Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 6
L'aspect de ces arbres exotiques dont quelques-uns sont gigantesques, éclairés par des feux électriques, m'a charmé. L'eau, et le bruit qu'elle fait au milieu de tout cela, faisait à merveille. Il y avait deux cygnes qui se faisaient mouiller à plaisir, dans un bassin rempli de plantes, par la pluie continue d'un jet d'eau qui a quarante à cinquante pieds de haut. La danse même m'a amusé, ainsi que le vulgaire orchestre; mais cet aplomb, cet archet, ce coup de tambour, ces cornets à piston, cet entrain de ces courtauds de boutique se trémoussant dans leurs beaux habits excitaient en moi un sentiment qu'on ne peut, j'en suis certain, éprouver qu'à Paris. Mme de Forget ne partageait pas ma satisfaction. Elle avait compromis étourdiment, sur le pavé de bitume et au milieu des trépignements de cette foule mélangée, une robe neuve de damas rose turc, qui aura perdu un peu de sa fraîcheur. Mme Sand, Maurice[67], Lambert et Manceau avaient dîné avec moi. Impression bizarre de la situation de ces jeunes gens près de cette pauvre femme.
--J'ai commencé dans la seule matinée d'hier tous mes sujets de la _Vie d'Hercule_[68] pour le salon de la Paix.
_Lundi_ 23 _février_.--Les peintres qui ne sont pas coloristes font de l'enluminure et non de la peinture. La peinture proprement dite, à moins qu'on ne veuille faire un camaïeu, comporte l'idée de la couleur comme une des bases nécessaires, aussi bien que le clair-obscur, et la proportion et la perspective. La proportion s'applique à la sculpture comme à la peinture. La perspective détermine le contour; le clair-obscur donne la saillie par la disposition des ombres et des clairs mis en relation avec le fond; la couleur donne l'apparence de la vie, etc.
Le sculpteur ne commence pas son ouvrage par un contour; il bâtit avec sa matière une apparence de l'objet qui, grossier d'abord, présente dès le principe la condition principale qui est la saillie réelle et la solidité. Les coloristes, qui sont ceux qui réunissent toutes les parties de la peinture, doivent établir en même temps et dès le principe tout ce qui est propre et essentiel à leur art. Ils doivent masser avec la couleur comme le sculpteur avec la terre, le marbre ou la pierre; leur ébauche, comme celle du sculpteur, doit présenter également la proportion, la perspective, l'effet et la couleur.
Le contour est aussi idéal et conventionnel dans la peinture que dans la sculpture; il doit résulter naturellement de la bonne disposition des parties essentielles. La préparation combinée de l'effet qui compile la perspective et de la couleur approchera plus ou moins de l'apparence définitive suivant le degré d'habileté de l'artiste; mais dans ce point de départ, il y aura le principe net de tout ce qui doit être plus tard.
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_Mardi_ 24 _février._--Soirée d'enfants chez Mme Herbelin[69]; je remarque combien nos costumes sont affreux par le contraste des costumes de ces petits êtres qui étaient fort bariolés et qui, à raison de leur petite taille, ne se confondaient pas avec les hommes et les femmes. C'était comme une corbeille de fleurs.
Pérignon[70] m'a parlé de la _manière de vernir provisoirement un tableau_: c'est avec de la gélatine, comme celle que vendent les charcutiers, qu'on fait dissoudre dans un peu d'eau chaude et qu'on passe avec une éponge sur le tableau. Pour l'enlever, on prend de même de l'eau tiède.
Villot nous disait qu'on détruit l'ombre avec un mélange, parties égales d'essence, d'eau et d'huile. Bon pour repeindre.
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_Mercredi_ 25 _février._--Dîné chez Lehmann.--Revenu à l'Opéra-Comique et fini chez Boilay.
Je n'ai rien retiré de tout cela qu'une immense promenade à pied, pour venir de la rue Neuve de Berry jusqu'au théâtre.
--Les gens médiocres ont réponse à tout et ne sont étonnés de rien. Ils veulent toujours avoir l'air de savoir mieux que vous ce que vous allez leur dire; quand ils prennent la parole à leur tour, ils vous répètent avec beaucoup de confiance, comme si c'était de leur cru, ce qu'ils ont, ailleurs, entendu dire à vous-même.
