Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863
Part 19
30 _septembre._--Première visite du docteur Laguerre.
[398] Sans doute _Jules Lefebvre_, né en 1884, membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis 1891.
[399] Le docteur _Léon Gaubert_ (1805-1866), médecin du ministère de l'intérieur, et auteur de travaux intéressants sur l'hygiène.
[400] _Alphonse Périn_ (1798-1875), peintre, élève de Guérin, qui fit surtout de la peinture religieuse. C'est dans l'atelier de leur maître commun que s'était nouée cette amitié solide dont parle Delacroix.
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3 _octobre._--Pour peindre en détrempe une toile à l'huile, et par conséquent pour retoucher un tableau à l'huile, mêler à la détrempe de la bière, qu'on rend plus forte en la faisant recuire. Le vernis Sœhnée bien pour vernir la détrempe, pour fixer la détrempe, pour repeindre ensuite à l'huile ayant le ton _frais en dessous._ Peindre en détrempe avec de la colle coupée: six parties d'eau, une partie de colle. _Passer_ ensuite de l'amidon bien _passé_ et bien _battu. Passer_ lestement avec une brosse large.
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4 _octobre._--Revoir l'_Adam et Ève_[401] ébauché par Andrieu d'après celui de la bibliothèque de la Chambre.--Revoir le _Château de Saint-Chartin_, vu par derrière.--Revoir la _Marguerite en prison_[402] avec Faust et Méphistophélès, puis l'_Aspasie_[403] jusqu'à la ceinture grande comme nature; voir un bon croquis dans un album du temps.
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6 _octobre._--De Paris, à neuf heures et demie, à Fontainebleau; trouvé Viardot. A l'hôtel du _Cadran bleu_, pris une voiture pour Augerville. Cheminé à distance avec deux personnes qui y allaient aussi, dont M. Legrand, ami de Berryer. Enchanté de l'embrasser.
Ma journée m'a fatigué.
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_Augerville, vendredi_ 16 _octobre._--Supériorité de la musique: absence de raisonnement (non de logique). Je pensais tout cela en entendant le morceau bien simple d'orgue et de basse que nous jouait Batta ce soir, après lavoir joué avant le dîner. Enchantement que me cause cet art; il semble que la partie _intellectuelle_ [404] n'ait point part à ce plaisir. C'est ce qui fait classer l'art de la musique à un rang inférieur par les pédants.
Dans la journée, fatigué à suivre Berryer à son arpentage pour son chemin extérieur. M. de Brézé venu le soir.
«Les phraseurs, me disait Berryer d'après je ne sais qui, commencent à Massillon.» Je suis de son avis. Quelle tenue en toutes choses devaient avoir ces gens, capables de développer si longuement et avec ce soin et ce respect de l'objet qu'on traite ou de la personne à qui on s'adresse, et cela avec l'absence de prétention et de l'effet qui a toujours été en grandissant depuis!
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19 _octobre._--Parti d'Augerville à une heure et demie. On est venu me prendre de Fontainebleau. Mme de Lagrange partie une demi-heure auparavant.
Arbres cassés dans la forêt par un ouragan qui en a déraciné d'énormes. Feuillage mort contrastant. Cassure blanche.
Arrivé vers quatre heures. Fait un tour dans le parc par un temps gris et pluvieux.--Les carpes[405].--Dîné vers cinq heures; parti à sept heures moins un quart.
[401] Voir _Catalogue Robaut_, n° 853 et n° 902.
[402] Voir _Catalogue Robaut_, n° 251.
[403] Voir _Catalogue Robaut_, n° 47 et supplément.
[404] Sur l'élément _intellectuel_ des arts, voir le beau développement du début de l'année 1854, à propos des _spécialistes_ auxquels, dit-il, «la partie intellectuelle de l'art manque complètement». (Voir t. II, p 321.)
[405] Les fameuses carpes de l'étang de la Cour des Fontaines, situé entre le Jardin Anglais et l'avenue de Maintenon.
