Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863
Part 22
23 _juillet._--Je vais ce matin vers la route de Remiremont; je monte avec peine au calvaire. Je reviens prendre un nouveau chemin, derrière la fabrique. J'y trouve des aspects nouveaux et charmants. Les journées se passent sans trop d'ennui et surtout assez vite. Je reçois à dîner une lettre de Paris que j'ouvre avec empressement...
Le soir, assez tard à rétablissement; je me sens plus fort.
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24 _juillet._--Mollesse, abattement, quoique je fusse bien hier. Je prends la hauteur au-dessus de la promenade de l'Empereur et je reviens par le bas.
Point d'émotions. Temps triste qui finit par de la pluie vers neuf ou dix heures.
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25 _juillet._--Le magistrat, à ce que me raconte le monsieur de Metz, mon voisin de table, qui conseille de ne pas plaider quand la cause est bonne!
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26 _juillet._--Dîné chez Perrier avec M. Yrvoix[455] de chez l'Empereur et deux MM. Thomas et une demoiselle d'opéra, maîtresse de l'un d'eux. Le bon Possoz, qui en était, nous a quittés pour aller le soir chez l'Empereur.
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27 _juillet._--Départ de l'Empereur à sept heures.--Je continue ma promenade jusqu'au délicieux ruisseau de la route de Saint-Loup.
Je lis depuis trois ou quatre jours les _Paysans_ de Balzac, après avoir été forcé de renoncer à _Ange Pitou_[456], de Dumas, excédé de cet incroyable mauvais. Le _Collier de la Reine_[457], plein des mêmes inconvénients et des mêmes intempérances, avait au moins des passages intéressants.
Les _Paysans_ m'ont intéressé au commencement; mais ils deviennent en avançant presque aussi insupportables que les bavardages de Dumas: toujours les mêmes détails lilliputiens, par lesquels il croit donner quelque chose de frappant à chacun de ses personnages. Quelle confusion et quelle minutie! À quoi bon des portraits en pied de misérables comparses dont la multiplicité ôte tout l'intérêt de l'ouvrage! Ceci n'est pas de la littérature, comme disait Mocquart l'autre jour. C'est comme tout ce qu'on fait: on marque tout, on épuise la matière et avant tout la curiosité du lecteur; Balzac, que j'ai déjà jugé sur d'autres pièces analogues, est cependant de premier ordre, quoique plein des défauts que je viens de dire. Il veut tout dire aussi, et il le redit encore après.
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30 _juillet._--Au milieu du jour, encouragé par le temps couvert et quoique dans une disposition passable, je suis monté par la route de Luxeuil. Arrivé à l'endroit où sont les bouleaux qui se renversent les uns sur les autres, j'en ai fait péniblement au soleil un croquis assez confus. Je n'ai pas résisté à descendre par une pente abrupte vers ce petit ruisseau délicieux dont on entend le murmure de la route. J'ai trouvé là des choses charmantes, rochers clairsemés, sentiers sous le bois, clairières et endroits touffus. J'ai bu de ce charmant ruisseau.
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31 _juillet._--Promenade vers midi du côté est derrière la fabrique que j'avais faite le matin avec bonheur il y a huit ou dix jours. La chaleur et l'insipidité croissante de la vue ne m'ont pas permis d'aller plus loin.
Le soir encore vers la route de Saint-Loup; je ne puis m'en rassasier. Le soir, le soleil est en face au lieu d'être derrière comme le matin; en se couchant il dore les derniers plans sur les montagnes les plus élevées; j'en ai fait un croquis.
Depuis quelques jours, mauvais temps froid et couvert.
J'attribue à cela un certain malaise.
Grande conversation avec Lenormant[458] jusqu'à dix heures à l'établissement.
[452] Il s'agissait de la décoration de l'église Saint-Sulpice, à laquelle le peintre P. Andrieu collabora.
[453] _Jean-Auguste Barre_, sculpteur, né en 1811, élève de J.-J. Barre, son père, et de Cortot, auteur d'un grand nombre de statues et surtout de bustes.
[454] Mme _Émilie Guyon_ (1821-1878) était une des actrices les plus en vogue de l'époque. Elle devint eu 1858 sociétaire du Théâtre-Français.
