Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863
Part 18
Les modernes ont inventé un genre qui réunit tout ce qui doit charmer l'esprit et les sens. C'est l'opéra. La déclamation chantée a plus de force que celle qui n'est que parlée. L'ouverture dispose à ce qu'on va entendre, mais d'une manière vague: le récitatif expose les situations avec plus de force que ne ferait une simple déclamation, et l'air, qui est en quelque sorte le point admiratif de chaque scène, complète la sensation par la réunion de la poésie et de tout ce que la musique peut y ajouter. Joignez à cela l'illusion des décorations, les mouvements gracieux de la danse.
Malheureusement tous les opéras sont ennuyeux, parce qu'ils vous tiennent trop longtemps dans une situation que j'appellerai abusive. Ce spectacle, qui tient les sens et l'esprit en échec, fatigue plus vite. Vous êtes promptement fatigué de la vue d'une galerie de tableaux: que sera-ce d'un opéra qui réunit dans un même cadre l'effet de tous les arts ensemble?
--Je remarque dans cette forêt que non seulement les yeux sont mon seul moyen pour saisir les objets, mais encore qu'ils sont affectés agréablement ou désagréablement[388].
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_Lundi_ 18 _mai._--Repris enfin la peinture après plus de quatre mois et demi. J'ai débuté par le _Saint Jean et l'Hérodiade_[389] que je fais pour Robert, de Sèvres. Travaillé avec plaisir la matinée.
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_Mardi_ 19 _mai._--Jour de la mort du pauvre ami Vieillard...
[387] Voir t. III, p. 259.
[388] Cette dernière phrase est biffée dans le manuscrit.
[389] Il s'agit sans doute du n° 858 du _Catalogue Robaut_, ou d'une répétition plus sommaire, comme Delacroix en fit souvent pour ses amis.
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_Mardi_ 2 _juin._--J'ai été à Paris en proie à l'inquiétude de savoir si M. Bégin me céderait le logement de manière à commencer.
Ma première inquiétude a été de ne pas le rencontrer, lui et sa femme. J'ai donc maudit mon cocher d'aller lentement. J'arrive, je trouve la dame, elle me donne les meilleures nouvelles. Je cours chez Haro plein de joie. Un autre ennui m'attendait chez lui: les entrepreneurs sont diaboliques; les uns n'ont aucune solidité; les autres sont indolents ou trop chers. Ce n'est rien encore: Haro me parle du formidable tracé, cause des ennuis les plus grands possibles. Il me rassure pourtant en partie, ou plutôt je crois l'être, parla possibilité d'une indemnité proportionnée à la durée de mon bail.
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17 _juin, mercredi._--Reçu la lettre de Paul de Musset[390], qui me parle du terrain qu'il demande pour son frère. Écrit sur-le-champ au préfet et à Baÿvet.
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25 _juin._--Ce même jour, donné au docteur Rayer 100 francs pour ses visites précédentes.
_Du sublime et de la perfection._ Ces deux mots peuvent sembler presque synonymes. _Sublime_ veut dire tout ce qu'il y a de plus élevé; _parfait_, ce qu'il y a de plus complet, de plus achevé.
_Perficere_, achever complètement pour le comble.
_Sublimis_, ce qu'il y a de plus haut, ce qui touche le ciel.
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_Dimanche_ 28 _juin._--Première visite chez le docteur après l'avoir payé. Je l'ai trouvé distrait, plus occupé de ses affaires que de ma fièvre. Il ne se rappelait plus ce qu'il m'avait ordonné.
[390] Delacroix eut des relations assez suivies avec _Paul de Musset._ Lors d'une des candidatures de Delacroix à l'Institut, en 1838, croyons-nous, Paul de Musset avait fait une démarche personnelle auprès de Paër pour appuyer le peintre. Enfin nous trouvons dans le précieux travail de M. Maurice Tourneux: _Eugène Delacroix devant ses contemporains_, un fragment de lettre, dans lequel Delacroix félicite Paul de Musset de ses articles: «Mérimée, que vous paraissez admirer comme je le fais aussi, est simple, mais a un peu l'air de courir après la simplicité, en haine de l'horrible emphase des hommes du jour. Chez vous nul effort; toujours le goût le plus fin et rien de trop.»
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_Mercredi_ 8 _juillet._--Première visite du docteur Laguerre.
