Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863
Part 11
Je crois que c'est ce jour que je reçois mes lettres de Paris. Le cousin arrive la semaine prochaine, et je pars lundi.
*
4 _juillet._--Je passe la journée à la maison. Je remonte dans ce seul jour le tableau de l'_Herminie_[217], à ma grande satisfaction. La veille, l'avait été celui d'_Ugolin_[218], qui en avait bon besoin.
Après le dîner je m'endors et me suis couché sans sortir.
*
5 _juillet._--Travaillé à l'_Arabe qui va seller son cheval_[219]. Promenade vers deux heures, en courant après Jenny que je ne trouve pas. Je vais jusqu'à près de Soisy; je remonte vers le Chêne-Prieur, mais ne vais pas jusque-là: pris par l'allée aux Fougères jusque chez Baÿvet. Tourné dans son allée, toujours occupé de ma recherche; puis pris l'allée de Draveil dans le sens des murs des divers parcs, remonté au Chêne-d'Antain par le chemin que nous prenions autrefois en venant de l'enclos de Candas. Je me suis assis en face de ce géant, qui est maintenant entouré de coupes abattues: je m'y suis presque endormi un instant et suis revenu par l'allée tournante de Mainville à Champrosay.
En rentrant, retourné un peu à mon ébauche avec succès (la tête du cheval) et fait un somme jusqu'à cinq heures.
Chez Barbier ensuite. Dîner et soirée fort gais. Mme Franchetti y est venue et a contribué à rendre la réunion aimable. Mme Barbier n'est pas aussi enchantée que Mme Villot de l'esprit de Dumas fils[220]; Barbier dit avec raison que rien n'est plus fatigant que ce jeu d'esprit perpétuel et de mots à propos de tout.
*
8 _juillet._--Commencé le _Paysage de Tanger au bord de la mer_[221], la _Fontaine mauresque_[222], l'_Embarquement_, la _Procession à Tanger pour porter les cadeaux_, le _Bazar de Mequinez_ dans le petit livre de croquis[223].
Le bon cousin[224] arrive le soir à onze heures et demie. Je l'installe et le trouve heureux de notre combinaison.
*
9 _juillet._--Parler à Haro de la lithographie de Leroux[225], d'après le tableau que je lui ai donné[226].
*
10 _juillet._--Guillemardet dîne avec nous et le neveu de Lamey.
*
11 _juillet._--Je vais au conseil et voir Buloz, pour l'ouvrage de Lamey.
*
12 _juillet._--Où est la petite vue sur toile peinte à l'huile _d'après nature?..._ Je crois que je l'ai donnée à rentoiler.
Nous allons voir les _Femmes savantes_ et _Amphitryon_, le cousin et moi[227].
*
18 _juillet._--Guillemardet vient dîner.
*
22 _juillet._--Départ du bon cousin; je l'accompagne par un beau soleil du matin, mourant d'envie de m'embarquer avec lui. Il est triste de me quitter.
*
24 _juillet._--Travaillé à la _Médée_[228].
Je ne sors pas depuis le départ du cousin. Je défends ma porte et m'enterre dans ma solitude.
*
28 _juillet._--Repris le travail de l'église avec Andrieu. Il avait travaillé jusqu'au 17 pour compléter le mois, lorsque j'étais parti pour Champrosay vers le 2 ou 3.
[217] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1384.
[218] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1063-1065.
[219] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1817.
[220] Il est certain que Delacroix préférait encore le père au fils, qui n'avait alors que trente et un ans.
[221] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1348.
[222] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1442.
[223] Le petit livre de croquis dont il est question ici est celui qui a été reproduit dans ce Journal, t. I, p. 145. (_Voyage au Maroc._)
[224] Le _cousin Lamey._
[225] _Eugène Leroux_ (1811-1863), lithographe, qui a reproduit plusieurs tableaux d'après Delacroix et surtout d'après Decamps.
[226] _Saint Sébastien._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1381.) Delacroix avait gardé une sincère reconnaissance envers M. Haro, qui, en 1855, avait vaincu ses résistances et l'avait décidé à exposer. C'est M. Haro qui avait installé la salle où Delacroix réunit trente-cinq de ses œuvres choisies, qui furent si remarquées.
