Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) 1855-1863

Part 10

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--Ce ton, avec _vermillon laque_, donne un ton de demi-teinte charmant pour chair fraîche.

--Avec _terre d'Italie vermillon_ localité plus chaude.

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9 _mai._--Chez Benoît. Dans la journée à Saint-Sulpice, chez Wyld[205], chez Alberthe.

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10 _mai._--Peinture esquisse pour l'ami de Dutilleux.

Dessin à Wey.

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11 _mai._--Demander à Haro cartons pour mettre derrière tableau. Chez le baron Michel[206] à trois heures. Il me dit que les remèdes de ses amis les médecins n'avaient fait qu'empirer sa maladie, un catarrhe à la vessie survenu sans cause apparente. L'hygiène seule la guéri radicalement. Il ne boit pas de vin.

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12 _mai._--Ricourt venu.

Vous trouvez que vous n'êtes jamais assez savant.--Le dessin d'Ingres.--La bouteille d'huile grasse et d'huile blanche de Decamps.--Pas une touche fausse dans les hommes de sentiment.--Étudier sans relâche avant; une fois en scène, faites des fautes, s'il le faut, mais _exécutez librement._

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15 _mai._--Chez Mme de Forget un instant le soir.

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_Champrosay_, 17 _mai._--Parti pour Champrosay à onze heures un quart par le chemin de Lyon. Pluie battante à Villeneuve-Saint-Georges, comme déjà l'an dernier et presque tous les ans.

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18 _mai._--Journée d'inertie. On doit coller du papier demain.

Je dors toute la journée sans me décider à sortir. Je lis l'_Essai sur les mœurs_, de Voltaire, et j'en suis ravi.

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19 _mai._--Je compose toute la matinée pendant qu'on colle le papier.

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20 _mai._--Sur l'âme après la mort. Je trouve ceci dans un article sur la _Religion actuelle_, de M. Jules Simon, dans la _Presse_: «Pour quiconque ne soumet pas sa raison, etc., nous pouvons faire beaucoup de conjectures à notre avantage et avoir de belles espérances, mais non point aucune assurance.»

Je commence à travailler.

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22 _mai._--Mme Villot venue à Champrosay avec la petite Stella. Elles ont dîné avec moi et sont reparties le soir.

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26 _mai._--Acheter la _Presse_ de dimanche 25 mai, article de Saint-Victor[207] sur le _Cid._ Aller voir Mme Lamey.

J'ai travaillé beaucoup à Champrosay. J'ai ébauché sur la toile, où j'avais commencé il y a beaucoup d'années, le _Fils qui porte le corps de son père sur le champ de bataille_ et que j'avais abandonné tout à fait; j'y ai ébauché le _Templier emportant Rebecca du château de Frondeley pendant le sac et l'incendie de ce repaire_[208].

J'ai ébauché également les _Chevaux qui se battent dans l'écurie_[209], et un petit sujet: _Cheval en liberté que son maître s'apprête à seller et qui joue avec un chien_[210].

Avancé les esquisses de M. Hartman, l'_Ugolin_, la _Pieta_, etc.

J'ai reçu ce matin la lettre de Bouchereau, qui m'annonce qu'il va venir.

Je suis parti par le dernier convoi le soir.

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_Paris_, 27 _mai._--Bouchereau est venu justement me réveiller au milieu de la journée; j'ai été heureux de le revoir. Il dîne avec moi jeudi.

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29 _mai._--Dîné chez moi avec Bouchereau.

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30 _mai._--«.....Quant à la beauté de la figure, aucune femme ne l'a jamais égalée... Cependant ses traits n'étaient pas jetés dans ce moule régulier qu'on nous a faussement enseigné à révérer dans les ouvrages classiques du paganisme: «_Il n'y a pas de beauté exquise_, dit lord Verulam, parlant avec justesse de tous les genres de beauté, _sans une certaine étrangeté dans les proportions._» (Edgar Poë.)

J'ai été dans la journée inviter F. Leroy à venir dîner lundi avec Bouchereau: j'ai eu grand plaisir à le revoir.

