Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863
Part 6
_Strasbourg_, 19 _septembre._--J'arrive vers huit heures; je vais à pied chez les bons cousins[107]. J'accompagne le long des canaux et de la rivière l'homme qui traîne mon bagage; je trouve les bons cousins en train de déjeuner. Joie de me voir et moi heureux de les embrasser; je me sens de la fatigue; je dors sur le canapé du salon; le dîner, qui vient ensuite et de trop bonne heure, continue le trouble des jours précédents.
Après dîner, le cousin me mène au casino, où il m'inscrit; je n'ai pas abusé beaucoup de la faveur qui m'était faite; il me fait assister là à une réunion des membres du bureau de la Société rhénane des amis des arts; séance peu récréative qui heureusement ne dure pas longtemps.
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20 _septembre._--Au déjeuner que je fais avec les cousins et encore trop tôt, arrive Schiller le graveur[108] qui m'a connu chez Guérin, quand je commençais à n'y plus aller; il a su mon arrivée par un des membres d'hier et se met à ma disposition. Nous allons voir chez M. Simonis le superbe Corrège: _Vénus désarmant l'Amour_; je ne l'estime pas d'abord tout ce qu'il vaut.
Je regrette bien vivement de n'écrire ceci que trois semaines après l'impression que j'en ai reçue: la science, la grâce, le balancement des lignes, le charme de la couleur, les licences hardies, tout se réunit dans ce charmant ouvrage; certains contours durs m'avaient alarmé; je remarque ensuite qu'ils sont parfaitement motivés par la nécessité de détacher des parties d'une manière tranchée.
Autres beaux tableaux dans le même endroit, mais le souvenir se confond: ce sont des flamands, c'est tout dire. Belle tête de Van Dyck: homme en armes.
Nous allons au musée, à la mairie; j'y vois une assez bonne copie de mon _Dante_, faite par Brion[109], un jeune homme qui a fait de bons sujets d'Alsace. Je vois là des choses assez curieuses: une figure nue d'homme, de Heim[110]; cet homme avait un sentiment dans le sentiment des maîtres italiens; ce tableau est très gâté; je vois là son dernier grand tableau, exposé il y a deux ans[111], roulé depuis ce temps et laissé dans un coin comme on l'a apporté. Voilà comment les musées de province traitent les tableaux.
Je rencontre avec Schüler, qui m'a mené voir l'horloge rajeunie de la cathédrale, M. Klotz, l'architecte, frère de Mme Petiti: il me fait les honneurs de la _Maison d'œuvre_, et m'autorise à y dessiner.
Le soir, avec la bonne cousine, chez Hervé: la joie de ce bon et cher homme à me revoir; il y a de cela quarante-cinq à quarante-huit ans.
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21 _septembre._--Le lendemain, je suis tout à fait indisposé; je reste couché une partie de la journée; j'ai peine à me dérober aux remèdes de la bonne cousine. Hervé vient me voir pendant que je suis couché. La journée se passe ainsi.
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23 _septembre._--J'écris à Mme de Forget une lettre qui exprime bien mes ennuis de voyage:
«J'ai été fort longtemps sans vous écrire; c'est que j'ai fait le voyage le plus contrarié, je n'oserais pas dire le plus malheureux, puisque j'y ai eu quelques bons moments en retrouvant des personnes que j'aime; mais tout a été en dépit de mes prévisions et de mes petites convenances.
J'ai traversé Paris en revenant du Périgord, pour aller à Strasbourg, d'où je vous écris, souffrant, mal disposé pour achever ce qui me reste à faire, brisé par tous ces soubresauts et ces changements de régime et de condition. J'ai trouvé dans le pays de mon beau-frère des personnes que je n'avais pas vues depuis mon extrême jeunesse. Tout cela est attendrissant et attristant; mais encore il y a des émotions délicieuses qui s'y mêlent. Les communications dans tous les pays qui ne sont pas traversés par les chemins de fer sont intolérables: on est jeté dans d'affreuses carrioles, entassé et confondu avec toute la famille possible; c'est à tous ces inconvénients que je n'ai pas pu résister, et quoiqu'à la veille précisément d'aller faire à Baden un tour de quelques jours, je n'entrevois qu'avec ennui toute espèce de déplacement.
