Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863
Part 12
1er _novembre._--Café à la mode d'Athènes d'après le livre d'About: «On grille le grain sans le brûler; on le réduit en poudre impalpable, soit dans un mortier, soit dans un moulin très serré. On met l'eau sur le feu jusqu'à ce quelle soit en ébullition; on la retire pour y jeter une cuillerée de café et une cuillerée de sucre en poudre par chaque tasse que l'on veut faire, etc. Ainsi préparé, le café peut se prendre sans inconvénient dix fois par jour: on ne boirait pas impunément tous les jours cinq tasses de café français. C'est que le café des Turcs et des Grecs est un tonique _délayé_, et le nôtre est un tonique _concentré._»
--Ce matin, Haro est venu me voir à Champrosay: je l'ai revu avec plaisir. Il a déjeuné avec moi, et nous avons beaucoup causé.
--Dîné chez Barbier. Rodakowski m'apprend le retour delà princesse.
--Dans la journée, longue promenade dans la forêt avec Jenny. Revu nos anciennes promenades. Vu Mainville: ce qui était alors de petits taillis sont des bois épais. Le beau temps vraiment étonnant qui éclaire tout cela depuis très longtemps ajoute un agrément infini.
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3 _novembre._--Revenu de Champrosay. Trouvé à l'embarcadère M. Talabot[251], revenu avec sa femme et Rodakowski chez Mérimée. Passé chez Delaroche avant de rentrer.
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4 _novembre._--Recommandé le neveu de Montfort[252] pour une demi-bourse vacante à Chaptal.
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6 _novembre._--Enterrement du pauvre Delaroche[253]. Je suis resté une heure à la porte de l'église par une gelée intense, et j'ai dû enfin me sauver avant la fin, tant le froid m'avait pénétré.
Le matin, enterrement aussi triste: celui de Tattet; j'ai revu ce salon où nous avons passe des moments gais et agréables chez la bonne Marlière.
Dumas fils et Penguilly[254] me parlaient des effets de la digestion dans plusieurs cas: un nommé Rougé, athlète de son métier, ne mangeait rien avant de lutter: il avait alors toute sa force. Penguilly nous disait que l'étape du matin était excellente et se faisait gaiement, quand les soldats sont en marche. Le matin, ils partent à jeun. Après le déjeuner, elle se fait péniblement.
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10 _novembre._--Dîner du lundi. Panseron nous dit qu'après un travail de onze mois très assidu, il demandait à Auber un congé[255], se fondant sur cette assiduité pendant tout ce temps. Auber lui dit: «Monsieur, quand on a beaucoup travaillé pendant onze mois, il faut encore travailler pendant le douzième pour ne pas se rouiller et se tenir en haleine.»
Le soir, vu About[256] chez Mme Cavé.
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15 _novembre._--Dîné chez Perrier avec Halévy, Auber, Clapisson[257] très aimable et très prévenant.
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20 _novembre._--Au _Barbier_, avec le billet d'Alberthe, et plaisir bien plus vif que je ne m'y attendais.
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21 _novembre._--Je vais chez Rossini, j'y trouve Danton[258] et Thierry[259].--Le matin au conseil. Dans la journée chez Chabrier qui est malade, Saint-René Taillandier, Berryer que je ne trouve pas.
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22 _novembre._--Thierry vient me trouver à table pour parler de l'Institut[260].
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23 _novembre._--Je vais à Saint-Germain dîner chez la bonne Alberthe; j'y trouve Saint-Germain. Il faudra l'avoir avec elle et Mareste. Je trouve Hédouin en venant.
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24 _novembre._--Je pourrais mettre au Salon: le _Petit paysage avec Grecs_[261], le _Christ_[262] de Troyon, le _Paysage_ que j'ai donné à Piron et l'_Ovide_ de M. Fould[263].
Je vais à l'ouverture du conseil général.
De là, je retourne chez moi attendre Bornot qui vient me prendre à trois heures pour le mariage de ses filles[264].
Le soir, en me promenant, je me figure que je pourrai reprendre les articles sur le _Beau_; il y a plusieurs divisions à faire.....
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25 _novembre._--Mariage des filles de Bornot: à dîner, près de M. Barthe[265], il me recommande à la Bibliothèque un très beau manuscrit des heures d'Anne de Bretagne.
