Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863

Part 17

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[379] Aux lecteurs désireux d'approfondir cette intéressante distinction entre le «dessin de la nature et celui où l'imagination du peintre a le plus de part», rien ne saurait être plus précieux que le commentaire et le développement de cette même idée, repris à plusieurs reprises par Baudelaire dans ses différentes Études sur Delacroix, et notamment dans une comparaison qui mérite de demeurer classique entre le dessin d'Ingres et le dessin de Delacroix. (Voir les _Curiosités esthétiques_ et l'_Art romantique._)

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4 _février.--Pour faire partie de ta préface du_ DICTIONNAIRE.

Je désirerais contribuer à apprendre à mieux lire dans les beaux ouvrages[380]. A Athènes, dit-on, il y avait beaucoup plus de juges des Beaux-Arts que dans nos modernes sociétés. Le grand goût des ouvrages de l'antiquité confirme dans cette opinion. L'artiste qui travaille pour un public éclairé rougit de descendre à des moyens d'effet désavoués par le goût.

Le goût a péri chez les anciens, non pas à la manière d'une mode qui change,--effet qui se produit à chaque instant sous nos yeux et sans cause absolument nécessaire,--le goût a péri chez les anciens avec les institutions et les mœurs, quand il a fallu plaire à des vainqueurs barbares, comme ont été, par exemple, les Romains par rapport aux Grecs; le goût s'est corrompu surtout quand les citoyens ont perdu le ressort qui portait aux grandes actions, quand la vertu publique a disparu; et j'entends par là, non pas une vertu commune à tous les citoyens et les portant au bien, mais au moins ce simple respect de la morale qui force le vice à se cacher. Il est difficile de se figurer des Phidias et des Apelle sous le régime des affreux tyrans du Bas-Empire et au milieu de l'avilissement des aines.

Y aurait-il une connexion nécessaire entre le _bon_ et le _beau?_ Une société dégradée peut-elle se plaire aux choses élevées, dans quelque genre que ce soit? Il est probable que chez nous aussi, dans nos sociétés comme elles sont, avec nos mœurs étroites, nos petits plaisirs mesquins, le beau ne peut être qu'un accident, et cet accident ne tient pas assez de place pour changer le goût et ramener au beau la généralité des esprits. Après vient la nuit et la barbarie.

Il y a donc incontestablement des époques où le beau en art fleurit plus à l'aise; il est aussi des nations privilégiées pour certains dons de l'esprit, comme il est des contrées, des climats, qui favorisent l'expansion du beau.

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_Mardi_17 _février,_--Cinquième visite du docteur[381].

Delacroix, depuis longtemps déjà, était atteint d'une affection du larynx, qui le condamnait fréquemment au repos et à l'isolement.

[380] Nous trouvons dans le livre sur _Delacroix_, déjà si souvent cité, un passage relatif à ce projet de _Dictionnaire des Beaux-Arts_ qui précise bien l'intérêt d'un tel ouvrage et l'esprit dans lequel il devait être fait, en même temps qu'il le différencie des autres ouvrages, qui sont les vrais _dictionnaires_ et avec lesquels il importe de ne point le confondre: «Si vous risquez, dit-il, dans l'ouvrage d'un seul homme de ne pas vous trouver au courant de tout ce qu'on peut dire sur le sujet, en revanche vous aurez sur un grand nombre de points tout le suc de son expérience, et surtout des informations excellentes dans les parties où il excelle. Au lieu d'une froide compilation qui ne fera que remettre sous les yeux du lecteur un extrait de toutes les méthodes, vous aurez celles qui ont conduit un tel homme à la perfection relative à laquelle il est arrivé. Il n'est pas un artiste qui n'ait éprouvé dans sa carrière combien quelques paroles d'un maître expérimenté ont pu être des traits de lumière et des sources d'intérêt bien autres que ce que ses efforts particuliers ou un enseignement vulgaire... etc.» (EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses œuvres_, p. 432.)

[381] Le _docteur Rayer_ (1793-1867), qui fut professeur à la Faculté de médecine.