J'ai plus d'une fois envié votre calme philosophique, dans votre jardin, que vous n'êtes pas obligée d'aller chercher à travers des ennuis de toute sorte. Restez-y donc et ne bougez pas; je ne serai ici que jusqu'à la fin du mois; je pars, n'étant rien moins que reposé par ma villégiature. Peut-être, comme on a retardé jusqu'au 15 octobre la reprise du jury de peinture, irai-je passer quinze jours francs à me refaire tout seul, au bord de la mer.
Je vous conterai mes impressions de Baden, où tout le monde ici m'envoie. C'est demain ou après-demain que je m'embarque pour cette vallée de Tempe.
Je n'ose vous prier de me répondre, à moins que ce ne soit très promptement, comme vous voyez.»
Je vais, après dîner, avec la cousine, chez Schüler que je trouve peignant des paysages; il devait nous mener voir le tombeau du maréchal de Saxe. Ou plutôt je crois que c'est hier ceci, et aujourd'hui que j'y ai été le soir avec la cousine.
Vu les momies et le tombeau; j'en parle dans mes souvenirs de Baden.
Un de ces matins, chez Ferdinand Lamey: vu son jardin, etc., etc.
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_Baden_, 25 _septembre._--Parti de Strasbourg à huit heures; traversé la citadelle; jolie route qui me rappelle Anvers et la Belgique. Traversé le Rhin, arrivé à Baden vers quatre heures. Belles montagnes de loin se confondant avec l'horizon: le temps un peu brouillé après mon installation au _Cerf._ À peine arrivé, et comme à l'ordinaire, tout me semble triste, et je suis certain de m'ennuyer ici.
Je fais une aquarelle des montagnes, de ma fenêtre. Je sors, je rencontre Séchan[112], peu après Mme Kalergi. Séchan me mène voir ses travaux vraiment surprenants par la dextérité employée à tout envoyer de Paris, tout fait. Je vois Lanton avec lui qui, habitant Baden, est enivré de Baden: tout lui semble charmant; les femmes s'offrent à qui mieux mieux; on y déjeune, on y dîne, on y chasse le lendemain.
Benazet m'invite à cette chasse, et je refuse, malgré sa politesse.
Le soir, après dîner, promenade solitaire, où il faut convenir que je m'ennuie un peu malgré Lanton. J'entre à la _Conversation_, où je vois jouer. Je suis travaillé tout à coup entre la nécessité de faire des excursions sur les imitations de Séchan, affaire de conscience, et le désir de ne pas bouger, plus conforme à ma nature.
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_Baden, en arrivant_, 25 _septembre._--J'ai vu hier, à Strasbourg, avec la bonne cousine Lamey, à l'église Saint-Thomas, le tombeau du maréchal de Saxe: c'est le meilleur exemple de l'inconvénient que je signale. L'exécution des figures est merveilleuse, mais elles vous font presque peur, tant elles sont imitées d'après le modèle vivant. Son _Hercule_, quoique de l'école et avec l'inspiration du Puget, n'a pas ce souffle et cette hardiesse, j'oserai dire ces défectuosités partielles qu'on voit partout dans ses ouvrages; les proportions de cet Hercule sont très justes; chaque partie offre des plans exacts et un grand sentiment de la chair, mais sa pose est insipide; c'est un Savoyard affligé, et non le fils d'Alemène; il est là, il pourrait être ailleurs. Cette _France affligée_, qui conjure la Mort avec une expression de douleur très juste, est le portrait d'une Parisienne; la figure de la _Mort_, figure idéale par excellence, est tout simplement un squelette articulé, comme il y en a dans tous les ateliers et sur lequel le sculpteur a jeté un grand drap, qu'il a copié avec soin, en faisant sentir très exactement, sous les plis et dans les endroits où on les voit à découvert, les têtes d'os, les creux et les saillies.
Nos pères, tout barbares dans leurs naïves allégories, dont le gothique est plein, ont représenté tout autrement les figures symboliques.
