Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863
Part 21
«Si l'on vous disait que l'Empereur désirerait que la ville de Paris l'aidât à aller chercher, dans un désert, une pierre abandonnée, et de fréter avec lui un navire et d'entretenir pendant plusieurs années un équipage pour cette opération lointaine, sous prétexte que cette pierre intéresse la gloire des Sésostris qui ont vécu il y a quatre mille ans, vous lui répondriez peut-être que cette pierre ne regarde pas la ville de Paris, et que ce serait une mauvaise affaire; et cependant, messieurs, s'il était vrai qu'une telle proposition vous fût faite et qu'il fût possible que vous refusassiez de vous y associer, vous auriez manqué une excellente affaire; à qui le cœur n'a-t-il pas battu en présence de l'Obélisque de la place Louis XV, en pensant que la capitale de ce pays-ci contenait ce trophée que l'Angleterre était toute prête à nous enlever? Combien de millions d'étrangers sont venus alimenter la fortune de la ville pour admirer, avec tant d'autres monuments dont Paris est plein, ce magnifique ouvrage, fruit d'une entreprise désintéressée, la seule de ce genre peut-être qui honore le passage de la branche aînée des Bourbons et qui embellit Paris à jamais!
«Vous voyez, messieurs, que le beau peut être utile; le spectacle de nos grandes actions représenté par la peinture dans des proportions et avec une illusion qu'aucun tableau ne peut atteindre, est une chose belle et par le spectacle et par les sentiments qu'il peut inspirer. La vue de cette colonne de chasseurs de la garde qui traverse le champ de bataille d'Eylau jusqu'aux derrières de l'armée russe et dont il ne revient que quelques hommes; celle de ces trois chétifs bataillons carrés qui, dans la bataille des Pyramides, soutiennent sous le soleil et dans une plaine immense le choc de l'innombrable et intrépide cavalerie des mameluks, ce sont des spectacles faits pour moraliser et enflammer une nation: cela vaut bien les jeux publics que les empereurs donnaient au peuple de Rome, ces combats de gladiateurs où des esclaves s'égorgeaient froidement pour gagner leur pain, où l'on immolait cent lions en un jour et un passable nombre d'hommes.
«Vous n'en êtes pas à votre essai, messieurs, pour ce qui concerne l'encouragement du beau; quel est le nom qu'on donne à vos travaux depuis six ans? On les appelle les embellissements de Paris. Vous faites des rues larges et des boulevards plus larges encore, pour faciliter la circulation et donner de l'air là où il n'y avait que ténèbres et infection; mais vous ornez ces rues et ces boulevards, vous conservez un vieux bâtiment inutile qu'on appelle la tour Saint-Jacques, vous décrétez une fontaine monumentale sur le boulevard de Sébastopol. Vous transportez une colonne avec ses accessoires parce qu'elle sera plus belle que dans l'endroit où elle se trouve.»
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24 _avril._--Conseil de revision à midi.
Prêté hier à M. Nanteuil[438] une étude de deux chevaux[439] sur la même toile (douze environ), faite autrefois aux gardes du corps;--de profil tous les deux.
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26 _avril._--La journée a été bonne. Beaucoup travaillé avec bonne humeur à la _Chasse aux lions_[440] qui est comme finie ce jour-là.
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27 _avril._--De l'éloge de Magendie par M. Flourens_[441]:_ «À l'ardeur de jeunes praticiens vantant le succès de leurs prescriptions il opposait son expérience, et leur disait avec une douce ironie: «On voit bien que vous n'avez jamais essayé de rien faire.» Si la simplicité extrême de ce mode de traitement amenait d'assez justes objections: «Soyez convaincus, ajoutait-il, que la plupart du temps, lorsque le trouble se produit, nous ne pouvons en découvrir les causes; tout au plus en saisissons-nous les effets; notre seule utilité en assistant au travail de la nature, qui en général tend vers sou état normal, est de ne point l'interrompre; nous ne devons aspirer qu'à être quelquefois assez habiles pour l'aider.»
