiste à reproduire le faire des vieilles fresques, mais ce n'est que la partie académique qu'ils vont étudier. Ces deux méthodes qui semblent si opposées se rencontrent dans ce point qui sera toujours le mot d'ordre de toutes les écoles: imiter le technique de cette école-ci ou de celle-là. Tirer de son imagination des moyens de rendre la nature et ses effets, et les rendre suivant son tempérament propre: chimères, étude vaine que ne donnent ni le prix de Rome, ni l'Institut; copier l'exécution du Guide ou celle de Raphaël, suivant la mode.

[130] _Horace Vernet._

[131] Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, _Corot_ (1795-1875) était encore fort contesté. Delacroix parvenu à la grande célébrité, et d'ailleurs admirateur convaincu du talent du paysagiste, songeait sans doute avec quelque mélancolie que c'était là l'inévitable sort des originalités tranchées.

Corot avait envoyé à l'Exposition universelle de 1855 cinq tableaux, parmi lesquels le _Bain de Diane_, aujourd'hui au Musée de Bordeaux.

[132] Sans doute _Théodore-Casimir Delamarre_ (1796-1870), qui fut directeur de la _Patrie_ et s'occupa activement des questions économiques et industrielles.

[133] _Paul Huet_ (1804-1866), paysagiste, élève de Guérin et de Gros, qui peut être classé parmi les meilleurs peintres de l'école romantique, était intimement lié avec Delacroix depuis l'hiver de 1822. (Voir _Peintres et statuaires romantiques_, par Ernest CHESNEAU.)

[134] _Ernest Hébert_, peintre, né en 1817, obtint le prix de Rome en 1839: il devint en 1865 directeur de l'École de Rome, et membre de l'Académie des Beaux-Arts en 1874.

[135] _Carrier_ figure avec _Huet_ comme légataire sur le testament de Delacroix.

[136] _Tedesco_ fut, avec _Francis Petit_, chargé par Delacroix de classer ses dessins et de préparer la vente de ses œuvres. «Je m'en rapporte à MM. Francis Petit et Tedesco, dit-il dans son testament, pour les soins qu'ils mettront à la mise en vente de mes objets d'art.»

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2 _décembre._--Dîner chez Mme de Vaufreland: Derryer, la princesse, etc.

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5 _décembre._--Dîné chez Mme de Lagrange avec Berryer; le soir, charades; j'ai trouvé le temps long.

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7 _décembre._--Dîné chez Cerfbeer avec Vieillard, Lefèvre[137] et sa femme, Marchand[138], Chabrier, etc. Bonne soirée. Beauchesne venu. Poinsot a été très causeur; on a parlé du beau dans Corneille, etc.

Je suis très agité de ces affreux logements.

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11 _décembre._--Je viens d'examiner des lithographies de Géricault[139]; je suis frappé de l'absence constante d'unité... Absence dans la composition en général, absence dans chaque figure, dans chaque cheval. Jamais ses chevaux ne sont modelés en masse. Chaque détail s'ajoute aux autres et ne forme qu'un ensemble décousu. C'est le contraire de ce que je remarque dans mon _Christ au tombeau_ du comte de Geloës[140], qui est sous mes yeux. Les détails sont, en général, médiocres, et échappent en quelque sorte à l'examen. En revanche, l'ensemble inspire une émotion qui m'étonne moi-même. Vous restez sans pouvoir vous détacher, et pas un détail ne s'élève pour se faire admirer ou distraire l'attention. C'est la perfection de cet art-là, dont l'objet est de faire un effet simultané. Si la peinture produisait ses effets à la manière de la littérature, qui n'est qu'une suite de tableaux successifs, le détail aurait quelque droit à se produire en relief.

--Je relis ceci en décembre 1856. Cela me rappelle que Chenavard me disait, il y a deux ans, à Dieppe, qu'il ne regardait pas Géricault comme un maître, parce qu'il n'a pas l'_ensemble_; c'est son critérium à lui pour la qualité de maître. Il la refuse même à Meissonier.

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12 _décembre._--Dîné chez la princesse avec Mme Viardot.

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14 _décembre._--Dîné chez Mme Pierret avec Durier et Feuillet[141].

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15 _décembre._--Dîné chez Chabrier avec le général Alexandre, Poinsot, M. Harmand que j'aime beaucoup, M. Joly de Fleury et le sculpteur sicilien que protège Chabrier.