Je me rappelle encore cette petite figure de la _Mort_ qui sonnait les heures dans la vieille horloge de l'église de Strasbourg, que j'ai vue au rebut avec toutes celles qui y faisaient leur rôle, le vieillard, le jeune homme, etc.; «c'est un objet terrible, mais non pas hideux seulement». Quand ils font des figures de diables ou d'anges, l'imagination y voit ce qu'ils ont voulu faire, à travers les gaucheries et l'ignorance des proportions.
Je ne parle pas du monument du maréchal de Saxe sous le rapport de l'unité d'impression et de style, il en est entièrement dépourvu, l'esprit ne sait où se prendre dans ces figures dispersées, dans ces drapeaux brisés, ces animaux renversés. Et pourtant quel sujet pour l'imagination d'un vrai artiste sur son seul énoncé! Ce héros armé qui descend au tombeau son bâton de commandement à la main; cette France, qu'il a servie, qui s'élance entre lui et le monstre impitoyable qui va le saisir; ces trophées de sa gloire, vains ornements pour son tombeau; ces emblèmes des puissances subjuguées, cet aigle, ce lion, ce léopard expirant!
--M. Janmot, qui vient me voir ce matin, me dit, à propos des bonnes ébauches, qu'Ingres dit: _On ne finit que sur du fini._
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26 _septembre._--Le matin renouvelé entièrement encore comme à l'ordinaire. Je sors de bonne heure. Je commence par l'église, monument gothique, restauré il y a un siècle et demi et dans lequel on a prodigué, suivant la mode du temps, les ornements à la Vanloo, comme à celle de Brive, les cannelures et les caissons à la grecque du commencement de ce siècle. Deux tombeaux magnifiques dans le chœur: celui de l'évêque couché et armé avec le squelette sous la table qui le supporte, et surtout celui du vieux margrave armé et debout, collé à la muraille, son bâton de commandement à la main, et son casque à terre, près de lui, le tout dans un arrangement du temps de la Renaissance du plus beau style; j'ai remarqué sur mon calepin, ensuite, la différence de ce style avec celui d'un autre tombeau, le plus important de tous, lequel est dans le style de Vanloo. Malgré la confusion et le mauvais goût, les plates allégories et le bariolage, il est encore supérieur à tout ce qui est de notre triste époque, où la froideur, l'insignifiance et la mesquinerie ôtent toute espèce d'intérêt.
Monté, par des marches fort raides, jusqu'au palais grand-ducal, que je prends pour une espèce de ferme ou couvent; je monte par une allée exposée au soleil, puis je tourne dans les bois de sapins que j'admire; après chaque montée, que je crois toujours être la dernière, j'arrive au vieux château. Ruines rafistolées à l'allemande, pour en faire des perspectives d'album; bouteilles cassées, débris de cuisine au milieu de tout cela; le garde-manger était dans la salle des chevaliers. Je remarque les rochers granitiques comme ceux de la Corrèze; ils sont plus particulièrement d'une couleur rougeâtre comme le terrain et les pierres de ces pays-ci.
J'écris à diverses reprises sur mon calepin. J'admire en descendant une grande perspective montante sous les pins. Je remarque la couleur de _charbon_ du fond et des arbres. Je redescends par une grande chaleur et pressé par la faim. Au bas des degrés, je me trompe de route et je conçois de l'inquiétude, en sentant ma fatigue et voyant reculer mon déjeuner. J'arrive enfin tout poudreux, tout hérissé. Je me mets à table. Voilà toutes sortes d'événements qui ne peuvent pas m'arriver à Paris et qui font que je ne peux pas y déjeuner avec appétit.
Je dors ensuite presque toute la journée; un autre se serait fait un devoir d'aller voir des cascades.
À six heures chez Mme Kalergi, qui m'avait prié; j'y trouve un prince Wiasiemski et sa femme, le premier Kalmouck par la face, la seconde charmante et gracieuse Russe qui m'a semblé mieux le lendemain en toilette du matin. De plus, une dame russe aussi ou berlinoise, sentimentale personne, avec qui j'ai fait le lendemain le voyage d'Eberstein avec Mme Kalergi. Cette dernière me parle beaucoup de Wagner[113]; elle en raffole comme une sotte, et comme elle raffolait de la République. Ce Wagner veut innover; il croit être dans la vérité; il supprime beaucoup des conventions de la musique, croyant que les conventions ne sont pas fondées sur des lois nécessaires. Il est démocrate; il écrit aussi des livres sur le bonheur de l'humanité[114], lesquels sont absurdes, suivant Mme Kalergi elle-même.
