Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863
Part 3
Je lis dans la _Presse_ quelques feuillets de Mme Sand, de l'_Histoire de sa vie_; elle parle aujourd'hui de ses relations avec Balzac. Elle est forcée, la pauvre femme, de payer un tribut d'admiration à tout le monde. Dans cette prose imprimée de son vivant et adressée à des contemporains, elle parle de lui en des termes bien admiratifs[47]. Elle est forcée de faire une grosse part à toutes ces célébrités de son temps, elle qui vit encore, pour qu'on ne lui reproche pas d'avoir de l'envie; c'est l'un des mille inconvénients de son entreprise. Elle parle beaucoup des sentiments paternels de de Latouche[48] à son égard, de sa fraternelle amitié pour Arago[49]. Quelle entreprise! et surtout pour une personne dans sa situation: parler de soi, quand la nécessité de le faire de son vivant ne permet pas la franchise qui, seule, donnerait de l'intérêt à son ouvrage, sinon sur son propre compte, au moins sur tous les originaux dont elle aspire à laisser le portrait à la postérité. Elle a la faiblesse de parler de sa théorie en matière de romans, de ce _besoin d'idéal_, c'est son expression favorite, qui consiste à représenter les hommes _comme ils devraient être._ Balzac, dit-elle, l'encourage dans cette tentative, se proposant, lui, de les peindre _tels qu'ils sont_[50], prétention qu'il pense avoir justifiée et au delà.
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16 _juin._--À la fin de la journée, après avoir été m'asseoir le cul par terre dans mon jardin, pour jouir du soleil, si rare à présent, et qui m'a guéri complètement de mon malaise, repris le _Hamlet_ et _Polonius_[51], et suis dans une excellente situation.
Dîné chez Parchappe. Ennui profond; pas l'intérêt le plus mince, et le _loto_ pour finir, avec de vieilles femmes et des adolescents. Il faut avouer que j'y ai pris de l'intérêt à la fin parce que j'ai gagné. Étrange animal que l'homme!
Je me suis promené plus d'une demi-heure devant ma maison, dans la crotte; j'avais besoin de respirer. Il était près de minuit quand je suis rentré de cette partie de plaisir.
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17 _juin._--Je pense, le lendemain dimanche, en me levant, au charme particulier de l'École anglaise. Le peu que j'ai vu m'a laissé des souvenirs. Chez eux, il y a une finesse[52] réelle qui domine toutes les intentions de pastiche qui se produisent çà et là, comme dans notre triste école; la finesse chez nous est ce qu'il y a de plus rare: tout a l'air d'être fait avec de gros outils et, qui pis est, par des esprits obtus et vulgaires. Otez Meissonier, Decamps, un ou deux autres encore, quelques tableaux de la jeunesse d'Ingres, tout est banal, émoussé, sans intention, sans chaleur. Il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce sot et banal journal de l'_Illustration_, fabriqué chez nous par des artistes de pacotille, et le comparer au pareil recueil publié chez les Anglais, pour avoir une idée de ce degré de commun, de mollesse, d'insipidité, qui caractérise la plupart de nos productions. Ce prétendu pays de dessin n'en offre réellement nulle trace, et les tableaux les plus prétentieux pas davantage. Dans ces petits dessins anglais, chaque objet presque est traité avec l'intérêt qu'il demande: paysages, vues maritimes, costumes, actions de guerre, tout cela est charmant, touché juste, et surtout dessiné... Je ne vois pas chez nous ce qu'on peut comparer à Leslie[53], à Grant[54], à tous ceux de cette école qui procèdent partie de Wilkie[55], partie de Hogarth[56], avec un peu de la souplesse et de la facilité introduites par l'école d'il y a quarante ans, les Lawrence et consorts, qui brillaient par l'élégance et la légèreté.
Si l'on regarde une autre phase[57], qui est chez eux toute nouvelle, ce qu'on appelle l'École sèche, souvenir des Flamands primitifs, on trouve sous cette apparence de réminiscence dans l'aridité du procédé, un sentiment de vérité réel et tout à fait local. Quelle bonne foi, au milieu de cette prétendue imitation des vieux tableaux! Comparez, par exemple, l'_Ordre d'élargissement_ de Hunt[58] ou de Millais[59], je ne sais plus lequel, avec nos primitifs, nos byzantins, entêtés de style, qui, les yeux fixés sur les images d'un autre temps, n'en prirent que la raideur, sans y ajouter de qualités propres.