«Qu'on lui fasse absolument tout ce qu'il voudra: je ne prescris que cela», disait-il en quittant un jeune garçon dont l'état présentait des symptômes alarmants. Ordinairement avare de son temps, il prodigue les visites à cet enfant, mais n'ajoute rien à la médication. Le soir du troisième jour, tout à coup son front s'obscurcit, et tirant l'oreille à son malade: «Petit drôle, tu ne m'as pas laissé un instant de repos. Va te promener maintenant.» Le père lui demande alors ce qu'était la maladie de l'enfant: «Ce que c'était? Ma foi, je n'en sais rien, ni moi ni la Faculté tout entière; si elle pouvait être sincère, elle vous le dirait; ce qu'il y a de certain, c'est que tout est rentré dans l'état normal.»
Le résultat de ce travail est que les substances qui ne contiennent point d'azote (sucre, gomme, etc.) sont impropres à la nutrition. En effet, bien que les animaux soumis à l'expérience aient de ces substances à discrétion, ils n'en périssent pas moins d'inanition au bout de quelques jours. Il y a plus, c'est que, quels que soient les aliments employés, azotés ou non, il est nécessaire de les varier. Un lapin et un cochon d'Inde, nourris avec une seule substance, telle que froment, avoine, orge, choux, carottes, etc., meurent, dit M. Magendie, avec toutes les apparences de l'inanition, ordinairement dès la première quinzaine, quelquefois beaucoup plus tôt. Nourris avec les mêmes substances, données concurremment ou successivement à de petits intervalles, les animaux vivent et se portent très bien; la conséquence la plus générale et la plus essentielle à déduire de ces faits, c'est que la diversité et la multiplicité des aliments sont une règle d'hygiène très importante. (C'était le principe du docteur Bailly.)
_Recherches physiologiques et médicales sur les causes, les symptômes et le traitement de la qravelle_[442]. «Les personnes atteintes de la goutte et de la gravelle, dit Magendie, sont ordinairement de grands mangeurs de viande, de poisson, de fromage et autres substances abondantes en azote. La plupart des graviers, une partie des calculs urinaires, les tophus arthritiques sont formés par l'acide urique, principe qui contient beaucoup d'azote. En diminuant dans le régime la proportion des aliments azotés, on parvient à prévenir, et même à guérir la gravelle.»
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30 _avril._--Mon pauvre Soulier[443] est venu me voir aujourd'hui; j'en ai eu beaucoup de plaisir. Il est vieux, souffrant. Il est heureux de ses enfants; mais il est bien isolé dans son coin; point de distractions et de consolations.
[431] Sans doute _Henri-Gustave_ et _Théophile-Yves-René Grenier de Saint-Martin_, fils du peintre _Grenier de Saint-Martin_ (1793-1867), élève de Guérin et aussi de Delacroix. Ces deux jeunes gens débutèrent l'un et l'autre au Salon de 1857.
[432] On pourra remarquer que, durant les périodes de production, le Journal est presque toujours incomplet. C'est surtout quand il voyage, quand il est aux eaux, en villégiature chez un ami, à Dieppe par exemple, qu'il se plaît à y écrire: c'est ainsi que ses séjours à Augerville chez Berryer, où il ne peignait presque jamais, sont autant d'occasions pour lui de noircir des feuillets. En revanche, à Paris il écrit peu: c'est ce qui explique que l'on trouve en somme assez peu d'indications sur ses compositions picturales, et que le Journal soit à ce point de vue un insuffisant commentaire de son œuvre d'artiste.
[433] Lettre du 21 juillet 1762.
[434] Lettre du 31 mars 1763.
[435] Variante réduite de l'un des onze tympans de la _Vie d'Hercule_, à l'Hôtel de ville. (Voir _Catalogue Robaut_, nos 1152-1162.)
[436] C'est évidemment le brouillon d'un rapport qu'il devait présenter au Conseil municipal.
[437] _Jean-Charles Langlois_ (1789-1870), colonel d'état-major, peintre de batailles et de nombreux panoramas. Il est question ici du Panorama de la prise de Malakoff.
[438] _Célestin Nanteuil_ (1813-1873), graveur et lithographe.
[439] Cette toile figura à la vente posthume de Delacroix sous le n° 211.
[440] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1350.
[441] _François Magendie_, le célèbre physiologiste, membre de l'Académie des sciences, était mort le 7 octobre 1865. Son éloge fut prononcé à l'Académie des sciences par le secrétaire perpétuel _Flourens_, qui excellait dans le genre, et dont les _Éloges historiques_ réunis en volumes témoignent à la fois d'un rare talent d écrivain et d'une fine observation scientifique.