[455] M. _Yrvoix_ était attaché à la ponce secrète de l'Empereur.
[456] Ce roman, paru en 1853, est une suite de _Joseph Balsamo_ et du _Collier de la Reine._
[457] Cette deuxième partie des _Mémoires d'un médecin_ avait paru en 1849-1850.
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1er _août._--Le matin, meilleure disposition; encore au chemin de Saint-Loup et fait un croquis que j'ai colorié dans la journée.
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2 _août._--Après dîner, une des plus délicieuses promenades que j'aie faites ici: j'étais dispos, l'esprit tranquille, tout me charmait. J'ai fait un croquis de la ferme Jacquot et, plus haut sur la route près de la table ronde de pierre, une vue générale de la vallée[459]. Admiré encore le fond sauvage avec bouleaux, sources et rochers.
Je ne pouvais m'arracher à tout cela: quel charme grandiose! Et personne près de moi n'y prenait garde. Je rencontrais à chaque instant des groupes: les hommes ne s'entretenaient que d'argent; je l'ai remarqué.
Revenu lentement achever la soirée à l'établissement. J'y trouve Mme Marbouty[460]; conversation jusqu'à dix heures passées. Elle a des révélations: un esprit lui parle et lui dicte des choses merveilleuses. Cet esprit lui a appris à guérir sa mère qui a quatre-vingt-deux ans et qui était dans un état désespéré. Je lui ai demandé pourquoi elle ne profitait pas du même moyen pour se guérir elle-même; je ne sais ce qu'elle m'a répondu. J'ai rendez-vous avec elle après déjeuner demain pour savoir ce que lui a dicté son génie. Elle est tout étonnée que je n'aie pas aussi des révélations.
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3 _août._--Mon voisin de table me dit que M. Lhéritier[461] dit à un malade agité ou surexcité par le bain: «Ne le prenez que de trois quarts d'heure ou d'une demi-heure.»
M. Turck[462], au contraire, dit dans un cas analogue: «Prenez trois heures de bain.»
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_Champrosay_, 11 _août._--Parti de Paris pour Champrosay.
Je ne suis pas encore content de ma santé. Je n'ose me remettre à l'église[463].
Parti à onze heures. Je lais route avec Revenaz[464] et un de ses amis. Nous traversons la plaine par la chaleur la plus intense.
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12 _août._--Je sors à six heures du matin par la campagne. Délicieuse promenade. Je vais au bord de la rivière et fais un croquis vers la cabane de Degoty. Je rapporte un faisceau de nénufars et de sagittaires; je patauge pendant près d'une heure sur les bords glaiseux de la rivière avec délices pour conquérir ces pauvres plantes. Cette débauche me rappelle Charenton, l'enfance, la pêche à la ligne!... Je rentre brûlé.
Nous avons une abondance de fruits dont nous n'avons jamais joui jusqu'ici; jusqu'à présent n'en mangeant qu'à dîner, ils ne mont point encore fait mal.
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13 _août._--Je recommence à la même heure matinale la promenade d'hier. Je m'arrête avant la fontaine de Baÿvet pour faire un croquis que je regrettais de n'avoir pas fait la veille; c'est un des meilleurs du petit calepin que j'ai emporté à Plombières.
On passait mon carreau au siccatif; je suis resté le plus longtemps que j'ai pu dehors, me couchant à l'ombre non loin de la rivière, près du petit pont qui traverse un vivier. Je m'étais assis au bas de la rivière même, mais sans descendre jusqu'aux roseaux, abrité par mon parasol, en face de cette île remplie de roseaux qui se forme dans les basses eaux.
Assis encore près de la fontaine de Baÿvet qui n'est plus qu'un filet d'eau, mais charmant et coulant entre les herbes.
J'ai passé le reste de la journée dans la cour à l'ombre, assis dans mon fauteuil qu'on m'avait descendu pour donner le temps aux carreaux de sécher.
Le soir après dîner, sorti avec Jenny dans la campagne; la pauvre femme est souffrante comme à Bordeaux. Elle n'est restée qu'un instant avec moi, et je suis rentré qu'il faisait presque nuit; j'étais resté à me promener en long et en large devant la fontaine. Le soir, éclaircie, espérance de pluie pas réalisée.