Harmand me dit, à propos de la vigne dans la Gironde, que les pertes considérables consistent en ce que les vieux ceps, qui remontent souvent à cinquante ans, ne peuvent résister à la maladie; ces souches produisent à la vérité très peu, mais la qualité des grappes est excellente. Il faudra donc beaucoup d'années pour que les nouvelles souches produisent d'abord, mais surtout arrivent à approcher de cette qualité.

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16 _décembre._--Écrit à Chatrousse[142].

[137] Sans doute _Lefèvre-Deumier_, bibliothécaire des Tuileries.

[138] Le _comte Marchand_, qui suivit l'Empereur à Sainte-Hélène et qui plus tard accompagna le prince de Joinville pour ramener en France les cendres de Napoléon.

[139] On trouve dans ce jugement sur _Géricault_ l'influence manifeste d'une conversation que Delacroix eut avec Chenavard à Dieppe en 1854. Il est intéressant de rapprocher ce passage du Journal, écrit en 1855, des notes antérieures sur le même sujet, notamment celles de 1854 et surtout celles des premières années 1823, 1824. (Voir t. I, p. 47, 60, 61, et t. II, p. 454.)

[140] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1034 et 1035.

[141] _Feuillet de Conches._

[142] _Émile Chatrousse_, sculpteur, né en 1830, élève de Rude et d'Abel de Pujol. En 1855, il exposa la _Résignation_, une figure de femme accroupie au pied de la croix, qu'on peut voir à Saint-Eustache.

1856

10 _janvier._--Aller chez Rossini.--Soirée de Ségalas[143]. Le même en aura une autre dans quinze jours.--Soirée de Mme Viardot.--Aller chez Bisson[144]. Tableau ou dessin à lui envoyer.

Chez Rossini, chez Ségalas ensuite, où le préfet[145] m'a montré une bienveillance très inaccoutumée. Il s'est prodigué en récits dans lesquels il ne m'a pas épargné ceux qui étaient à sa louange: sa fermeté, sa bravoure même dans différentes circonstances critiques ont été le thème de la conversation dans laquelle je n'ai eu qu'à approuver du bonnet.

Chez Rossini auparavant; je contemple avec plaisir cet homme rare: je l'entoure à plaisir d'une certaine auréole; j'aime à le voir; il n'est plus le Rossini moqueur d'autrefois.

J'y trouve la bonne Alberthe, sa fille et Mareste; c'est Boissard qui m'avait conduit.

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11 _janvier._--Aller chez Perpignan avant le conseil.--Chez Philippe Rousseau[146], si je peux.--Chez Mouilleron.--Je suis resté chez moi.

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12 _janvier._--(Le dîner du préfet.) Au lieu de dîner chez le préfet, j'ai été chez Mme Sand, voir au cirque sa pièce de _Favilla_[147]. Excellente donnée que la pauvre amie n'a pas fait ressortir. Je crois que malgré les belles parties de son talent, elle ne parviendra jamais à faire une pièce[148]; les situations périssent entre ses mains: elle ne connaît pas le point intéressant. _Le point intéressant_, tout est là; elle le noie dans des détails et émousse continuellement l'impression qui devrait résulter de la science des caractères. Cette situation d'un fou aimable, qui se croit le maître d'un château où on le tolère, devait être une excellente occasion de comique ou de pathétique; elle ne se doute pas le moins du monde de ce qui lui manque.

Cette obstination à poursuivre un talent qui paraît lui être refusé, à en juger par tant de tentatives infructueuses, la classe, bon gré, mal gré, dans un rang inférieur. Il est bien rare que les grands talents ne soient pas portés dune manière presque invincible vers les objets qui sont de leur domaine: c'est surtout à ce degré que conduit plus particulièrement l'expérience. Les jeunes gens peuvent se tromper pendant quelque temps sur leur vocation, mais non les talents mûris et exercés dans un genre.

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13 _janvier._--Dîner chez Baroche[149].--Mme de Vaufreland.--J'ai rempli mon programme.

À dîner, Mérimée me parlait de Dumas avec la plus grande estime: il le préfère à Walter Scott. Peut-être en vieillissant se fait-il meilleur?... Peut-être loue-t-il beaucoup de peur d'avoir des ennemis de sa faveur?...

