Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863

Part 4

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[58] _William-Holmant Hunt_, un des chefs de l'École préraphaélite. À partir de 1850, il se lia avec Millais, et ils furent tous deux les fondateurs de cette école dont le but était de reprendre les traditions de l'art avant la Renaissance. Il avait envoyé à l'Exposition universelle de 1855 trois tableaux: les _Moutons égarés_, au sujet duquel Delacroix écrira plus loin qu'il «en a été émerveillé» _la Lumière du monde,_ puis _Claudio et Isabelle._ «Singulier phénomène, disait Théophile Gautier, à propos de cette exposition de Hunt, il n'y a peut-être pas au Salon une toile déconcertant le regard autant que les _Moutons égarés_ de Hunt. Le tableau qui parait le plus faux est précisément le plus vrai.»

[59] _John Everett Millais_ avait envoyé à l'Exposition universelle de 1855 _l'Ordre d'élargissent_ et le _Retour de la colombe à l'arche._

[60] Voir t. II, p. 30, en note.

[61] Voir t. II, p. 380, en note.

[62] Voir t. II, p. 381, en note.

[63] Nous avons déjà touché dans notre annotation du deuxième volume à cette sévérité de jugement à l'égard de Th. Gautier, et nous nous sommes efforcé d'en préciser les raisons dissimulées. Il nous a paru intéressant de rapporter ici la lettre de remerciement écrite par Delacroix au critique, après la lecture de ses réflexions sur l'École française et sur notre artiste en particulier: «Mon cher Gautier, lui écrit-il le 22 septembre 1855, je lis en revenant à Paris votre article mille fois bon et bienveillant sur mon exposition. Je vous en remercie de cœur au delà de ce que je pense vous exprimer. Oui, vous devez éprouver de la satisfaction, en voyant que toutes ces folies, dont autrefois vous preniez le parti à peu près seul, paraissent aujourd'hui toutes naturelles... J'ai rencontré hier soir une femme que je n'avais pas vue depuis dix ans, et qui m'a assuré qu'en entendant lire une partie de votre article, elle avait cru que j'étais mort, pensant qu'on ne louait ainsi que les gens morts et enterrés.» (_Corresp._, t. II, p. 131.)

[64] _Louis Janmot_, dit _Jan-Louis_ (1814-1892), peintre, élève de Victor Orsel et d'Ingres, s'adonna presque exclusivement à la peinture religieuse. La plupart de ses œuvres portent l'empreinte d'un mysticisme exalté, mais témoignent aussi trop souvent de l'insuffisance de l'artiste dans les moyens d'exécution.

[65] La célèbre tragédienne italienne, dont la réputation égala presque celle de Rachel, était alors dans tout l'éclat de son talent. Après avoir remporté en Italie les plus grands succès, elle était venue cette année même, 1855, à Paris, où elle fut accueillie avec enthousiasme.

[66] Sur Eugène Delacroix comme _causeur_, Baudelaire écrit: «Delacroix était, comme beaucoup d'autres ont pu l'observer, un homme de conversation; mais le plaisant est qu'il avait peur de la conversation comme d'une débauche, d'une dissipation où il risquerait de perdre ses forcée. Il commençait par vous dire, quand vous entriez chez lui: Nous ne causerons pas ce matin, ou que très peu, très peu. Et puis il bavardait pendant trois heures. Sa causerie était brillante, subtile, mais pleine de faits, de souvenirs et d'anecdotes: en somme, une parole nourrissante.»

[67] _Mme de Lavalette_ s'était rendue célèbre par l'énergie et le dévouement dont elle avait fait preuve pour sauver son mari, le comte de Lavalette, condamné à mort par la cour d'assises de la Seine, pour s'être emparé de l'administration des Postes, au retour de l'île d'Elbe. Elle avait pénétré dans sa prison, après l'arrêt des assises, et s'était substituée à lui. Lorsqu'il apprit l'évasion du condamné, Louis XVIII ne put s'empêcher de dire: «De nous tous, Mme de Lavalette est la seule qui ait fait son devoir.»

[68] _Louis Guillemardet._

[69] _Félix Guillemardet_, qui était mort en 1840.

[70] _Mirrha_, tragédie italienne d'Alfieri, où la _Ristori_ remportait alors un éclatant succès à Paris.