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_Paris_, 4 _novembre._--Je remarquais un de ces matins, étant au soleil dans ma galerie, l'effet prismatique de la multitude de petits poils du drap de ma veste grise. Toutes les couleurs de l'arc-en-ciel y brillaient comme dans le cristal ou le diamant. Chacun de ces poils étant poli réfléchissait les plus vives couleurs, lesquelles changeaient à chaque mouvement que je faisais; nous n'apercevons pas cet effet en l'absence du soleil, mais...[406].
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8 _novembre._--Donné à Haro le petit Watteau qui me vient de Barroilhet[407], pour le restaurer.
Lui demander les arbres de Valmont, sur carton.
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9 _novembre._--Je reçois ce matin une lettre de mon bon Lamey. Chose singulière: depuis mon réveil, je pensais à lui continuellement; au plaisir que j'aurais à recevoir de ses nouvelles, et surtout à l'habitude que nous devrions prendre de nous écrire: c'est justement ce qu'il me demande dans sa lettre.
J'écris ceci pour l'idée que m'a suggérée le commencement de cette lettre. _Si va les bene est, ego valeo ..._ Je me suis mis à réfléchir sur ce mot _valere_, qui signifie en français _se bien porter_, expression ou plutôt locution qui peint en plusieurs mots une des situations de l'homme qui est en santé, peut-être à la vérité la principale et qui est le plus sûr indice de la force, celle de se trouver sur ses jambes, car l'homme malade est ordinairement couché. Il n'y a pas en français un mot unique qui exprime être en santé, et, chose bizarre, le mot latin qui l'exprime a passé toutefois dans notre langue: c'est le mot _valoir._ Les Anglais disent d'un homme: _Il vaut tant_; c'est comme s'ils disaient: La santé de la bourse est bonne ou mauvaise. Nous disons: Cette maison vaut cent mille francs, c'est-à-dire elle a la valeur, la force, la durée probable, en un mot la santé dune maison de cent mille francs. _Valeur_ vient de _valoir_ et par conséquent de VALERE. Il faut en conclure que, dans l'idée de tout le monde, la première condition pour être valeureux est de se bien porter. On a de la valeur, on vaut beaucoup: la santé du corps ajoute à celle de l'âme et souvent n'est pas autre chose.
La valeur, le courage dans un corps affaibli est une chose rare; encore dans l'homme qui en est capable, faut-il remarquer combien il sera plus en possession de cette valeur même, s'il se trouve relativement dans un meilleur état de santé!
--_Du mot_ DISTRACTION.--Il y a longtemps que j'avais fait des réflexions analogues sur le mot _Distraction_, pour exprimer des plaisirs, des passe-temps. Il vient de _distrahere_, détacher de, arracher de. Le vulgaire, quand il dit qu'il se donne des distractions, ne se dit pas que cette expression est toute négative; elle exprime la première opération à faire pour aller à une jouissance quelconque: c'est de se tirer d'abord de l'état d'ennui ou de souffrance dans lequel on se trouve. Ainsi, _je vais me distraire_ signifie: Je vais ôter de ma pensée le souvenir du mal présent; je vais oublier, si je puis, mon chagrin, quitte à trouver ensuite du plaisir par-dessus le marché. Tous les hommes ont besoin d'être distraits et veulent l'être continuellement. Il n'y a peut-être que le musulman stupide (il nous paraît tel à nous autres) qui semble se suffire à lui-même, accroupi pendant des journées sur un tapis, en tête-à-tête avec sa pipe; encore est-ce là une sorte de distraction. C'est une occupation fainéante qui remplit les heures d'une façon machinale.
Quant à nos distractions, ce sont celles que donnent des lectures, des spectacles, les cartes, la promenade: il y en a qui s'amusent, d'autres qui restent des heures interminables avec les occupations que donnent les travaux de l'esprit; mais, encore un coup, ce sont des personnes qui charment les heures de la prison par les imaginations d'un état qui les met hors de l'état présent, c'est-à-dire qui les arrache à la contemplation de soi-même. Ne peut-il donc arriver que, sans le secours de ces passe-temps plus ou moins frivoles, on vive en compagnie de soi-même, sans appeler à son secours, ou la société d'un autre être, notre pareil, et aussi ennuyé que nous, ou les spectacles que donnent à notre esprit les inventions d'autres hommes comme nous, qui ont eux-mêmes cherché dans l'enfantement de ces ouvrages, qui charment maintenant nos heures, une ressource contre les difficultés de vivre avec eux-mêmes?