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_Vendredi_ 10 _juillet._--Deuxième visite du docteur Laguerre.
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_Samedi_ 11 _juillet._--J'ai été à l'Institut pour la première fois depuis le mois d'avril.
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_Mardi_ 14 _juillet._--Troisième visite du docteur Laguerre.
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_Lundi_ 20 _juillet._--Quatrième visite du docteur Laguerre.
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_Strasbourg, mardi_ 28 _juillet._--Parti pour Strasbourg[391] à sept heures. Voyage agréable, beau pays; il faisait étouffant au milieu de la journée.
À Nancy, je me suis trouvé seul jusqu'à Strasbourg. Je n'ai plus senti ni la chaleur ni la poussière. Tout ce trajet a été ravissant.
Le bon cousin m'attendait à la gare. Enchantés de nous revoir.
[391] Dans la Correspondance, il n'y a comme trace de ce voyage à Strasbourg qu'une lettre datée du 5 août 1857, adressée à M. X..., dans laquelle il recommande un artiste dont nous avons déjà vu le nom dans le Journal, le sculpteur _Debay._
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_Dimanche_ 2 _août._--Vers sept heures nous avons été à l'Orangerie, à travers une poussière affreuse; mais j'ai été dédommagé par la vue du lieu, qui est ravissant. Il n'y a rien comme cela à Paris: aussi y avait-il très peu de monde!
Tout ici est différent: ces environs, ces champs et ces prairies qui touchent aux promenades et se confondent avec elles, ont un air champêtre et paisible. La population n'a pas cet air évaporé et impertinent de notre race. C'est dans des contrées connue celle-ci qu'il faut vivre, quand on est vieux.
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_Nancy, samedi_ 8 _août._--Quitté Strasbourg et le bon cousin. Je perds la canne qu'il m'avait donnée.
Je m'embarque mal. Société déplaisante dans le chemin de fer. Cependant la route se fait vite.
Arrivé à Nancy à trois heures. Retrouvé Jenny, comme nous en étions convenus. Je n'ai pas bougé de la soirée.
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_Dimanche_ 9 _août._--Sorti avant déjeuner. Place Stanislas et cathédrale.
J'admire l'unité de style de tout ce qui est bâtiment. Une seule chose y déroge, c'est la statue même de ce bon roi Stanislas, qui a tout fait ici, et qui par conséquent est l'auteur de cette unité. On l'a représenté dans un costume qui rappelle les troubadours de l'Empire, avec des bottes molles et appuyé sur un sabre à la mameluk. On ne peut rien voir de plus ridicule.
La cathédrale entièrement de son temps. J'aime beaucoup cette forme de clocher en poivrière. L'intérieur est un peu froid, malgré cet accord de style dans toutes les parties: c'est comme tout ce qui sort de Vanloo: ordonné, habile, de l'unité, mais froid et sans intérêt. L'auteur ne met point de cœur à ce qu'il fait; il ne va pas au cœur de celui qui regarde.
La place Stanislas avec ses fontaines, et l'Hôtel de ville, semblent l'ouvrage d'un artiste plus doué.
Après déjeuner, visité cent choses curieuses. Après la statue de Drouot, un des héros de Nancy, véritable héros dans tous les sens, mais pitoyablement représenté comme tous les héros de notre temps, grâce a l'indigence de la sculpture, vu les murailles anciennes de la ville; très belle et ancienne porte avec deux grosses tours: le passage tournant comme dans les fortifications modernes. Le côté de la ville style de la Renaissance: quelle grâce, quelle légèreté! Comme toutes ces petites figures, comme ces accessoires s'arrangent bien dans les lignes de l'architecture! Rien n'est charmant et capricieux comme ces costumes romains à la Henri II.
Le palais ducal, transition du gothique à la Renaissance. Les objets curieux, marbres, peintures, etc., sont entassés en attendant les réparations du premier étage. Il y a un fragment romain qui m'a frappé: c'est un cavalier avec la cuirasse, le péplum.--Copie à la gouache de la tapisserie de Charles le Téméraire, que je regrette de ne pouvoir étudier.--L'escalier très remarquable. Gros pilier soutenant la voûte, duquel partent les marches très basses, ainsi disposées, nous dit-on, pour que les ducs puissent monter à cheval dans la grande salle du premier.--De distance en distance, repos ménagés avec des bancs, le tout enferré choisies murailles.