En rentrant, continué ma lecture d'Edgar Poë; cette lecture réveille en moi ce sens du mystérieux qui me préoccupait davantage autrefois dans ma peinture, et qui a été, je crois, détourné par mes travaux surplace, sujets allégoriques, etc., etc. Baudelaire dit dans sa préface _que je rappelle en peinture ce sentiment d'idéal si singulier et se plaisant dans le terrible_[211]. Il a raison; mais l'espèce de décousu et l'incompréhensible qui se mêle à ses conceptions ne va pas à mon esprit. Sa métaphysique et ses recherches sur l'âme, la vie future, sont des plus singulières et donnent beaucoup à penser. Son Van Kirck parlant de l'âme, pendant le sommeil magnétique, est un morceau bizarre et profond qui fait rêver. Il y a de la monotonie dans la fable de toutes ses histoires; ce n'est, à vrai dire, que cette lueur fantasmagorique dont il éclaire ces figures confuses, mais effrayantes, qui fait le charme de ce singulier et très original poète et philosophe.

[203] _Joseph Autran_ (1813-1877), poète, qui succéda à Ponsard à l'Académie française.

[204] Delacroix écrivait, un an plus tard: «Quelque retiré qu'on vive à Paris, il est impossible de se soustraire à cette inquiétude perpétuelle dans laquelle on vit, et qui agit indubitablement sur les ouvrages de l'esprit.» (_Corresp._, t. II, p. 108.)

[205] _William Wyld_ (1806-1889), peintre anglais, élève de Louis Francia, fut, avec Bonington, un des propagateurs de l'aquarelle en France. En 1883, il accompagna Horace Vernet de Rome à Alger.

[206] Le _baron Michel_ (1786-1856), médecin militaire, qui prit part à toutes les campagnes de l'Empire et devint médecin en chef de l'hôpital du Gros-Caillou et des Invalides.

[207] À cette époque déjà Paul _de Saint-Victor_ écrivait dans la _Presse_ cette série de feuilletons dramatiques qu'il devait continuer plus tard au _Moniteur universel_, et dans lesquels, sous prétexte de faire le compte rendu des pièces nouvelles, il exécutait d'admirables variations littéraires sur les grandes œuvres classiques. On se rappelle la série de ses études sur le drame grec, qui furent réunies plus tard sous le titre des _Deux Masques._ À propos de cet article sur le _Cid_ qu'on trouvera dans la _Presse_ du 25 mai 1856, et dont M. Burty a cité un fragment dans la _Correspondance de Delacroix_, voici ce que Delacroix écrivait à Paul de Saint-Victor: «Je trouve ce matin dans la _Presse_ votre article sur le _Cid_, et je ne puis m'empêcher de vous en faire compliment du fond de ma retraite momentanée. Quel dommage que vous dépensiez votre verve et votre esprit dans des feuilles qui se dispersent si vite! c'est au point que revenant demain ou après-demain à Paris, je ne sais si je pourrai trouver à acheter le numéro paru depuis deux jours.» Puis ensuite, discutant avec le critique une des idées qu'il a émises, il termine en disant: «Ma lettre n'est à autre fin que de vous parler de mon émotion. C'est une pente que je suis quelquefois et à coup sûr. J'écris cette lettre avec plus de plaisir que presque toutes les autres.» (_Corresp._, tome II, p. 144, 145.) Il ne faut pas oublier d'ailleurs que Paul de Saint-Victor avait été l'un de ses enthousiastes partisans, et qu'il avait écrit, notamment après la décoration du Palais-Bourbon, une série d'articles qui comptent parmi les plus remarquables commentaires de l'œuvre du maître peintre.

[208] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1383.

[209] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1409.

[210] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1317.

[211] Voici quel est le passage de Baudelaire qui vient justement à l'appui de la précédente note: «Au sein de cette littérature où l'air est raréfié, l'esprit peut éprouver cette vaste angoisse, cette peur prompte aux larmes, et ce malaise au cœur, qui habitent les lieux immenses et singuliers. Mais l'admiration est la plus forte, et d'ailleurs _l'art est si grand!_ Les fonds et les accessoires y sont appropriés aux sentiments des personnages. Solitude de la nature et agitation des villes, tout y est décrit nerveusement et fantastiquement. Comme _notre Eugène Delacroix_, qui a élevé son art à la hauteur de la grande poésie, Edg. Poë aime à agiter ses figures sur des fonds violâtres et verdâtres, où se révèlent _la phosphorescence de la pourriture et la senteur de l'orage._» (Préface des _Histoires extraordinaires._)

C'était là une idée chère à Baudelaire, dont le goût inné pour le _mystérieux_ et le _bizarre_ s'était accru encore à la suite de sa longue fréquentation avec l'œuvre du poète américain. Il suffit de lire les savoureuses et pénétrantes études qui précèdent les premières et les nouvelles _Histoires extraordinaires_, pour se rendre compte de l'intoxication puissante qu'il avait subie. Dans sa préface des _Fleurs du mal_, Th. Gautier commente très finement cet état d'esprit.

