Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863
Part 2
Mon pauvre Dumas, que j'aime beaucoup et qui se croit sans doute un Shakespeare, ne présente à l'esprit ni des détails aussi puissants, ni un ensemble qui constitue dans le souvenir une unité bien marquée. Les parties ne sont point pondérées; son comique, qui est sa meilleure partie, semble parqué dans de certains endroits de ses ouvrages; puis, tout à coup, il vous fait entrer dans le drame sentimental, et ces mêmes personnages qui vous faisaient rire deviennent des pleureurs et des déclamateurs. Qui reconnaîtrait, dans ces joyeux mousquetaires du commencement de l'ouvrage, ces êtres de mélodrame engagés à la fin dans cette histoire d'une certaine milady, que l'on juge en forme et qu'on exécute au milieu de la tempête et de la nuit? C'est le défaut habituel de Mme Sand. Quand vous avez fini de lire son roman, vos idées sur ses personnages sont entièrement brouillées; celui qui vous divertissait par ses saillies ne sait plus que vous faire verser des larmes sur sa vertu, sur son dévouement à ses semblables, ou parle le langage d'un thaumaturge inspiré; je citerais cent exemples de cette déception du lecteur.
--Le jeune Armstrong venu; il m'a parlé de Tuilier[25], qui a laissé cent mille livres sterling pour fonder une retraite pour les artistes pauvres ou infirmes; il vivait avaricieusement avec une vieille servante. Je me rappelle l'avoir reçu chez moi une seule fois, quand je demeurais au quai Voltaire; il me fit une médiocre impression; il avait l'air d'un fermier anglais: habit noir assez grossier, gros souliers et mine dure et froide.
*
31 _mars._--Je vais mieux: j'ai repris mon travail. M... venue vers quatre heures voir mes tableaux; elle m'engage à venir lundi pour entendre Gounod. Elle avait un châle vert qui lui nuisait horriblement, et cependant elle conserve son charme. L'esprit fait beaucoup en amour; on pourrait devenir amoureux de cette femme-là, qui n'est plus jeune, qui n'est point jolie et qui est sans fraîcheur. Singulier sentiment que celui-là! Ce qui est au fond de tout cela est toujours la possession, mais la possession de quoi, dans une femme qui n'est pas jolie? Celle de ce corps qui n'a rien d'agréable? Car, si c'est de l'esprit qu'on est amoureux, on en jouit tout autant sans posséder ce corps sans attraits: mille femmes jolies sont là qui ne vous donnent pas une distraction. L'envie de tout avoir d'une personne qui nous a émus, une certaine curiosité, mobile puissant en amour, l'illusion peut-être de pénétrer plus avant dans cette âme et dans cet esprit, tous ces sentiments se réunissent en un seul; et qui nous dit qu'au moment où nos yeux ne croient voir qu'un objet extérieur dépourvu d'attraits, certains charmes sympathiques ne nous poussent pas à notre insu? L'expression des yeux suffit à charmer[26].
[20] _Charles Gounod_ (1818-1893), grand prix de Rome de musique en 1839, n'avait pas encore produit ses œuvres importantes. _Faust_ ne fut joué qu'en 1859.
[21] Delacroix a déjà formulé, en des années antérieures, un jugement analogue à celui que nous trouvons ici et qui parait pour le moins déconcertant. On retrouvera plus loin, dans l'année 1857, une sorte d'amende honorable, présentée par lui-même. Voir sur ce point notre Étude, p. XLVII.
[22] _Balthazar Galuppi_, compositeur bouffe italien, né en 1706, mort en 1785. De 1729 à 1777, il écrivit cinquante-quatre partitions. Ses œuvres peuvent être citées comme un exemple de la facilité en même temps que de l'inconsistance du style italien.
[23] Ces croquis datent de 1849, époque à laquelle Delacroix fut chargé de peindre la partie centrale de la galerie. (Voir _Catalogue Robaut_, nos 1107 à 1118.)
[24] _Nanon de Lartigues_, première partie du roman d'Alexandre Dumas: la _Guerre des femmes_, publié en 1844 dans la _Patrie_, et plus tard en deux volumes.
