Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 8
La mer était basse et m'a permis d'aller fort loin sur un sable qui n'était pas trop humide. J'ai joui délicieusement de la mer; je crois que le plus grand attrait des choses est dans le souvenir qu'elles réveillent dans le cœur ou dans l'esprit, mais surtout dans le cœur. Je pense toujours à Bataille, à Valmont[89], quand je m'y suis trouvé pour la première fois, il y a tant d'années... Le regret du temps écoulé, le charme des jeunes années, la fraîcheur des premières impressions agissent plus sur moi que le spectacle même. L'odeur de la mer, surtout à marée basse, qui est peut-être son charme le plus pénétrant, me remet, avec une puissance incroyable, au milieu de ces chers objets et de ces chers moments qui ne sont plus.
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_Dimanche_ 12 _septembre._--Très belle journée: le soleil de bonne heure. J'avais devant mes fenêtres les bâtiments pavoisés.
J'ai trouvé sur la jetée Mme Sheppard. Elle m'a invité à dîner pour demain. J'ai esquivé la jeune dame d'hier, qui devient assommante; elle et son monde ont encore gâté ma soirée; impossible de les éviter à la jetée... En vérité, je suis d'une bêtise extrême: je suis simplement poli et prévenant pour les gens; il faut qu'il y ait dans mon air quelque chose de plus. Ils s'accrochent à moi, et je ne peux plus m'en défaire. Entré un moment à l'établissement le soir, grâce à l'instance de Possoz[90], qui est là comme chez lui: la mer, qui était pleine, se brisait avec une belle fureur.
--Je fais ici d'une manière assez complète cette expérience qu'une liberté trop complète mène à l'ennui. Il faut de la solitude et il faut de la distraction. La rencontre de P..., que je redoutais, m'est devenue une ressource à certains moments. Celle de Mme Sheppard de même pour quelques instants. Sans Dumas et son _Balsamo_, je reprenais le chemin de Paris, si bien que maintenant ces interruptions à ma solitude sont ce qui me prend le plus de temps, et je suis loin de regretter mes vagues rêveries.
Tout ce qui est grand produit à peu près la même sensation. Qu'est-ce que la mer et son effet sublime? celui d'une énorme quantité d'eau... Hier soir, j'écoutais avec plaisir le clocher de Saint-Jacques qui sonne très tard, et en même temps je voyais dans l'ombre la masse de l'église. Les détails disparaissant, l'objet était plus grand encore; j'éprouvais la sensation du sublime, que l'église vue au grand jour ne me donne nullement, car elle est assez vulgaire. Le modèle exact en petit de la même église serait encore plus loin de faire éprouver ce sentiment. Le vague de l'obscurité ajoute encore beaucoup à l'impression de la mer: c'est ce que je voyais à la jetée pendant la nuit, quand on n'entrevoit qu'à peine les vagues, qui sont tout près, et que le reste se perd dans l'horizon. Saint-Remy me produit beaucoup plus d'effet que Saint-Jacques, qui est cependant d'un meilleur goût, plus ensemble et d'un style continu. La première de ces deux églises est d'un goût bâtard tout à fait semblable à l'église de l'abbaye de Valmont, et qui prêterait beaucoup à la critique des architectes. Saint-Eustache, qui est dans le même cas, quoique plus conséquent dans toutes ses parties, est assurément l'église la plus imposante de Paris. Je suis sûr que Saint-Ouen[91] regratté ne fera plus d'effet; l'obscurité des vitraux et les murs noircis, les toiles d'araignée, la poussière, voilaient les détails et agrandissaient le tout. Les falaises ne font d'effet que par leur masse, et cet effet est immense, surtout quand on y touche, ce qui augmente encore le contraste de cette masse avec les objets qui les avoisinent et avec notre propre petitesse.
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_Lundi_ 13 _septembre._--Comment! sot que tu es, tu t'égosilles à discuter avec des imbéciles, tu argumentes vis-à-vis de la sottise en jupons, pendant une soirée entière, et cela sur _Dieu_, sur la _justice de ce monde_, sur le _bien_ et le _mal_, sur le _progrès?_
Ce matin, je me lève fatigué, sans haleine... Je ne suis en train de rien, pas même de me reposer. O folie, trois fois folie!... Persuader les hommes! Quel entassement de sottises dans la plupart de ces têtes! Et ils veulent donner de l'éducation à tous les gens nés pour le travail, qui suivent tout bonnement leur sillon, pour en faire à leur tour des idéologues!... Toutes ces réflexions, à propos du dîner chez Mme Sheppard.