[227] Eugène Delacroix, qui avait depuis longtemps ses entrées à la Comédie-Française, put applaudir ce soir-là MM. _Provost, Geffroy, Régnier, Got_, Mmes _Nathalie, Bonval_ et _Thénard_ dans la première pièce, où Mlle _Édile Riquer_ continuait ses débuts par le rôle d'Henriette, et MM. _Samson, Régnier, Beauvallet, Geffroy_ et Mlle _Judith_ dans _Amphitryon._ L'administrateur général était alors M. _Empis._
[228] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1403.
* * * * *
7 _août._--Je ne vais pas à Saint-Sulpice, devant aller au Val[229] pour la première fois. J'y trouve Chaix[230] et Jalabert[231], avec lesquels je reviens le soir. J'avais promis un peu à regret à Mme Fould de revenir samedi.
*
8 _août._--Les plus beaux ouvrages des arts sont ceux qui expriment la pure fantaisie de l'artiste: de là l'infériorité de l'École française en sculpture et en peinture, qui fait toujours passer l'étude du modèle avant l'expression du sentiment qui domine le peintre ou le sculpteur. Les Français, à toutes les époques, sont toujours retombés avec des styles ou des engouements d'école suffisants dans cette route, qui se croit la seule vraie et qui est la plus fausse de toutes. Leur amour de la raison en tout leur a fait...[232].
*
9 _août._--Après la matinée et travail à l'église, parti à cinq heures pour Saint-Germain pour aller au Val. Fait route avec M. de Romilly et sa machine de physique. Mme Fould était en avant avec Pastré. Remonté dans ma chambre vers dix heures, ce qui est l'habitude de la maison. Je ne me suis couché qu'à minuit; je me suis promené dans ma chambre et le petit salon, admirant, mais sans envier le luxe du lieu.
*
10 _août._--Je passe la journée au Val. Je cause dans la bibliothèque avec Fould[233]. Mme Fould me parle de sa maladie.
Promenade avec elle et Romilly dans la forêt et en voiture. Il fait toujours une chaleur affreuse depuis plus de quinze jours.
Lagnier vient dîner, il est inconsolable de vieillir. Le jeune Achille Fould[234] vient aussi et s'en retourne avec nous.
*
15 _août._--J'attendais Louis Fould, qui n'est pas venu. J'ai travaillé au _Bord de mer de Tanger_, ne pouvant aller à l'église. Je me suis dispensé du _Te Deum_ et du banquet municipal d'hier jeudi.
Dîné avec Schwiter, rue Montorgueil; le pauvre garçon est tout plein de ses illustres connaissances: il pourra éprouver des déceptions de ce côté. Je l'aime beaucoup.
*
18 _août._--J'ai promis à Robert, de Sèvres, un tableau pour un de ses amis, pour le mois de janvier environ.
*
25 _août._--J'ai reçu la lettre où on me demande lettres et souvenirs... J'ai éprouvé de la tristesse de cet adieu anticipé.
*
26 _août._--Repris aujourd'hui le tableau de _Jacob_, à Saint-Sulpice[235]. J'ai beaucoup fait dans la journée: remonté le groupe entier, etc. L'ébauche était très bonne.
*
27 _août._--Je mène la vie d'un cénobite, et tous mes jours se ressemblent[236]. Je travaille tous les jours à Saint-Sulpice, sauf les dimanches, et ne vois personne.
[229] Le _Val Notre-Dame_, ancienne abbaye, propriété de la famille Fould, située près d Argenteuil.
[230] _Chaix-d'Est-Ange_ (1800-1876), avocat, ancien bâtonnier de l'ordre, qui devint procureur général en 1857, puis sénateur, vice-président du conseil d'État. Grand amateur d'art, il réunit dans ses galeries un certain nombre d'œuvres du plus haut mérite.
[231] _Jalabert_, peintre, né en 1819, élève de Paul Delaroche.
[232] La suite manque dans le manuscrit.
[233] M. _Fould_ fut nommé, en 1857, membre de l'Académie des Beaux-Arts.
[234] _Achille Fould_, aujourd'hui député des Hautes-Pyrénées.