[71] _Justin Ouvrié_ (1806-1880), peintre et lithographe, élève d'Abel de Pujol et de Châtillon, auteur de nombreux tableaux, aquarelles et lithographies.

[72] Delacroix fait allusion à la série des compositions lithographiées qu'il exécuta sur le _Faust_ en 1827 et qui eurent l'honneur de fixer l'attention du vieux Gœthe. «M. Delacroix, dit Gœthe, dans ses conversations avec Eckermann, est un grand talent, qui a dans Faust précisément trouvé son vrai aliment. Les Français lui reprochent trop de rudesse sauvage, mais ici elle est parfaitement à sa place.--De tels dessins, reprend Eckermann, contribuent énormément à une intelligence plus complète du poème.--C'est certain, dit Gœthe, car l'imagination plus parfaite d'un tel artiste nous force à nous représenter les situations comme il se les est représentées à lui-même. Et s'il me faut avouer que M. Delacroix a surpassé les tableaux que je m'étais faits des scènes écrites par moi-même, à plus forte raison les lecteurs trouveront-ils toutes ces compositions pleines de vie et allant bien au delà des images qu'ils se sont créées.» (_Conversations de Gœthe._)

[73] _Charles-Robert Cockerell_ (1788-1853), architecte anglais. Il avait dans sa jeunesse parcouru l'Orient, et pratiqué à Égine et à Olympie des fouilles qui lui permirent de découvrir les beaux marbres dits _phigaléens_ qui se trouvent actuellement au British Museum. À Naples, à Florence, à Rome, il exécuta d'importants travaux de reconstitutions archéologiques qui le rendirent rapidement célèbre. Membre de l'Académie d'architecture d'Angleterre, il fut nommé également membre associé de l'Institut de France. À Rome, il s'était lié d'intime amitié avec Ingres et les autres artistes français de la Villa Médicis.

[74] _Baron Taylor_ (1789-1879), auteur et artiste, commissaire royal près le Théâtre-Français en 1824, explorateur et archéologue, inspecteur général des Beaux-Arts en 1848, puis membre libre de l'Académie des Beaux-Arts, occupa les fonctions les plus diverses, mais partout témoigna du goût le plus vif pour tout ce qui touche à la littérature et à l'art. C'est sous sa haute direction que furent publiés les _Voyages pittoresques et romantiques de l'ancienne France_, illustrés par l'élite de nos artistes. Philanthrope ardent, il a de plus fondé sept associations de secours mutuels, dont celle des artistes dramatiques.

[75] Voir plus haut, p. 38, en note.

* * * * *

1er _juillet._--Toutes ces interruptions nuisent à mes petits travaux; je ne sais trop à quoi se passent mes journées. J'essaye de me rappeler mes impressions de la représentation d'_Othello_; je colore les croquis que j'y ai faits. Je dors encore outrageusement et à tort.

Je vais chez Halévy à six heures, par un soleil ardent. Je trouve là Gounod, les Zimmerman, Fouché, Boilay que j'aime beaucoup. Après dîner, promenade vers la rivière.

Au départ de ces messieurs, je m'esquive, pour faire une visite à Mme Parchappe, qui m'avait invité à dîner; j'y trouve Mmes Barbier et Villot.

*

2 _juillet._--Le matin, je ne puis résister à faire un tour de forêt, qui ne m'a pas empêché de travailler dans la journée à l'_Hamlet_, aux _Lions_, etc.

À six heures, je vais chez Mme Barbier. Tour dans le jardin avec ces dames avant dîner; après le dîner, causerie dans le parc; bref, je m'amuse. La société des femmes a toujours, malgré ma retraite, un charme infini; quand nous remontons, je me trouve avec six femmes, assises en rond et moi avec elles.

Mme Framelli venait d'arriver et nous attendait; elle m'invite pour mercredi. Je me promène avant de rentrer, par un clair de lune magnifique.

*

5 _juillet._--Les dons naturels dépourvus de la culture peuvent ressembler à ce chèvrefeuille charmant de grâce, mais sans odeur, que je vois suspendu aux arbres de la forêt.

*

8 _juillet._--Dîner chez Barbier avec Danican, etc. Le matin avait eu lieu la scène désagréable du frère Barbier, qui les a tous vilipendés dans la rue.