Ce matin, trouvé une méduse à la jetée. Ces gens que je rencontre m'empêchent de jouir de la mer. Il est temps de s'en aller... Après déjeuner, j'ai été sur le galet vers les bains. Rentré fatigué, après avoir dessiné, en revenant, à Saint-Remy, les tombeaux. Resté chez moi jusqu'à l'heure de cet affreux dîner...
Ce matin, avant de sortir, écrit à Mme de Forget.
--Agis pour ne pas souffrir. Toutes les fois que tu pourras diminuer ton ennui ou ta souffrance en agissant, agis sans délibérer. Cela semble tout simple au premier coup d'œil. Voici un exemple trivial: je sors de chez moi; mon vêtement me gêne; je continue ma route par paresse de retourner et d'en prendre un autre.
Les exemples sont innombrables. Cette résolution appliquée aux vulgarités de l'existence, comme aux choses importantes, donnerait à l'âme un ressort et un équilibre qui est l'état le plus propre à écarter l'ennui. Sentir qu'on a fait ce qu'il fallait faire vous élève à vos propres yeux. Vous jouissez ensuite, à défaut d'autre sujet de plaisir, de ce premier des plaisirs, être content de soi. La satisfaction de l'homme qui a travaillé et convenablement employé sa journée est immense. Quand je suis dans cet état, je jouis délicieusement ensuite du repos et des moindres délassements. Je peux même, sans le moindre regret, me trouver dans la société des gens les plus ennuyeux. Le souvenir de la tâche que j'ai accomplie me revient et me préserve de l'ennui et de la tristesse.
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_Mardi_ 14 _septembre._--Ma dernière journée à Dieppe n'a pas été la meilleure. J'avais la gorge irritée d'avoir trop parlé la veille. J'ai été au Pollet, après avoir fait ma malle, pour éviter les rencontres. J'ai vu entrer dans le port le bâtiment qu'on venait de lancer, remorqué par une chaloupe. Rentré mal disposé. J'ai été faire ma dernière visite à la mer, vers trois heures. Elle était du plus beau calme et une des plus belles que j'aie vues. Je ne pouvais m'en arracher. J'étais sur la plage et n'ai point été sur la jetée de toute la journée. L'âme s'attache avec passion aux objets que l'on va quitter.
Parti à sept heures moins un quart. Chose merveilleuse! nous étions à Paris à onze heures cinq. Un jeune homme fort bienveillant, mais qui m'a fatigué, a partagé ma société. Il avait dîné avec moi en tête-à-tête. J'ai trouvé à Rouen Fau et sa petite fille.
--C'est d'après cette mer que j'ai fait une étude de mémoire: ciel doré, barques attendant la marée pour rentrer.
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_Paris_, 15 _septembre._--Sophocle, à qui on demandait si, dans sa vieillesse, il regrettait les plaisirs de l'amour[92], répondit: « L'amour? Je m'en suis délivré de bon cœur comme d'un maître sauvage et furieux.»
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_Dimanche_ 19 _septembre._--Dîné chez M. Guillemardet, à Passy, avec M. Talentino, employé par Demidoff.
Je travaille énormément, depuis mon retour de Dieppe, aux caissons de l'Hôtel de ville. Je ne vois personne. Je fais d'excellentes journées.
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_Lundi_ 20 _septembre._--_Sur l'architecture._ C'est l'idéal même; tout y est idéalisé par l'homme. La ligne droite elle-même est de son invention, car elle n'est nulle part dans la nature. Le lion cherche sa caverne; le loup et le sanglier s'abritent dans l'épaisseur des forêts; quelques animaux se font des demeures, mais ils ne sont guidés que par l'instinct; ils ne savent ce que c'est de les modifier ou de les embellir. L'homme imite dans ses habitations la caverne et le dôme aérien des forêts; dans les époques où les arts sont portés à la perfection, l'architecture produit des chefs-d'œuvre: à toutes les époques, le goût du moment, la nouveauté des usages introduisent des changements qui témoignent de la liberté du goût.