Cette cohue de tristes médiocrités est énorme; pas un trait de vérité, de la vérité qui vient de l'âme; pas un seul comme cet enfant qui dort sur les bras de sa mère, et dont les petits cheveux soyeux, le sommeil si plein de vérité, dont tous les traits, jusqu'aux jambes rouges et les pieds, sont singuliers d'observation, mais surtout de sentiment. Les Flandrin, voilà pour le grand style! Qu'y a-t-il, dans les tableaux de ces gens-là, du vrai homme qui les a peints? Combien du Jules Romain dans celui-ci, combien du Pérugin ou d'Ingres son maître dans celui-là, et partout la prétention au sérieux, au grand homme... à l'art sérieux, comme dit Delaroche!
Leys, le Flamand[60], me paraît fort intéressant aussi, mais il n'a pas, avec l'air d'une exécution plus indépendante, cette bonhomie des Anglais; je vois un effort, une manière, quelque chose qui m'inquiète sur la parfaite bonne foi du peintre, et les autres sont au-dessous de lui.
Gautier a fait plusieurs articles sur l'École anglaise: il a commencé par là. Arnoux[61], qui le déteste, m'a dit chez Delamarre[62] que c'était une flatterie de sa part pour le _Moniteur_, dans lequel il écrit. Je veux bien, pour moi, lui faire l'honneur d'attribuer à son bon goût cette espèce de prédilection marquée tout d'abord pour des étrangers; cependant ses remarques ne m'ont nullement mis sur la trace même des sentiments que j'exprime ici. C'est par la comparaison avec d'autres tableaux et dans lesquels on croit admirer chez nous des qualités analogues qu'il fallait avoir le courage de faire ressortir le mérite des Anglais; je ne trouve rien de cela. Il prend un tableau, le décrit à sa manière, fait lui-même un tableau qui est charmant, mais il n'a pas fait un acte de véritable critique; pourvu qu'il trouve à faire chatoyer, miroiter les expressions macaroniques qu'il trouve avec un plaisir qui vous gagne quelquefois, qu'il cite l'Espagne et la Turquie, l'Alhambra et l'Atmeïdan de Constantinople, il est content, il a atteint son but d'écrivain curieux, et je crois qu'il ne voit pas au delà. Quand il en sera aux Français, il fera pour chacun d'eux ce qu'il fait pour les Anglais. Il n'y aura ni enseignement[63] ni philosophie dans une pareille critique.
C'est ainsi qu'il avait fait l'année dernière l'analyse des tableaux si intéressants de Janmot[64]; il ne m'avait donné aucune idée de cette personnalité vraiment intéressante qui sera noyée dans le vulgaire, dans le _chic_, qui domine tout ici. Quel intérêt il y aurait pour un critique un peu fin à comparer ces tableaux, tout imparfaits qu'ils sont sous le rapport de l'exécution, avec ces tableaux aussi naïfs, mais d'une inspiration si différente! Ce Janmot a vu Raphaël, Pérugin, etc., comme les Anglais ont vu Van Eyck, Wilkie, Hogarth et autres; mais ils sont tout aussi originaux après cette étude. Il y a chez Janmot un parfum dantesque remarquable. Je pense, en le voyant, à ces anges du purgatoire du fameux Florentin; j'aime ces robes vertes comme l'herbe des prés au mois de mai, ces têtes inspirées ou rêvées qui sont comme des réminiscences d'un autre monde. On ne rendra pas à ce naïf artiste une parcelle de la justice à laquelle il a droit. Son exécution barbare le place malheureusement à un rang qui n'est ni le second, ni le troisième, ni le dernier; il parle une langue qui ne peut devenir celle de personne; ce n'est pas même une langue; mais on voit ses idées à travers la confusion et la naïve barbarie de ses moyens de les rendre. C'est un talent tout singulier chez nous et dans notre temps; l'exemple de son maître Ingres, si propre à féconder par l'imitation pure et simple de ses procédés, cette foule de suivants dépourvus d'idées propres, aura été impuissant à donner une exécution à ce talent naturel qui pourtant ne sait pas sortir des langes, qui sera toute sa vie semblable à l'oiseau qui traîne encore la coquille natale et qui se traîne encore tout barbouillé des mucus au milieu desquels il s'est formé.