[251] _Paulin Talabot_ (1799-1885), ingénieur, directeur général des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée, député sous l'Empire.
[252] _Antoine-Alphonse Montfort_, peintre, élève de Gros et d'Horace Vernet, né à Paris en 1802, contemporain et sans doute ami de Delacroix. Il a passé sa vie à peindre des sujets de Syrie, d'Arabie, de Palestine, etc.
[253] _Paul Delaroche_, dont la santé était altérée depuis quelque temps, mourut presque subitement le 4 novembre 1856.
[254] _Penguilly L'Haridon._ (Voir t. I, p. 271.)
[255] _Panseron_ (1795-1859) était professeur de chant au Conservatoire, dont _Auber_ était alors le directeur.
[256] _Edmond About_ (1828-1885) était encore au début de sa carrière. Indépendamment de la _Grèce contemporaine_ et du _Roi des montagnes_ (1856), il avait publié en 1855 un _Voyage à travers l'Exposition des Beaux-Arts_ (peinture et sculpture).
[257] _Louis Clapisson_ (1808-1866), compositeur, auteur de nombreux opéras-comiques.
[258] _Joseph-Arsène Danton_ (1814-1866), littérateur, alors membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique.
[259] _Édouard Thierry_ était à cette époque chargé du feuilleton littéraire au _Moniteur universel._
[260] Il s'agissait du fauteuil devenu vacant par suite de la mort de _Paul Delaroche._ Delacroix fut élu membre de l'Académie des Beaux-Arts le 11 janvier suivant (1857).
[261] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1389.
[262] C'est le tableau du _Christ sur le lac de Genézareth._ «Ce tableau, dit le _Catalogue Robaut_ (n° 1214), est le premier de la série. Il figure à l'exposition Durand-Ruel en 1878. C'est celui que le peintre Troyon avait acheté à la montre du marchand Beugniet, et que Mme Troyon mère donna comme souvenir, après la mort de son fils, à M. Frémyn.»
[263] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1376.
[264] Voir, sur la famille _Bornot_, t. I, p. 403, en note.
[265] _Félix Barthe_ (1795-1863), magistrat, qui fut ministre de l'instruction publique et de la justice sous la monarchie de Juillet et sénateur sous l'Empire.
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1er _décembre._--Boulangé, venu le matin, me donne la manière de fixer la détrempe pour repeindre à l'huile, ayant le ton frais de dessous:
Peindre la détrempe avec de la colle coupée: 6 parties d'eau, une partie de colle. Passer ensuite de l'amidon bien passé et bien battu; passer lentement avec une brosse large. Pour peindre à la détrempe une toile à l'huile et par conséquent pour retoucher un tableau à l'huile, mêler à la détrempe de la bière qu'on rend plus forte en la faisant recuire.
Le vernis Sœhnée bon pour vernir la détrempe.
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7 _décembre._--Se rappeler le magnifique sujet mentionné ailleurs, de _Noé sacrifiant_, avec sa famille, aptes le déluge;... les animaux se répandent sur la terre;... les oiseaux dans les airs, les monstres condamnés par la sagesse divine gisant à moitié enfouis dans la vase. Les branches des arbres distillent encore les eaux et se redressent vers le ciel.
Ce jour, posé une heure et demie chez Mme Herbelin[266]: Mme Villot y était. Je vais, en sortant de là, voir M. Mesnard, au Luxembourg. M. Mesnard me dit qu'il croit que le travail que l'œil et le cerveau font sur la couleur, contribue beaucoup à la fatigue que cause la peinture: le fait est qu'il me faut une disposition de santé complètement bonne pour travailler à la peinture. Pour écrire, ce n'est pas aussi nécessaire: les idées peuvent me venir, quand je suis souffrant et que je tiens la plume. À mon chevalet et le pinceau à la main, ce n'est pas de même.
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8 _décembre._--Dîné à l'Hôtel de ville pour la clôture du conseil général. Revenu, bien malgré moi, avec B..., qui ne veut pas me lâcher, etc.
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9 _décembre._--Mauvaise disposition et pourtant quelque bon travail sur le _Saint Jean-Baptiste_[267] que je destine à Robert, de Sèvres.