Je sors d'assez bonne heure; je vais faire, malgré le froid le plus piquant, une longue promenade sous l'allée qui va à Lichtenthal, délicieux endroit. Je rencontre, en revenant, Winterhalter[115], bon diable, mais très ennuyeux. Il veut absolument aller boire de la bière, et je le suis. Il me donne l'adresse d'un marchand d'_ale_ et de _porter_ à Paris, et aussi celle d'un marchand de _jambon cru_ de Mayence.
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27 _septembre._--Je m'achemine de bonne heure et sans la précaution d'un paletot vers le couvent de Lichtenthal. Délicieuse et matinale promenade; dans l'église du couvent, la divine surprise, au moment où j'allais partir, du chant des religieuses; on ne trouverait pas pareille chose en cent ans, dans toute la France. Je disais à Mme Kalergi, qui prend fort le parti des Allemands, que chez eux la musique[116] venait pour ainsi dire en pleine terre; chez nous, c'est une production artificielle.
Grand Christ en bois peint très expressif et effrayant pendu de côté et sous les yeux de ces pauvres religieuses quand elles sont dans leur tribune.
Que ces voix pures et timbrées avaient d'expression! Quel chant et quelle simple harmonie! La voix, cette émanation du tempérament physique plus que de l'âme, semblait trahir les désirs comprimés: je me le figurais au moins. Je suis revenu enchanté.
Je passe au petit bazar en plein vent, faire quelques achats. Je reviens déjeuner et je m'apprête pour aller chez Mme Kalergi; de chez elle chez son prince, qui me montre un _Auguste_ Delacroix[117], qu'on lui avait vendu pour un _Eugène._ (_A Rowland for an Oliver_, c'est le titre d'une pièce anglaise.)
Promenade par un soleil ardent jusqu'à Eberstein, parlant sentiment, politique, arts, etc. Château comme toutes ces résidences allemandes: du faux gothique, des ornements de tous les styles, mais toujours détestablement et gauchement arrangés. La gaucherie est la muse qui se tient le plus souvent derrière l'épaule de leurs artistes. Une demi-gaucherie est presque toute la grâce de leurs femmes.
Revenu fatigué, je quitte ces dames et reviens dormir une heure. Dîner ensuite.
Nouvelle promenade dans la partie des bosquets découverts qui est près de la rivière, et promenade toujours aussi charmante sous les chênes de Lichtenthal. Musique affreuse exécutée ce soir par les Badois. Celle des Autrichiens, le premier jour, était d'une meilleure exécution; mais ils ne jouent, avec tous leurs talents, que de la musique à l'usage de la grande foule des auditeurs qui sont là.
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28 _septembre._--Promenade le matin, en mauvaise disposition; c'était la dernière: j'avais encore quelques petits achats à faire. Je monte par la pente en face de mes fenêtres. L'ardeur du soleil m'en chasse promptement. Je remarque que j'y suis plus sensible de jour en jour: je finirai par sympathiser complètement sous ce rapport, comme sous tant d'autres, avec ma pauvre Jenny. Quelques tours, mais sans charmes, dans les bosquets à droite de la route qui mène à Lichtenthal et dans l'allée allemande. Je fais mes paquets et pars à deux heures.
Voyage rapide; vue de montagnes; changements de voitures. Arrivé le soir à Strasbourg, avant la nuit. Plaisir de me trouver avec les bons Lamey.
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_Strasbourg_, 29 _septembre._--Passé une partie de la journée à la _Maison d'œuvre_ Je la cathédrale, à dessiner[118]. (Je regrette de n'écrire nies impressions qu'ici, à Dieppe, dix à douze jours après: j'ai été très frappé de ce que j'ai vu là. J'aurais voulu tout dessiner.)