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6 _juin._--J'ai été hier, en sortant de l'Hôtel de ville, voir la fameuse Exposition agricole. Toutes les têtes sont tournées; on est dans l'admiration de toutes ces belles imaginations: machines à exploiter la terre, bêtes de tous les pays amenées à un concours fraternel de tous les peuples; pas un petit bourgeois qui, sortant de là, ne se sache un gré infini d'être né dans un siècle si précieux.

J'ai éprouvé pour mon compte la plus grande tristesse au milieu de ce rendez-vous bizarre: ces pauvres animaux ne savent ce que leur veut cette foule stupide; ils ne reconnaissent pas ces gardiens de hasard qu'on leur a donnés; quant aux paysans qui ont accompagné leurs bêtes chéries, ils sont couchés près de leurs élèves, lançant sur les promeneurs désœuvrés des regards inquiets, attentifs à prévenir les insultes ou les agaceries impertinentes qui ne leur sont pas ménagées.

Le plus simple bon sens eût suffi pour convaincre de l'inutilité de cette réunion, avant qu'on l'ait effectuée. La vue même de ces animaux si divers de forme et de propriétés suffira-t-elle pour convaincre de la folie qu'il y aurait à les transplanter, à les isoler des conditions dans lesquelles ils se sont développés et de l'influence du climat natal? La nature a voulu qu'une vache fût petite en Bretagne et grande en Écosse. Était-il bien nécessaire d'assembler de si loin et dans un même lieu ces naïfs?...

En entrant dans cette exposition de machines destinées à labourer, à ensemencer, à moissonner, je me suis cru dans un arsenal et au milieu de machines de guerre; je me figure ainsi ces balistes, ces catapultes, instruments grossiers et hérissés de pointes de fer, ces chars armés de faux et de lames acérées; ce sont là les engins de _Mars_ et non de la blonde _Cérès._

La complication de ces instruments effroyables contraste singulièrement avec l'innocence de la destination; quoi! cette effroyable machine armée de crocs et de pointes, hérissée de lames tranchantes, est destinée à donner à l'homme son pain de tous les jours! La charrue, que je m'étonne de ne pas voir placée parmi les constellations, comme la _lyre_ et le _chariot_, ne sera plus qu'un instrument tombé dans le mépris! Le cheval aussi a fait son temps.

Ces petites machines à vapeur, avec leurs pistons, leur balancier, leur gueule enflammée, sont les chevaux de la future société. L'affreux et lugubre tintamarre de ses roues... Don Quichotte eût mis sa lance en arrêt!

Laissez à la Hongrie les bœufs affligés de cornes, dont ils ne savent que faire!... À quoi bon dans nos plaines ces vaches descendues des Alpes de la Suisse? ces bœufs avec cornes ou sans cornes, de climats et de constitutions divers, qui réclament une nourriture particulière et des soins?...

Quant à ces légumes poussés à une humidité et une chaleur factices, laissez-les aux curieux d'Argenteuil pour les moules en carton, comme l'idéal de l'asperge et du navet, plus propre à étonner la vue qu'à réjouir l'appétit: tous ces petits parterres, venus là pour la circonstance, semblables à ces forêts que les enfants improvisent dans leurs jeux en plantant des branches en terre.

Pauvres peuples abusés, vous ne trouvez pas le bonheur dans l'absence du travail! Voyez ces oisifs condamnés à traîner le fardeau de leurs journées et qui ne savent que faire de ce temps que les machines leur abrègent encore. Voyager était autrefois une distraction pour eux; se tirer de la torpeur de chaque jour, voir d'autres climats, d'autres mœurs, donnait le change à cet ennemi qui leur pèse et les poursuit. À présent, ils sont transportés avec une rapidité qui ne laisse rien voir; ils comptent les étapes par les stations de chemin de fer qui se ressemblent toutes; quand ils ont parcouru toute l'Europe, il semble qu'ils ne sont pas sortis de ces gares insipides qui paraissent les suivre partout comme leur oisiveté et leur incapacité de jouir. Les costumes, les usages variés, qu'ils allaient chercher au bout du monde, ils ne tarderont pas à les trouver semblables partout.