--Dîné chez Halévy avec Mme Ristori[65], Janin, Laurent Jan, Fouché, le fils de Baÿvet, qui est un joli garçon (je mentionne ceci à cause de la laideur du père et de la mère), un M. Caumartin, célèbre par une cruelle aventure, à ce qu'on m'a conté.
La Ristori est une grande femme d'une figure froide: on ne dirait jamais quelle a son genre de talent. Son petit mari a l'air d'être son fils aîné. C'est un marquis ou un prince romain.
Laurent Jan a été un peu insupportable, comme à son ordinaire, avec sa manière assez répandue de faire de l'esprit en prenant le contre-pied des opinions raisonnables. Sa verve est intarissable, quand il est lancé, (Janin était muet, et je le regrette: j'aime beaucoup son genre d'esprit; Halévy de même.) Et cependant, malgré mon peu de sympathie pour ces charges continuelles et ces éclats de voix qui vous rendent muet et presque attristé, j'ai eu du plaisir à le voir. Il n'y a pas, à mon âge, de plaisir plus grand que de se trouver dans la société de gens intelligents et qui comprennent tout et à demi-mot[66]. Il disait au petit prince romain blondin, qui se trouvait à côté de lui à table, que Paris, dont l'opinion met le sceau aux réputations, se composait de cinq cents personnes d'esprit qui jugeaient et pensaient pour cette masse d'animaux à deux pieds qui habitent Paris, mais qui ne sont Parisiens que de nom.
C'est avec un de ces hommes-là, pensant et jugeant, et surtout jugeant par eux-mêmes, qu'il fait bon se trouver, dût-on se quereller pendant le quart d'heure ou la journée que l'on a à passer avec eux. Quand je compare cette société de dimanche avec celle de la veille, des Parchappe, je passe bien vite sur les excentricités de mon Laurent Jan, et je ne pense qu'à cet imprévu, à ce côté artiste en tout qui fait de lui un précieux original. Les gens qui s'intitulent les sectaires de la société par excellence ne savent guère à quel point ils sont privés de la vraie société, c'est-à-dire des plaisirs sociables. Otez-leur la pluie et le beau temps, les bavardages sur le voisinage et les amis, il n'y a plus que le whist qui puisse les consoler au milieu de ces longues heures qu'ils passent en face les uns des autres; mais ils sont moins privés sans doute parce qu'ils ne peuvent avoir idée du plaisir dont je parlais tout à l'heure.
Les gens d'esprit sont rares, et ceux qui le sont dans cette prétendue société choisie finissent par subir l'ennui par vanité, ou deviennent hébétés comme tout ce qui les entoure. Que dire, par exemple, d'un homme comme Berryer, qui ne sait se délasser de ses fatigants travaux que dans la compagnie de ces gens du monde plus ennuyeux les uns que les autres! C'est un homme singulier, difficile à déchiffrer, surtout dans les commencements. Au fond, l'avocat chez lui domine tout; l'homme a disparu, il est dans le monde comme dans son cabinet ou au barreau; il subit l'ennui comme il porte sa robe et pour les besoins de la cause. On voit certaines personnes du monde, capables de s'amuser à la manière des artistes,--je dis ce mot qui résume ma pensée,--faire beaucoup de frais pour en attirer et qui éprouvent véritablement du plaisir à leur conversation.
La bonne princesse est ainsi: quand elle a reçu ou visité elle-même ses connaissances du monde, elle a de petits jours où elle aime à voir des peintres et des musiciens. Plusieurs de ces dames-là ont un amant dans toutes les classes possibles, afin de connaître tous les genres de mérite.
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19 _juin._--Je reçois, le soir en dînant, la lettre d'Eugène de Forget qui m'annonce la mort de Mme de Lavalette[67].