[442] C'est le titre d'un ouvrage publié pour la première fois en 1818 par le docteur Magendie.
[443] Delacroix écrivait à _Soulier,_ le 6 décembre 1856: «Quand boirons-nous à la santé de nos souvenirs? Quand viendras-tu? Comme j'ai à peu près renoncé à lire, surtout le soir, j'ai des moments d'inoccupation apparente, qui ne sont pas du tout cet ennui dont je parlais tout à l'heure: je ferme les yeux, ou je regarde le feu de la cheminée. Alors je rouvre un livre fermé déjà à beaucoup de chapitres dans ma mémoire, et je retrouve de délicieux moments, et en première ligne ceux que nous avons passés ensemble. Je ne passe jamais sur la place Vendôme sans lever les yeux vers cette mansarde que nous avons vue si joyeuse. Que d'années depuis tout cela, que de vides!» (_Corresp.,_ t. II, p. 151.)
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7 _mai_.--Je dîne pour la première fois au dîner du premier vendredi. Je m'y amuse et me porte mieux le lendemain. Il faut se remuer. J'en sors avec Villot et je me promène seul une heure en excellente disposition.
Le lendemain je me suis promené encore: je suis entré à Saint-Roch pour la musique, où j'ai entendu surtout le plus cruel sermon sur la virginité. Je suis rentré dans une tristesse extrême dont je ne suis pas débarrassé aujourd'hui dimanche que j'écris ceci.
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8 _mai._--MM. Feydeau et Moreau viennent me voir. Je vais à l'Institut, où Halévy me sermonne sur mon abstention des séances de l'École.
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9 _mai._--Je vais visiter la maison des Champs-Élysées du prince Napoléon[444]. Charmant résultat auquel je ne m'attendais pas. J'y trouve Mme Duret avec son mari; aimable femme sans prétention.
Je vais de là voir Mme de Lagrange; elle me dit que Berryer travaille trop. Hier, à l'Institut, F..., qui est dans un triste état, me conseillait de m'abstenir de la moindre fatigue: c'est pour avoir voulu forcer qu'il en est venu à ne pouvoir même lire sans fatigue. Nous nous sommes rappelé Blondel qui est mort à la peine à Saint-Thomas d'Aquin. J'attribue à un travail forcé ma rechute de l'année dernière à cette époque.
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10 _mai._--Villot est venu me chercher à une heure, nous avons été ensuite voir les Rubens, je trouve là Mme de Nadaillac, la fille de Mme Delessert.
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11 _mai._--Parti pour Champrosay à onze heures; grand bonheur de m'y voir. Je vois ces pauvres voisins, dont la douleur fend le cœur.
On trouve toujours quelque chose de changé; voilà qu'on me bâtit dans la plaine au-dessous de mes fenêtres une baraque dont le toit me cache un morceau de la rivière. On abat le mur de Villot. Tout passe, et nous passons.
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22 _mai._--J'ai été à Paris à neuf heures dix. Mon début à l'école pour juger les figures. J'allais voir Mercey et le ministre, pour les remercier; je n'ai trouvé personne.
Mme de Forget; le petit Raphaël et M. Moore que j'ai remercié de la photographie dudit; Autran et sa femme très aimable; elle m'a donné une médaille de mon père, de Marseille.
Petite station au Jardin des Plantes avant de partir. Parti avec les Parchappe.
En somme, bonne journée, sans la fatigue que je redoutais.
Berryer m'a invité ces jours-ci à passer quelques jours avec lui à Augerville; désolé de le refuser dans l'attente où je suis du bon cousin.
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23 _mai._--Sujets: _Tancrède en prison_ après sa poursuite d'une fausse Clorinde (je crois). Le chevalier gascon, qui est, je crois, Raymond, l'insulte, etc. Flambeau, prison (_Jérusalem_).
Le _Corsaire en prison_[445], Gulnare, le poignard, etc. On pourrait en faire un effet de jour sans inconvénient.
_D. Raphaël et ses compagnons surpris par les corsaires dans l'île de Minorque (Gil Blas)._ D. Raphaël amené ou plutôt apporté chez la belle esclave de son maître à Alger.