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_Jeudi_ 5 _mars._--Aujourd'hui, pendant mon déjeuner, on m'apporte deux tableaux attribués à Géricault, pour en dire mon avis. Le petit est une copie très médiocre: costumes de mendiants romains. L'autre, toile de 12 environ, sujet d'amphithéâtre, bras, pieds, etc., et cadavres d'enfants, d'un relief admirable, avec des négligences qui sont du style de l'auteur et ajoutent encore un nouveau prix. Mise à côté du portrait de David, cette peinture ressort encore davantage. On y voit tout ce qui a toujours manqué à David, cette forme pittoresque, ce nerf, cet osé qui est à la peinture ce que la _vis comica_ est à l'art du théâtre. Tout est égal, l'intérêt n'est pas plus dans la tête que dans les draperies ou le siège. L'asservissement complet à ce que lui présentait le modèle est une des causes de cette froideur; mais il est plus juste de penser que cette froideur était en lui-même: il lui était impossible de rien trouver au delà de ce que ce moyen imparfait lui présentait. Il semble qu'il fût satisfait quand il avait bien imité le petit morceau de nature qu'il avait sous les yeux; toute sa hardiesse consistait à mettre à côté un fragment, pied, bras, moulé sur l'antique, et à ramener le plus possible son modèle vivant à ce beau tout fait que le plâtre lui présenterait.

Ce fragment de Géricault est vraiment sublime: il prouve plus que jamais qu'_il n'est pas de serpent ni de monstre odieux_, etc. C'est le meilleur argument en faveur du Beau, comme il faut l'entendre. Les incorrections ne déparent point ce morceau. À côté du pied qui est très précis et plus ressemblant au naturel, sauf l'idéal propre au peintre, il y a une main dont les plans sont mous et faits presque d'idée, dans le genre des figures qu'il faisait à l'atelier, et cette main ne dépare pas le reste; la finesse du style la met à la hauteur des autres parties. Ce genre de mérite a le plus grand rapport avec celui de Michel-Ange, chez lequel les incorrections ne nuisent à rien.

Je relis avec le plus grand plaisir, dans un agenda du mois de janvier 1852[382], ce que je dis des tapisseries de Rubens que je vis alors à Mousseaux et que la liste civile de Louis-Philippe faisait vendre. Quand je voudrai parler de Rubens ou me mettre dans un entrain véritable de la peinture, je devrai relire ces notes. J'ai encore le souvenir très présent de ces admirables ouvrages. L'idée m'était venue, en relisant ce que j'en dis, de refaire de mémoire tous les sujets (une suite de la sorte sur un autre motif serait un beau thème). Il faut absolument que Devéria me trouve les gravures de ces sujets.

Je note ici ce qu'il faut reporter à l'un des jours du mois dernier, quand j'étais encore très faible et que je ne m'occupais guère à écrire dans ce livre: c'est la triste impression que j'ai reçue de la peinture que m'a faite du caractère de Thiers M. C. B..., qui vint me faire une petite visite. Il me l'a représenté comme le plus égoïste et le plus insensible des hommes, cupide, enfin le contraire de ce que je croyais et le moins capable d'affection. Ce serait, si j'arrivais à être convaincu de tout cela, une des plus grandes déceptions qu'il pût m'être réservé d'éprouver. La reconnaissance d'abord et l'affection que j'ai toujours eue pour lui, sont des sentiments qui combattent chez moi en sa faveur. Je sais que, bien qu'il me reçoive toujours affectueusement, il ne m'a jamais recherché; sa petite rancune, quand je lui tins tête comme je le devais pour son projet insensé de la restauration du Musée, exécutée en partie sur ses absurdes idées, me l'avait un peu gâté dans le temps de cette aventure[383]; mais depuis, je l'avais retrouvé comme auparavant, c'est-à-dire avec cet attrait qui m'a toujours attiré à lui... Je le plaignais devant C. B... de vivre au milieu de l'intérieur qu'il s'est fait, de passer sa vie avec des créatures aussi froides et aussi insipides. Tout cela, selon C. B..., ne lui fait absolument rien: il n'aime personne et n'est sensible qu'à ce qui le touche directement dans sa personne ou son amour-propre.