Toutes mes journées sont monotones, mais remplies çà et là des plaisirs vifs que me donne la campagne; la chaleur est extrême et m'interdit presque entièrement la forêt.

*

_Augerville_, 12 _juillet._--Parti à deux heures et demie pour Corbeil. Trouvé cet affreux G... qui me dit effrontément avoir la _Jeune fille dans le cimetière_[76]; je lui dis qu'elle m'avait été volée, en le regardant d'une manière qui l'a fait rougir.

De Corbeil à Malesherbes, voyagé avec une femme distinguée, dont la conversation était très bien. À Courances, elle se jette dans les bras d'une vieille paysanne qu'elle accable de caresses: c'était la bonne qui l'avait élevée; j'ai été très touché. La bonne vieille lui avait fait un cadeau qu'elle me montra: c'étaient les souliers d'un tout petit enfant, qui étaient, me dit-elle, ceux de son frère aîné, homme de soixante-quatre ans.

J'ai vu ce Gâtinais, cette vieille France toute plate, toute simple, ces diligences d'autrefois. Si je ne suis pas aussi à mon aise que dans les chemins de fer, du moins je voyage, je vois, je suis homme; je ne suis ni une boîte ni un paquet.

Je quitte ma dame à Malesherbes avec le regret de ne pas savoir son nom; je trouve là Pinson et son cabriolet découvert, dans lequel nous faisons le trajet rapidement.

Je trouve avec Berryer Mme Jaubert, bonne rencontre à la campagne, et Mme D..., avec une certaine appréhension.

*

13 _juillet._--Je sors le matin par le plus beau soleil. Je fais un croquis, près du pont de pierre, de la rivière fuyant au loin, un bouquet d'arbres très pittoresque sur le devant. Je me promène avec bonheur, je vais jusqu'aux rochers où le souvenir de M... me suit en dépit que j'en aie.

Je remarque dans les rochers à formes humaines et animales de nouveaux types plus ou moins ébauchés; je dessine même une espèce de sanglier et une sorte d'éléphant, nombre de corps, de contours, de têtes de taureau, etc.; on trouverait là d'excellents types d'animaux fantastiques; ces formes bizarres prennent là une vraisemblance. Étrange coïncidence! Quel caprice a présidé à la formation de ce rocher qui est tout alentour le seul de son espèce?

Dans la journée, promenade en bateau; Berryer s'obstine à vouloir nous faire passer en remontant sous le pont de pierre. Cela nous vaut un excellent exercice, qui nous met en nage et nous prépare au dîner. Nous arrivons quand il est servi déjà. Nous avons à peine le temps de changer de chemise.

Le soir, en tournant autour du château après dîner, Cadillan[77] me parle de Berryer, de sa manière de travailler, etc.

*

14 _juillet._--Berryer part à six heures du matin pour aller plaider à Paris. Il se flatte de revenir pour dîner ou, au pis aller, à neuf heures du soir. À notre grande surprise, comme nous étions à table, à sept heures et quelque chose, il arrive et achève de dîner avec nous; j'avais proposé à ces dames de retarder le dîner.

C'est un tour de force étonnant. Arrivé à Paris et au Palais à onze heures et demie, il plaide immédiatement pendant deux heures et demie; il part, laissant le deuxième avocat chargé de l'affaire écouter la réponse de l'adversaire, et prendre des notes s'il est besoin. Il se rhabille au Palais, repart et arrive sans éprouver d'interruption.

Il était parti avec un morceau de pain et de galantine dans ses poches. Trouvant dans le chemin de fer des gens avec lesquels il est obligé de lier conversation, il ne mange point et ne peut se dédommager qu'en allant du chemin de fer au Palais.

Après le dîner, nous étions en famille devant la maison: nous venions de prendre le café sur le perron. Je le voyais heureux d'être retourné dans sa retraite, jouissant de ces fleurs, de ces arbres, la plupart plantés par lui, après une journée employée comme celle-ci. Voilà de grands bonheurs!

Le soir, musique avec Mme Jaubert, _Don Juan_, etc., pendant que Berryer, non point encore satisfait, faisait son courrier pour le lendemain matin.

Dans la journée, chaleur orageuse et fatigante. Promenade dans un bateau léger. Nous descendons à terre près le pont de pierre. Assis en haut du petit labyrinthe, Mme Jaubert me parle de Chenavard.