_Les Nymphes rapportent le corps de Léandre_, Héro se précipite dans le lointain.--Revoir les _Métamorphoses_ d'Ovide.
_Les deux Chevaliers._ Ubalde et le Danois trouvant une barque avec un vieillard, etc. (_Jérusalem._)
_L'Aventure de la bague_ dans _Gil Blas._ Celui-ci et ses amis déguisés en alguazils, la dame au lit éplorée, vieille femme, etc.--Voir costumes du vieux Molière.
_Tancrède baptisant Clorinde._
_Tancrède_ (de Voltaire) _rapporte mourant de la bataille des Sarrasins._ Aménaïde en pleurs. Argire, soldats, chevaliers, prisonniers, drapeaux et flambeaux; quelque chose comme la composition pour le sujet des _deux frères_ dont l'un est tué par l'autre et ramené à sa mère; se rappeler le croquis pour le sujet du _Vampire_ de Dumas[446].
_Juliette sur son lit_, la mère, le père, les musiciens, la nourrice.
_Bornéo au tombeau de Juliette._
_Athalie interroge Éliacin._
_Junie entraînée par les soldats._ Néron l'observe, flambeaux, etc.
_Renaud arrête le bras d'Armide_ qui veut le frapper (_Jérusalem_).
_Tancrède blessé retrouvé par Herminie._
Sujets de _Sémiramis._
Romans de Voltaire.
_Le prince Léon prisonnier._
_Fleur de lis au tombeau de Brandimart._
_Brabantio maudit sa fille_ (après la séance du doge). Othello, Iago, etc.
_Diane de Poitiers demande à François Ier la grâce de son père._
_La dame infortunée aux pieds d'Amadis_ dans le lac du château.
_Frappement du rocher._ Israélites buvant avidement, chameaux, etc.[447].
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24 _mai._--Mme Villot m'invite à aller la voir le soir pour me rencontrer avec une personne mystérieuse, amie de Mme Sand. J'y vais malgré mon rhume et à travers un temps diluvien. Je trouve Mme Plessis[448], charmante personne qui me fait promettre d'écrire à Mme Sand. Elle est sur le point de m'embrasser dans la soirée quand je lui dis que je ne crois pas à cette petite personne appelée _âme_ dont on nous gratifie.
Le bon général Parchappe veut m'avoir à dîner pour le lendemain. Je promets malgré le rhume.
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25 _mai._--Dîné chez Mme Parchappe. Mme Franchetti qui s'y trouve vient d'arriver ce jour même pour s'installer chez Minoret. Elle est forcée d'accepter l'hospitalité de Mme Parchappe sous peine de coucher sur des matelas mouillés.
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26 _mai._--Je songe, en ébauchant mon _Christ descendu dans le tombeau_[449], à une composition analogue qu'on voit partout du Barocci[450]; et je songe en même temps à ce que dit Boileau pour tous les arts: «Rien n'est beau que le vrai.» Rien n'est vrai dans cette maudite composition: gestes contournés, draperies volantes sans sujet, etc. Réminiscences des divers styles des maîtres. Les maîtres, mais je parle des plus grands et dont le style est très marqué, sont vrais à travers cela, sans quoi ils ne seraient pas beaux. Les gestes de Raphaël sont naïfs, malgré l'étrangeté de son style; mais ce qui est odieux, c'est l'imitation de cette étrangeté par des imbéciles, qui sont faux de gestes et d'intention par-dessus le marché.
Ingres, qui n'a jamais su composer un sujet comme la nature le présente, se croit semblable à Raphaël en singeant[451] certains gestes, certaines tournures qui lui sont habituelles, qui ont même chez lui une certaine grâce qui rappelle celle de Raphaël; mais on sent bien, chez ce dernier, que tout cela sort de lui et n'est pas cherché.
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28 _mai._--Je vais le soir chez Mme Villot: j'y trouve Mme Franchetti, Parchappe, etc., une dame de Suberval et ses filles: l'une de ces dernières me promet la recette du _pigeon Pise._
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29 _mai._--Promenade le matin dans la forêt.
[444] Palais pompéien de l'avenue Montaigne, qui vient de disparaître pour faire place à une maison de rapport.
[445] Delacroix avait déjà traité ce sujet à l'aquarelle et l'avait exposé au Salon de 1831. (Voir _Catalogne Robaut_, n° 338.)