Je me suis éclipsé le plus tôt que j'ai pu. J'ai été chez Mme de Vaufreland; excellentes gens.

À travers les Champs-Élysées, noyé dans des tourbillons élevés par le vent le plus furieux et le plus glacial.

Berryer partait comme j'arrivais.

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14 _janvier._--Dîner du deuxième lundi. Trousseau nous dit très bien que les médecins sont des artistes. Il y a chez eux, comme chez les peintres et les poètes, une partie scientifique, mais elle ne fait que les médecins et les artistes médiocres. C'est l'inspiration, c'est le génie propre du métier qui fait le grand homme.

J'ai été ensuite, après une assez longue promenade avec Dauzats, chez Delangle un instant, puis chez Halévy. Toujours grande foule, beaucoup de jeu, véritable maison de Socrate, trop petite pour contenir tant d'amis.

Dans la journée, Th. Frère[150] qui me dit avoir remarqué avec d'autres mes progrès constants dans les ouvrages de mon exposition, si bien que le dernier lui paraît le plus ferme, le plus simple, avec les qualités de couleur, comme avec l'absence de noir, etc.

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15 _janvier._--Concert Viardot. Magnifique concert: l'air d'_Armide._ Ernst[151], le violon, m'a fait plaisir; Telefsen me dit chez la princesse qu'il a été très faible. J'avoue mon impuissance à faire une grande différence entre les diverses exécutions, quand elles sont arrivées à un certain degré. Comme je lui parlais de mon souvenir de Paganini, il me dit que c'était sans doute un homme incomparable. Les difficultés et les prétendus tours de force que présentent ses œuvres sont encore pour la plupart indéchiffrables pour les violons les plus habiles: voilà l'inventeur! Je pensais à tant d'artistes, qui sont le contraire, dans la peinture, dans l'architecture, dans tout.

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16 _janvier._--Jour de Boilay. Aller chez Bisson et chez la princesse. Resté très tard chez la princesse.

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17 _janvier._--Chez Mme Viardot: elle a chanté de nouveau l'air d'_Armide_... Sauvez-moi de l'amour!

Berlioz insupportable, se récriant sans cesse sur ce qu'il appelle la barbarie et le goût le plus détestable, les trilles et autres ornements particuliers dans la musique italienne; il ne leur fait même pas grâce dans les anciens auteurs, comme Hændel; il se déchaîne contre les fioritures du grand air de D. Anna.

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18 _janvier._--Voir Guillemardet, avant le conseil.--Après le conseil: Guérin, Mesnard[152], Philippe Rousseau.--Carte à Baroche, Grosclaude[153].--Voir à l'Hôtel de ville pour le surplus du payement du salon de la Paix.--Cerfbeer.

--À l'Hôtel de ville et flânerie complète; j'aime beaucoup à rôder ainsi toute une journée dans ce vieux Paris. Quinze jours avant, j'avais été dans le Marais pour trouver le général G..., à la place Royale, et j'étais revenu tout le long des boulevards. Aujourd'hui, j'ai été chez Guérin, que je n'ai pas trouvé, et je suis entré à Notre-Dame.

Chez Baroche; lui écrire.

Le soir, dormi après dîner, malgré toutes sortes de projets.

Je devais, dans la journée, aller chez Mesnard, au Sénat. Rencontré Ravaisson[154], à qui j'ai promis d'envoyer les deux dessins de Chenavard, place du Palais-Bourbon, 6.

Le matin, j'avais été chez mon cher Guillemardet. Il me remet un paquet de mes lettres écrites anciennement à Félix; il est facile d'y voir combien l'esprit a besoin des années pour se développer dans les vraies conditions. Il me dit qu'il y voit déjà le même homme que je suis aujourd'hui. Plus de mauvais goût et d'impertinence que d'esprit, mais il faut que ce soit ainsi. Ce désaccord singulier entre la force de l'esprit qu'amène l'âge et l'affaiblissement du corps, qui en est aussi la conséquence, me frappe toujours et me paraît une contradiction dans les décrets de la nature. Faut-il y voir un avertissement que c'est surtout vers les choses de l'esprit qu'il faut se tourner, quand le corps et les sens nous font défaut? Il est du moins incontestable que c'est une compensation; mais combien il faut veiller sur soi pour ne pas lâcher quelquefois la bride à ces recrudescences mensongères, qui nous font croire que nous pouvons être jeunes ou faire comme si nous l'étions! Tel est le piège où tout va s'abîmer.