Je fais une longue promenade de quatre à six heures: Paris me paraît charmant. De la place Louis XV je traverse les Tuileries pour rentrer par la rue de la Paix; ce beau jardin est tout à fait abandonné: que de souvenirs il me rappelle de ma jeunesse!
Le soir, chez Thiers, il n'y avait que Roger[268]. Je vois le portrait de Delaroche, faible ouvrage, sans caractère et sans exécution. On peut dire des choses fermes, raisonnables, intéressantes même, et l'on n'a pas fait cependant de la littérature;... en peinture de même. Ce portrait flamand, en pied, d'un homme en noir, qu'il me montre, est admirable et plaira toujours, et cela par l'_exécution._
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12 _décembre._--Dîné chez Mme d'Annibeau: Gisors, Halévy, Perrier, Frémy[269], etc., etc.
Le soir, à l'Opéra-Comique, voir l'_Avocat Pathelin_[270].
Causé avec Rouland, qui est très bon et très simple[271].
Mozart écrit quelque part, dans une lettre, à propos de ce principe que la musique peut exprimer toutes les passions, toutes les douleurs, toutes les souffrances: «Néanmoins, dit-il, les passions, violentes ou non, ne doivent jamais être exprimées jusqu'au dégoût, et _la musique, même dans les situations les plus horribles, ne doit pas affecter l'oreille, mais la flatter et la charmer, et par conséquent rester toujours musique._»
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14 _décembre._--Chez Billault[272]. Vu là Mlle Gérard, peintre, élève de Delaroche, qui m'a fait de son maître un triste portrait, qui confirme bien l'opinion que j'en ai toujours eue. Les Bornot y étaient. Vielliard venu dans la journée.
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16 _décembre._--Chez Frémy: Gisors, Halévy, les mêmes personnes à peu près que chez d'Annibeau; Boulatignier[273] y était.
Je m'enrhume dans la journée de la manière la plus sotte.
Je me suis fait rouler dans une grande voiture chez Mme de Forget, pour voir son plafond[274], chez Andrieu, puis chez Galimard[275], qui m'a surpris et causé du dégoût, par la quantité de petites machines qu'on fait jouer, pour faire manquer mon élection.
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22 _décembre_.--François Ier et Mlle de Saint-Vallier.
--_Roméo et Juliette_: la _Scène des musiciens_, du père et de la fille sur le lit, qu'on croit morte.
--_Samson et Dalila._
--_Les hommes et Noé sacrifiant après le déluge._
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29 _décembre._--Voltaire invité, dans une réunion d'amis, à raconter une histoire de voleur, dit: «Messieurs, il était une fois un fermier général... Ma foi, j'ai oublié le reste.»
Il avait un fonds de philosophie et de détachement, et ce n'est pas de cela qu'il faudrait le blâmer.
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31 _décembre._--L'article sur Charlet[276]. Il y a des talents qui viennent au monde tout prêts et armés de toutes pièces... Il a dû avoir dès le commencement cette espèce de plaisir que les hommes les plus expérimentés trouvent dans le travail, à savoir une sorte de maîtrise, d'assurance de la main, concordant avec la netteté de la conception. Bonington a eu cela aussi: cette main était si habile qu'elle devançait la pensée; ses remaniements ne venaient que de cette facilité si grande, que tout ce qu'il posait sur la toile était charmant; seulement chacun de ces détails ne se coordonnant pas souvent, des tâtonnements pour retrouver l'ensemble lui faisaient quelquefois abandonner ses ouvrages commencés. Il faut remarquer aussi que, dans cette espèce d'improvisation, il entrait un terme de plus que dans celle de Charlet, à savoir la couleur.
[266] Mme Herbelin fit en effet le portrait de Delacroix. C'était une miniature sur ivoire qui figura au Salon de 1857. (V. _Cat. Robaut_, p. LIV, n° 88.)
[267] Voir _Catalogue Robault_, nos 858 et 904. L'œuvre est ainsi décrite: «La scène s'encadre dans l'architecture sévère d'une prison, percée au fond d'un soupirail cintré, garni de barreaux, où apparaissent des têtes de curieux.»
[268] Sans doute le _comte Roger du Nord_ (1802-1881), ancien député sous la monarchie de Juillet, et grand ami de M. Thiers.
[269] _Louis Frémy_ (1807-1891), administrateur et homme politique, ancien conseiller d'État, alors gouverneur du Crédit foncier.