Pythagore compare le spectacle du monde à celui des jeux Olympiques: les uns y tiennent boutique et ne songent qu'au profit; les autres payent de leur personne et cherchent la gloire; d'autres enfin se contentent de voir les jeux.
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11 _novembre._--Dans la journée chez Viardot, que je n'ai pas trouvé. Ensuite chez Mme de Lagrange. Je conviens de revenir dîner avec elle, Berryer et Musset. Mme Las Marismas s'y trouve: façon d'Anglaise qui ne manque pas de charme.
B... se plaignant à Nice des moustiques, et M. de Landi, le père, lui disant obligeamment: «Nous en avons douze espèces comme cela.»
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_Vendredi_ 13 _novembre._--Il est difficile de dire quelles couleurs employaient les Titien et les Rubens pour faire ces tons de chair si brillants et restés tels, et en particulier ces demi-teintes dans lesquelles la transparence du sang sous la peau se fait sentir malgré le gris que toute demi-teinte comporte. Je suis convaincu pour ma part qu'ils ont mêlé, pour les produire, les couleurs les plus brillantes. La tradition était interrompue à David, lequel, ainsi que son école, a amené d'autres errements.
Il est passé en principe, pour ainsi dire, que la sobriété était un des éléments du beau. Je m'explique: après le dévergondage du dessin et les éclats intempestifs de couleurs qui ont amené les écoles de décadence à outrager en tous sens la vérité et le goût, il a fallu revenir à la simplicité dans toutes les parties de l'art. Le dessin a été retrempé à la source de l'antique: de là une carrière toute nouvelle ouverte à un sentiment noble et vrai. La couleur a participé à la réforme; mais cette réforme a été indiscrète, en ce sens qu'on a cru qu'elle resterait toujours de la couleur atténuée et ramenée à ce qu'on croyait, à mie simplicité qui n'est pas dans la nature. On trouve chez David (dans les _Sabines_, par exemple, qui sont le prototype de sa réforme) une couleur qui est relativement juste; seulement les tons que Rubens produit avec des couleurs franches et virtuelles telles que des _verts_ vifs, des _outremers_, etc., David et son école croient les retrouver avec le _noir_ et le _blanc_ pour faire du _bleu_, le _noir_ et le _jaune_ pour faire du _vert_, de l'_ocre rouge_ et du _noir_ pour faire du _violet_, ainsi de suite. Encore emploie-t-il des couleurs terreuses, des _terres d'ombre_ ou de _Cassel_, des _ocres_, etc.--Chacun de ces verts, de ces bleus relatifs, joue son rôle dans cette gamine atténuée, surtout quand le tableau se trouve placé dans une lumière vive qui, en pénétrant leurs molécules, leur donne tout l'éclat dont elles sont susceptibles; mais si le tableau est placé dans l'ombre ou en fuyant sous le jour, la terre redevient terre et les tons ne jouent plus, pour ainsi dire. Si surtout on le place à côté d'un tableau coloré comme ceux des Titien et des Rubens, il paraît ce qu'il est effectivement: terreux, morne et sans vie. _Tu es terre et tu redeviens terre._
Van Dyck emploie des couleurs plus terreuses que Rubens, l'_ocre_, le _brun rouge_, le _noir_, etc.
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_Vendredi_ 20 _novembre._--Je compare ces écrivains qui ont des idées, mais qui ne savent pas les ordonner, à ces généraux barbares qui menaient au combat des nuées de Perses ou de Huns combattant au hasard, sans ordre, sans unité d'efforts, et par conséquent sans résultat. Les mauvais écrivains se trouvent aussi bien parmi ceux qui ont des idées que chez ceux qui en sont dépourvus. C'est le sentiment de l'unité et le pouvoir de la réaliser dans son ouvrage qui font le grand écrivain et le grand artiste.
[406] La suite manque dans le manuscrit.