Le premier jour, j'ai été attiré par les ouvrages du quinzième siècle et du commencement de la renaissance des arts; les statues un peu roides, un peu gothiques de l'époque antérieure ne m'attiraient pas; je leur ai rendu justice le lendemain et le jour suivant, car j'y ai dessiné trois jours avec ardeur, au milieu des interruptions du froid et de l'incommodité du lieu par le défaut de lumière ou la difficulté de me placer. Je dessine sous la prétendue statue d'Erwin[119], car Erwin est partout ici, comme Rubens est à Anvers, comme César partout où il y a une enceinte en gazon ressemblant à un camp. La tête, les mains superbes, mais les draperies déjà chiffonnées et faites de pratique. De même pour la statue en face de l'homme en manteau fendu sur l'épaule qui met sa main sur les yeux, la tête levée en l'air. Plus naïves, les figures de l'homme en robe et en chaperon, agenouillé, du vieux juge assis dans l'anti-chambre, et des figures des soldats malheureusement mutilés et couverts d'armures qui sont également dans l'anti-chambre, mais qui sont d'une époque antérieure.
Ce soir, après dîner, mais de jour, promenade dans le petit jardin avec la bonne cousine: elle appréhende, la pauvre femme, la solitude des dernières années.
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30 _septembre._--Retourné, malgré le dimanche, à la _Maison d'œuvre._ Nous avions été auparavant faire je ne sais quelle course avec la bonne cousine; elle ne veut s'en aller qu'après m'avoir vu entrer. Je me jette sur les figures d'anges des treizième et quatorzième siècles: les vierges folles, les bas-reliefs d'une proportion encore sauvage, mais pleins de grâce ou de force.
J'ai été frappé de la force du _sentiment_: la _science_ lui est presque toujours fatale; l'adresse de la main seulement, une connaissance plus avancée de l'anatomie ou des proportions livre à l'instant l'artiste à une trop grande liberté; il ne réfléchit plus aussi purement l'image, les moyens de rendre avec facilité ou en abrégé le séduisant et l'entraînant à la _manière._ Les écoles n'enseignent guère autre chose: quel maître peut communiquer son sentiment personnel[120]? On ne peut lui prendre que ses _recettes_; la pente de l'élève à s'approprier promptement cette facilité d'exécution, qui est chez l'homme de talent le résultat de l'expérience, dénature la vocation et ne fait, en quelque sorte, qu'enter un arbre sur un arbre d'une espèce différente. Il y a de robustes tempéraments d'artistes qui absorbent tout, qui profitent de tout; bien qu'élevés dans des _manières_ que leur nature ne leur eût pas inspirées, ils retrouvent leur route à travers les préceptes et les exemples contraires, profitent de ce qui est bon, et, quoique marqués quelquefois d'une certaine empreinte d'école, deviennent des Rubens, des Titien, des Raphaël, etc.
Il faut absolument que, dans un moment quelconque de leur carrière, ils arrivent, non pas à mépriser tout ce qui n'est pas eux, mais à dépouiller complètement ce fanatisme presque toujours aveugle, qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres et à ne jurer que par leurs ouvrages. Il faut se dire: cela est bon pour Rubens, ceci pour Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu'ils ont fait les regarde; rien ne m'enchaîne à celui-ci ou à celui-là.
Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu'on a trouvé; une poignée d'_inspiration naïve_ est préférable à tout. Molière, dit-on, ferma un jour Plaute et Térence; il dit à ses amis: «J'ai assez de ces modèles: je regarde à présent en moi et autour de moi.»
[101] C'est le nom d'une propriété de famille qui appartient aujourd'hui encore à M. _de Verninac_, sénateur.
[102] Se reporter dans le second volume à tout ce qu'il dit sur l'_Imagination_ et sur l'_Idéalisation._ (Voir t. II, p. 126 et 241.)
[103] _François de Verninac_, président du tribunal de Tulle. Delacroix lui laissa par testament quelques souvenirs de famille.
[104] On voit, à Turenne, les ruines d'un ancien château fort dont il reste une tour gigantesque, dite Tour de César.
[105] À cet endroit du manuscrit se trouve une esquisse presque informe qui représente la tour du château. Elle fait invinciblement penser aux ms de Victor Hugo, faits par le poète dans son voyage sur les bords du Rhin.
[106] _Mme Duriez de Verninac._ Dans son testament Delacroix lui a laissé de nombreux souvenirs.