Il est bien entendu que l'homme médiocre dont je parle est en même temps pourvu de connaissances auxquelles tout le monde peut parvenir. Le plus ou moins de bon sens ou d'esprit naturel qu'ils peuvent avoir, peut seul les empêcher d'être des sots parfaits. Les exemples qui se présentent en foule à ma mémoire sont tous à l'appui de ce ridicule si commun. Ils ne diffèrent, comme je l'ai dit, que par le degré de sottise. L'air capable et supérieur va de soi-même avec ce caractère.
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_Jeudi_ 26 _février._--Soirée chez Mlle Rachel[71]. Elle a été fort aimable. J'ai revu Musset[72] et je lui disais qu'une nation n'a de goût que dans les choses où elle réussit. Les Français ne sont bons que pour ce qui se parle ou ce qui se lit. Ils n'ont jamais eu de goût en musique ni en peinture. La peinture mignarde et coquette... Les grands maîtres comme Lesueur et Lebrun ne font pas école. La manière les séduit avant tout; en musique presque de même.
--Bleu de ciel de l'esquisse de la Paix:
Sur _bleu de Prusse_ et _blanc_, introduction de _bleu de Prusse, blanc_ et _vert de Scheele._ Le ton verdâtre, produit en deux opérations, double l'effet et donne une franchise incomparable.
[44] Il semble que, dans les relations très assidues de George Sand avec Delacroix, celle-ci ait fait toutes les avances; non que Delacroix ne ressentit pour elle une réelle sympathie, il ne pouvait demeurer insensible à la franchise et à la bonhomie de sa nature; ce qu'il prisait infiniment moins, c'était son talent et surtout ses théories humanitaires, qui avaient le don de l'exaspérer. Nous avons longuement insisté sur les convictions philosophiques du maître touchant la question du _progrès_: George Sand demeurait toujours à ses yeux la vivante incarnation de ces théories. Quant à George Sand, son admiration pour Delacroix fut toujours sans réserve, comme son amitié.
[45] Marchand de tableaux.
[46] _Émile Perrin_, qui était alors directeur de l'Opéra-Comique, avait étudié la peinture dans les ateliers de Gros et de Delaroche; il avait également écrit des articles de critique artistique. Il devint par la suite directeur de l'Opéra, puis, en 1870, administrateur général du Théâtre-français.
Le _comte de Morny_ avait donné le 22 janvier 1852 sa démission de ministre de l'intérieur; il ne fut nommé qu'en 1854 président du Corps législatif.
_Delangle_ venait d'être nommé procureur général à la Cour de cassation, en remplacement de Dupin.
_Romieu_, homme de lettres et administrateur. Il était alors directeur général des beaux-arts.
_Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges_ (1801-1875), auteur dramatique, un des plus féconds librettistes de cette époque.
_Boilay_, publiciste et administrateur; c'était un protégé de M. Thiers; il fut rédacteur au _Constitutionnel._
[47] _Hippolyte Lecomte_, peintre, né en 1781, mort en 1855. Il devint le beau-frère d'Horace Vernet et, grâce à lui, fut chargé de nombres commandes.
[48] _Mocquart_, homme politique et littérateur. Il était alors secrétaire intime et chef du cabinet de l'Empereur.
[49] _Mustapha_ était un des modèles favoris de Géricault.
[50] Les entrevues étaient devenues aigres-douces entre Eugène Delacroix et M. Thiers. On conçoit en effet par quels côtés le tempérament de l'homme politique devait déplaire à l'artiste. Quant au fameux article écrit par M. Thiers publiciste, lors des débuts de Delacroix, et que l'on a traité de _prophétique_, Th. Silvestre fait observer assez justement qu'il est qu'une «paraphrase prudhommesque de l'opinion du baron Gérard, de l'aveu de M. Thiers lui-même, qui dit à la fin de son article: L'opinion que j'exprime ici est celle d'un des grands maîtres de l'école.» Th. Silvestre ajoute que M. Thiers loue dans la même page Drolling, Dubufe, Destouches et Delacroix.
[51] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1023.
[52] «Le voyageur est couché à terre demi-nu; le Samaritain, vêtu d'un manteau rouge, se penche vers lui, tandis que son cheval broute l'herbe derrière eux: au fond, le prêtre qui passe sans s'arrêter.» (H. de la MADELÈNE, _Eugène Delacroix à l'Exposition du boulevard des Italiens._)
[53] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1118 et 1119.