[25] Delacroix, lors de son premier voyage en Angleterre (1825), considérait _Turner_ (1775-1851) comme un véritable réformateur. (Voir t. I, p. 39, en note.)
[26] C'est en des passages comme celui-ci que se fait le mieux apercevoir l'analogie avec Stendhal, cette parenté spirituelle que nous notions dans notre Étude et qui avait frappé plusieurs de ceux qui le connurent.
* * * * *
21 _avril._--Dîné chez Legouvé avec Goubaux, Patin, etc., etc.
* * * * *
2 _mai._--Ce soir chez l'insipide Païva. Quelle société! Quelles conversations! Des jeunes gens avec barbe et sans barbe; des jeunes premiers de quarante-cinq ans, des barons et des ducs allemands, des journalistes, et tous les jours de nouvelles figures!
Amaury Duval y est venu. Je n'ai commencé à pouvoir ouvrir la bouche qu'avec lui; j'étais pétrifié de tant d'inutilité et d'insipidité. Le bon X... croit être là en société. Comme on ne jure que par lui, qu'il fait là un excellent dîner chaque semaine et qu'il y mène sa donzelle, qu'on le consulte même sur les talents du cuisinier, qu'il décide s'il faut le conserver ou le changer, il est là comme autrefois le Mondor de l'ancien régime dans certains salons; il bâille, il dort pendant qu'on lui parle; au demeurant, c'est un bon garçon.
En sortant de cette peste assoupissante à onze heures et demie et en respirant l'air de la rue, je me suis cru à un régal; j'ai marché une heure avec moi-même, peu satisfait néanmoins, morose, faisant retour sur mille objets désagréables et me plaçant en esprit au milieu de tous ces dilemmes que pose l'existence telle qu'elle est; celui-ci surtout qui est le fond de tous les raisonnements possibles à cet endroit: solitude, ennui, torpeur, société avec et sans liens, rage de tous les moments et surtout aspiration à la solitude. Conclusion: rester dans la solitude, sans traverser d'autre épreuve, puisque le vœu suprême est enfin d'être tranquille, quand la tranquillité devrait être une sorte d'anéantissement.
*
4 _mai._--Chez Nieuwerkerke le soir; Levassor[27] nous a fait la scène de l'_Anglais à Inkermann._
*
14 _mai._--J'ai eu à dîner Varcollier, Gautier[28] et les aimables hommes qui m'ont été agréables pour mon exposition.
Bonne soirée; Dauzats en était.
*
15 _mai._--Inauguration de l'Industrie. J'ai été ensuite, et imprudemment, à l'exposition des tableaux, avec Dauzats et revenu avec lui jusque chez moi. J'y ai eu très froid.
J'ai vu l'exposition d'Ingres[29]. Le ridicule, dans cette exhibition, domine à un grand degré; c'est l'expression complète d'une incomplète intelligence; l'effort et la prétention sont partout; il ne s'y trouve pas une étincelle de naturel.
Dauzats, en revenant, me conte l'histoire des travaux de Chenavard.
*
22 _mai._--Dumas me fait demander le matin si je suis chez moi; je lui réponds que j'y serai à deux heures. Il me demande des notes sur les choses les plus inutiles à savoir pour un public, comment je m'y prends dans ma peinture, mes idées sur la couleur, etc. Il me demande, pour prolonger la séance, à dîner avec moi; je saisis cette occasion de passer quelques bons moments. Il va faire une course et revient à sept heures passées, au moment où j'allais dîner tout seul, mourant de faim.
Après notre dîner, nous allons en fiacre chercher une petite qu'il protège, et nous allons voir la tragédie et la comédie italiennes. Il n'est qu'un motif qui puisse engager à aller à un pareil spectacle: celui de se fortifier dans la connaissance de l'italien. Rien n'est plus ennuyeux.