[446] Drame fantastique en cinq actes et dix tableaux, par Alexandre Dumas et Auguste Maquet, représenté le 30 décembre 1851 sur le théâtre de l'Ambigu.
[447] La plupart de ces dessins ou croquis de Delacroix ont figuré à la vente posthume du maître et sont aujourd'hui disséminés dans les collections d'artistes et d'amateurs.
[448] Probablement Mme _Arnould-Plessy_, la célèbre comédienne, qui peut-être désirait obtenir un rôle dans une pièce de George Sand, et qui, connaissant les excellentes relations d'Eugène Delacroix avec celle-ci, l'avait prié d'intervenir en sa faveur.
[449] Delacroix a plusieurs fois répété ce sujet, qu'il affectionnait. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1034.) À propos de cette composition, Baudelaire écrit: «Dites-moi si vous vîtes jamais mieux exprimée la solennité nécessaire de la _Mise au tombeau._ Croyez-vous sincèrement que Titien eût inventé cela? Il eût conçu, il a conçu la chose autrement; mais je préfère cette manière-ci. Le décor, c'est le caveau lui-même, emblème de la vie souterraine que doit mener longtemps la religion nouvelle! Au dehors, l'air et la lumière qui glisse en rampant dans la spirale. La mère va s'évanouir, elle se soutient à peine.»
[450] _Le Christ porté au tombeau_, tableau qui se trouve dans l'église de Sinigaglia.
[451] Baudelaire l'appelait: _l'adorateur rusé de Raphaël._
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5 _juin._--Arrivée de M. Lamey. Il arrive seul à la maison comme je m'apprêtais pour aller le chercher. J'avais mal compris l'heure de son départ.
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20 _juin._--Nous allons au Musée avec le bon cousin. Il est très frappé des antiquités assyriennes.
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24 _juin._--Départ du bon cousin. Je suis tout triste du vide qu'il me laisse.
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3 _juillet._--Premier jour à l'église[452] avec Andrieu.
_Sur les accessoires._--Mercey a dit un grand mot dans son livre sur l'Exposition: le beau dans les arts, c'est la vérité idéalisée. Il a tranché la question pendante entre les pédants et les véritables artistes; il a supprimé l'équivoque qui permettait aux partisans du _beau_ partout de masquer leur impuissance à trouver le vrai.
Les accessoires font énormément pour l'effet et doivent néanmoins être toujours sacrifiés. Dans un tableau bien ordonné, ce que j'appelle _accessoires_ est infini. Non seulement des meubles, de petits détails des fonds sont accessoires, mais les draperies et les figures elles-mêmes, et dans les figures principales, les parties de ces figures. Dans un portrait qui montre les mains, les mains sont accessoires. D'abord elles doivent être subordonnées à la tête, mais souvent une main doit attirer l'attention, moins qu'une partie du vêtement, du fond, etc. Ce qui fait que les mauvais peintres ne peuvent arriver au beau qui est _ce vrai idéalisé_ dont parle Mercey, c'est qu'outre le défaut de conception générale de leur ouvrage dans le sens du _vrai_, leurs accessoires, au lieu de concourir à l'effet général, le détournent au contraire par l'application donnée presque toujours à faire ressortir certains détails qui devraient être subordonnés. Il y a plusieurs manières de produire ce mauvais résultat: d'une part, le soin excessif apporté à faire ressortir ces détails, pour montrer de l'habileté; de l'autre, l'habitude générale de faire exactement d'après nature tous ces accessoires destinés à concourir à l'effet. Comment le peintre, en copiant tous ces morceaux d'après des objets réels, comme ils sont et sans les modifier profondément, pourra-t-il ôter ou ajouter, donner à des objets inertes en eux-mêmes la puissance nécessaire à l'impression?
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_Nancy_, 10 _juillet._--Parti pour Plombières à sept heures du matin. Arrivé à Nancy à deux heures. Mauvaise disposition qui m'empêche de dîner; je me couche à huit heures environ.
J'avais été au Musée en arrivant, pour revoir les deux esquisses de Rubens; à la première vue, elles ne m'ont plus paru si belles; mais bientôt le charme a opéré, et je suis devenu immobile devant elles, et cela quoique j'allasse de l'une à l'autre, mais sans pouvoir les quitter. Il y a à écrire vingt volumes sur l'effet particulier de ces ouvrages. C'est le charme du je ne sais quoi, une saveur incroyable, au milieu de négligences, mais celles-ci dues à ce que les ouvrages ne sont que des esquisses.