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_Paris_, 20 _juin._--Parti à six heures et demie. Je me fais conduire chez Mme de Forget, ignorant à quelle heure se faisait le convoi. Je la trouve affligée. Je lui parle de l'idée inconvenante de faire la cérémonie dans une petite église qui n'est qu'une sorte d'annexe. Ni Eugène, à qui j'en parle, ni elle, ne comprennent grandement combien il fallait au contraire donner d'éclat à cet hommage public, qui a été si peu public que j'ai été honteux du peu d'empressement, de la tenue cavalière des assistants.
Le service étant à midi, je vais chez moi jusqu'à cette heure. Au milieu du service à l'église ou plutôt à la fin, arrive M. de Montebello, aide de camp de l'Empereur, sans voiture officielle et en petit uniforme. Le trait est si fort qu'il croit devoir s'excuser, prétexter des retards, auprès d'Eugène; il est vrai de dire que l'Empereur n'avait pas été, à ce que je me crois fondé à croire, averti en règle; c'était à sa fille ou à son petit-fils qu'il appartenait de faire cette notification qui peut-être n'a pas été faite du tout. Bref, moins de personnes encore ont accompagné le corps au cimetière, et, parmi ces personnes, _pas un_ des anciens amis de M. de Lavalette. J'ai maudit et je maudis encore la timidité qui m'a empêché de prendre la parole pour dire là ce que devait sentir toute âme bien placée; mais, en vérité, devant cet auditoire glacé et même profondément indifférent, c'était presque impossible; il n'y avait qu'un avocat capable de se trouver inspiré.
La mémoire des hommes est bien courte: celle des événements est aussitôt enterrée que celle des personnages qui y prennent part. Sur toutes les personnes à qui j'ai dit ces jours-ci que j'avais été à Paris pour l'enterrement de Mme de Lavalette, pas une n'a imaginé de laquelle je voulais parler... Que de choses à dire sur cette morte, morte depuis quarante ans, fantôme imposant, dans rabaissement profond où nous l'avons vue!
J'ai été revoir mes pauvres tombeaux, que j'ai trouvés bien entretenus; mais, dans la folle idée que je pouvais m'échapper pour retourner le jour même, et de bonne heure encore, dans ma retraite paisible, je n'ai pas pris le temps d'aller voir le tombeau de ma bonne tante et du cher Chopin.
En arrivant chez moi, où j'allais tout brusque pour partir au plus vite, je trouve la lettre de Guillemardet[68] qui m'annonce que le lendemain il conduit à sa dernière demeure sa pauvre mère. Dès lors, j'ai été tranquille sur l'emploi de mon temps et je n'ai plus pensé à Champrosay.
Je mourais de fatigue; ces sortes de dérangements m'accablent, mais me sont salutaires. Cette activité forcée est énervante pour moi, au moment même, mais elle entretient la vie et la circulation; j'ai dormi profondément jusqu'à près de sept heures.
Réveillé par la faim, je crois, et été dîner chez l'Anglais de la rue Grange-Batelière. J'ai été ensuite prendre du café et fumer dans le café qui fait l'angle de la rue Montmartre. J'ai joui là, paresseusement, avec une espèce de plaisir philosophique, de la vue de cet ignoble lieu, de ces joueurs de dominos, de tous les détails vulgaires de la vie, de cette foule d'automates, fumeurs, buveurs de bière, garçons de café. J'ai conçu même le plaisir qu'on peut trouver à s'oublier jusqu'à la dégradation dans ces distractions. Je suis rentré, avec la même tranquillité, sans beaucoup réfléchir, ayant fermé la porte aux émotions entre celles de ma matinée et celles qui m'attendaient le lendemain matin. Il faisait un froid incroyable: après deux tours sur le boulevard, j'ai été retrouver mon lit.
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_Champrosay_, 21 _juin._--Levé avant six heures. Comme je n'ai emmené personne et que je fais tout moi-même, j'ai besoin d'une activité qui contribue beaucoup à me fatiguer.