[270] _Maître Pathelin_, opéra-comique, dont la musique est de _François Bazin_ et les paroles de _de Leuven_ et _Ferdinand Lenglé._ Les auteurs ont résumé en un acte les principaux épisodes de la vieille _Farce de maistre Pathelin._ Cette œuvre fut représentée le 12 décembre 1856 à l'Opéra-Comique.
[271] _Gustave Bouland_ (1806-1878), magistrat et homme politique, occupait alors le poste de procureur général près la Cour d'appel de Paris. Il devint, en 1859, ministre de l'instruction publique, puis, en 1864, gouverneur de la Banque de France.
[272] _Billault_ (1805-1863), homme politique et jurisconsulte, était à cette époque ministre de l'Intérieur.
[273] _Joseph Boulatignier_, né en 1805, homme politique et administrateur, conseiller d'État, était membre de la commission municipale de Paris.
[274] Ce plafond, _un ciel léger avec petits nuages_, était exécuté dans la chambre à coucher de Mme la baronne de Forget par _Boulangé_, élève de Delacroix. (Voir _Corresp.,_ t. II, p. 148 et 149.)
[275] _Galimard_ (1813-1880), peintre, qui sous divers pseudonymes a écrit des comptes rendus de Salons dans la _Patrie_, l'_Artiste_ et la _Revue des Beaux-Arts._
[276] Sous ce titre: _Charlet, sa vie, ses lettres_, le colonel de La Combe fit paraître en 1856 un livre qui est un pieux monument élevé à la mémoire de Charlet. C'est sans doute la lecture de ce livre qui a inspiré à Delacroix les réflexions qu'il consigne ici.
Plus tard, en 1862, Delacroix consacrera à Charlet et à son œuvre un très important article dans la _Revue des Deux Mondes._
1857
1er _janvier_[277].--Poussin définit le _beau_[278] la _délectation._ Après avoir examiné toutes les pédantesques définitions modernes, telles que la _splendeur du vrai_ ou que le beau est la _régularité_, qu'il est ce qui ressemble le plus à Raphaël ou à l'antique, et autres sottises, j'avais trouvé en moi sans beaucoup de peine la définition que je trouve dans Voltaire, article _Aristote, Poétique_, du _Dictionnaire philosophique_, quand il cite la sotte réflexion de Pascal, qui dit qu'on ne dit pas beauté _géométrique_ ou beauté _médicinale_, et qu'on dit à tort _beauté poétique_, parce qu'on connaît l'objet de la géométrie et de la médecine, mais qu'on ne sait pas ce que c'est que le modèle naturel qu'il faut imiter pour trouver cet agrément qui est l'objet de la poésie. À cela Voltaire répond: «On sent assez combien ce morceau de Pascal est pitoyable. On sait bien qu'il n'y a rien de beau dans une médecine, ni dans les propriétés d'un triangle, et que _nous n'appelons beau que ce qui cause à notre âme et à nos sens du plaisir et de l'admiration._»
_Sur le Titien_[279].--On fait l'éloge d'un contemporain dont la place n'est pas marquée encore; ce sont même souvent les moins dignes d'être loués qui sont l'objet des éloges. Mais l'éloge du Titien!... On me dira que je rappelle ce jurisconsulte dévot qui avait fait le _Mémoire en faveur de Dieu....._
Il se passe de mes éloges[280]... sa grande ombre...
Il semble effectivement que ces hommes du seizième siècle ont laissé peu de chose à faire: ils ont parcouru le chemin les premiers et semblent avoir touché la borne dans tous les genres; et pourtant dans le chemin de ces gens, on a vu des talents montrant quelque nouveauté. Ces talents, venus dans des époques de moins en moins favorables aux grandes tentatives, à la hardiesse, à la nouveauté, à la naïveté, ont rencontré des bonnes fortunes, si l'on veut, qui n'ont pas laissé de plaire à leur siècle moins favorisé, mais avide également de jouissances.
Dans cette heptarchie ou gouvernement de sept, le sceptre, le gouvernement se partage avec une certaine égalité, sauf le seul Titien qui, bien que faisant partie, etc., ne ferait qu'une manière de vice-roi dans ce gouvernement du beau domaine de la peinture. On peut le regarder comme le créateur du paysage. Il y a introduit cette largeur qu'il a mise dans le rendu des figures et des draperies.