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_Samedi_ 7 _mars._--Bertin est venu me voir; je l'ai reçu, quoique je ne reçoive personne, pour en finir avec ce mal de gorge. J'ai travaillé dans la journée à un projet de préface pour le _Dictionnaire des Beaux-Arts._

_Lundi_ 16 _mars._--Il faut maintenant qu'un écrivain soit universel. La nuance entre le savant et le poète ou le romancier est complètement abolie. Le moindre roman demande plus d'érudition qu'un traité scientifique, que dis-je? que vingt traités! Car un savant est, ou un chimiste, ou un astronome, ou un géographe, ou un antiquaire; il peut avoir une certaine teinture des connaissances qui touchent à celle dont il a fait l'occupation de sa vie; mais plus il se renferme dans cette étude spéciale, plus il obtient de résultats de ses recherches. Il n'en est pas de même du métier de critique. La nécessité de parler de tout met dans l'obligation de savoir tout; mais qui peut tout savoir? Si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire? tout cela, c'est la mer à boire. Aussi n'en apprennent-ils pas si long! mais il leur faut un peu l'apparence de tout cela.

Je suis effrayé de ce qui peut passer sous les yeux d'un homme, comme Sainte-Beuve par exemple, de lectures diverses, digérées ou non. Voici aujourd'hui un article sur Tite-Live; il raconte la vie de Tite-Live, détail peu connu, et dont les lecteurs ne s'étaient jamais embarrassés. Dans un article toujours trop long sur Virgile, Thierry, du _Moniteur_, après avoir parlé de la préférence que notre siècle accorde aux ouvrages de la première main, primitifs, etc., comme Homère, se demande si Virgile, venu trente ou quarante siècles après, pouvait faire une _Iliade_, et il ajoute: «Si les anciens sont à jamais nos maîtres, ne dédaignons pas pour cela ceux de leurs disciples qui s'efforcent vainement de se faire leurs égaux. C'est un grand point de venir le premier, on prend le meilleur même sans choisir; on peut être simple même sans savoir ce que c'est que la simplicité; on est court parce qu'on n'a besoin ni de remplir, ni de passer la mesure de personne; on s'arrête à temps parce que nulle émulation n'excite à poursuivre au delà...»

Ne prendrait-on pas souvent l'absence de l'art pour le comble de l'art? Si l'art dans la suite de son développement n'aboutit qu'à produire des articles toujours moindres, on me pardonnera d'avoir une profonde compassion pour les époques qui ne peuvent se passer du labeur compliqué de l'art.

Je demande qu'on ne soit pas trop dupe d'un grand mot: la simplicité, et qu'on veuille bien ne pas faire de la simplicité la règle du temps où elle n'est plus possible. C'est le thème de tous les pédants d'aujourd'hui. Chenavard ne voit rien après ce qui a été fait. Delaroche se hérissait quand on parlait de l'antique romain; Phidias avant tout, comme Michel-Ange pour Chenavard! Cependant ce dernier met Rubens dans sa fameuse heptarchie. Il admire Rubens et écrase avec Rubens les infortunées tentatives des hommes de notre temps. Cependant Rubens a paru dans une époque de décadence relative; comment le donne-t-on dans ce système pour compagnon à Michel-Ange? Il a été grand d'une autre manière. Cette simplicité qu'on exalte, dont parle Thierry, tient souvent à des tournures de langage plus incultes dans les poésies primitives; en un mot, elle est plus dans l'habit de la pensée que dans la pensée elle-même.