Tout ici parle du roi René II ou de Stanislas.
Ce sont les dieux lares de Nancy.
Nous avons été voir ensuite l'église des Cordeliers, dans laquelle est une chapelle ronde qu'on appelle les tombeaux des ducs de Lorraine, quoique leurs corps en aient été arrachés et que les sarcophages aient été détruits et remplacés à la moderne. La prétendue chapelle ronde est octogone: la voûte seule, qui paraît de l'époque de la construction, est d'un style bâtard, à la Louis XIV. Le chœur de l'église est garni de belles boiseries; sur les côtés de la nef, dans des enfoncements, sont divers tombeaux de princes de la maison de Lorraine; le plus précieux sans contredit est celui de la femme de René II, laquelle lui survécut de longues années et s'était mise dans un couvent à Pont-à-Mousson: les mains et la tête en pierre blanche, la robe et le voile en granit et en marbre noir. Voilà le triomphe de l'art ou plutôt du caractère qu'un artiste de talent sait imprimer à un objet: une vieille de quatre-vingts ans dont la tête est encapuchonnée, maigre à faire peur; et tout cela représenté de manière qu'on ne l'oublie jamais et qu'on n'en puisse détacher les regards.
De là, à la promenade dont j'ai oublié le nom, auprès de la préfecture; je ne connais rien d'aussi délicieux, si ce n'est l'Orangerie de Strasbourg, et très différent de caractère. Ce sont de grands arbres, de la verdure, quelque chose qui n'a rien de l'aridité des Champs-Élysées à Paris, ni de la symétrie des Tuileries. La préfecture est le palais qu'habitait Stanislas.
De là à l'église de Bon-Secours, où est le tombeau de Stanislas. Charmant ouvrage dans son genre: c'est une grande chambre carrée plutôt qu'une église. Dans le chœur, à droite, le tombeau de Stanislas que j'estime plus que n'a fait, suivant la tradition, le propre auteur de l'ouvrage. Cet auteur est Vassé[392], sculpteur dont parle Diderot, et qu'il cite souvent, autant que je peux m'en souvenir. Le bavard et insupportable cicérone sacristain qui me montrait l'église raconte que le pauvre sculpteur se brûla la cervelle de désespoir de voir son ouvrage surpassé par le tombeau de la femme de Stanislas qui est en face. Il y a dans son ouvrage une statue couchée, ou plutôt étendue et abîmée de douleur, de la Charité, qui est fort belle: la tête est d'une expression qui semble interdite à la sculpture, tant elle est énergique; elle presse contre elle un enfant qui suce son sein; tout cela admirablement rendu, les mains, les pieds de même. Stanislas est représenté dans une espèce de déshabillé, comme on peut le supposer au moment de sa mort. Il mourut brûlé par accident dans sa chambre.
Le tombeau qui est en face présente des figures, d'enfants surtout, d'un travail plus fini et plus précieux; mais en somme je préfère celui du pauvre Vassé. J'inclinerais à penser qu'il est d'un Italien[393].
J'ai été ramené par le cicérone, qui montait sur le siège de mon fiacre, par le lieu où s'élève la croix de Lorraine, à l'endroit où fut tué Charles le Téméraire, dans vin lieu qui était autrefois l'étang de Saint-Jean. Ce détour m'a pris un temps que j'eusse préféré passer au Musée.
--Au Musée, où mon tableau[394] est placé trop haut et privé de lumière. Toutefois il ne m'a pas déplu.
Beaux Ruysdaël. Grand tableau hétéroclite dans le style de Jordaëns, et non sans une verve sauvage, de la _Transfiguration_, tableau en large où l'on a reproduit et par conséquent délayé, à cause de cette disposition en largeur, les principaux groupes de Raphaël.