L'architecture ne prend rien dans la nature directement, comme la sculpture ou la peinture; en cela elle se rapproche de la musique, à moins qu'on ne prétende que, comme la musique rappelle certains bruits de la création, l'architecture imite la tanière, ou la caverne, ou la forêt; mais ce n'est pas là l'imitation directe, comme on l'entend en parlant des deux arts qui copient les formes précises que la nature présente.
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_Mardi_ 28 _septembre._--Ce jour est le dernier où j'ai travaillé avant mon indisposition. Villot est tombé des nues chez moi, et sa visite m'a fait plaisir; mais à partir de ce jour, j'ai été pris d'une langueur et d'un mal de gorge[93] qui m'a couché tout à plat. Je venais de remonter mon tableau, que craignais de trouver trop sombre en place.
[86] _Eugène Durieu_, administrateur et écrivain, chargé, après la révolution de Février, de la direction générale de l'administration des cultes; il institua une commission des arts et édifices religieux, et créa le service des architectes diocésains pour la conservation des monuments affectés au culte.
[87] _Jean-Pierre Dantan_, statuaire et caricaturiste, dit _Dantan jeune._
[88] C'est la première fois qu'une épithète louangeuse pour Dumas paraît dans ce Journal. On lira plus loin les jugements les plus sévères sur l'œuvre du romancier.
[89] Delacroix évoque ici des souvenirs d'enfance et de jeunesse. A ce propos, M. Riesener dit dans ses notes: «A Valmont, en Normandie, nous avons passé quelques vacances. Tantôt il était tout feu pour le travail, et faisait des aquarelles délicieuses qui ont été vues à sa vente; tantôt, ne pouvant s'y mettre, il se mettait à mouler avec passion des figurines qui ornent les tombeaux des moines d'Estouteville, fondateurs de l'abbaye de Valmont.»
[90] _Possoz_, ancien maire de Passy, membre du conseil municipal de Paris.
[91] L'église Saint-Ouen, de Rouen.
[92] Voir notre Étude, p. XI, XII. A rapprocher du fragment de Baudelaire: «Sans doute il avait beaucoup aimé la femme aux heures agitées de sa jeunesse. Qui n'a pas trop sacrifié à cette idole redoutable? Et qui ne sait que ce sont justement ceux qui l'ont le mieux servie qui s'en plaignent le plus? Mais longtemps déjà avant sa fin, il avait exclu la femme de sa vie. Musulman, il ne l'eût peut-être pas chassée de la mosquée, mais il se fût étonné de l'y voir entrer, ne comprenant pas bien quelle sorte de conversation elle peut tenir avec Allah.» (BAUDELAIRE, _L'Art romantique. L’Œuvre et la vie d'Eugène Delacroix._)
[93] C'étaient les prodromes de cette maladie de larynx qui devait s'aggraver sous l'influence du tabac et l'emporter dix ans plus tard. Il avait toujours été extrêmement délicat de la gorge, et dans ses _Souvenirs_, Mme Jaubert, qui le rencontrait chez Berryer à Augerville, rapporte que cette excessive délicatesse le condamnait à des accoutrements souvent bizarres.
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_Samedi_ 2 _octobre._--Tous ces jours-ci malade, et pourtant je sortais le soir, malgré la bise, pour conserver encore quelques forces. Aujourd'hui, par le conseil de Jenny, et presque poussé par les épaules, j'ai été faire une promenade au milieu du jour sur la route de Saint-Ouen et Saint-Denis; je suis revenu fatigué, mais, je crois, mieux. La vue de ces collines de Sannois et de Cormeilles m'a rappelé mille moments délicieux du passé. Un omnibus qui va et vient sur cette route de Paris à Saint-Denis m'a inspiré l'idée d'y aller m'y promener quelquefois. J'ai une envie démesurée d'aller à la campagne, et je suis cloué par cette indisposition.
Je lis le soir les _Mémoires de Balsamo._ Ce mélange de parties de talent avec cet éternel effet de mélodrame vous donne envie quelquefois de jeter le livre par la fenêtre; et dans d'autres moments, il y a un attrait de curiosité qui vous retient toute une soirée sur ces singuliers livres, dans lesquels on ne peut s'empêcher d'admirer la verve et une certaine imagination, mais dont vous ne pouvez estimer l'auteur en tant qu'artiste. Il n'y a point de pudeur, et on s'y adresse à un siècle sans pudeur et sans frein.