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19 _août._--Travailler n'est pas seulement pour produire des ouvrages, c'est pour donner du prix au temps; on est plus content de soi et de sa journée quand on a remué des idées, bien commencé ou achevé quelque chose.
Lire des mémoires, des histoires consolant des misères ordinaires de la vie par le tableau des erreurs et des misères humaines.
--_La dernière scène de_ Roméo et Juliette.
--_Les Capulet, les Montaigu, le père Laurence._
[458] _Charles Lenormant_ (1802--1859), archéologue et historien, fut successivement inspecteur des Beaux-Arts, conservateur du Musée des antiques, professeur au Collège de France, directeur du _Correspondant_, membre de l'Académie des inscriptions, etc. C'était un homme fort instruit, doué d'un goût très vif pour les arts.
[459] _Le val d'Ajol, vu de la Feuillée Dorothée._
[460] _Mme Marbouty_, plus connue en littérature sous le nom de _Claire Brunne_, auteur de nombreux romans et de pièces de théâtre.
[461] Le _docteur Lhéritier_, membre de l'Académie de médecine, était médecin inspecteur des eaux de Plombières.
[462] Le docteur _Léopold Turck_, qui avait siégé comme représentant du peuple à l'Assemblée de 1848, était revenu sous l'Empire à Plombières, où il exerçait la médecine.
[463] L'église Saint-Sulpice.
[464] Parent de M. Moreau et grand admirateur de Delacroix. (Voir _Catalogue Robaut_, nos 565, 566 et 1232.)
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3 _septembre._--Je suis souffrant depuis mardi soir; la veille, dîner chez Barbier avec Malakoff et sa prétendue, Mme de Montijo, etc.
Toute la fin de la semaine j'interromps la peinture, je lis Saint-Simon. Toutes ces aventures de tous les jours prennent sous cette plume un intérêt incroyable. Toutes ces morts, tous ces accidents oubliés depuis si longtemps consolent du néant où l'on se sent soi-même.
Lu aussi les commentaires de Lamartine sur l'_Iliade_; je me propose d'en extraire quelque chose. Cette lecture réveille en moi l'admiration de tout ce qui ressemble à Homère, entre autres du Shakespeare, du Dante. Il faut avouer que nos modernes (je parle des Racine, des Voltaire) n'ont pas connu ce genre de sublime, ces naïvetés étonnantes qui poétisent les détails vulgaires et en font des _peintures_ pour l'imagination et qui la ravissent. Il semble que ces hommes se croient trop grands seigneurs pour nous parler comme à des hommes, de notre sueur, des mouvements naïfs de notre nature, etc., etc.
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5 _septembre._--Je vais chez les Parchappe, où sont les Barbier. Je les trouve tout en fête à l'Ermitage. Je reviens par la plus belle nuit du monde.
Je suis souffreteux depuis quelques jours. J'ai interrompu la peinture.
J'ai avancé beaucoup quelques tableaux:
Les _Chevaux sortant de la mer_[465].
L'_Arabe blessé au bras et son cheval_[466].
Le _Christ au tombeau dans la caverne, flambeaux_[467], etc.
Le _Petit Ivanhoë et Rebecca_[468].
Le _Centaure et Achille_[469].
Le _Lion et te Chasseur embusqué_, effet de soir[470].
L'ébauche de l'_Othello_ sur le corps de Desdémone.
J'ai composé: _Troupes marocaines dans les montagnes_[471].
--Villot me dit de coller du papier sur la voûte de ma chapelle avant d'y coller le tableau. Cela est adopté par les décorateurs et fort recommandé.
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6 _septembre._--J'écris à M. Berryer:--«En fin de compte, je me suis réfugié ici, où j'ai retrouvé du mieux; mais ce n'est pas tout; voici ce qui m'attendait à Champrosay: l'homme qui me louait mon petit pied-à-terre m'apprend au déballé qu'il va vendre sa maison, et que j'avise d'ici à peu. Me voilà troublé dans mes habitudes, quoique j'y fusse médiocrement; mais enfin j'y suis, et il y a quinze ans que je viens dans le pays, que j'y vois les mêmes gens, les mêmes bois, les mêmes collines. Qu'eussiez-vous fait à ma place, cher cousin, vous qui vous êtes laissé murer dans l'appartement que vous occupez depuis quarante ans, plutôt que d'en chercher un autre? Probablement ce que j'ai fait; c'est-à-dire que j'ai acheté la maison, qui n'est pas chère et qui, avec quelques petits changements en sus du prix d'achat, me composera un petit refuge approprié à mon humble fortune. Il me faut donc, à l'heure qu'il est, retourner sous deux jours à Paris, faire un mois de ce travail ajourné sans cesse et venir encore de temps en temps ici, voir ce qui s'y fait pour les arrangements que je vous ai dits.