[54] _Devinck_, industriel, ancien président du tribunal de commerce, membre du conseil municipal de Paris.
[55] Delacroix était, paraît-il, très fier de sa fonction de _conseiller municipal._
C'était là une de ces faiblesses communes à presque tous les grands hommes, et qui les poussent à chercher une application de leurs hautes facultés, en dehors du domaine où elles s'exercent naturellement. Mme Riesener, aux souvenirs de laquelle nous avons fait appel, nous racontait qu'il prenait cette fonction très au sérieux, et qu'il lui avait dit le jour de sa nomination: «Je vais donc être de ceux auxquels on demande quelque chose.» Pourtant le passage du Journal ne laisse aucun doute sur l'estime médiocre en laquelle il tenait la majorité de ses collègues.
[56] _Théophile-Jules Pelouze_, chimiste, membre de l'Institut. On lui doit un grand nombre de mémoires et un _Traité de chimie générale analytique_ très apprécié.
[57] _Alexandre Thierry_ (1803-1858), chirurgien et ancien directeur des hôpitaux.
[58] _Mme Anaïs Ségalas_, un des plus célèbres _bas bleus_ du temps, auteur de contes enfantins et de petits ouvrages humoristiques.
[59] _Charles Nodier_ avait été nommé en 1823 bibliothécaire de l'Arsenal. Son salon devint alors le rendez-vous de tout le monde littéraire et artistique. «Là, dit J. Janin, il recevait tous ceux qui tenaient honorablement une plume, un burin, une palette, un ébauchoir.»
[60] _Balzac_, nous l'avons déjà fait observer dans notre Étude, était antipathique à Delacroix. L'artiste ne lui pardonna jamais ce je ne sais quoi de décousu et de débraillé qui caractérisait sa personne. Delacroix n'avait pas su discerner--et ce fut une de ses rares incompréhensions--l'admirable puissance de génie que dissimulait mal son absence de goût. Et pourtant on trouve à maintes reprises, dans le Journal, des fragments détachés, des citations tirées des œuvres de Balzac, notamment tout le passage sur les _artistes_ et les _conditions de production_, une des maîtresses pages de la _Cousine Bette._ Nous pensons que la personnalité encombrante et souvent arrogante de Balzac ne contribua pas médiocrement à écarter de lui Delacroix, car il écrivait à Pierret en 1842, de Nohant, où il se trouvait installé chez Mme Sand: «Nous attendions Balzac qui n'est pas venu, et je n'en suis pas fâché. C'est un bavard qui eût rompu cet accord de nonchalance dans lequel je me berce avec grand plaisir.» (_Corresp._, t. I, p. 262.)
[61] _Lehmann_, peintre, né à Kiel en 1814. Élève d'Ingres, il imita la manière de son maître, et fit de nombreux portraits précisément dans la société où fréquentait Delacroix. Il exécuta aussi des peintures murales. Le tableau au projet duquel Delacroix fait ici allusion pourrait bien être le _Rêve_, qui parut au Salon de 1852. Lehmann avait exécuté des compositions décoratives pour la salle des Fêtes de l'Hôtel de ville, et à ce propos M. Robaut, dans son Catalogue, remarque très justement que «la ville a dépensé quatre-vingt mille francs pour faire graver les compositions peintes dans la salle des Fêtes par Lehmann, et qu'elle n'a pas affecté un centime à la reproduction de l'œuvre de Delacroix.»
[62] L'opéra de _Weber._
[63] _Delsarte_, artiste lyrique et compositeur, qui quitta tout jeune l'Opéra-Comique pour se consacrer à l'enseignement de son art. Il ne se fit plus entendre dès lors que dans les concerts et dans les salons.
[64] Delacroix veut probablement parler de son frère _Charles Delacroix_, qui mourut à Bordeaux le 30 décembre 1845, loin de tous les siens.
[65] Il s'agit ici d'_Ambroise Firmin-Didot_, de la célèbre maison des éditeurs Didot, qui fut éditeur, écrivain, et fit partie du conseil municipal, où il eut un rôle assez important.