J'arrive à Passy un peu avant neuf heures, je vois et j'embrasse la pauvre Caroline. Triste cérémonie, qui avait là quelque chose de plus touchant que toutes celles de ce genre qu'on peut faire à Paris. L'air de ce lieu est mortel pour toute émotion vraie; l'appareil d'un convoi, les prêtres qui font la cérémonie, tout cela forme un spectacle qui fait de cet acte lugubre un acte comme un autre. À Passy, à une demi-heure de ce Paris empesté, ce convoi, ce service, les figures de tous ceux qui prennent part à tout cela, tout est changé, tout est décent, sérieux, et jusqu'à l'attitude des gens qui se mettent aux fenêtres.
J'ai été dans la sacristie avec cet excellent ami, cet excellent fils, pour signer l'acte mortuaire; quand il eut mis son nom sur le registre, il ajouta au bas _son fils_; je signai à mon tour, et il me sembla que j'avais presque le droit de faire de même; ce brave cœur avait eu la même pensée, et, en retournant à nos places, il me dit avec une expression déchirante: «_C'est que, vois-tu, mon pauvre garçon, tu es ici Félix_[69]!» Ce sont ses propres paroles.
Il m'a fait partir par le chemin de fer, avec un de ses amis; j'avais résolu le matin de faire des courses nécessaires, j'avais même pensé à aller voir cette fameuse _Mirrha_[70], où j'allais par acquit de conscience. J'avais trop présumé de mes forces ou de mon peu de sensibilité. Tant d'émotions m'avaient vaincu.
Je rentrai à pied du chemin de fer, et, après un déjeuner plus que frugal, j'ai dormi tout accablé avec le ferme propos de retour à Champrosay pour dîner, ce que j'ai exécuté par une pluie vraiment affreuse.
A Draveil, j'ai acheté des côtelettes au boucher, ne sachant pas quel dîner je trouverais... je n'étais pas attendu.
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_Paris_, 29 _juin._--Je vais dîner à la Taverne.
Je trouve, en allant aux _Anglais_, Bornot et sa femme, que je croyais partis, puis Dauzats et Justin Ouvrié[71], prenant du café au café Anglais.
--_Othello._ Plaisir noble et complet; la force tragique, l'enchaînement des scènes et la gradation de l'intérêt me remplissent d'une admiration qui va porter des fruits dans mon esprit. Je revois ce Vallak que j'ai vu à Londres il y a trente ans juste, peut-être jour pour jour (car j'étais là au mois de juin), dans le rôle de Faust. La vue de cette pièce fort bien arrangée, toute défigurée qu'elle était, m'avait inspiré l'idée de faire des compositions lithographiées[72]... Terry, qui faisait le diable, était parfait.
Je trouve là Mareste qui ne reste que jusqu'au deuxième acte, et ensuite Grzymala.
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_Champrosay_, 30 _juin._--À neuf heures du matin, au Jury. Je revois Cockerell[73] et Taylor[74], vieilles connaissances aussi; je passe là jusqu'à midi environ à examiner les peintures des Anglais, que j'admire beaucoup; je suis véritablement émerveillé des moutons de Hunt[75].
Je déjeune comme un vrai bourgeois, sous une espèce de treille, dans un petit café dressé tout fraîchement, dans l'attente de ce public qui vient si peu à cette glaciale Exposition, dont tout l'effet est manqué, grâce à ces prix disproportionnés de cinq francs et même d'un franc, qui ne sont pas dans nos habitudes.
Contre mes habitudes, je déjeune très bien d'un morceau de jambon et d'une cruche de bière de Bavière. Je me sens tout heureux, tout libre, tout épanoui, dans ce vulgaire bouchon établi en plein vent et regardant passer les rares badauds qui se rendent à l'Exposition.
De là, je vais à pied, malgré la chaleur, mais avec plaisir, jusque chez moi, en passant par chez Moreau, à qui j'apprends ce que j'ai fait pour lui auprès de Morny.
Rentré vers deux heures, je fais mes paquets, et me hâte de repartir par le chemin de Lyon. Je suis arrivé à Champrosay toujours avec ravissement, et par-dessus le marché, avec un appétit excellent.