Deux tableaux, esquisses probablement de Rubens, qui m'ont frappé plus que tout, non qu'ils présentent dans toutes leurs parties la franchise de la main de Rubens, mais il y a ce je ne sais quoi qui n'est qu'à lui. La mer, d'un bleu noir et tourmenté, est d'une vérité idéale. Dans le _Jonas jeté hors de la barque_, le monstre du devant semble remuer et battre l'eau de la queue. On le distingue à peine dans l'ombre du devant, au milieu de l'écume et des vagues noires et pointues. Dans l'autre, le _saint Pierre_ a une pose froide; mais l'admirable de cet homme, c'est que cela ne diminue point l'impression. Je sens devant ces tableaux ce mouvement intérieur, ce frisson que donne une musique puissante. O véritable génie, né pour son art! toujours le suc, la moelle du sujet; avec une exécution qui semble n'avoir rien coûté! Après cela, on ne peut plus parler de rien, ni s'intéresser à rien. Près de ces tableaux qui ne sont que des esquisses heurtées, pleines d'une rudesse de touche qui déroute dans Rubens, on ne peut plus rien voir.
Je dois mentionner cependant la grande salle qui précède le Musée, peinte à fresque par le peintre de Stanislas. On ne peut parler des figures après celles de Rubens; mais l'ensemble de l'architecture, peinte également à fresque, forme un ensemble qu'on ne peut plus produire de nos jours.
En somme, Nancy est une grande et belle ville, mais triste et monotone: la largeur des rues et leur alignement me désolent; je vois le but de ma promenade à une lieue devant moi en droite ligne. Il n'y a que le _West-End_ à Londres qui soit plus ennuyeux, parce que toutes les maisons s'y ressemblent, et que les rues y sont plus larges encore et plus interminables. Strasbourg me plaît cent fois davantage avec ses rues étroites, mais propres; on y respire la famille, l'ordre, une vie paisible, sans ennui.
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_Plombières, lundi_ 10 _août._--Parti de Nancy a cinq heures du matin. Éveillé à quatre heures; je crois avoir le temps, et l'omnibus vient nous chercher, que je n'avais rien apprêté. Je me culbute et je m'installe avec Jenny dans le chemin de fer.
Voyage charmant jusqu'à Épinal. Toutes les fois que je vois un vrai matin, je m'épanouis. Je crois en jouir pour la première fois, et je me désespère de n'en pas jouir plus souvent.
Arrivé à Plombières vers onze heures. Trouvé le bon docteur Laguerre, qui me mène chez M. Sibille et me fait prendre mon premier bain.
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21 _août._--Je me suis levé matin. J'ai fait un croquis dans une condition ravissante à la promenade des Dames, au bord d'un charmant ruisseau; la rosée couvrant la pente, le soleil à travers les branches. Monté ensuite très haut à gauche: vues admirables de matin. J'y ai fait deux croquis.
Revenu un peu fatigué, mais en somme me portant bien.
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22 _août._--Le soir, renouvelé la promenade de la route de Luxeuil. J'ai été presque jusqu'où j'avais été la première fois. Bois ravissants; idées charmantes: j'en ai fait deux souvenirs.
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23 _août._--Le matin, monté par la colline qui va à la petite Vierge. Vu là, tout en haut, une petite contrée toute simple et toute charmante. Souvenirs de Touraine et de Croze. Matinée délicieuse.
Descendu au bain par une pente raide qui m'a abrégé le chemin, et repris par la petite rue derrière les moulins. Remonté après déjeuner à la promenade des Dames; un bon monsieur ressemblant à Vieillard et à peu près de son âge, qui a lié conversation avec amabilité et à la française, comme autrefois.
Cavelier[395] ensuite, que j'ai rencontré.
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25 _août._--Le matin, route de Luxeuil. Temps couvert et froid: je n'ai trouvé de loisir qu'arrivé au commencement des bois. Ravin, arbre renversé, pentes charmantes avec rochers entremêlés à la verdure.--Souhaité d'habiter des pays de montagnes.--Odeur délicieuse comme l'héliotrope.
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28 _août._--J'ai pris en goût depuis quelques jours la promenade de l'Empereur pour le soir, et même pour le matin.
La lune, dont le quartier se lève sur les monts boisés, m'attendrit et me retient là jusqu'à ce que le froid me chasse.