«Vous aurez bien vu, en ouvrant ma lettre, mon cher cousin, que je ne vous en disais tant que parce que je n'avais rien de bon à vous dire, au moins pour ce qui me concerne. Tout ce bavardage que je vous fais ici de mes petites affaires, j'aurais voulu vous en étourdir sous les ombrages d'Augerville et au bord de l'Essonne. Vous voyez que je ne le puis malheureusement pas, et vous pensez bien, je l'espère, que c'est contre ma plus chère volonté.»
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_Paris_, 9 _septembre._--Parti de Champrosay à sept heures; trouvé là Leroy d'Étiolés.
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11 _septembre._--Je retourne travailler à Saint-Sulpice; je fais beaucoup à l'_Héliodore_[472]. Le lendemain, impuissance ...
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14 _septembre._--Je vais au Louvre voir le dessin de Masson, en comparaison de mon tableau[473].--Belles restaurations des tableaux espagnols. Contours noirs dans plusieurs parties du Murillo; sont-ils de lui?--Revu l'étrange _Baptême du Christ_ de Rubens jeune.
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15 _septembre._--Copié un passage de _Jane Eyre_[474].
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17 _septembre._--Vu de Rudder[475], qui me parle de la Marbouty dans le sens que je connaissais.
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19 _septembre._--Donné aujourd'hui à Haro la _Petite Vue de Dieppe_ pour y mettre une bordure noire.---L'esquisse de _Mirabeau_ pour rentoiler[476].
Aujourd'hui, dîner chez Mme de Forget avec Mme Menéval, un M. Dufour, compagnon de Batta à Tripoli; il me parle beaucoup de lui, toujours fumant, toujours avec son opium. Il me parle beaucoup de ce calme de la vie dans ces pays; l'insouciance de nos petites affaires et de nos petits plaisirs.
M. Yvan me donne son remède contre la fièvre; il est général en Russie, et cela lui a réussi quand la quinine était impuissante: faire sécher du gros sel gris au soleil ou sur une assiette sur le feu, en mettre une poignée dans un verre d'eau qu'on avale. (Consulter cependant.)
--_Frappement du rocher_: Hommes, femmes, animaux épuisés, chameaux, empressement vers la source.
[465] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1410.
[466] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1175.
[467] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1103.
[468] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1000.
[469] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1438.
[470] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1227.
[471] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1277.
[472] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1340.
[473] _Dante et Virgile_, l'eau-forte _d'Adolphe Masson_, est encore inédit.
[474] Roman anglais de _Currer Bell_, pseudonyme de _Charlotte Brontë._ Ce livre, qui eut un grand retentissement en Angleterre, fut immédiatement traduit en français.
[475] _Louis-Henri de Rudder_ (1807-1881), peintre élève de Gros et de Charlet.
[476] _Mirabeau et Dreux-Brézé._ Voir _Catalogue Robaut_, nos 359 et 360.
1859
_Champrosay,_9 _janvier.--Sur la difficulté de conserver l'impression du croquis primitif.--De la nécessité des sacrifices._--Sur les artistes qui, comme Vernet, finissent _tout de suite_, et du mauvais effet qui en résulte. Voir mes notes du 4 avril 1854[477].
Promenade à la forêt et visite au couvent en ruine de l'Ermitage. Stupidité des démolisseurs, tant fanatiques religieux que fanatiques révolutionnaires. Solidité de ces constructions de moines. Voir mes notes du 13 mai 1853[478].
--Avantages de l'éducation suivant Labruyère.--L'éducation se fait avec les honnêtes gens. Voir mes notes du 8 mars 1853[479].
--Sur les choses inachevées, impressions d'ébauches à propos du chêne d'Antain. Que _Michel-Ange_ doit une partie de son effet au manque de proportions. Voir mes notes du 9 mai 1853[480].