Beaucoup de gens, surtout dans ce temps où on a cru qu'on allait retremper la langue et la rajeunir à volonté comme on rase un homme qui a la barbe trop longue, ne préfèrent Corneille à Racine que parce que la langue est moins polie dans le premier que dans le dernier de ces deux poètes. De même pour Michel-Ange et Rubens: la pratique de la fresque, qui était le moyen de Michel-Ange, force le peintre à une plus grande simplicité de moyen d'effet; il en résulte, indépendamment du talent même, et par le fait des moyens matériels, une certaine grandeur, une nécessité de renoncer aux détails. Rubens, avec un autre procédé, trouve des effets différents qui satisfont à d'autres titres. Montesquieu dit bien: _Deux beautés communes se défont, deux grandes beautés se font valoir_. Un chef-d'œuvre de Rubens mis en pendant d'un chef-d'œuvre de Michel-Ange ne pâlira nullement. Si, au contraire, vous regardez séparé chacun de ces ouvrages, il arrivera sans doute qu'à proportion de votre impressionnabilité vous serez tout à celui que vous regardez. Une nature sensible est facilement possédée et entraînée par le beau; vous serez à celui qui frappe vos yeux dans le moment. Il faut se servir des moyens qui sont familiers aux temps où vous vivez; sans cela vous n'êtes pas compris et vous ne vivrez pas. Ce moyen d'un autre âge que vous allez employer pour parler à des hommes de votre temps, sera toujours un moyen factice, et les gens qui viendront après vous, en comparant cette manière d'emprunt aux ouvrages de l'époque où cette manière était la seule connue et comprise, et par conséquent supérieurement mise en œuvre, vous condamneront à l'infériorité comme vous vous y serez condamné vous-même.

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_Mardi_ 17 _mars._--Je suis sorti hier avec Jenny pour la première fois. Il faisait du soleil. J'ai renoncé à aller vers la place d'Europe; le vent venait de ce côté. Je suis descendu, revenu parles rues, fatigué; mais cette course m'a donné des forces.

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_Mercredi_ 18 _mars._---Je ne puis me détacher de Casanova[384].

Voici trois jours que je sors, et j'en éprouve un grand bien. Hier, j'ai été en voiture aux Tuileries avec Jenny. Nous sommes venus du Pont tournant jusqu'à la grille de la rue de Rivoli.

Se rappeler les observations que m'a suggérées le contraste des statues du _Tibre_ et du _Nil_, copies de l'antique, et des groupes de fleurs et de nymphes du temps de Louis XIV. Le décousu de ceux-ci et la majestueuse unité de ceux-là. Partout, la même observation entre ce qui _était_ antique et ce qui _est_ moderne.

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_Dimanche_ 22 _mars._--Il n'y a que l'homme qui fasse des choses sans unité. La nature trouve le secret de mettre de l'unité même dans les parties détachées d'un tout. La branche détachée d'un arbre est un petit arbre complet.

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_Jeudi_ 26 _mars._--J'ai été aujourd'hui chez Haro pour examiner avec lui si l'on pourrait tirer parti de son local pour faire un atelier. Nous étions convenus de cette visite il y a huit jours. Je crois qu'au fond il y était peu enclin et ne s'y est prêté que par complaisance. Il m'a parlé de frais trop considérables, et l'affaire n'est pas faisable.

En route pour y aller, la vue de jeunes gens que j'ai rencontrés dans les rues m'a fait faire plusieurs réflexions qui ne sont pas de la nature de celles que se font ordinairement les vieillards. Cet âge qui semble le plus heureux de la vie n'excite nullement mon envie; tout au plus pour sa force, qui lui donne le moyen de suffire à de puissants travaux, et point du tout pour les plaisirs qui en sont l'accompagnement. Ce que je désirerais,--souhait, au reste, aussi impossible à réaliser que celui de revenir au jeune âge,--ce que je désirerais, ce serait de m'arrêter au point où je suis et d'y jouir longtemps des avantages qu'il procure à un esprit, je ne dirai pas désabusé, mais vraiment raisonnable. Mais l'un n'est pas plus permis que l'autre.

J'apprends tout à l'heure chez Weil, chez lequel j'étais descendu un moment, que le pauvre Margueritte vient de mourir subitement. Quoique plus âgé que moi, il était encore d'âge à jouir de beaucoup de choses. Au reste, comme je crois que ce n'était pas une nature distinguée, il a pu être de ceux qui regrettent les plaisirs des jeunes gens. Il faut que les jouissances de l'esprit tiennent une grande place pour procurer ce bonheur calme que j'envisage pour l'homme qui arrive au déclin de la vie.

[382] Voir t. II, p. 69 et suiv.

[383] Voir t. I, p, 344 et 345.

[384] Son admiration pour _Casanova_, chose étrange, ne se démentit pas une fois durant toute sa vie. Voir t. I, p. 260.