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_Dimanche_ 3 _octobre._--Sorti aussi, plaine Monceau. Beau ciel: monuments de Paris dans le lointain.
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_Lundi_ 4 _octobre._--Jenny est partie ce matin pour aller passer quelque temps, le plus qu'elle pourra, auprès de Mme Haro, et moi, je suis souffrant et arrêté dans mon travail.
Haro se sert, pour mater les tableaux, de cire dissoute dans l'essence rectifiée, avec légère addition de lavande (essence); pour ôter ce matage, il emploie de l'essence mêlée à de l'eau. Il faut battre beaucoup pour que le mélange se fasse.
Ce matage, frotté avec de la laine, donne un vernis qui n'a pas les inconvénients des autres.
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_Samedi_ 9 _octobre._--Je disais à Andrieu qu'on n'est maître que quand on met aux choses la patience qu'elles comportent. Le jeune homme compromet tout en se jetant à tort et à travers sur son tableau.
Pour peindre, il faut de la maturité; je lui disais, en retouchant la _Vénus_, que les natures jeunes avaient quelque chose de _tremblé_, de _vague_, de _brouillé._ L'âge prononce les plans. Dans l'exécution des maîtres, des différences qui en amènent dans le genre d'effet. Celle de Rubens, qui est formelle, sans mystères, comme Corrège et Titien, vieillit toujours, donne l'air plus vieux: ses nymphes sont de belles gaillardes de quarante-cinq ans; dans ses enfants, presque toujours le même inconvénient.
_Lundi_ 11 _octobre._--Sur mes figures de la terre, qui étaient trop rouges, j'ai mis des luisants avec _jaune de Naples_, et j'ai vu, quoique cela me semble contrarier l'effet naturel qui me paraît faire les luisants gris ou violets, que la chair devenait à l'instant lumineuse, ce qui donne raison à Rubens. Il y a une chose certaine, c'est qu'en faisant des chairs rouges ou violâtres, et en faisant des luisants analogues, il n'y a plus d'opposition, partant le même ton partout. Si, par-dessus le marché, les demi-teintes sont violettes aussi, comme c'est un peu mon habitude, il est de nécessité que tout soit rougeâtre. Il faut donc absolument mettre plus de _vert_ dans les demi-teintes dans ce cas. Quant au luisant doré, je ne me l'explique pas, mais il fait bien: Rubens le met partout... Il est écrit dans la _Kermesse._
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_Mardi_ 12 _octobre._--Aujourd'hui, vu _Cinna_ avec Mlle Rachel. J'y avais été pour le costume de Corinne: je l'ai trouvé à merveille. Beauvallet[94] n'est décidément pas mal dans Auguste, surtout à la fin. Voilà un homme qui fait des progrès; aussi les rides lui viennent, et probablement les cheveux blancs, ce que la perruque d'Auguste ne m'a pas permis de juger.
Comment! l'acteur qui a toute sa vie, ou du moins pendant toute sa jeunesse, dans l'âge de la force et du sentiment, à ce qu'on dit, été mauvais ou médiocre, devient passable ou excellent, quand il n'a plus de dents ni de souffle, et il n'en serait pas de même dans les autres arts! Est-ce que je n'écris pas mieux et avec plus de facilité qu'autrefois? À peine je prends la plume, non seulement les idées se pressent et sont dans mon cerveau comme autrefois, mais ce que je trouvais autrefois une très grande difficulté, l'enchaînement, la mesure s'offrent à moi naturellement et dans le même temps où je conçois ce que j'ai à dire.