Dumas me disait qu'il était en train de procès qui devaient assurer son avenir, quelque chose comme 800,000 francs pour commencer, sans compter le reste. Le pauvre garçon commence à s'ennuyer d'écrire jour et nuit et de n'avoir jamais le sou. «Je suis au bout», m'a-t-il dit, «je laisse à moitié faits deux romans... je m'en irai, je voyagerai et je verrai, à mon retour, s'il s'est rencontré un Alcide pour achever ces deux entreprises imparfaites.» Il est persuadé qu'il va laisser, comme Ulysse, un arc que personne ne pourra bander; en attendant, il ne se trouve pas vieilli et agit, sous plusieurs rapports, comme un jeune homme. Il a des maîtresses, les fatigue même; la petite que nous avons été prendre pour aller au spectacle lui a demandé grâce; elle se mourait de la poitrine, au train dont il y allait. Le bon Dumas la voit tons les jours en père, a soin de l'essentiel dans le ménage, et ne s'inquiète pas des délassements de sa protégée! Heureux homme! heureuse insouciance! Il mérite de mourir comme les héros, sur le champ de bataille, sans connaître les angoisses de la fin, la pauvreté sans remède et l'abandon.
Il me disait qu'avec ses deux enfants, il est comme seul. Ils vont l'un et l'autre à leurs affaires et le laissent se faire consoler par son Isabelle. D'un autre côté, Mme Cavé me disait le lendemain que sa fille se plaignait de la société d'un père qui n'était jamais à la maison... Étrange monde!
*
25 _mai._--Au conseil.--Auparavant, j'ai été avec Jenny voir des seaux à rafraîchir le vin de Champagne.
Les collègues, comme les autres, remarquent mon Salon[30], et me parlent des compliments qu'ils en entendent faire.
Je reste après la séance, par un beau soleil, à lire les journaux.
Je vais chez Gervais le remercier des couleurs qu'il m'a apportées hier, et je rentre, mourant de faim. Je voulais, avant dîner, aller voir la bonne Alberthe: je remets cela.
*
26 _mai._--Dîné chez Mme Villot; j'y ai trouvé Mme Herbelin, Rodakowski[31], Ferré et Nieuwerkerke. Nouvelle sortie contre les fleurs qui jonchent la table.
Le soir, à neuf heures, Nieuwerkerke me mène chez le prince Napoléon, pour le premier jour de ses soirées... Quelle foule! Quels visages! Le républicain Barye, le républicain Rousseau, le républicain Français, le royaliste Un Tel, l'orléaniste Celui-ci; tout cela se pressant et se coudoyant. Il y avait des femmes charmantes, Mme Barbier entre autres, infiniment à son avantage.
Je suis sorti tard, et ai été prendre une glace au café de Foy: celles du prince étaient détestables.
Ma nuit a été mauvaise dans la première partie; je me suis relevé qu'il faisait petit jour et me suis promené; cela m'a remis... J'ai joui de ce moment solennel où la nature reprend des forces, où royalistes et républicains sont endormis d'un commun sommeil.
*
29 _mai._--Aujourd'hui j'ai eu à dîner: Mérimée, Nieuwerkerke, Biolay, Halévy, Villot, Viel-Castel[32], Arago, Pelletier et Lefuel; ils ont paru s'amuser et se trouver sans façon. Je redoutais cette corvée, et elle s'est changée en plaisir; je voudrais être logé de manière à renouveler souvent ces parties-là.
*
31 _mai._--Dîné chez Moreau avec Français[33], Mouilleron[34], les deux Rousseau[35], Martinet[36], etc.
[27] _Levassor_, célèbre acteur comique, qui excellait dans les rôles à travestissements.
[28] _Théophile Gautier._
[29] À côté de ce jugement si sévère, et qui était évidemment l'expression définitive de sa pensée, il est intéressant de noter ce fragment de lettre que Delacroix écrivait au critique d'art Th. Silvestre, après l'envoi de son livre: _Histoire des artistes vivants, français et étrangers_: «Je n'ai pas encore lu la _biographie_ d'Ingres, c'est-à-dire relu, car je suis encore à votre dernier envoi, dont je ne vous ai rien dit cet automne, parce que je suis parti très brusquement. Déjà, sur ce que vous m'en aviez dit à la volée, je vous avais exprimé mon sentiment. Je vous avais _supplié d'ôter les personnalités_, qui sont déjà une dérogation aux usages d'autrefois en parlant des vivants, même quand on en dit du bien. Avec cette franchise que vous aimez et dont j'use quelquefois pour mon compte, je vous disais que je regretterais que vous n'eussiez pas fait des changements dans ce sens, pour vous, pour moi, pour tout le monde.» (_Corresp.,_ t. II, p. 136.) M. Burty ajoute très justement en note que le passage en question «montre avec quel tact Delacroix désirait que l'on n'imitât pas dans son camp les furibonderies de ses adversaires».