*

15 _juillet._--Promenade le matin vers les rochers; j'admire encore les figures d'hommes et d'animaux, j'y fais de nouvelles et d'étonnantes découvertes.

Dans une allée plus vers le haut, je rencontre le malheureux scarabée luttant contre les fourmis acharnées à sa perte; je l'ai observé pendant longtemps, culbutant ses ennemies qu'il traînait après lui, retenu par les pattes, dont chacune était accrochée par deux ou trois des impitoyables ouvrières. Attaqué par les antennes, couvert quelquefois par elles, il a fini par succomber; l'ayant laissé une première fois, je l'ai trouvé immobile et tout à fait vaincu, quand je suis revenu; je lui ai fait faire encore quelques mouvements, mais enfin la mort était venue. Les fourmis étaient occupées, à ce qu'il m'a paru, à l'entraîner à la fourmilière que, du reste, on ne voyait pas aux environs. Je laissai un moment toute cette tragédie et je fus m'établir dans le petit pavillon à boule de cuivre où je m'endormis quelques instants. Au bout d'une demi-heure environ, je revins à mes fourmis. À ma grande surprise, je ne trouve ni fourmis ni insecte!

Berryer me dit, au déjeuner, que les fourmis déchiquetaient ordinairement ces sortes de proies et les emportaient par petits morceaux. Dans le cas que je viens de voir, je ne puis comprendre qu'un pareil déménagement ait pu avoir lieu en si peu de temps.

On a beaucoup philosophé à déjeuner sur les fourmis. Mme Jaubert nous mentionne un livre de M. Huber[78], qui est complet sur leur histoire.

Promenade à Malesherbes: j'adore ces vieilles habitations; le château laissé à l'abandon; grandes pièces avec de grands portraits d'ancêtres: tous les Lamoignon et leurs femmes sont encadrés dans les boiseries. Magnifique tapisserie du seizième siècle. Je dessine l'ajustement des brides des chevaux.

Je rejoins la compagnie dans la merveilleuse allée des Charmes. Visite à la chapelle ruinée et abandonnée. Magnifique statue de Balzac d'Entraigues: elle est en pierre; celle d'un Lamoignon, je crois, en marbre, agenouillé et armé, est dans l'endroit obscur. Différence du style des deux époques, de Henri IV à Louis XIII, l'autre, au contraire, de Henri II à peu près.

Promenade avec ces deux dames au bord de la rivière de Malesherbes.

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16 _juillet._--Promenade le matin; je m'amuse sur un banc à dessiner la statue du sire d'Entraigues, que j'ai vue hier[79].

Promenade en bateau peu agréable et que nous abrégeons le plus possible; il pleut et il fait froid, nous laissons le bateau en route et revenons par l'allée que Berryer a fait achever, par les hauteurs, jusqu'à la maison.

Il nous parle, le soir, du Père Antoine, supérieur de la Trappe. Les femmes ne peuvent entrer dans le couvent, sauf les princesses du sang. Des amis de Berryer vont à la Trappe, et une dame qui se trouvait avec eux imagine de s'habiller en garçon pour les accompagner. Le Père Antoine, avisant ce visage imberbe et devinant le déguisement, prend tout doucement sous sa robe une serpette avec laquelle il va couper une rose qu'il offre à l'indiscret androgyne. Les visiteurs ne tardent pas à tourner les talons.

Autre anecdote sur le même Père Antoine. Il réclamait auprès de M. de Villèle pour certains bois qui dominent le couvent, qui, étant la propriété de l'État, mais devant être aliénés, allaient tomber dans la main des particuliers et gêneraient le couvent. Il disait, dans sa demande, qu'un aussi _grand ministre_ ou _ministre aussi supérieur_, etc., etc., et sur tous les tons, trouverait bien un moyen d'accommoder la loi à cette affaire présente. Berryer le plaisantait un peu sur ses épithètes hyperboliques adressées à M. de Villèle: «Que voulez-vous, lui dit le Père Antoine, nous autres, pauvres moines, nous n'avons pas toujours le compas dans l'œil.»