--Tirade sur Girardin qui revenait sans cesse à cette époque sur le labourage à la vapeur. La moralité ne me paraît pas devoir gagner à dispenser les hommes de travail. Auront-ils une patrie? se lèveront-ils pour la défendre? Voir mes notes du 17 mai 1853[481].
--_Sur la couleur._ Que les Rubens et les Titien ont employé des couleurs brillantes, et David des couleurs ternes. Excès de sobriété préconisé chez les modernes. Voir mes notes du 13 novembre 1857[482].
--Sur le mot _distraction._ On la cherche dans les travaux de toute sorte, y compris ceux de l'esprit; on se distrait avec des ouvrages qui ont servi à d'autres de distraction Voir mes notes du 9 novembre 1857[483].
--Sur l'_ébauche_ et sur le _fini._ Les improvisations de Chopin plus hardies que l'ouvrage; on ne gâte pas en finissant, quand on est grand artiste. Voir mes notes du 20 avril 1853[484].
--Perfection de Mozart qui ne brille pas par le voisinage du mauvais. Voir mes notes du 18 avril 1853[485].
--Il y a aussi les génies fougueux, dont le temps consacre les imperfections, Rubens, etc.
[477] Voir t. II, p 324.
[478] Voir t. II, p. 191 et 192.
[479] Voir t. II, p. 182 et suiv.
[480] Voir t. II, p. 185 et 186.
[481] Voir t. II, p. 198.
[482] Voir t. III, p. 297.
[483] Voir t. III, p. 296.
[484] Voir t. II, p. 163 et 164.
[485] Non retrouvées.
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1er _mars._--DICTIONNAIRE.
_Tableau._ Faire un tableau, l'art de le conduire depuis l'ébauche jusqu'au fini. C'est une science et un art tout à la fois; pour s'en acquitter d'une manière vraiment savante, une longue expérience est indispensable.
L'art est si long que, pour arriver à _systématiser_[486] certains principes qui, au fond, régissent chaque partie de l'art, il faut la vie entière. Les talents nés trouvent d'instinct le moyen d'arriver à exprimer leurs idées; c'est chez eux un mélange _d'élans spontanés_ et de _tâtonnements_, à travers lesquels l'idée se fait jour avec un charme peut-être plus particulier que celui que peut offrir la production d'un maître consommé.
Il y a dans l'aurore du talent quelque chose de naïf et de hardi en même temps qui rappelle les grâces de l'enfance et aussi son heureuse insouciance des conventions qui régissent les hommes faits. C'est ce qui rend plus surprenante la hardiesse que déploient à une époque avancée de leur carrière les maîtres illustres. Être _hardi_[487], quand on a un passé à compromettre, est le plus grand signe de la force.
Napoléon met, je crois, Turenne au-dessus de tous les capitaines, parce qu'il remarque que ses plans étaient plus audacieux à mesure qu'il avançait en âge. Napoléon lui-même a donné l'exemple de cette qualité extraordinaire.
Dans les arts en particulier, il faut un sentiment bien profond pour maintenir l'originalité de sa pensée en dépit des habitudes auxquelles le talent lui-même est fatalement enclin à s'abandonner. Après avoir passé une grande partie de sa vie à accoutumer le public à son génie, il est très difficile à l'artiste de ne pas se répéter, de renouveler, en quelque sorte, son talent, afin de ne pas tombera son tour dans ce même inconvénient de la banalité et du lieu commun qui est celui des hommes et des écoles qui vieillissent.
Gluck[488] a donné l'exemple le plus remarquable de cette force de volonté qui n'était autre que celle de son génie. Rossini a toujours été se renouvelant jusqu'à son dernier chef-d'œuvre, qui prématurément a clos son illustre carrière de chefs-d'œuvre. Raphaël, Mozart, etc., etc.
_Hardiesse._ Il ne faudrait cependant pas attribuer cette hardiesse, qui est le cachet des grands artistes, uniquement à ce don de renouvellement ou de rajeunissement du talent par des moyens d'effets nouveaux. Il est des hommes qui donnent leur mesure du premier coup, et dont la sublime monotonie est la principale qualité. Michel-Ange n'a point varié la physionomie de ce terrible talent qui a renouvelé lui-même toutes les écoles modernes et leur a imprimé un élan irrésistible.