Et, dans la peinture, n'en est-il pas de même? D'où vient qu'à présent, je ne m'ennuie pas un seul instant, quand j'ai le pinceau à la main, et que j'éprouve que, si mes forces pouvaient y suffire, je ne cesserais de peindre que pour manger et dormir? Je me rappelle qu'autrefois, dans cet âge prétendu de la verve et de la force de l'imagination, l'expérience manquant à toutes ces belles qualités, j'étais arrêté à chaque pas et dégoûté souvent. C'est une triste dérision de la nature que cette situation qu'elle nous fait avec l'âge. La maturité est complète et l'imagination aussi fraîche, aussi active que jamais, surtout dans le silence des passions folles et impétueuses que l'âge emporte avec lui; mais les forces lui manquent, les sens sont usés et demandent du repos plus que du mouvement. Et pourtant, avec tous ces inconvénients, quelle consolation que celle qui vient du travail! Que je me trouve heureux de ne plus être forcé d'être heureux comme je l'entendais autrefois! À quelle tyrannie sauvage cet affaiblissement du corps ne m'a-t-il pas arraché? Ce qui me préoccupait le moins était ma peinture. Il faut donc faire comme on peut; si la nature refuse le travail au delà d'un certain nombre d'instants, ne point lui faire violence et s'estimer heureux de ce qu'elle nous laisse; ne point tant s'attacher à la poursuite des éloges qui ne sont que du vent, mais jouir du travail même et des heures délicieuses qui le suivent, par le sentiment profond que le repos dont on jouit a été acheté par une salutaire fatigue qui entretient la santé de l'âme. Cette dernière agit sur celle du corps; elle empêche la rouille des années d'engourdir les nobles sentiments.
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_Lundi_ 18 _octobre._--J'ai travaillé tous ces jours-ci avec une ténacité extrême, avant d'envoyer mes peintures qu'on colle demain; je suis resté sans me reposer pendant sept, huit et près de neuf heures devant mes tableaux.
Je crois que mon régime d'un seul repas est décidément celui qui me convient le mieux.
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_Mardi_ 19 _octobre._--Commencé à coller à l'Hôtel de ville. Tous les jours suivants, j'y serai assidu. Je ne pourrai guère commencer à retoucher que samedi ou dimanche. Je fais faire bonne garde à la porte de ma salle. Haro a renvoyé le préfet[95], qui a approuvé ma résolution de m'enfermer; ce qui me fait étendre la mesure à tout le monde et avec son ordre exprès.
Celte salle est, je crois, la plus obscure de toutes[96]. J'ai été un peu inquiet, surtout de l'effet des fonds des caissons, qu'il faut, je crois, faire clairs.
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_Mercredi_ 20 _octobre._--Ce matin, j'ai fait enlever toutes les planches, et la vue de l'ensemble m'a rassuré. Tous mes calculs relatifs à la proportion et à la grâce de la composition totale sont justes, et je suis ravi de cette partie du travail. Les obscurités qui sont l'effet de cette salle et auxquelles il était impossible de s'attendre à ce degré, seront, j'espère, facilement corrigées.
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_Vendredi_ 22 _octobre._--En sortant de ma salle, vers dix heures, trouvé le préfet qui m'a promené devant toutes ces maudites peintures. Il m'a fait tomber sur la jambe un cadre de bois, qui m'a fait une entaille qui paraît être, le lendemain, assez légère, mais qui m'a inquiété, par la crainte d'être arrêté dans la terminaison de mon salon.
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_Vendredi_ 29 _octobre._--Vu M. Cazenave[97] le matin.--Travaillé à mes retouches du plafond tous ces jours derniers, avec des chances diverses d'ennui et de joie: ce qu'il y a à faire est gigantesque; mais si je ne suis pas malade, je m'en tirerai.
--_Sur la différence du génie français et du génie italien dans les arts_: le premier marche l'égal du second pour l'élégance et le style, au temps de la Renaissance. Comment se fait-il que ce détestable style, mou, _carrachesque_, ait prévalu? Alors, malheureusement, la peinture n'était pas née. Il ne reste de cette époque que la sculpture de Jean Goujon. Il faut, au reste, qu'il y ait dans le génie français quelque penchant plus prononcé pour la sculpture; à presque toutes les époques, il y a eu de grands sculpteurs, et cet art, si on excepte Poussin et Lesueur, a été en avant de l'autre. Quand ces deux grands peintres ont paru, il n'y avait plus de traces des grandes écoles d'Italie: je parle de celles où la naïveté s'unissait au plus grand savoir. Les grandes écoles venues soixante ou cent ans après Raphaël ne sont que des académies où l'on enseignait des recettes. Voilà les modèles que Lesueur et Poussin ont vus prévaloir de leur temps: la mode, l'usage les ont entraînés, malgré cette admiration sentie de l'antique, qui caractérise surtout les Poussin, les Legros[98] et tous les auteurs de la galerie d'Apollon.