Nous déchiffrons la _Gazza_[80]. J'étais encore tout plein de _Don Juan_ de l'autre jour et je ne me trouvais plus d'admiration possible pour le chef-d'œuvre de Rossini. J'ai vu une fois de plus qu'il ne faut rien distraire des belles choses, et encore moins les comparer entre elles. Les parties négligées dans Rossini ne font nullement tort à l'impression dans la mémoire: ce père, cette fille, ce tribunal, tout cela est vivant. Les _croque-notes_ de la princesse, qui ne jurent que par Mozart, ne comprennent pas plus Mozart que Rossini; cette partie vitale, cette force secrète, qui est tout Shakespeare, n'existe pas pour eux; il leur faut absolument l'alexandrin et le contre-point: ils n'admirent, dans Mozart, que la régularité.

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17 _juillet._--Bonnes et douces promenades, seul ou avec ces petites femmes. Dans une grande promenade autour du parc, je me mets une épine de genévrier dans le doigt en arrangeant une branche pour Mme D...

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_Champrosay_, 18 _juillet._--Parti à six heures pour Corbeil. Berryer, en robe de chambre, est venu m'embarquer. Je pars, le cœur plein de lui et de mon agréable séjour.

Tête à tête avec mon automédon, respirant l'air frais, emporté par l'allée des peupliers et au milieu des eaux remplies de nénufars, je me retournai plusieurs fois pour le voir de loin, ainsi que ce qu'on pouvait apercevoir de la maison. J'attends la voiture quelque temps à Malesherbes; j'essaye, sur la place publique, de m'ôter, avec mon canif, la petite épine de genévrier.

Parti dans une affreuse voiture et en mauvaise compagnie. Au reste, je dors ou sommeille presque tout le temps jusqu'à Corbeil; j'arrive à Ris vers midi, et je rentre à Champrosay.

Le soir, je vais chez Barbier.

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_Paris_, 19 _juillet._--Je fais mes paquets dans la journée et je pars à trois heures. Nous arrivons à Paris pour dîner; je me retrouve sans trop de déplaisir dans mon atelier, et en face de tout ce que j'ai à faire.

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20 _juillet._--Au conseil et à l'église, où je ne trouve personne.

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22 _juillet._--Je dîne sur le boulevard avec le cousin Delacroix[81].

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26 _juillet._--Voir _Mirrha_ avec le cousin. Cette Ristori est vraiment pleine de talent; mais que ces pièces sont ennuyeuses!

Je souffre horriblement de la chaleur et de cet ennui. La fatigue de mes journées employées à l'église[82] est un peu cause de ce malaise, le soir. J'ai fait tout gratter et j'emplâtre, pour ainsi dire à la truelle, non seulement les parties creusées, mais toutes les parties des figures destinées à être lumineuses, telles que chairs, draperies. Les tableaux y gagneront, mais j'ai failli y prendre la colique des peintres.

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29 _juillet._--Journée insipide, faute de m'être mis à faire quelque chose de bonne heure; je dîne au Palais-Royal avec le cousin, dans ce même salon où je dînai un jour avec Rivet, Bonington[83] et compagnie. Il fut beaucoup question de la D...

Le cousin me conte l'histoire des Vauréal; le père de celui que je connais aurait été un comte de Vauréal; c'était un roturier, bossu et assez disgracié, mais capable d'aimer, puisqu'il s'était épris de la Menard, danseuse célèbre et que le comte d'Artois, je crois, favorisait. Le comte était mal reçu de la dame; mais le prince lui ayant conseillé de s'humaniser quelque peu, elle déclara à son soupirant qu'elle ne pouvait lui appartenir que quand elle serait comtesse de Vauréal. Le mariage se fait; le soir des noces, la mariée disparaît. Elle ne revient sur l'eau qu'à la mort du comte de Vauréal et pour entrer en usufruit des biens; le comte avait un fils qui s'arrange tellement quellement avec sa belle-mère. Elle le maria à la fille d'un colonel Bonneval, mais avec interdiction de coucher avec sa femme, laquelle n'aurait eu la possession de son mari qu'à la mort de la Menard. C'est du père ou du grand-père Vauréal que _mon_ grand-père, qu'on appelait le _grand Claude_, aurait été régisseur; leurs biens étaient considérables. Ils auraient, je crois, appartenu à l'évêque de Reims.