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_Samedi_ 18 _avril._--J'ai été, sur l'invitation de la commission, voir l'exposition de Delaroche. L'Empereur visitait l'École ce jour-là, et a achevé par ladite exposition.

En sortant, voté pour le remplacement de Desnoyers[385]. Revenu très fatigué.--Sujets pour une bibliothèque:

_Auguste s'oppose à la destruction de l'Énéide._

_Couronnement de Pétrarque ou du Tasse._

_La Sibylle proposant les volumes à Tarquin et les faisant brûler à mesure qu'il les refuse._

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_Jeudi_ 23 _avril._--J'ajoute, sur le passage d'_Obermann_[386], sur la joie secrète que produit la conformité de pensées avec les autres: Cette apparence que nous sommes heureux de donner à notre imagination est un besoin de tous ceux qui composent pour le public, surtout quand leur inspiration est naïve et sincère. Je me figure que les peintres ou les écrivains chez lesquels le lieu commun tient une grande place, n'ont pas autant besoin de cette confirmation qui vient, par la rencontre d'esprits analogues aux leurs, les rassurer sur la valeur de leurs propres pensées. C'est un besoin impérieux pour ceux dont les inventions sont taxées de bizarrerie, et qui, peut-être à cause de leur originalité, ne trouvent qu'un public rétif et peu disposé à les comprendre.

[385] Il s'agit de l'élection à l'Académie des Beaux-Arts d'_Achille-Louis Martinet_ (1800-1877), graveur, en remplacement du _baron Desnoyers_ (1779-1857), graveur, élève de Lethière, membre de l'Institut depuis 1816.

[386] L'_Obermann_ devait être un de ses livres de chevet, car nous le voyons cité déjà à plusieurs reprises dans les précédentes années du Journal. Il s'en trouve extrait des fragments dans le manuscrit original, fragments que nous n'avons pas cru devoir reproduire, non plus que ceux de Balzac sur la condition des artistes, tirés de la _Cousine Bette._

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_Champrosay_, 9 _mai._--Parti pour Champrosay à une heure un quart. Pluie affreuse en arrivant; je l'ai reçue tout entière, ainsi que Jenny.

Nous nous étions arrêtés quelques instants auparavant dans notre ancien jardin, tout ouvert et ravagé à cause des travaux que fait Candas. J'ai vu la petite source, qui ne sert plus qu'à laver du linge: tout cela souillé de savon et croupissant. Les cerisiers que j'ai plantés tout petits sont devenus énormes. On voit encore la trace des allées que j'avais tracées. Cela m'a donné des émotions plus douces que tristes. Je me suis rappelé les années que j'avais passées là.

J'aime toujours ce pays; je me colle facilement aux lieux que j'habite: mon esprit, mon cœur même les animent.

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11 _mai._--Promenade le matin dans la campagne assez longtemps, sans pouvoir m'arracher à cette charmante vue de cette verdure, de ce soleil.

Travaillé beaucoup, en rentrant, à l'article sur le Beau et jusqu'au dîner.

--Ce n'est ni le hasard ni le caprice qui ont déterminé le style de l'architecture et partant celui des autres arts dans les différentes contrées; nouvelle preuve que le Beau doit varier suivant les climats.

Au style sévère et pour ainsi dire radical de l'architecture de l'Égypte s'allient des ornements et une peinture plus simples, plus élémentaires... Dans cette vaste vallée de l'Égypte, comprise uniformément entre deux chaînes d'élévation naturelles presque symétriques, etc., les Pylônes, les Pyramides...

Le soir, promené dans le jardin et dans la campagne.

Fatigue et malaise avant de se coucher.

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14 _mai._--Je ne doute pas que si Alexandre eût connu le _Misanthrope_, il ne l'eût placé dans la fameuse cassette à côté de l'_Iliade_; il l'eût fait agrandir pour y placer le _Misanthrope._

--On dit d'un homme, pour le louer, qu'il est un homme _unique._

--Il faut laisser aux gens qui sentent faiblement les vaines discussions et les vaines comparaisons.

--Heureuses les époques qui ont vu.