J'aime mieux m'entretenir avec les choses qu'avec les hommes: tous les hommes sont ennuyeux; les _tics_, etc. L'ouvrage vaut mieux que l'homme. Corneille était peut-être assommant; Cousin, de même; Poinsot, etc. Il y a dans l'ouvrage une gravité qui n'est pas dans l'homme. Le Poussin est peut-être celui qui est le plus derrière son œuvre.--Les ouvrages où il y a du travail, etc.
[94] _Beauvallet_ avait débuté à la Comédie-Française le 3 septembre 1830 dans _Hamlet_, tragédie de _Ducis._ Le lendemain, M. _Charles Maurice_ écrivait dans le _Courrier des théâtres_: «Le premier début de M. Beauvallet a été hier des plus insignifiants; il n'y a rien chez cet acteur qui puisse justifier les prétentions qu'annonce cette tentative.»
[95] M. _Berger_ était alors préfet de la Seine. Il ne quitta ce poste qu'en 1853, lorsqu'il fut nommé sénateur.
[96] On sait que toute cette salle (salon de la Paix) a été complètement brûlée dans l'incendie du 24 mai 1871.
[97] Le _docteur Cazenave_, qui soignait alors Delacroix.
[98] _Pierre Legros_, sculpteur, né à Paris (1656-1719). Il a passé presque toute sa vie en Italie. Il a pourtant travaillé pour le Louvre ainsi que pour le palais et le parc de Versailles.
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_Lundi_ 1er _novembre._--Faire des traités sur les arts _ex professo_, diviser, traiter méthodiquement, résumer, faire des systèmes pour instruire catégoriquement: erreur, temps perdu, idée fausse et inutile. L'homme le plus habile ne peut faire pour les autres que ce qu'il fait pour lui-même, c'est-à-dire noter, observer, à mesure que la nature lui offre des objets intéressants. Chez un tel homme, les points de vue changent à chaque instant. Les opinions se modifient nécessairement; on ne connaît jamais suffisamment un maître pour en parler absolument et définitivement.
Qu'un homme de talent, qui veut fixer les pensées sur les arts, les répande à mesure qu'elles lui viennent; qu'il ne craigne pas de se contredire; il y aura plus de fruit à recueillir au milieu de la profusion de ses idées, même contradictoires, que dans la trame peignée, resserrée, découpée, d'un ouvrage dans lequel la forme l'aura occupé[99]... Quand le Poussin disait, dans une boutade, que Raphaël était un âne, à côté de l'antique, il savait ce qu'il disait: il ne pensait qu'à comparer le dessin, les connaissances anatomiques de l'un et des autres, et il avait beau jeu à prouver que Raphaël était ignorant à côté des anciens.
À ce compte-là, il aurait pu dire aussi que Raphaël n'en savait pas autant que lui même Poussin, mais dans une autre disposition... En présence des miracles de grâce et de naïveté unies ensemble, de science et d'instinct de composition poussés à un point où personne ne l'a égalé, Raphaël lui eût paru ce qu'il est en effet, supérieur même aux anciens, dans plusieurs parties de son art, et particulièrement dans celles qui ont été entièrement refusées au Poussin.
L'invention chez Raphaël, et j'entends par là le dessin et la couleur, est ce qu'elle peut; non pas que j'entende dire par là qu'elle est mauvaise; mais telle qu'elle est, si on la compare aux merveilles en ce genre du Titien, du Corrège, des Flamands, elle devient secondaire, et elle devait l'être; elle eût pu l'être encore beaucoup davantage, sans distraire notablement des mérites qui mettent Raphaël non seulement au premier rang, mais au-dessus de tous les artistes, anciens et modernes, dans les parties où il excelle. J'oserais même affirmer que ces qualités seraient amoindries par une plus grande recherche dans la science anatomique ou le maniement du pinceau et de l'effet. On pourrait presque en dire autant du Poussin lui-même, eu égard aux parties dans lesquelles il est supérieur. Son dédain de la couleur, la précision un peu dure de sa touche, surtout dans les tableaux de sa meilleure manière, contribuent à augmenter l'impression de l'expression ou des caractères.
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