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29 _août._--Fait mes adieux à l'église de Plombières... J'aime beaucoup les églises. J'aime à y rester presque seul, à m'asseoir sur un banc, et je reste là dans une bonne rêverie... On veut en faire une neuve dans ce pays-ci. Si je reviens à Plombières, quand elle sera construite, je n'y entrerai pas souvent; c'est l'ancienneté qui les rend vénérables... Il semble qu'elles sont tapissées de tous les vœux que les cœurs souffrants y ont exhalés vers le ciel. Qui peut les remplacer, ces inscriptions, ces ex-voto, ce pavé formé de pierres tumulaires effacées, ces autels, ces degrés usés par les pas et les genoux des générations, qui ont souffert là et sur lesquelles l'antique Église a murmuré les dernières prières? Bref, je préfère _la plus petite église de village_[396], comme le temps l'a faite, à Saint-Ouen de Rouen restauré, ce Saint-Ouen si majestueux, si sombre, si sublime dans son obscurité d'autrefois, qui est aujourd'hui tout brillant de ses grattages, de ses vitraux neufs, etc.
Je me suis enrhumé aujourd'hui en prenant ma dernière douche.
Le soir, dernière promenade sur la route de Saint-Loup. Je ne peux m'arracher à ces beautés. De tous côtés, les faucheurs et les faneuses, et les voitures de loin entassées et traînées par les bons bœufs.
Le matin, à la promenade de l'Empereur, jusqu'au bois. En chemin, scène de faucheurs et de faneuses: effet charmant et rustique... les éclairs de la _faux_[397], etc.
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30 _août._--Renoncé à mon dernier bain, à cause de mon rhume. J'ai essayé de m'acheminer par la promenade de l'Empereur: comme il était déjà plus tard, le soleil m'a chassé.
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31 _août._--Parti de Plombières à sept heures du matin. Route avec quatre religieuses: l'une d'elles dune charmante figure.--Souffrant toute la route jusqu'à Épinal.
Arrivé vers dix heures vers l'église sombre et d'un gothique assez primitif: très restaurée.
Chaleur affreuse pour gagner le chemin de fer. Réflexions sur la foule qui se pressait à la gare de cette petite ville. Ce chemin n'est qu'ébauché: les cloisons ne sont pas posées, et déjà des myriades d'allants et venants s'y pressent... Il y a vingt ans, il y avait probablement à peine une voiture par jour, pouvant convoyer dix ou douze personnes partant de cette petite ville pour affaires indispensables. Aujourd'hui, plusieurs fois par jour, il y a des convois de cinq cents et de mille émigrants dans tous les sens. Les premières places sont occupées par des gens en blouse et qui ne semblent pas avoir de quoi dîner. Singulière révolution et singulière égalité! Quel plus singulier avenir pour la civilisation! Au reste, ce mot change de signification. Cette fièvre du mouvement dans des classes que des occupations matérielles sembleraient devoir retenir attachées au lieu où elles trouvent à vivre, est un signe de révolte contre des lois éternelles.
À Nancy, vers une heure. Nous restons à la gare jusqu'à trois heures et demie. Nous retrouvons dans le wagon deux de nos religieuses du matin; l'une, qui est supérieure de sa communauté, est une femme distinguée; elle cause avec beaucoup d'amabilité et sans nuance de bigoterie.
Pluie, orage avant Bar-le-Duc. Je passe avec plaisir devant le berceau de mon père; en somme, voyage agréable.
Il y avait dans le wagon un gros Anglais, type de Falstaff, avec deux abominables filles, qui ont représenté presque jusqu'au bout le rôle de Loth et ses filles.
Arrivés à onze heures et demie. Retard de plus d'une heure.
[392] _Louis-Claude Vassé_ (1716-1772), sculpteur, élève de Puget et de Bouchardon.
[393] Ce tombeau est attribué à _Lambert-Sigisbert Adam_ (1700-1759).
[394] Ce tableau est la _Bataille de Nancy_, qui figura au Salon de 1834, et fut donné par l'État au Musée de Nancy. Il figura aussi à l'Exposition de l'École des Beaux-Arts en 1885. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 355.)
[395] _Pierre-Jules Cavelier_ (1814-1894), sculpteur, élève de David d'Angers, membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis 1865.