[407] _Paul Barroilhet_ (1805-1871). Le célèbre baryton de l'Opéra était grand amateur de peinture et avait eu de nombreux tableaux de Delacroix. (Voir le _Catalogue Robaut._)
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_Samedi_ 5 _décembre._--À l'Institut, Gatteaux[408] fait une sortie sur la couleur. Le ministre[409] y était.
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9 _décembre._--J'ai toujours fait trop d'honneur à tous les gens que j'ai vus pour la première fois: je les crois toujours supérieurs.
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_Dimanche_ 20 _décembre._--Je reste chez moi, je ne fais point ma barbe; tantôt, un petit rhume commençant me donne le prétexte de ne pas bouger. Depuis le commencement de ce mois je me suis remis à travailler.
L'atelier est entièrement vide. Qui le croirait? Ce lieu, qui m'a vu entouré de peintures de toutes sortes et de plusieurs qui me réjouissaient par leur variété et qui chacune éveillaient un souvenir ou une émotion, me plaît encore dans la solitude. Il semble qu'il soit doublé. J'ai là dedans une dizaine de petits tableaux que je prends plaisir à finir. Sitôt que je suis levé, je monte à la hâte, prenant à peine le temps de me peigner: j'y demeure jusqu'à la nuit, sans un seul moment de vide ou de regret pour les distractions que les visites, ou ce qu'on appelle les plaisirs, peuvent donner. Mon ambition est renfermée dans ces murs. Je jouis des derniers instants qui me restent pour me voir encore dans ce lieu qui m'a vu tant d'années, et dans lequel s'est passée en grande partie la dernière période de mon arrière-jeunesse. Je parle ainsi de moi, parce que, quoique dans un âge avancé de la vie, mon imagination et un certain je ne sais quoi me font sentir des mouvements, des élans, des aspirations qui se sentent encore des belles années. Une ambition effrénée n'a pas asservi mes facultés au vain désir d'être admiré par les envieux dans quelque poste en vue, vain hochet des dernières années, sot emploi pour l'esprit et pour le cœur de ces moments où l'homme au déclin de la vie devrait plutôt se recueillir dans ses souvenirs ou dans de salutaires occupations de l'esprit, pour se consoler de ce qui lui échappe, et remplir ses dernières heures autrement que dans les affaires rebutantes dans lesquelles les ambitieux consument de longues journées pour être vus quelques instants ou plutôt pour se voir sous le soleil de la faveur. Je ne puis quitter sans une vive émotion ces humbles lieux, où j'ai été tantôt triste et tantôt joyeux pendant tant d'années.
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_Mercredi_ 23 _décembre._--Jour de réunion générale de l'Institut pour la nomination d'un sous-bibliothécaire. La vue de toutes ces figures m'a amusé. Berryer y était, que je n'avais pas vu et qui est venu à moi. Nous avons été en sortant voir mon logement. Il me ramène jusque chez lui, tout en me contant les circonstances du procès de Jeufosse, dans lequel il vient d'avoir un éclatant succès[410].
Jour de sainte Victoire[411]. Je l'ai laissé passer sans m'en apercevoir, car j'écris ceci le lendemain... Que d'années écoulées, que de chers objets disparus depuis que nous fêtions ce cher anniversaire!
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_Jeudi_ 24 _décembre._--Travaillé comme à l'ordinaire toute la journée pendant qu'on me déménage. J'apprends ce soir la mort du pauvre Devéria[412], mort aujourd'hui même, et qu'on enterre demain.
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_Lundi_ 28 _décembre._--Déménagé brusquement aujourd'hui[413]. Travaillé le matin aux _Chevaux qui se battent_.
Mon logement est décidément charmant. J'ai eu un peu de mélancolie après dîner, de me trouver transplanté. Je me suis peu à peu réconcilié et me suis couché enchanté.
Réveillé le lendemain en voyant le soleil le plus gracieux sur les maisons qui sont en face de ma fenêtre. La vue de mon petit jardin et l'aspect riant de mon atelier me causent toujours un sentiment de plaisir.
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_Mardi_ 29 _décembre._--J'ai été jusqu'au Luxembourg[414] pour m'aguerrir, par le plus beau temps du monde.