[49] Probablement _Étienne Arago._
[50] Ce contraste d'expressions qui explique si exactement le contraste de talent des deux écrivains, Balzac et George Sand, avait été trouvé par Balzac lui-même, qui s'en était servi pour caractériser leur manière à chacun. (Voir à cet égard le livre de M. Ferry, _Balzac et ses amies._)
[51] _Hamlet devant le corps de Polonius_, toile qui figure à l'année 1859 dans le _Catalogue Robaut_, n° 1387, mais qui fut évidemment commencée dès l'année 1855.
[52] Chaque fois que l'on touche à l'opinion de Delacroix sur l'école anglaise de peinture, il convient de se référer à la belle lettre qu'il écrivit à Théophile Silvestre en 1858, que nous avons déjà plusieurs fois citée. Et pourtant on y trouve ce passage qui paraît en contradiction avec ce qu'il note dans son Journal trois années auparavant: «Je ne me soucie plus de revoir Londres: je n'y retrouverais aucun de ces souvenirs-là (Wilkie, Lawrence, Fielding, Bonington), et surtout je ne m'y retrouverais plus le même pour jouir de ce qui s'y voit à présent. _L'école même est changée._ Peut-être m'y verrais-je forcé de rompre des lances pour Reynolds, pour ce ravissant Gainsborough que vous avez bien raison d'aimer.» Mais ce n'était là qu'une boutade momentanée, car la fin de la lettre prouve d'une façon évidente sa sympathie pour le mouvement préraphaélite. (_Corresp.,_ t. II, p. 190, 191.)
[53] _Charles-Robert Leslie_, né à Londres en 1794, mort en 1859. Il passa sa jeunesse aux États-Unis. Il fit des tableaux de petite dimension représentant des scènes empruntées aux grands écrivains, Shakespeare, Cervantes, Molière, Walter Scott. On a dit de lui «qu'il excellait à faire les portraits vivants des êtres que le poète avait rêvés». Il exposa à Paris à l'Exposition universelle de 1855.
[54] _Francis Grant_, né en 1803 dans le comté de Perth, mort en 1878. Walter Scott écrit dans son Journal à propos de lui: «S'il persévère dans cette profession (la peinture),--c'était à l'époque de ses premiers débuts,--il deviendra l'un de nos peintres les plus éminents.» Il se distingua surtout comme portraitiste et fixa l'image de plusieurs illustrations anglaises (J. Russell, Macaulay, Disraeli, Landseer). À l'Exposition universelle de 1855, ses portraits lui valurent la grande médaille.
[55] À propos d'une œuvre de _Wilkie_ (1785-1841), Delacroix écrivait en 1858: «Un de mes souvenirs les plus frappants est celui de son esquisse de _John Knox prêchant._ Il en a fait depuis un tableau qu'on m'a affirmé être inférieur à cette esquisse. Je m'étais permis de lui dire en la voyant, avec une impétuosité toute française, qu'Apollon lui-même, prenant le pinceau, ne pouvait que la gâter en la finissant.» (_Corresp._, t. II, p. 192.)
[56] _William Hogarth_, peintre et graveur, né à Londres en 1697, mort en 1764, est l'auteur d'une longue série de compositions pittoresques et originales qui eurent une vogue immense et qui lui valurent le titre de peintre du roi d'Angleterre.
[57] Cette autre phase, c'est l'École préraphaélite, dont _Hunt_ et _Millais_, cités plus loin, devaient être deux des plus illustres représentants. Voici, d'une manière générale, quel jugement il porte sur elle, en caractérisant du même coup l'essence intime du génie anglais: «J'ai été frappé de cette prodigieuse _conscience_ que ce peuple peut apporter même dans les choses d'imagination: il semble même qu'en revenant à rendre excessifs des détails, ils sont plus dans leur génie que quand ils imitaient les peintres italiens surtout et les coloristes flamands. Mais que fait l'écorce? Ils sont toujours Anglais sous cette transformation apparente. Ainsi, au lieu de faire des pastiches purs et simples des primitifs italiens, comme la mode en est venue chez nous, ils mêlent à l'imitation de la manière de ces vieilles écoles un sentiment infiniment personnel; ils y donnent l'intérêt provenant de la passion de peindre, intérêt qui manque en général à nos froides imitations des recettes et du style des écoles qui ont fait leur temps.» (_Corresp._, II. 191.)