[107] La famille _Lamey_, qui habitait Strasbourg, où M. Lamey occupait le poste de président de Cour. [ F08] _Chartes-Auguste Schüler_ (1804-1859), graveur, élève de Guérin et de Gros, visita l'Allemagne et l'Italie, et retourna se fixer à Strasbourg, son pays natal, où il se voua à l'enseignement.
[109] _Gustave Brion_ (1824-1878), peintre, élève de Gabriel Guérin, s'est voué spécialement à la peinture des mœurs alsaciennes et rhénanes. On lui doit les illustrations de _Notre-Dame de Paris_ et _Les Misérables_ de Victor Hugo, publiées en 1864.
[110] _François-Joseph Heim_ (1787-1865), peintre, élève de Vincent, obtint le prix de Rome en 1807. Parmi ses œuvres les plus importantes, on peut citer le _Martyre de saint Cyr et de sainte Juliette_, qu'on peut voir dans une des chapelles de l'église Saint-Gervais, et _Charles X distribuant des récompenses aux artistes à la fin de l'Exposition_ de 1824, tableau où figure notamment Delacroix et qui se trouve aujourd'hui au Louvre.
[111] _La défaite des Cimbres et des Teutons_, exposé en 1853.
[112] _Charles Séchan_(1802-1874), peintre décorateur, élève de Cicéri, s'est fait une place à part pour le goût qu'il apporta dans l'art décoratif. Le talent qu'il montra en brossant des décors pour les grands théâtres de Paris et de l'étranger le firent distinguer, et en 1849 il fut chargé de restaurer la galerie d'Apollon, au Louvre; plus tard, on lui confia les peintures architecturales de Saint-Eustache. En 1852, au retour d'un voyage à Constantinople, où il entreprit les décorations intérieures des palais et des kiosques du Sultan, il se rendit à Baden, où il exécuta les travaux décoratifs du Casino. Il a publié un volume de _Souvenirs._
[113] Il ne faut pas oublier qu'à cette époque le nom de _Richard Wagner_ était complètement inconnu en France. Nous sommes en 1855, c'est-à-dire huit années avant la légendaire tentative de _Tannhäuser_, au grand Opéra de Paris. Le nom alors obscur du poète-musicien n'avait pu être révélé à Eugène Delacroix que par une étrangère russe ou berlinoise.
[114] Delacroix fait allusion ici aux tentatives politiques et sociales de R. Wagner. Celui-ci avait participé au mouvement révolutionnaire de l'Allemagne qui avait suivi le mouvement de 1848 en France. Il avait dû quitter son pays et s'exiler en Suisse. De cette époque date la série de ses grandes productions poétiques et musicales. Mais bien que désormais il ne dût prendre aucune part active à la propagande des idées socialistes, il leur demeura toujours très fidèlement et très fermement attaché, au point que ses écrits théoriques s'en trouvent souvent influencés.
[115] _François-Xavier Winterhalter_ (1808-1873), peintre allemand, qui pendant tout le règne de Louis-Philippe et pendant les premières années du second Empire a joui d'une grande vogue. Il fit les portraits de la plupart des membres de la famille royale, reproduits et popularisés d'ailleurs par la gravure. On connaît aussi le portrait en médaillon de l'impératrice Eugénie exposé en 1861, celui de la reine Victoria, etc.
[116] Delacroix note ici une observation que seuls ont pu faire ceux qui ont voyagé en Allemagne. Déjà avant d'y être allé, il rapporte dans son journal un fragment de conversation avec A. de Musset, dans lequel il observe que les Français ne sont _d'instinct_ ni musiciens ni peintres. Il faut avoir visité les villes d'Allemagne, non pas seulement les capitales, comme Leipzig, Dresde, Berlin, mais même les villes de second ou de troisième ordre, pour se rendre compte du rôle que joue la musique dans l'éducation nationale.
[117] _Auguste Delacroix_ (1812-1868), peintre, qui se consacra presque exclusivement à l'aquarelle, et obtint de brillants succès dans ce genre alors peu recherché.
Aucun lien de parenté ne le rattachait à Eugène Delacroix, et celui-ci s'irritait de cette similitude de nom, qui pouvait créer une confusion dans l'esprit du public.
[118] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1399 à 1402 et 1912.