On est confondu de la force, de la fécondité, de cette universalité[281] de ces hommes du seizième siècle. Nos petits tableaux misérables faits pour nos misérables habitations... La disparition de ces Mécènes dont les palais étaient pendant une suite de générations l'asile des beaux ouvrages, qui étaient dans les familles comme des titres de noblesse... Ces corporations de marchands commandaient des travaux qui effrayeraient les souverains de nos jours et des artistes de taille à accomplir toutes les tâches... Déjà moins de cent ans après, le Poussin ne fait que de petits tableaux.
Il faut renoncer à imaginer même ce que devaient être des Titien dans leur nouveauté et leur fraîcheur[282]. Nous voyons ces admirables ouvrages après trois cents ans de vernis, d'accidents, de réparations pires que leurs malheurs...
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4 _janvier.--Les Cyclopes préparant l'appartement de Psyché._ (Contrastes, Vénus ou Psyché est là, etc.)
On ne peut nier que dans le Raphaël l'élégance ne l'emporte sur le naturel, et que cette élégance ne dégénère souvent en manière. Je sais bien qu'il y a le charme, le je ne sais quoi. (C'est comme dans Rossini: Expression, mais surtout élégance.)
_Si l'on vivait cent vingt ans, on préférerait Titien à tout._ Ce n'est pas l'homme des jeunes gens. Il est le moins maniéré et par conséquent le plus varié des peintres. Les talents maniérés n'ont qu'une pente, qu'une habitude; ils suivent l'impulsion de la main bien plus qu'ils ne la dirigent. Le talent le moins maniéré doit être le plus varié: il obéit à chaque instant à une émotion vraie, il faut qu'il rende cette émotion; la parure, une vaine montre de sa facilité ou de son adresse ne l'occupent point; il méprise au contraire tout ce qui ne le conduit pas à une plus vive expression de sa pensée: c'est celui qui dissimule le plus l'exécution ou qui a l'air d'y prendre le moins garde.
Sur le Titien, Raphaël et Corrège, voir Mengs[283]... Il y a un travail à faire là-dessus.
Il y a des gens qui ont naturellement du goût, mais chez ceux-là même il s'augmente avec l'âge et s'épure. Le jeune homme est pour le bizarre, pour le forcé, pour l'ampoulé. N'allez pas appeler _froideur_ ce que j'appelle _goût._ Ce goût que j'entends est une lucidité de l'esprit qui sépare à l'instant ce qui est digne d'admiration de ce qui n'est que faux brillant. En un mot, c'est la _maturité de l'esprit._
Chez Titien commence cette _largeur de faire_ qui tranche avec la sécheresse de ses devanciers et qui est la perfection de la peinture. Les peintres qui recherchent cette sécheresse primitive toute naturelle clans des écoles qui s'essayent et qui sortent de sources presque barbares, sont comme des hommes faits qui, pour se donner un air naïf, imiteraient le parler et les gestes de l'enfance. Cette largeur du Titien, qui est la fin de la peinture, est aussi éloignée de la sécheresse des premiers peintres que de l'abus monstrueux de la touche et de la manière lâche des peintres de la décadence de l'art. L'antique est ainsi.
J'ai sous les yeux maintenant les expressions de l'admiration de quelques-uns de ses contemporains. Leurs éloges ont quelque chose d'incroyable: que devaient être en effet ces prodigieux ouvrages dans lesquels aucune partie ne portait de traces de négligence, mais dans lesquels, au contraire, la finesse de la touche, le fondu, la vérité et l'éclat incroyable des teintes étaient dans toute leur fraîcheur, et auxquelles le temps ni les accidents inévitables n'avaient encore rien enlevé! Arétin[284], dans un dialogue instructif sur les peintures de ce temps, après avoir détaillé avec admiration quantité de ses ouvrages, s'arrête en disant: «Mais je me retiens et passe doucement sur ses louanges, parce que je suis son compère et parce qu'il faudrait être absolument aveugle pour ne pas voir le soleil.»
Il dit après et je pourrais le mettre avant: «Notre Titien est donc divin et sans égal dans la peinture, etc.» Il ajoute: «Concluons que, quoique jusqu'ici il y ait eu plusieurs excellents peintres, ces trois méritent et tiennent le premier rang: Michel-Ange, Raphaël et Titien.»