[235] Les compositions de Saint-Sulpice étaient en train depuis six années; car le 22 janvier 1850, Delacroix écrivait déjà à son praticien M. Lassalle-Bordes: «J'ai remis de jour en jour à répondre à votre bonne lettre, dont je vous remercie bien, parce que j'étais précisément en travail de me décider sur le sujet de mes peintures à Saint-Sulpice: oui, mon cher ami, j'en suis encore là; cependant je suis à peu près fixé, comme vous allez voir. Voici d'abord ce qui m'est arrivé. La chapelle était celle des fonts baptismaux, les sujets allaient d'eux-mêmes: _baptême, péché originel, expiation._ Je fais agréer mes sujets par le curé, et je compose mes tableaux. Au bout de trois mois, je reçois une lettre à la campagne, qui m'apprend que la chapelle des fonts baptismaux se trouve sous le porche de l'église, au lieu d'être dans celle que je devais peindre... La juste colère que j'en ai ressentie m'a cassé bras et jambes: j'avais beau faire, je ne pouvais m'occuper que de cela. Enfin, comme il faut que tout finisse, je crois que nous consacrerons définitivement la chapelle aux Saints Anges. J'hésite encore entre plusieurs, quoique je les aie à peu près tous composés. Le plafond sera _l'Ange Michel terrassant le démon._» (_Corresp.,_ t. II, p. 34.)
[236] Dans une lettre du 24 août 1857, adressée à Constant Dutilleux, il parle de «son rude travail de Saint-Sulpice qu'il poursuivra encore tout le mois suivant». Il ajoute: «Ce travail, tant retardé et interrompu sans cesse, aurait pu être achevé dans cette campagne; mais la clarté douteuse de la fin de l'automne me forcera à lâcher prise, mais avec la résolution d'achever au printemps.» (_Corresp._, t. II, p. 147.)
* * * * *
7 _septembre._--Je vois de ma fenêtre un parqueteur qui travaille nu, jusqu'à la ceinture, dans la galerie; je remarque, en comparant sa couleur à celle de la muraille extérieure, combien les demi-teintes de la chair sont colorées, en comparaison des matières inertes. J'ai observé la même chose avant-hier sur la place Saint-Sulpice, où un polisson était monté sur les statues de la fontaine au soleil: l'orangé mat dans les clairs, les violets les plus vifs pour le passage de l'ombre et des reflets dorés dans les ombres qui s'opposaient au sol. L'orangé et le violet dominaient alternativement ou se mêlaient. Le ton doré tenait du vert. La chair n'a sa vraie couleur qu'en plein air et surtout au soleil; qu'un homme mette la tête à la fenêtre, il est tout autre que dans l'intérieur; de là la sottise des études d'atelier, qui s'appliquent à rendre cette couleur fausse.
J'ai vu ce matin le chanteur à la fenêtre, en face de la maison, c'est ce qui m'a fait écrire ceci.
Je renvoie à Passy ce qui m'avait été demandé...
J'écris aussi au cousin à propos de la lettre de Saint-René Taillandier.
*
25 _septembre._--Dernier jour de mon travail à Saint-Sulpice.
Je travaille comme les deux jours précédents aux Enfants[237].
*
29 _septembre._--Je rencontre ce soir dans ma promenade Godde[238], qui me dit avoir vu dans des lettres de Latour[239] qu'il était l'homme le plus inhabile de la main, et qu'il s'était donné son adresse à force de travail. Il m'en cite encore un autre.
[237] Quatre fresques en grisaille (écoinçons du plafond) pour la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice. (Voir _Catalogue Robaut_, nos 1342 à 1345.)
[238] _Étienne-Hippolyte Godde_ (1781-1869), architecte en chef de la ville de Paris, qui s'occupa tout particulièrement de la restauration des édifices religieux et de l'agrandissement de l'Hôtel de ville.
[239] _Maurice Quentin de Latour_, le fameux pastelliste du XVIIIe siècle.
* * * * *
_Ante_, 1er _octobre._--Parti à sept heures pour Ante. Désappointement au chemin de fer. Le convoi n'arrête pas à Châlons. M. Blaize, des Vosges, que je rencontre à propos, me fait partir. À Châlons vers dix heures et demie.
Promenades dans la ville: la cathédrale, pierres tumulaires; Notre-Dame, passage du roman au gothique.