Déjà l'Ottoman qui se promenait en robe et en pantoufles sous un ciel toujours riant, s'est emprisonné dans les ignobles habits de la prétendue civilisation: ils ont des vêtements serrés, comme dans les pays où l'air libre est un ennemi dont il faut se garantir; ils ont adopté ces couleurs monotones qui sont celles des peuples du Nord, qui vivent dans la boue et dans les frimas. Au lieu du spectacle du Bosphore riant sous le soleil et qu'ils contemplaient tranquillement, ils s'enferment dans de petites salles de spectacle pour y voir des vaudevilles français; vous retrouvez ces vaudevilles, ces journaux, _tout ce bruit pour rien_, dans toutes les parties du monde, comme l'éternelle gare, avec ses cyclopes et ses sifflements sauvages.

On ne fera pas trois lieues sans cet accompagnement barbare: les champs, les montagnes en seront sillonnés: on se rencontrera comme se rencontrent les oiseaux, dans les plaines de l'air... Voir n'est plus rien: il faut arriver pour repartir! On ira de la Bourse de Paris à celle de Saint-Pétersbourg; les affaires réclameront tout le monde, quand il n'y aura plus de moissons à recueillir au moyen des bras, des champs à surveiller et à améliorer par des soins intelligents. Cette soif d'acquérir des richesses, qui donneront si peu de jouissance, aura fait de ce monde un monde de courtiers. On dit que c'est une fièvre qui est aussi nécessaire à la vie des sociétés, que la vraie fièvre l'est au corps humain dans certaines maladies et au dire des médecins.

Quelle est donc cette maladie nouvelle que n'ont point connue tant de sociétés éclipsées aujourd'hui et qui ont pourtant étonné le monde par les grandes et véritablement utiles entreprises, par des conquêtes dans le domaine des grandes idées, par de vraies richesses employées à augmenter la splendeur des États et à relever à leurs yeux les sujets de ces États? Que n'emploie-t-on cette activité impitoyable à creuser de vastes canaux pour l'écoulement de ces inondations fatales qui nous consternent, ou pour élever des digues capables de les contenir! C'est ce qu'a fait l'Égypte, qui a discipliné les eaux du Nil et opposé les Pyramides à l'envahissement des sables du désert; c'est ce qu'ont fait les Romains, qui ont couvert le monde ancien de leurs routes, de leurs ponts et aussi de leurs arcs de triomphe.

Qui élèvera une digue aux mauvais penchants? Quelle main fera rentrer dans leur lit le débordement des passions viles? Où est le peuple qui élèvera une digue contre la cupidité, contre la basse envie, contre la calomnie, qui flétrit les honnêtes gens dans le silence ou dans l'impuissance des lois? Quand cette autre machine, la presse impitoyable, serait-elle disciplinée? Quand est-ce que l'honneur, la réputation de l'homme intègre ou de l'homme éminent, et par conséquent envié, ne sera plus en butte aux calomnies empoisonnées du premier inconnu?

(Coudre tout cela aux réflexions du mois de mai 1853[212], à propos de celles de Girardin sur la France labourée à la mécanique.)

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8 _juin._--Dîner chez la princesse, qui part après-demain et qui m'a fait demander mon jour pour Grzymala.

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9 _juin._--Dîner du lundi. Chez Autran, le soir.

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10 _juin._--MM. Pelouze et Marguerite doivent venir.

Dîné chez Marguerite. Revu le _petit Christ_, qui m'a fait plaisir. Ce qui m'a frappé davantage, c'est la _Vierge évanouie_, du fond. Il y a décidément, parmi les grands, des génies fougueux, indisciplinés, quand ils croient être corrects, n'obéissant qu'à l'instinct qui sans doute se trompe quelquefois: ainsi Michel-Ange, Shakespeare, Puget, voilà des gens qui ne conduisent pas leur génie, mais qui en sont conduits; Corneille est un des plus saillants: il tombe dans des abominations, en descendant du ciel. Mais ces hommes-là? en revanche, sont les initiateurs et les pasteurs du troupeau. Ce sont les monuments souvent informes, mais qui sont éternels et qui dominent dans les déserts, comme au milieu des civilisations les plus raffinées, dont elles demeurent le point de départ et en même temps la critique, par les caractères éternels de leurs belles parties.