[30] À propos de ce Salon de 1855, Baudelaire avait écrit cette conclusion enthousiaste, qui venait après une étude détaillée des œuvres offertes au public: «Homme privilégié, la Providence lui garde des ennemis en réserve! Homme heureux parmi les heureux! Non seulement son talent triomphe des obstacles, mais il en fait naître de nouveaux, pour en triompher encore, il est aussi grand que les anciens dans un siècle et dans un pays où les anciens n'auraient pas pu vivre... Les nobles artistes de la Renaissance eussent été bien coupables de n'être pas grands, féconds et sublimes, encouragés et excités qu'ils étaient par une compagnie illustre de seigneurs et de prélats, que dis-je? par la multitude elle-même, qui était artiste en ces âges d'or. Mais l'artiste moderne qui s'est élevé si haut malgré son siècle, qu'en dirons-nous, si ce n'est de certaines choses que ce siècle n'acceptera pas, et qu'il faut laisser dire aux âges futurs?» (Voir les _Curiosités esthétiques._) À cet article enthousiaste Delacroix répondait ainsi: «Cher Monsieur, je n'ai reçu qu'ici votre article par-dessus les toits, Vous êtes trop bon de me dire que vous le trouvez encore trop modeste; je suis heureux de voir quelle a été votre impression sur mon exposition. Je vous avouerai que je n'en suis pas mécontent, et quelque chose de moi-même m'a gagné plus qu'à l'ordinaire en voyant la réunion de ces tableaux. Puisse le bon public avoir des yeux, mais surtout les vôtres, car ils jugent encore plus favorablement, j'en suis sûr, que je ne fais.» (_Corresp._, t. II, p. 121.)
[31] _Rodakowski_ avait remporté une première médaille à l'Exposition universelle de 1855, et Delacroix avait puissamment contribué à faire obtenir cette récompense à une œuvre qu'il jugeait des plus remarquables, le portrait du général Dembinski, déjà exposé en 1852 et dont il est question plus haut (tome II, p. 156).
[32] Le comte _Horace de Viel-Castel_ (1798-1864), littérateur. Il entra en 1853 dans l'administration des Beaux-Arts et devint peu de temps après conservateur du Musée des souverains, poste qu'il occupa jusqu'en 1862.
[33] _François-Louis Français_, élève de Gigoux et de Corot, est membre de l'Académie des beaux-arts depuis 1890.
[34] _Adolphe Mouilleron_ (1820-1881), lithographe fort estimé. On lui doit entre autres œuvres une superbe lithographie de la _Ronde de nuit_ de Rembrandt.
[35] _Théodore_ et _Philippe Rousseau._
[36] _Louis Martinet_, peintre, élève de Gros, a organisé un grand nombre d'expositions, et notamment en 1864 l'exposition posthume des œuvres d'Eugène Delacroix. Louis Martinet a longtemps dirigé le placement des œuvres d'art à nos Salons annuels.
* * * * *
1er _juin._--Au conseil, toujours dans la salle des Cariatides; il est question des billets de bal. Je fais une sortie contre l'exigence de n'en demander que pour des personnes intimes; il est curieux de voir tous ces épiciers, tous ces marchands de papier et tous ces précieux se trouver de meilleur ton et de meilleure compagnie que tel cordonnier et tel tailleur qui aura été invité par mégarde et qu'ils craignent de coudoyer. Je leur ai dit que la société française de nos jours n'était faite que de ces bottiers et de ces épiciers, et qu'il ne fallait pas y regarder de si près.
Je vais ensuite à l'Exposition. Celle d'Ingres m'a paru autre que la première fois, et je lui sais gré de beaucoup de qualités. Je trouve là Mme Villot et une de ses amies.