J'attends jusqu'à deux heures passées pour partir. J'éprouve au commencement de la route de Sainte-Menehould combien le voyage en voiture favorise la rêverie, au contraire du chemin de fer. Bientôt l'insipidité de la route crayeuse et monotone l'emporte.
Arrivé à Sainte-Menehould à six heures environ. Je trouve le cousin qui m'amène à Ante, où nous dînons gaiement.
* * * * *
2 _octobre._--Pluie affreuse jusqu'à près de deux heures; ma ressource est la promenade dans le jardin des fleurs.
Le soir, dans les pierres du haut, le chien fait lever un lapin.
*
3 _octobre._--C'est ce jour que nous allons à la pêche. Pendant ce temps, le cousin Delacroix reste à chasser.
Quand nous revenons du moulin, le bon juge de paix nous rejoint.--Joyeux dîner ensuite.
*
5 _octobre._--Le matin, dessiné des moutons: nous montons avec le troupeau. Sensation de plaisir venant du beau temps.
En rentrant, lu les traductions de Dante et autres. Je remarquais combien notre langue pratique se plie difficilement à la traduction des poètes tout à fait naïfs comme Dante. La nécessité de la rime ou de sauver la vulgarité d'un mot force à des circonlocutions qui énervent le sens, et cependant nous lisions la veille des fables de La Fontaine, aussi naïf, plus orné, qui dit tout sans ornements parasites et sans périphrases.
Il ne faut dire que ce qui est à dire: voilà la qualité qu'il faut réunir à l'élégance. Les Deschamps[240] et autres modernes, qui ont senti, comme je le fais, combien est fade cette poésie, qui a des formules toutes prêtes et qui est celle du dix-huitième siècle, ont des passages où le sentiment de l'original se retrouve: mais tout cela est aussi barbare que le serait une langue étrangère; en un mot, ce n'est pas traduit en français, et l'élégance est absente. Dans Horace, que nous lisions ensuite, même élégance, mais aussi même force: il n'y a pas de vrai poète sans cela.
--Le soir à table: nous dînons tard. Une nuée de cousins est arrivée à la grande et légitime humeur du cousin. Nous achevions en paix de dîner; il a fallu réchauffer les plats, se serrer et assister, l'arme au bras, et sans lâcher pied, à l'assaut que la troupe a livré à la victuaille.
J'ai été me promener à la clarté des étoiles qui brillaient admirablement.
*
6 _octobre._--Je m'échappe le matin, et pendant ce temps les nouveaux arrivés se mettent à table pour déjeuner.
J'avais été sur la hauteur revoir la vue de la maison du cousin.
Conversation, promenade sous les noisetiers et dîné à une heure; reste de la journée assez insipide, à cause du dîner de bonne heure. J'avais dessiné le matin une vue très étendue, vers la droite, marquée au 6 octobre dans l'album. C'est ce qui m'avait mis en retard.
Après déjeuner, esquivé la première partie de la promenade et acheminé par le jardin, à moitié chemin du même endroit.
Le matin et dans ce moment, éprouvé les plus douces sensations à la vue de cette nature.
Le soir, nous nous réfugions dans la salle de billard, éclairée avec des bougies placées de çà et de là; le bischoff et la partie nous conduisent jusqu'à onze heures.
*
7 _octobre._--Je sors encore le matin par le jardin dans les coteaux et le petit bois. Dessiné les soleils.
*
8 _octobre._-- Nous partons à sept heures pour Givry[241]. Beau soleil; je fais un dernier croquis du terrain qui monte, de la fenêtre au nord.
Vu La Neuville-au-Bois, pays de La Valette. Vu, j'allais dire revu, Givry!
Ce lieu, que je ne connaissais que par les récits de tous ceux que j'ai aimés, a réveillé leur souvenir avec une douce émotion. J'ai vu la maison paternelle[242] comme elle est, mais, à ce que je suppose, sans beaucoup de changement; la pierre de ma grand'mère est encore à l'angle du cimetière, que l'on va exproprier, comme on fait de tout. Cette cendre n'aura qu'à déménager, comme les marchands qu'on envoie tenir boutique ailleurs.
Je vois, en arrivant, un vieux Delacroix, en blouse, ancien officier qui, à mon nom, me presse à plusieurs reprises les mains, presque les larmes aux yeux.
Je suis dans une mauvaise disposition de santé, et j'assiste au déjeuner du bon juge de paix sans presque toucher à rien.