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_Plombières_, 11 _juillet._--Levé à quatre heures pour partir à cinq heures. Hier soir, je me croyais au moment de faire une maladie à Nancy. Ce matin, je me trouve remis, grâce à ma tempérance.
Je dors une partie du voyage après avoir déjeuné d'une moitié de poulet. Trouvé, d'Épinal jusqu'à Plombières, un sieur Algis, je crois, qui a été assez bon garçon et qui m'a fermé les fenêtres quand j'en avais besoin. Il est fort comme un Turc, et cependant il lutte comme je l'ai fait toute ma vie contre le déjeuner. Il est grand fumeur et avoue néanmoins tous les inconvénients de son habitude. Il dit comme moi qu'il est impossible de s'arrêter à un cigare: un par hasard, dit-il, fait plutôt du bien; mais c'est fumer beaucoup et presque constamment que veut le fumeur de profession. Il prétend que, toutes les fois qu'il lui est arrivé de suspendre ce plaisir pendant quelques jours, il se sent un autre homme pour le travail, pour l'activité de l'esprit, celle même de la passion pour les femmes. Sitôt l'habitude reprise, apathie, indifférence complète: elle suffit, mais sans satisfaire, à ce qu'il paraît.
Arrivés à Plombières à midi. Toute la population réunie pour voir revenir l'Empereur de la messe. Il m'aperçoit en passant. J'étais sur la porte de Parizot, qui ne peut me loger que dans l'espèce de grenier où habite sa vieille mère. J'y reste dans l'espoir de mieux.
Bal le soir, qui me tient au supplice une partie de la nuit à cause des allées et venues; de même à peu près les jours suivants, et quoique je me couche de bonne heure, je n'en dors que plus mal.
Mon compagnon de route prétend qu'il a remarqué que, s'il s'expose au soleil après avoir mangé, sa digestion est mauvaise. Il me semble que j'ai éprouvé ici la même chose. Quand je sors après déjeuner et que je vais à la promenade des Dames, j'en ressens une lourdeur qui tient peut-être à ces espaces découverts qu'il faut traverser.
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12 _juillet._--Je trouve aujourd'hui Fleury qui est ici avec sa femme et sa fille. Enchanté de le retrouver; mais avec mon indisposition, impossible de profiter de rien.
On m'avait assigné cinq heures du matin pour prendre mes bains...
Je trouve Barre[453] comme je causais sur la place avec Mocquart; celui-ci me présente à Mme Guyon[454] qui loge avec lui et l'excellent Possoz; elle est très aimable et encore, très bien: des yeux charmants, avec une bouche qui annonce des penchants redoutables.
Le soir, promenade au bord de la petite rivière, dans les nouveaux endroits disposés depuis l'année dernière; tout cela est charmant.
Quelques mots de conversation avec M. Schneider me fatiguent grandement et me font manquer d'aller retrouver Fleury.
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14 _juillet._--Dans Dumas: «La reine fut toujours femme: elle se glorifiait d'être aimée.» Certaines âmes ont cette aspiration vers la sympathie de tous ceux qui les entourent, et ce ne sont pas les âmes les moins généreuses en ce monde.
Après une promenade que le soleil me gâte toujours un peu, je suis monté fatigué à l'établissement pour la première fois et pour lire les journaux. Rentré chez moi et ressorti à quatre heures passées, et retrouvé ce maudit soleil qui m'a chassé de la musique que j'avais entendue de la route de Luxeuil. La vulgarité, l'inanité de cette musique suffisait déjà à me mettre en fuite. Le bon Possoz m'a mené avant-hier soir à la ferme Jacquot; c'est une promenade charmante et où je ne rencontrerai personne.
Aujourd'hui, après dîner, sorti par la route d'Épinal. J'y ai fait des découvertes charmantes, des roches, des bois, et surtout des eaux, des eaux dont on ne peut se lasser. On éprouve un désir incessant de s'y plonger, d'être saint Jean, d'être l'arbre qui s'y baigne, d'être tout, excepté un malheureux homme malade et ennuyé.
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