C'est le soir que j'ai revu la bonne Alberthe, qui me fait amitiés tant qu'elle peut. On s'est occupé pendant très longtemps d'un grand chien qui remplissait toute la chambre et sur lequel l'admiration ne tarissait pas. Je déteste qu'on s'occupe longtemps de ces personnages épisodiques, tels que les _chiens_ et les _enfants_[37], qui n'intéressent jamais que leurs propriétaires ou ceux qui les ont mis au monde.
*
2 _juin._--Je fais mes paquets.
Chez le prince Napoléon le soir. J'y trouve Solange[38] et sa cousine Augustine que je ne reconnaissais pas d'abord.
Dans la journée, Moreau était venu me prendre pour aller chez le lithographe Sirouy[39], qui fait une planche d'après la petite _Entrée des croisés._
*
_Champrosay_, 3 _juin._--Parti à une heure et demie pour Champrosay. Pluie comme à l'ordinaire; le temps se remet le soir. Je rencontre en montant Candas, qui vient me faire un salut que je crois intéressé, Quantinet, puis le maire et Hippolyte Rodrigues et son fils, qui passent achevai et m'apprennent qu'Halévy s'installe à Fromont.
*
4 _juin._--Aussitôt levé, je déballe mes toiles et fais ma palette; je travaille beaucoup dans cette journée, qui est la première que je passe ici.
Avant dîner, promenade par le mur de Baÿvet; je trouve encore les traces de l'inscription au charbon sur son mur; je suis tous les ans, avec un mélancolique intérêt, l'effacement de ces plaintes de ce pauvre amoureux. Cette inscription fragile a survécu de beaucoup probablement au sentiment qui l'a dictée; celui qui l'a écrite est peut-être disparu depuis longtemps, aussi bien que la Célestine qui l'a inspirée.
Je descends vers la route. Le petit bois de Baÿvet est coupé. Je remonte par la route des Dames; je vais jusqu'au chêne Prieur, je tourne à gauche, puis à gauche encore, jusqu'à l'allée de l'Ermitage, au carrefour où je trouve un autre grand chêne. Je reviens avec ravissement pour dîner.
*
5 _juin._--Je prends le matin une tasse de thé, contrairement à mes habitudes. Une promenade dans le jardin me conduit à une sortie dans la campagne: je vais par les champs jusqu'à Soisy; je me fonds devant cette nature paisible.
Malheureusement, ma débauche du matin porte malheur au reste de la journée. J'essaye, sans succès, de travailler à la _Clorinde_[40]; je ne sors d'une espèce d'assoupissement, que je ne puis vaincre, que pour dîner, et tout de suite après, confiné dans ma mauvaise humeur et dans les petites allées de mon jardin, je fais en long et en large une promenade de près de deux heures, sans fruit, pour dissiper cette noire humeur qui m'a accompagné jusqu'au lit et fait quereller ma pauvre Jenny.
*
6 _juin._--En rentrant de ma promenade dans la forêt, vers dix heures, je trouve un article de la _Presse_, très bon pour moi. J'extrais ces pensées de Marc-Aurèle[41] qui y sont citées:
«Il faut partir de la vie comme l'olive mûre tombe en bénissant la terre sa nourrice et en rendant grâces à l'arbre qui l'a produite. Vivre trois ans ou trois âges d'homme, qu'importe quand l'arène est close? Eh! qu'importe, pendant qu'on la parcourt? Mourir est aussi une des actions de la vie; la mort, comme la naissance, a sa place dans le système du monde. La mort n'est peut-être qu'un changement de place. O homme tu as été citoyen dans la grande cité; va-t'en avec un cœur paisible; celui qui te congédie est sans colère.»
J'avais fait le matin la plus délicieuse promenade. Je me lève un peu tard malheureusement. Revenu par l'allée qui longe l'Ermitage venant du chêne Prieur jusqu'à la grande qui traverse tout le bois.
*
_Paris_, 7 _juin._--J'ai été à Paris pour le banquet de l'Hôtel de ville donné en l'honneur du lord-maire; faute d'être averti, j'ai manqué la cérémonie du matin qui a été, dit-on, fort imposante; il s'agissait de la présentation par le lord-maire de l'adresse de la corporation de Londres à la municipalité de Paris. Les costumes du lord-maire et des aldermen valaient la peine d'être vus.