L'étang de Givry, etc.;--la halle, etc.
Nous repartons vers dix heures et demie avec le juge de paix; nous traversons une partie de forêt.
Vu Le Chatellier, origine des Berryer: c'est là qu'étaient les Vauréal. On me conte leur histoire.
Arrivé à Revigny et parti vers deux heures, seul une grande partie de la route. J'ai beaucoup joui de ce voyage par le beau temps.
Je couche pour la première fois dans mon appartement du premier.
*
_Paris_, 9 _octobre._--Fait de souvenir deux vues à l'huile de chez le cousin. J'apprends le soir, par Boissard, la mort de ce pauvre Chassériau.
*
10 _octobre._--Convoi du pauvre Chassériau[243]. J'y trouve Dauzats, Diaz et le jeune Moreau[244] le peintre. Il me plaît assez. Je rentre de l'église avec Émile Lassalle[245].
*
_Augerville._ 11 _octobre._--Parti à sept heures pour Fontainebleau et arrivé à Augerville vers une heure par un beau temps: première partie du voyage agréable à traverser la forêt.
Je trouve à Augerville Batta, Cadillan, Richomme et la bru de Berryer: il va demain et après-demain à Paris.
*
12 _octobre._--Il faut le complément du souvenir pour que la jouissance soit parfaite, et malheureusement on ne peut à la fois jouir et se souvenir de la jouissance. C'est l'idéal ajouté au réel. La mémoire dégage le moment délicieux ou fait l'illusion nécessaire.
*
13 _octobre._--En présence de ce bois, le cri d'une grive éveille en moi le souvenir de moments analogues et dont le souvenir me plaît plus que le moment présent.
Le contentement de soi est le plus grand des contentements, et, dans un sens qui n'est pas si détourné qu'il peut le paraître, on veut être content de l'opinion que les autres ont de vous. Seulement les uns puisent ce sentiment dans la vertu, les autres dans les avantages extérieurs qui attirent les yeux de l'envie.
J'admire cette multitude de petites toiles d'araignée que le brouillard du matin fait découvrir à l'œil en les chargeant d'humidité. Quelle quantité de mouches ou d'insectes doivent se prendre dans ces filets pour nourrir les tissandières, et quelle multitude de ces dernières offertes à l'appétit des oiseaux, etc.!
*
15 _octobre._--Je rencontre une limace exactement mouchetée comme une panthère: anneaux larges sur le dos et sur les flancs, devenant des taches et des points à la tête, près du ventre qui est clair comme dans les quadrupèdes.
*
17 _octobre._--Je lis dans la _Grèce_[246], d'About: «On peut dire que le peuple grec n'a aucun penchant pour aucune sorte de débauche, et qu'il use de tous les plaisirs avec une égale sobriété. Il est sans passion, et je crois que de tout temps il a été de même, car les habitudes monstrueuses dont l'histoire l'accuse, etc.»
Il prétend aussi qu'il n'est pas né pour l'agriculture, et je crains qu'il n'ait raison. «L'agriculture réclame plus de patience, plus de persévérance, plus d'esprit de suite, que les Hellènes n'en ont jamais eu, etc.»
*
18 _octobre._--Promenade, avant dîner, avec Richomme et Batta, dans le petit chemin boisé, au bas des rochers que j'ai dessinés, il y a deux ans, et revenu par le moulin Baudon. Charmants paysages et effets de soir.
*
19 _octobre._--Promenade avec Berryer et Cadillan dans la campagne; plaine du haut. Vu les murs extérieurs du parc.
Cette campagne, toute plate et sans routes sablées, m'a fait un effet charmant. Le bon Cadillan éprouvait la même chose: il semblait que nous respirions plus librement.
Berryer me contait le soir que Pariset[247] lui disait que chaque découverte un peu importante qu'il semblait que l'on fit en médecine, ne faisait que lui expliquer ou même lui faire comprendre un trait d'Hippocrate encore obscur.