Il y a également incontestablement des génies divins qui obéissent à leur naturel, mais qui lui commandent aussi: les Virgile, les Racine, ne tombent jamais dans les énormités. Ils sont entrés dans une route qui avait été ouverte par des géants; ils ont laissé derrière eux les blocs informes, les essais trop audacieux, et s'emparent des cœurs d'un empire moins contesté.

Quand les hommes de la première espèce veulent se réformer, agir méthodiquement, ils tombent dans la froideur et sont au-dessous ou plutôt à côté d'eux-mêmes: ceux de la seconde classe tiennent en bride leur imagination, ils se réforment ou se dirigent à leur gré, sans tomber dans des contradictions ou des erreurs choquantes. (Voir mes notes du 16 novembre 1857.)

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11 _juin._--Teinte locale de l'enfant grand de la seconde _Médée_[213]: _brun, rouge_ et _blanc._ Cesser d'être cru par ces tons de l'ombre _chauds_, légèrement orangés et, dans les chairs, rompus de _vert_, de _rose_, de _jaune_ et _blanc_.

Les clairs de la Médée, de sa joue, de sa gorge, du torse, etc., basés sur le ton de _terre d'ombre blanc et laque jaune_ avec _blanc et laque._ Le _cadmium_ avec des tons rompus domine dans la localité; peu de tons rouges; cependant un peu de tons de _brun rouge blanc_ avec _laque jaune_ et _terre d ombre et blanc_ (cette dernière combinaison excellente pour beaucoup de localités un peu brunes).

Pour le ton _vert rose chaud_ de la joue dans une femme fraîche et brune, le _cadmium et blanc, jaune zinc clair et vert émeraude, blanc et laque_ ou _vermillon et blanc_, suivant l'effet; le _blanc et vert émeraude_, qui est un vert froid, s'y marie bien.

En substituant l'_ocre de ru_ et _blanc_ au _cadmium_, on a des localités de sujets plus bruns: le _vermillon_ et _blanc_ y convient avec le _zinc jaune_ et _vert_, de même.

Un mélange de tous ces tons fait une excellente localité de chair.

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14 _juin._--Je dîne à côté d'Auber, à l'Hôtel de ville. Il me dit que, malgré une vie heureuse, il ne voudrait pas recommencer à vivre, à cause de ces mille amertumes dont la vie est semée. Ceci est d'autant plus remarquable qu'Auber est un voluptueux complet: à l'âge où il est, il jouit encore de la compagnie d'une femme.

Le souverain bien serait la tranquillité; pourquoi donc ne pas commencer de bonne heure à mettre cette tranquillité au-dessus de tout? Si l'homme est destiné à trouver un jour que le calme est au-dessus de tout, pourquoi ne pas se mettre à une vie qui donne ce calme anticipé, mêlé toutefois à quelques-unes des douceurs qui ne sont pas les affreux bouleversements que causent les passions? Mais qu'il faut veiller sur soi pour s'en garantir, quand elles sont devenues si redoutables!

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21 _juin._--Dîner des maires. Je cause longuement avec J... d'une grande affaire.

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24 _juin._--Chez Thiers le soir. Je lui ai fait compliment de son conseil.

Delaroche y était: il fait le léger, le narquois.

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25 _juin._--Prêté à Andrieu vingt-trois gravures des _Admirandæ romanæ antiquitates, etc._

Demi-teinte foncée ou claire pour la chair, se mêlant soit au _cadmium_, soit au _vermillon_, soit à la _laque: Terre d'Italie_ naturelle, _noir, laque jaune, vert de zinc_ ou _émeraude, blanc._ Ce ton étant préparé foncé, si on le rend clair avec plus de _blanc_, forme un clair neutre verdâtre, qui s'unit à tout.

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28 _juin._--Parti à Champrosay à cinq heures. Je trouve en route Bec: chaleur du diable.

Chevalier[214] au chemin de fer, qui veut absolument que j'aille déjeuner ou dîner avec lui. Jour pris pour lundi.