Le soir, M. Hartmann[415], qui venait me demander ma copie du portrait d'homme de Raphaël. Nous avons parlé tout le temps de théologie. Il est un fervent protestant. Haro survenu. Bref, je me suis couché ennuyé et fatigué.
[408] _Jacques-Édouard Gatteaux_ (1788-1881), statuaire et graveur en médailles, membre de l'Institut depuis 1845.
[409] M. _Rouland._
[410] Cette cause célèbre, qui eut un grand retentissement, fut jugée le 14 décembre 1857, et fournit à Berryer l'occasion d'un de ses plus beaux succès oratoires.
[411] C'était le jour de la fête de la mère Delacroix, _Victoire Œben_, et cet anniversaire évoquait en lui de touchants souvenirs de jeunesse.
[412] _Achille Devéria_ (1800-1857).
[413] Delacroix quittait son appartement de la rue Notre-Dame de Lorette pour s'installer dans l'atelier de la rue Furstenberg, où il devait mourir quelques années plus tard.
[414] A partir de ce moment, Delacroix ira souvent se reposer et rêver sous les ombrages du Luxembourg, à l'endroit même où se dresse actuellement le monument élevé à sa mémoire.
[415] M. _Hartmann_, amateur distingué dont la galerie contenait un grand nombre de toiles du maître.
1858
22 _janvier._--Soirée chez Hittorff pour la lecture de Berlioz.
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2 _février._--Première visite du docteur Laguerre pour la maladie de Jenny. Elle est arrêtée depuis avant-hier.
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3 _février._--Deuxième visite du docteur.
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4 _février._--Troisième visite du docteur. Riesener venu à quatre heures pour le jardin.
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5 _février._--Visite du docteur.--An conseil la matinée; ensuite chez Alaux[416] et chez Halévy. Je n'ai pas trouvé ce dernier.
Je vois au conseil une machine destinée à transporter à une vingtaine de mètres plus loin la colonne de la place du Châtelet. On vient de planter à la place de la Bourse des marronniers énormes. Bientôt on transportera des maisons; qui sait? peut-être des villes.
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15 _février._--Le bon Duverger venu me voir pour le placement du médaillon de Nourrit[417] à Versailles. Excellent homme et policé dans ses explications. Il veut avoir une vieillesse vigoureuse et fait des actes de jeune homme pour se tenir en haleine, comme de grimper sur les omnibus quand la voiture est lancée, et autres exercices.
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16 _février._--Séance du comité à trois heures à l'Hôtel de ville. Je vois Flourens[418]. Le préfet[419] nous a dit des choses intéressantes sur l'invasion des prêtres dans l'instruction publique. Ils accaparent tout.
J'ai eu très froid en revenant avec Didot.
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17 _février._--Vers quatre heures, comme j'allais sortir, mon cher Rivet est venu me voir. Il m'a montré de la sensibilité au souvenir de notre ancienne amitié et m'a promis de venir quelquefois prendre du thé avec moi et causer.
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18 _février._--Chabrier et sa femme venus vers trois heures.
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23 _février._--Les anciens sont parfaits dans leur sculpture. Raphaël[420] ne l'est pas dans son art. Je fais cette réflexion à propos du petit tableau d'_Apollon et Marsyas_[421]. Voilà un ouvrage admirable et dont les regards ne peuvent se détacher. C'est un chef-d'œuvre sans doute, mais le chef-d'œuvre d'un art qui n'est pas arrivé à sa perfection. On y trouve la perfection d'un talent particulier avec l'ignorance, résultat du moment où il a été produit. L'Apollon est collé au fond. Ce fond avec ses petites fabriques est puéril: la naïveté de limitation l'excuse, et le peu de connaissance qu'on avait alors de la perspective aérienne. L'Apollon a les jambes grêles: elles sont d'un modelé faible, les pieds ont l'air de petites planches emmanchées au bout des jambes: le cou et les clavicules sont manques, ou plutôt ne sont pas sentis. Il en est à peu près de même du bras gauche qui tient un bâton; je le répète: le sentiment individuel, le charme particulier au talent le plus rare, forment l'attrait de ce tableau. Rien de semblable dans des petits plâtres qui se trouvaient à côté chez le possesseur du tableau, et qui sont moulés probablement sur des bronzes antiques. Il s'y trouve des parties négligées ou plutôt moins achevées que les autres; mais le sentiment, qui anime le tout, ne va pas sans une connaissance complète de l'art. Raphaël est boiteux et gracieux.