Je suis parti à onze heures par l'omnibus de Lyon, escorté de Julie[42]; en arrivant, et par une chaleur étouffante, j'ai été au Jardin des Plantes: il y a deux beaux lions, de jeunes lions, etc. Je mourais de chaud à les regarder: j'ai remarqué qu'en général le ton clair qui se remarque sous le ventre, sous les pattes, etc., se mariait plus doucement avec le reste de la peau que je ne le fais ordinairement: j'exagère le blanc. Le ton des oreilles est brun, mais en dehors seulement.
De là, chez Sirouy, le lithographe, voir la planche qu'il a commencée (les _Croisés_ de Moreau)[43]; ensuite, à la maison, où je me suis senti très fatigué, très accablé. J'ai une nature singulière: ces déplacements, dès le matin, me causent toujours une fatigue nerveuse extrême, et je peux me remettre pour très peu de chose.
Le soleil me nuit toujours; je me rappelle l'homme d'Épinal qui me disait que s'il se mettait au soleil après son déjeuner, il éprouvait un malaise considérable.
À peine m'étais-je habillé que je me suis senti rafraîchi et rajeuni, et la soirée m'a fort ennuyé. Le banquet donné dans la salle des Fêtes était splendide; les lustres faisaient un effet magnifique; j'étais à côté d'un pauvre Anglais qui ne savait pas un mot de français; j'ai presque oublié mon anglais; je cherchais tous mes mots; nous faisions mutuellement semblant de comprendre ce que nous nous disions, et nous n'en avons guère dit.
Fouché m'a ramené.
*
_Champrosay_, 8 _juin._--De retour à Champrosay vers une heure et par le chemin de Lyon.
*
10 _juin._--J'ai été, après dîner, voir Halévy; il y avait là Boilay et sa femme, et quelques personnes inconnues. Je leur promets de dîner avec eux jeudi. Ils veulent encore m'avoir dimanche prochain.
*
_Paris_, 11 _juin._--À Paris, comme l'autre jour, pour le bal de l'Hôtel de ville. Je trouve Quantinet dans la voiture jusqu'à Paris.
Du chemin de fer, je vais à l'Hôtel de ville pour parler pour le protégé de Bixio; de là chez Haro et enfin chez moi. Après un peu de repos, toujours aussi nécessaire, chez Mme de Forget jusqu'à six heures.
J'ai renoncé à aller dîner chez Champeaux avec ces messieurs du lundi, voulant être de bonne heure à l'Hôtel de ville.
Très belle fête. La cour nouvellement arrangée fait beaucoup d'effet, mais ce sera une déplorable idée pour le jour; elle ôtera la lumière et la respiration à une partie de l'Hôtel de ville.
Rentré à onze et demie par une pluie subite; j'étais, précisément dans une calèche découverte; une espèce de tablier de cuir a préservé mon beau pantalon blanc.
J'ai revu Blondel[44]. Nous nous promettons toujours de nous voir; il y a trop longtemps que nous nous sommes vus. Il ne reste probablement plus dans chacun de nous une parcelle de l'Eugène et du Léon de 1810.
Vu un instant Mme Barbier, Mme Villot, etc.
*
_Champrosay_, 14 _juin._--J'étais engagé à dîner aujourd'hui par Rodrigues et Halévy. J'arrive à Fromont après avoir fait une visite à Mme Parchappe. Je ne trouve que la bonne Mme Rodrigues; ces messieurs sont à Paris et m'y ont écrit; or je suis ici depuis plus de deux jours.
Me voilà retenu et dînant avec cette bonne dame et des enfants: cela a fini mieux que je ne pensais. Après dîner, grande promenade dans le parc avec le jeune Rodrigues[45], jeune nourrisson de la peinture, suçant le lait de Picot[46], et me fatiguant un peu de sa naïve conversation; mais grâce à sa bonne volonté, je prends l'air, au milieu des plus beaux arbres du monde. La vue de la Seine, de la terrasse d'en bas, est très belle et a même de la grandeur.
Pendant le dîner la pluie recommence avec fureur. Tout était mouillé pendant notre promenade.
*
15 _juin._--Pluie continuelle. Vent furieux, qui n'a pas cessé un instant pendant toute la journée.