--Heureux les artistes qui ont trouvé un public tout préparé, encourageant _les efforts de la Muse._

--Les vrais primitifs, ce sont les talents originaux. Si chaque homme de talent apporte en lui un modèle particulier, une face nouvelle, quelle serait la valeur d'une école qui ferait toujours recourir à des types anciens, puisque ces types eux-mêmes n'étaient que l'expression de natures individuelles!

--Et chacun de ces hommes me plaît-il de la même façon? Cette simple observation ne serait-elle pas la condamnation de l'école qui sans cesse recourt à des types consacrés? En quoi seraient-ils consacrés de préférence, puisqu'ils ne sont que l'expression de natures individuelles comme il en paraît dans tous les temps?

--Rossini disait à B...: «J'entrevois autre chose que je ne ferai pas. Si je trouvais un jeune homme de génie, je pourrais le mettre sur une voie toute nouvelle, et le pauvre Rossini serait éteint tout à fait.»

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15 _mai._--À Champrosay, dans l'allée verte.

On peut comparer le premier jet de l'écrivain, du peintre, etc., à ces feux de peloton où deux cents coups de fusil tirés dans l'émotion du combat atteignent l'ennemi deux ou trois fois; quelquefois deux ou trois cents coups de feu partent à la fois, et pas un n'atteint l'ennemi.

--Vous conviez vos amis à un banquet, et vous leur servez toutes les rognures de la cuisine.

--Allée des Fouges.

Quelquefois des génies pareils se présentent à des époques différentes. La trempe originelle ne diffère point chez ces talents: les formes seules des temps où ils vivent établissent une variété. Rubens, etc.

Ce n'est point le climat qui a produit un Homère ou un Praxitèle. On parcourrait vainement la Grèce et ses îles sans y découvrir un poète ou un sculpteur. En revanche, la nature a fait naître en Flandre, et à une époque rapprochée de la nôtre, l'Homère de la peinture.

Il est des époques privilégiées,--il est aussi des climats où l'homme a moins de besoins, etc.; mais ces influences ne suffisent pas.--Voir mes notes du 4 février 1857[387].

L'influence des mœurs est plus efficace que celle du climat. Sans doute chez des peuples où la nature est clémente;... mais en l'absence d'une certaine valeur morale, etc. Il faut qu'un peuple ait le respect de lui-même pour être difficile en matière de goût et pour tenir en bride ses orateurs et ses poètes. Les nations chez lesquelles la politique se traite à coups de poing ou à coups de pistolet n'ont pas plus de littérature que ceux qui sont épris des combats de gladiateurs.

--Ne demandez pas à un colonel de cavalerie son opinion sur des tableaux ou des statues, tout au plus se connaît-il en chevaux!

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16 _mai._--Jenny est allée à Paris. Assis à la place du vieux marronnier arraché à l'Ermitage.

Mon cher petit Chopin s'élevait beaucoup contre l'école qui fait dériver une partie du charme de la musique de la sonorité. Il parlait en pianiste.

Voltaire définit le _beau_ ce qui doit charmer l'esprit et les sens. Un motif musical peut parler à l'imagination sur un instrument qui n'a qu'une manière de plaire aux sens, mais la réunion de divers instruments ayant une sonorité différente donnera plus de force à la sensation. À quoi servirait d'employer tantôt la flûte, tantôt la trompette? La première s'associera à un rendez-vous de deux amants, la seconde au triomphe d'un guerrier; ainsi de suite. Dans le piano même, pourquoi employer tour à tour les sons étouffés ou les sons éclatants, si ce n'est pour renforcer l'idée exprimée? Il faut blâmer la sonorité mise à la place de l'idée, et encore faut-il avouer qu'il y a dans certaines sonorités, indépendamment de l'expression même, un plaisir pour les sens.

Il en est de même pour la peinture: un simple trait exprime moins et plaît moins qu'un dessin qui rend les ombres et les lumières. Ce dernier exprimera moins qu'un tableau: je suppose toujours le tableau amené au degré d'harmonie où le dessin et la couleur se réunissent dans un effet unique. Il faut se rappeler ce peintre ancien qui, ayant exposé une peinture représentant un guerrier, faisait entendre en même temps derrière une tapisserie la fanfare d'une trompette.