L'antique est plein de la grâce sans afféterie de la nature; rien ne choque; on ne regrette rien; il ne manque rien, et il n'y a rien de trop. Il n'y a aucun exemple chez les modernes d'un art pareil.
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24 _février._--Chez Raphaël nous voyons un art qui se débat dans ses langes: les parties sublimes font passer sur les parties ignorantes, sur les naïvetés enfantines qui ne sont que des promesses d'un art plus complet.
Dans Rubens il y a une exubérance, une connaissance des moyens de l'art et surtout une facilité à les appliquer, qui entraîne la main savante de l'artiste dans des effets outrés, dans des moyens de convention employés pour frapper davantage.
Dans Puget[422], des parties merveilleuses qui dépassent, en vérité et en énergie, les anciens et Rubens, mais point d'ensemble: des défaillances à chaque pas, des parties défectueuses assemblées à grand'peine; l'ignoble, le commun à chaque pas.
L'antique est toujours égal, serein, complet dans ses détails, et l'ensemble irréprochable en quelque sorte. Il semble que les ouvrages soient ceux d'un seul artiste: les nuances de style diffèrent à des époques diverses, mais n'enlèvent pas à un seul morceau antique cette valeur singulière qu'ils doivent tous à cette unité de doctrine, à cette tradition de force contenue et de simplicité, que les modernes n'ont jamais atteinte dans les arts du dessin, ni peut-être dans aucun des autres arts.
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26 _février._--La conversation que j'ai avec J... à propos de la jambe imparfaite de la _Médée_: que les hommes de talent sont frappés d'une idée à laquelle tout doit être subordonné. De là les parties faibles, sacrifiées par force; tant mieux si l'idée est venue toute nette et se développant d'elle-même. Le travail difficile ne s'applique, dans l'homme de talent, qu'à faire passer les endroits faibles. Comme tout est faible chez les hommes d'un faible talent, tout étant le produit de la réflexion ou de réminiscences plus que de l'inspiration, ces lacunes sont moins sensibles. Toutes les parties de leur ouvrage insipide sont l'objet d'un travail opiniâtre et soutenu. Une nature avare leur fait payer cher leur moindre trouvaille. Aux hommes mieux doués le ciel donne pour rien les idées heureuses et frappantes; c'est à les mettre en lumière le mieux possible que s'applique pour eux le travail.
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28 _février._--(Je relis cela. Le rapporter à ce que j'ai écrit au commencement de l'année 1860 sur le même sujet[423]; mais avec une conclusion différente; non pas que je ne trouve toujours l'antique aussi parfait, mais en le comparant avec les modernes, notamment dans des médailles de la Renaissance, dans les ouvrages de Michel-Ange, du Corrège, etc., je trouve dans ces derniers un charme particulier que je n'ose pas dire qui soit dû à leurs incorrections, mais à une sorte de piquant indéfinissable qu'on ne trouve pas dans l'antique, lequel vous donne une admiration plus tranquille. Les anciens embrassaient moins d'objets,)
L'art grec était fils de l'art égyptien. Il fallait toute la merveilleuse aptitude du peuple de la Grèce pour avoir rencontré, en suivant toutefois une sorte de tradition hiératique comme celle des Égyptiens, toute la perfection de leur sculpture. C'est la libéralité de leur esprit qui anime et féconde ces froides images consacrées d'un autre art soumis à une tradition inflexible. Mais si on les compare aux modernes, travaillés par tant de nouveautés que la marche des siècles a amenées par le christianisme, par les découvertes des sciences qui ont aidé à la hardiesse de l'imagination, enfin par suite de cette révolution inévitable dans les choses humaines qui ne permet pas qu'une époque soit semblable à celles qui l'ont précédée...