Tous les soirs, pendant que ces messieurs font leur partie interminable de billard, je me promène devant le château. J'ai eu au commencement de la semaine des clairs de lune délicieux. Nous avons eu une éclipse presque totale qui a donné à la lune cette couleur sanglante qu'on voit racontée dans les poètes et que Berryer me disait ne pas connaître: il en est de cela comme de Pariset avec Hippocrate. Les grands hommes voient ce que le vulgaire ne voit point: c'est pour cela qu'ils sont des grands hommes; ce qu'ils ont découvert et souvent crié sur les toits, est négligé ou incompris de ceux à qui ils s'adressent. Le temps, mais plus souvent un autre homme de leur trempe, retrouve le phénomène et le montre à la foule à la fin.
Je voudrais me rappeler si Virgile, dans la description de la tempête, fait tourner le ciel sur la tête de ses matelots, comme je l'ai vu en allant à Tanger, dans ce coup de vent où le ciel, pendant la nuit, était sans nuages et où il semblait, à cause des mouvements du navire, que la lune et les étoiles fussent dans un continuel et immense mouvement.
*
_Champrosay_, 21 _octobre._--Parti d'Augerville avec Berryer et Cadillan. Temps magnifique.
J'éprouve toujours cet appétit de la nature, cette fraîcheur d'impression qui n'est ordinaire que dans la jeunesse. Je crois que la plupart des hommes ne les connaissent pas. Ils disent: Voilà du beau temps, voilà de grands arbres, mais tout cela ne les pénètre pas d'un contentement particulier, ravissant, qui est une poésie en action.
D'Étampes à Juvisy, je voyage avec eux; il se trouve dans le même wagon cette personne si belle, d'une beauté étrange et faite pour la peinture. Elle frappe même mes voisins, dont l'un, grand esprit sous bien des rapports, est Français sous le rapport des sentiments que j'exprimais là-haut. J'ai fait le lendemain des croquis de souvenir, de cette belle créature.
Arrivé à Champrosay vers deux heures, Jenny n'avait pas reçu la lettre par laquelle je la prévenais de mon arrivée.
Le général[248] vient m'inviter pour dîner le lendemain avec Pélissier[249]. Je refuse aujourd'hui l'invitation de Mme Barbier.
Le dîner que je fais et la sottise de me coucher presque aussitôt après m'ont rendu malade deux jours.
*
22 _octobre._--Mal disposé et souffrant toute la journée, je me traîne chez Parchappe et j'assiste à son dîner auquel manquait Pélissier, ne touchant qu'à un peu de rôti, etc.
*
23 _octobre._--Toute la journée du malaise; je travaille pourtant à l'_Arabe qui porte la selle à son cheval_[250].
Vers trois heures, promenade dans la forêt avec ma pauvre Jenny, qui est tout heureuse.
En rentrant, pris de mal de tête violent et d'indisposition. Je me couche sans dîner.
Mérimée dînait chez Barbier. Je n'ai pu y aller, quoique je voulusse le consulter sur l'étiquette des réceptions de Fontainebleau.
*
24 _octobre._--Meilleure disposition. Je déjeune un peu. Petite promenade en pantoufles vers la fontaine de Baÿvet, et petit dîner qui me réussit.
[240] _Émile Deschamps_ et son frère _Antony_ ont traduit en vers vingt chants de la _Divine Comédie._
[241] _Givry en Argonne._
[242] Le père de Delacroix était né à Givry, le 15 avril 1741.
[243] _Théodore Chassériau_ (1819-1856) avait été un des admirateurs et un des imitateurs de Delacroix, bien qu'avec le temps il fût arrivé à dégager sa personnalité. «Il avait pour amis, écrit Ch. Blanc, la plupart des écrivains romantiques, tels que M. Th. Gautier, qui lui soufflaient l'audace, lui conseillaient la fièvre, lui recommandaient Rubens, Véronèse, Delacroix et le soleil.»
[244] Il s'agit ici de M. _Gustave Moreau_, aujourd'hui membre de l'Académie des Beaux-Arts.
[245] _Émile Lassalle_, né en 1813, mort en 1871, lithographe, a reproduit notamment le _Dante et Virgile_ et la _Médée_ de Delacroix.
[246] _La Grèce contemporaine_, qui venait de paraître.
[247] _Étienne Pariset_ (1770-1847), médecin, connu surtout par ses recherches sur les maladies épidémiques.
[248] Le général _Parchappe._
[249] Le maréchal _Pélissier, duc de Malakoff._
[250] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1317.
* * * * *