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29 _juin._--Écrire à Guillemardet. Parler à Haro pour Leroux[215] de Passy.

Je trouve dans un article de Pelletan dans la _Presse_ sur le fameux progrès, cette citation extraite des derniers ouvrages du grand homme d'État, à qui nous avons dû de faire tant d'expériences dans le sens du progrès indéfini, laquelle excite la profonde tristesse de son élève, qui ne lui répond que le sanglot à la bouche:

«Le progrès indéfini et continu est une chimère partout démontrée par l'histoire et par la nature; mais le perfectionnement, etc. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route, mais elle ne descend ni ne remonte indéfiniment.»

--Je dîne aujourd'hui avec Villot et sa femme. Nous parlons peinture toute la soirée: cela me met en bonne disposition.

--J'ai été mécontent hier, en arrivant, de ce que j'avais laissé ici l'_Herminie_, le _Boisguilbert enlevant Rebecca_[216], les esquisses pour Hartmann, etc.

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30 _juin._--Michel Chevalier vient me chercher à trois heures: fin de journée que je redoutais et qui se passe assez bien. Je fais connaissance avec toute sa parenté. J'emporte un épi de blé d'Égypte. Je reviens à pied le soir et assez fatigué. J'espérais trouver ma pauvre Jenny en route.

[212] Voir t. II, p. 198.

[213] Delacroix avait exécuté une première fois en 1838 une composition de _Médée furieuse_, au sujet de laquelle Th. Gautier avait écrit qu'elle était «peinte avec une fougue, un emportement et un éclat de couleur que Rubens ne désavouerait pas». Nous trouvons au _Catalogue Robaut_ (n° 1435) une autre _Médée furieuse_, indiquée comme variante du tableau de 1838. Il ajoute cette intéressante anecdote: «Delacroix avait fixé à huit mille francs le prix de cette toile avant de l'avoir achevée. Surpris des difficultés d'exécution, il crut pouvoir demander à M. Émile Péreire (l'acheteur) de l'indemniser des efforts inattendus qu'il avait dû faire. M. Péreire s'empressa de modifier les conditions primitives. Mais Delacroix, pris de scrupule, retira ses nouvelles prétentions. M. Péreire les maintint quand même, et porta ainsi à dix mille francs le prix du tableau, qui fut cédé plus tard pour trente mille à M. Laurent Richard, et atteignit le chiffre de cinquante-neuf mille francs à la vente faite par cet amateur.»

[214] _Michel Chevalier_ (1806-1879). Le célèbre économiste avait fait partie de la commission de l'Exposition universelle de 1855, et avait sans doute noué des relations amicales avec Delacroix.

[215] Sans doute _Jean-Marie Leroux_ (1788-1865), graveur et dessinateur, élève de David.

[216] L'_Herminie_ et l'_Enlèvement de Rebecca_ devaient figurer plus tard à l'Exposition de 1859, cette Exposition qui fut pour Delacroix, suivant l'expression de Burty, un _véritable Waterloo._ Dans le commentaire du _Catalogue Robaut_ (n° 1383), E. Chesneau dit à propos de l'_Enlèvement de Rebecca_: «On a peine à se défendre d'un mouvement d'irritation, quand on a été témoin comme nous de l'attitude du public dans les galeries du Salon de 1859, devant les huit tableaux, plus admirables les uns que les autres, que le maître y avait envoyés. On s'attroupait devant l'_Enlèvement_, devant _Ovide_, devant _les Bords du Sébou_, devant l'_Herminie_, et l'on riait, et l'on faisait échange de quolibets. Je n'ai pas souvenir, dans ma vie de critique déjà si longue, d'un si honteux scandale.»

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1er _juillet._--Je vais le soir chez Parchappe. Peu de mouvement dans les idées. J'avais été prendre Mme Villot pour y aller tous deux, et nous avions tourné dans son jardin. Elle est émerveillée de Dumas fils.

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2 _juillet._--Chez Rodrigues le soir. Je ne trouve que sa mère et les jeunes gens. Il arrive au moment où je pars.

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3 _juillet._--Mme Villot vient chez moi avec Dumas, qui passe la journée chez elle. J'y dîne avec Dauzats, Mme Herbelin, Bixio, Villemot, Mme Barbier qui arrive après une odyssée variée, qui l'a fait venir à Juvisy dans une charrette de boucher.