...Je sais bien que cette qualité de coloriste est plus fâcheuse que recommandable auprès des écoles modernes qui prennent la recherche seule du dessin pour une qualité et qui lui sacrifient tout le reste. Il semble que le coloriste n'est préoccupé que des parties basses[285] et en quelque sorte terrestres de la peinture, qu'un beau dessin est bien plus beau quand il est accompagné d'une couleur maussade, et que la couleur n'est propre qu'à distraire l'attention qui doit se porter vers des qualités plus sublimes, qui se passent aisément de son prestige. C'est ce qu'on pourrait appeler le côté _abstrait_ delà peinture, le contour étant l'objet essentiel; ce qui met en seconde ligne, indépendamment de la couleur, d'autres nécessités de la peinture telles que l'expression, la juste distribution de l'effet et la composition elle-même.
L'école qui imite avec la peinture à l'huile les anciennes fresques commet une étrange méprise. Ce que ce genre a d'ingrat, sous le rapport de la couleur et des difficultés matérielles qu'il impose à un talent timide, demande chez le peintre une légèreté, une sûreté, etc.. La peinture à l'huile porte au contraire à une perfection dans le rendu qui est le contraire de cette peinture à grands traits; mais il faut que tout y concorde, la magie des fonds, etc...
C'est une espèce de dessin plus propre à s'allier aux grandes lignes de l'architecture dans des décorations qu'à exprimer les finesses et le précieux des objets. Aussi le Titien, chez lequel le rendu est si prodigieux, malgré l'entente large des détails, a-t-il peu cultivé la fresque. Paul Véronèse lui-même, qui y semble plus propre par une largeur plus grande encore et par la nature des scènes qu'il aimait à représenter, en a fait un très petit nombre[286].
Il faut dire aussi qu'à l'époque où la fresque fleurit de préférence, c'est-à-dire dans les premiers temps de la renaissance de l'art, la peinture n'était pas encore maîtresse de tous les moyens dont elle a disposé depuis. À partir des prodiges d'illusion dans la couleur et dans l'effet dont la peinture à l'huile a donné le secret, la fresque a été peu cultivée et presque entièrement abandonnée.
Je ne disconviens pas que le grand style, le _style épique_ dans la peinture, si l'on peut ainsi parler, n'ait vu en même temps décroître son règne; mais des génies tels que les Michel-Ange et les Raphaël sont rares. Ce moyen de la fresque qu'ils avaient illustré et dont ils avaient fait l'emploi aux plus sublimes conceptions, devait périr dans des mains moins hardies. Le génie d'ailleurs sait employer avec un égal succès les moyens les plus divers. La peinture à l'huile sous le pinceau de Rubens a égalé, pour le feu et la largeur, l'ampleur des fresques les plus célèbres, quoique avec des moyens différents; et pour ne pas sortir de cette école vénitienne dont Titien est le flambeau, les grands tableaux de ce maître admirable, ceux de Véronèse et même du Tintoret[287] sont des exemples de la verve unie à la puissance, aussi bien que dans les fresques les plus célèbres: ils montrent seulement une autre face delà peinture. Le perfectionnement des moyens matériels, en perdant peut-être du côté de la simplicité de l'impression, découvre des sources d'effets de variété et de richesse, etc...
Ces changements sont ceux qu'amènent nécessairement le temps et des inventions nouvelles: il est puéril de vouloir remonter le courant des âges et d'aller chercher dans des maîtres primitifs. Ils semblent croire que l'indigence du moyen est sobriété magistrale, etc...
La fresque dans nos climats est sujette à plus d'accidents. Encore dans le Midi est-il bien difficile de la maintenir. Elle pâlit, elle se détache du mur.
La plupart des livres sur les arts sont faits par des gens qui ne sont pas artistes[288]: de là tant de fausses notions et de jugements portés au hasard du caprice et de la prévention. Je crois fermement que tout homme qui a reçu une éducation libérale peut parler pertinemment d'un livre, mais non pas d'un ouvrage de peinture ou de sculpture.
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_Dimanche_ 11 _janvier._--Essais d'un Dictionnaire des Beaux-Arts. Extrait d'un Dictionnaire philosophique des Beaux-Arts[289].