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30 _juillet._--Je vais, à cinq heures, chez le cousin. Trouvé Mme Dufays, et Mme Cavé qui survient. Je la retrouve le soir, en faisant une promenade, assise près de la Madeleine et en société d'une petite qu'elle a prise chez elle et à qui elle sert de mentor.

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31 _juillet._--Dîné chez Pastoret[84] avec Mercey[85], Viollet-le-Duc, Damas-Hinard[86], etc., etc. Belle galerie pour les tableaux. Je reviens avec Hittorf[87].

[76] C'est une des premières œuvres de Delacroix que le _Catalogue Robaut_ date de 1823. (Voir n° 67.)

[77] _M. de Cadillan_, secrétaire de Berryer.

[78] _Pierre Huber_ (1777-1840), naturaliste suisse.

[79] La plupart des croquis de Malesherbes et d'Augerville, cités ici, sont consignés dans un album de Delacroix, qui fit partie, sous le n° 664 _bis_, de la vente posthume, et fut adjugé au sculpteur Carpeaux pour 120 francs. Ce petit album in-12 oblong démontre la suite d'idées du maître, car, de 1854 à 1859, il emporta ce carnet chaque fois qu'il se rendit en villégiature chez Berryer.

[80] La _Gazza ladra._

[81] Le commandant _Delacroix_ figure comme légataire dans le testament d'Eugène Delacroix, qui laissa à son cousin divers souvenirs de famille.

[82] L'église _Saint-Sulpice_, dont il ne termina la décoration (première chapelle à droite en entrant) qu'en 1857. (Voir _Catalogue Robaut_, nos 1328 à 1345.)

[83] _Bonington_ était entré en 1819 dans l'atelier de Gros, où il rencontra le baron Rivet, qui devint son ami. C'est de la même époque que date aussi son intimité avec Delacroix.

Delacroix professait la plus grande estime pour le talent de Bonington. Dans une lettre adressée à Soulier en 1831, il écrit: «J'ai eu quelque temps Bonington dans mon atelier. J'ai bien regretté que tu n'y sois pas. Il y a terriblement à gagner dans la société de ce luron-là, et je te jure que je m'en suis bien trouvé.» (_Corresp._, t. I, p. 116.)

[84] Le marquis _de Pastoret_ (1791-1857), homme politique et littérateur, fut successivement auditeur au Conseil d'État sous le premier Empire, puis membre du Conseil général et du Conseil d'État sous la Restauration. Il refusa de reconnaître le gouvernement de la monarchie de Juillet, et resta jusqu'en 1852 un des représentants les plus autorisés du parti légitimiste. Rallié à l'Empire, il devint sénateur et fut appelé en 1855 à faire partie de la Commission municipale.

[85] _Frédéric Bourgeois de Mercey_ était alors attaché au ministère d'État comme directeur des Beaux-Arts et chargé de diriger avec le comte _de Chennevières_ l'organisation de la section des Beaux-Arts à l'Exposition universelle de 1855.

[86] _Damas-Hinard_ (1805-1891), littérateur, auteur de travaux littéraires appréciés, notamment du _Dictionnaire Napoléon_, et de traductions fort estimées des grands écrivains espagnols. En 1848 il fut nommé bibliothécaire du Louvre, et devint en 1853 secrétaire des commandements de l'Impératrice.

[87] _Jacques-Ignace Hittorf_ (1792-1867), né à Cologne, architecte, élève de Percier. On lui doit, indépendamment de nombreux monuments, qui témoignent de son réel mérite et de son érudition, les embellissements des Champs-Élysées, de la place de la Concorde, de l'avenue de l'Étoile. Ce fut lui qui traça, en qualité d'architecte de la ville de Paris et du Gouvernement, les plans des immenses travaux du bois de Boulogne et des deux lacs. Il faisait partie depuis 1853 de l'Académie des Beaux-Arts.

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2 _août._--Dîné chez Poinsot avec Chabrier, sa femme, l'amiral Deloffre[88], d'Audiffret, etc.

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3 _août._--Au conseil, qui se tient dans l'anti-chambre, sur le quai: aux tentures orange, avec les peintures de Court.

Je vais ensuite à l'Industrie; je remarque cette fontaine jaillissante de fleurs gigantesques imitées.

La vue de toutes ces machines m'attriste profondément. Je n'aime pas cette matière qui a l'air de faire, toute seule et abandonnée à elle-même, des choses dignes d'admiration.