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19 _janvier._--Dîné chez Doucet[155]. Je suis revenu avec Dumas, qui m'a parlé de ses amours avec une _vierge_ veuve d'un premier mari et _avec_ un second en exercice.

Pendant qu'on jouait au baccarat chez Doucet, Augier, que j'aime beaucoup, me parlait de la dignité qu'il y a pour un artiste à ne pas chercher à gagner trop d'argent, et par conséquent la nécessité de ne pas le dépenser en objets de pure vanité. Il trouve qu'un artiste peut vivre dans un intérieur simple. Mme Doucet me disait qu'un dîner qui coûtait à des personnes dans une position modeste 3 ou 400 francs les privait d'avoir souvent, pour cinquante francs, trois ou quatre amis, avec la fortune du pot. Du reste, elle habite dans un petit entresol très bas de la rue du Bac, mais décoré avec tout le luxe et l'éclat modernes: dorures, damas, meubles inutiles, rien n'y manque.

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20 _janvier._--Le soir, chez Fortoul[156]. Je trouve Barbier et sa femme, Ravaisson, etc.

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21 _janvier._--Delangle, de Royer[157], Perrier[158], la princesse Camerata.--Répondu à Panseron[159].

--Le clair de la robe verte de l'homme de la _Clorinde: zinc vert, orange, zinc jaune._

--Chez la princesse Camerata le soir: elle ne me dit pas un mot, suivant son habitude; V... me dit que c'est par timidité. Nous allons ensuite chez Perrier. J'y trouve Mme de Pontécoulant. Mme Rodrigues me dit qu'on fait de la musique chez elle tous les mardis.

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22 _janvier._--Dîner chez Mme Herbelin[160].--Envoyé à M. Ravaisson les deux têtes du Corrège, de Chenavard.

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23 _janvier._--Quelle bévue! Je vais au bal du préfet qui est la semaine prochaine. Je suis revenu à pied le long de la rivière. Rencontré Mouilleron, qui m'a promis de m'avoir quelques épreuves de la _Marguerite auprès de l'autel_[161]. Le lui rappeler.

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27 _janvier._--Écrire à M. Lebouc[162] pour les billets de concert promis à M. Riesener.

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28 _janvier._--Dîné chez Mme Viardot avec Berlioz.

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29 _janvier._--Mme Mohl[163] demande à voir mon atelier.

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30 _janvier._--Concert chez Mme Viardot: l'air d'_Iphigénie._ La bonne Sand devant moi, la princesse la place à côté; son mari y était. Berryer, Mme de Lagrange. Je n'ai pas eu toutefois par la musique le plaisir d'il y a quinze jours.

--Le bon Rouvière[164] venu dans la journée. Je lui ai prêté le tableau du _Grec à cheval._

[143] _Pierre-Salomon Ségalas_ (1792-1875), chirurgien français, professeur à la Faculté de médecine, membre du Conseil municipal, et par conséquent collègue de Delacroix.

[144] _Louis-Auguste Bisson_ s'associa avec son frère _Auguste-Rosalie Bisson_, pour perfectionner et exploiter l'art photographique, auquel il avait été initié par Daguerre. Leurs recherches, les importants travaux qu'ils eurent à exécuter leur valurent une première médaille à l'Exposition de 1855.

[145] Le _baron Haussman_, qui avait succédé le 22 juin 1853 à M. Berger.

[146] _Philippe Rousseau_ (1808-1887), peintre, élève de Gros et de Bertin. À l'Exposition de 1855, il avait obtenu une médaille de 2e classe.

[147] _Maître Favilla_, drame en trois actes, de George Sand, représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Odéon le 15 septembre 1855.

[148] Delacroix s'est étendu à maintes reprises sur l'impuissance dramatique de _George Sand._ (Voir t. II, p. 283.)

[149] _Baroche_ était alors président du Conseil d'État.

[150] _Théodore Frère_, peintre de genre, né à Paris en 1815. Élève de Roqueplan, il fit un voyage en Algérie qui influa sur sa carrière d'artiste.

[151] _Henri-William Ernst_ (1814-1865), violoniste des plus distingués, qui remporta dans les différentes capitales de l'Europe des triomphes éclatants.