Rubens a été Rubens tout de suite. Il est remarquable qu'il n'a pas même varié son exécution, qu'il a très peu modifiée, même après l'avoir reçue de ses maîtres. S'il copie Léonard de Vinci, Michel-Ange, le Titien,--et il a copié sans cesse,--il semble qu'il s'y soit montré plus Rubens que dans ses ouvrages originaux.
_Imitation._ On commence toujours par imiter.
Il est bien convenu que ce qu'on appelle _création_ dans les grands artistes n'est qu'une manière particulière à chacun de voir, de coordonner et de rendre la nature. Mais non seulement ces grands hommes n'ont rien créé dans le sens propre du mot, qui veut dire: de _rien_ faire _quelque chose_; mais encore ils ont dû, pour former leur talent ou pour le tenir en haleine, imiter leurs devanciers et les imiter presque sans cesse, volontairement ou à leur insu.
Raphaël, le plus grand des peintres, a été le plus _appliqué à imiter_[489]: imitation de son maître, laquelle a laissé dans son style des traces qui ne se sont jamais effacées; imitation de l'antique et des maîtres qui l'avaient précédé, mais en se dégageant par degrés des langes dont il les avait trouvés enveloppés; imitation de ses contemporains et des écoles étrangères, telles que l'Allemand Albert Dürer, le Titien, Michel-Ange, etc.
Rubens a imité sans cesse, mais de telle sorte qu'il est difficile de...[490].
_Imitateurs._ On peut dire de Raphaël, de Rubens, qu'ils ont beaucoup imité, et l'on ne peut sans injure les qualifier d'_imitateurs._ On dira plus justement qu'ils ont eu beaucoup d'imitateurs, plus occupés à calquer leur style dans de médiocres ouvrages, qu'à développer chez eux un style qui leur fût propre. Les peintres qui se sont formés en imitant leurs ouvrages, mais qui ont calqué le style de ces grands hommes dans leurs ouvrages propres et qui n'en ont reproduit que de _faibles parties_[491] par défaut d'originalité...
[486] Dans un autre art, les écrits théoriques de Richard Wagner sont la plus éclatante démonstration de cette idée.
[487] Voir notre Étude, p. XXXIII.
[488] On sait que _Gluck_ composa ses plus belles œuvres et donna le plus frappant exemple de hardiesse à un âge où généralement les forces créatrices ont diminué, quand elles ne se sont pas complètement éteintes chez la plupart des artistes. Il en fut de même pour ce Titien, que Delacroix aima si passionnément dans la seconde partie de sa carrière d'artiste.
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8 _août._--Voir dans l'_Annuaire_ de 1858, de l'Académie de Bruxelles, à la page 139, une note ainsi conçue: «Sous le rapport politique d'ailleurs, le métier des peintres n'occupait qu'un rang comparativement inférieur. Il ne pouvait rivaliser avec les métiers des bouchers, des poissonniers, des tailleurs, des forgerons, des boulangers.» (Pour l'article sur la situation des artistes chez les anciens et les modernes.--À faire pour le Dictionnaire de l'Académie.)
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9 _août._--«Malgré les travers qu'on lui a reprochés, la violence de son caractère, son esprit irritable, sarcastique, son amour presque maladif de la solitude...» (Article de Clément sur Michel-Ange. _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet 1859.)
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_Strasbourg_, 23 _août._--J'écris à Mme de Forget:
«Je vous donne quelques nouvelles de mon voyage et de mon séjour.
«Je suis arrivé sans trop de poussière et de chaleur, même sans trop d'embarras, quoique tous les départs fussent encombrés de la foule des curieux de province qui étaient venus à Paris admirer nos splendeurs, que j'ai fuies autant que j'ai pu.
«La distraction et la locomotion n'ont pas suffi à me remettre encore; j'espère que le repos profond dont je jouis ici avec mon bon parent dissipera ce malaise. Quel que soit l'état de la santé, et en l'absence de plaisirs plus vifs, le seul changement de lieu suffit pour procurer un grand agrément. Cette ville semble bien primitive ou, si vous voulez, bien arriérée en comparaison de Paris.