[396] Nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher de ce passage un fragment du _Curé de village_ de Balzac, de ce Balzac que Delacroix parait n'avoir jamais compris, bien qu'il se montrât assez préoccupé de ses œuvres pour en extraire d'importants fragments dans son Journal. L'analogie de sentiment est complète; c'est la description de la petite église habitée par le _curé Bonnet_: «Malgré tant de pauvreté, cette église ne manquait pas des douces harmonies qui plaisent aux belles âmes et que les couleurs mettent si bien en relief... À l'aspect de cette chétive maison de Dieu, si le premier sentiment était la surprise, il était suivi d'une admiration mêlée de pitié. N'exprimait-elle pas la misère du pays? Ne s'accordait-elle pas avec la simplicité naïve du presbytère? Elle était d'ailleurs propre et très bien tenue. On y respirait comme un parfum de vertus champêtres, rien n'y trahissait l'abandon. Quoique rustique et simple, elle était habitée par la prière, _elle avait une âme: on la sentait, sans s'expliquer comment!_»
[397] Ici le manuscrit contient un petit croquis de la main de Delacroix.
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_Paris_, 3 _septembre._--Visite du docteur Laguerre pour moi.
Visite du docteur Laguerre pour Jenny.
J'écris au bon cousin:
«Malgré la vie solitaire que je mène ici, autant que cela est possible à Paris, je regretterai souvent notre tranquillité véritable de Strasbourg et combien elle était salutaire en particulier pour ma santé délabrée et pour mon esprit inquiet et fatigué. Dans votre paisible ville, tout me semblait respirer le calme: ici je ne trouve sur tous les visages qu'une fièvre ardente; les lieux même semblent livrés à une vicissitude perpétuelle. Ce monde nouveau, bon ou mauvais, qui cherche à se faire jour à travers nos ruines, est comme un volcan sous nos pieds et ne permet de reprendre haleine qu'à ceux qui, comme moi, commencent à se regarder comme étrangers à ce qui se passe, et pour qui l'espérance se borne à un bon emploi de la journée présente. Je ne suis encore sorti qu'une fois dans les rues de Paris: j'ai été épouvanté de toutes ces figures d'intrigants et de prostituées.»
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4 _septembre._--Écrire à M. Voignée d'Arnault, à Sainte-Menehould;
--À Thiers, pour son livre.
--Voir M. Lefebvre, jeune peintre, rue du Regard[398].
--Chabrier.
--Chapelle de Riesener.
--Répondre à Bornot.
Le matin, aujourd'hui, à l'appartement, et fatigue extrême. Je me suis trouvé mourant de faim au café des Marcs, qui m'a rappelé ma jeunesse et une jeunesse bien éloignée.
--Au milieu de la journée, Berryer est venu me voir. J'ai été bien heureux de sa visite et confus de ne pas avoir répondu à la bonne lettre de lui que j'avais trouvée ici.
Il me dit, en confirmation de ce que je lui disais de mon régime, qu'il était convaincu que, lorsqu'un organe était affaibli ou souffrant chez un sujet d'un âge déjà avancé, c'était quelquefois le meilleur moyen de le guérir que de s'occuper de la santé de tout le reste, et dans mon cas, et d'après la doctrine du docteur Laguerre à mon égard, donner de la force au sang, c'est en donner à la gorge et à la poitrine.
Dans ma promenade dans les rues du faubourg Saint-Germain, j'ai été frappé de leur contraste avec celles de mon quartier d'aujourd'hui, qui, j'espère, ne le sera plus dans quelques mois...
J'ai rencontré le bon Gaubert[399], vieilli et souffrant.
Bornot m'écrit pour m'engager à aller à Valmont.
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_Dimanche_ 13 _septembre._--J'ai été voir Guillemardet vers onze heures, et suis resté jusque deux heures et demie.
J'ai été ensuite au Musée. Deux ou trois jours auparavant j'y avais fait une séance. Je prise beaucoup la salle de l'École française moderne. Elle paraît bien supérieure à ce qui l'a précédée immédiatement. Tout ce qui a suivi Lebrun et surtout le dix-huitième siècle tout entier n'est que banalité et pratique. Chez nos modernes, la profondeur de l'intention et la sincérité éclatent jusque dans leurs fautes. Malheureusement, les procédés matériels ne sont pas à la hauteur de ceux des devanciers. Tous ces tableaux périront prochainement.
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15 _septembre._--Je vais à pied voir Périn[400] vers trois heures, et je reviens de même sans trop de fatigue. J'ai été bien heureux de le revoir. Il était venu souvent en mon absence. Je l'aime beaucoup, et je crois qu'il éprouve pour moi le même sentiment. Cela est rare à notre âge. Le bon Guillemardet de même.
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28 _septembre._--Je voudrais que ma voix eût la force qui lui manque.
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