[66] Il ne paraît pas que Delacroix ait été plus favorable aux tableaux de la jeunesse ou de la maturité qu'à ceux de la vieillesse de David, car du Maroc il écrivait à Villot en 1832: «Les héros de David et compagnie feraient une triste figure avec leurs membres couleur de rose auprès de ces fils du soleil.» Et à Thoré, en 1840: «Vous signalez fort bien que, particulièrement dans la question du dessin, on ne veut en peinture que le dessin du sculpteur, et cette erreur, sur laquelle a vécu toute l'école de _David_, est encore toute-puissante.»
[67] _Maurice Sand_, le fils de George Sand, et _Lambert_, avaient fait tous deux partie de l'atelier que Delacroix avait ouvert rue Neuve-Guillemin. M. Burty cite parmi les élèves qui s'y rendaient: Joly Grangedor, Desbordes-Valmore, Saint-Marcel, Maurice Sand, Andrieu, Eugène Lambert, Lassalle, Gautheron, Leygue, Th. Véron, Ferrussac.
[68] Delacroix fait allusion aux onze compositions sur la _Vie d'Hercule_ qui décoraient les tympans du salon de la Paix à l'Hôtel de ville: _Hercule a sa naissance recueilli par Junon et Minerve, Hercule entre le vice et la vertu, Hercule écorche le lion de Némée, Hercule rapporte sur ses épaules le sanglier d'Érymanthe, Hercule vainqueur d'Hippolyte, Hercule délivre Hésione, Hercule tue le centaure Nessus, Hercule enchaîne Nérée, Hercule étouffe Antée, Hercule ramène Alceste du fond des enfers, Hercule au pied des colonnes._ (Voir _Catalogue Robaut_, nos 1152 à 1162.)
[69] _Mme Herbelin_, peintre. Elle était nièce du peintre _Belloc_, qui fut son professeur. Sur le conseil de Delacroix, elle fit de la miniature, et, y ayant acquis une réputation, s'y consacra exclusivement.
[70] _Pérignon_ fit partie de l'administration des Beaux-Arts, en qualité de directeur du Musée de Dijon. Il était en relations assez intimes avec Delacroix, puisqu'il fut l'un des exécuteurs testamentaires du maître.
[71] Delacroix avait une vive admiration pour le talent de Rachel. Dans sa composition de la _Mort de saint Jean-Baptiste_, il s'était inspiré de ses traits pour peindre son Hérodiade. Dans la _Sibylle au rameau d'or_, tableau de 1845, il songea à la grande actrice, qui venait souvent dans son atelier. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 918.)
[72] Si l'on en croit Philarète Chasles, le talent d'_Alfred de Musset_ était antipathique à Delacroix: «C'est un poète qui n'a pas de ce couleur, me dit-il un jour; il manie sa plume comme un burin: avec elle il fait des entailles dans le cœur de l'homme et le tue en y faisant couler le corrosif de son âme empoisonnée. Moi, j'aime mieux les plaies béantes et la couleur vive du sang.» (_Mémoires de Ph. Chastes_, t. I, p. 331, cités par Burty, _Correspondance de Delacroix_, t. II, p. 68.)
Il est intéressant d'indiquer comme contre-partie l'opinion de Musset sur Delacroix. A l'époque où l'_Hamlet_ était refusé par le jury, Musset protestait en ces termes dans la _Revue des Deux Mondes_: «Il semble que tant de sévérité n'est juste qu'autant qu'elle est impartiale, et comment croire qu'elle le soit, lorsqu'on voit de combien de croûtes le Musée est rempli!» Quelques années auparavant, Alfred de Musset écrivait à son frère: «J'ai rencontré Eugène Delacroix une fois en sortant du spectacle: nous avons causé peinture en pleine rue, de sa porte à la mienne et de ma porte à la sienne, jusqu'à deux heures du matin. Nous ne pouvions pas nous séparer.» (Maurice TOURNEUX, _Eugène Delacroix devant ses contemporains._)
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_Lundi_ 1er _mars._--L'homme qui apporte ordinairement le charbon de terre et le bois est un drôle plein d'esprit... Il cause beaucoup. Il demande l'autre jour gratification et dit qu'il a beaucoup d'enfants, Jenny lui dit: «Et pourquoi avez-vous tant d'enfants?» Il lui répond: «C'est ma femme qui les fait.» C'est un mot du plus pur gaulois... Il nous en a dit un de la même force, l'année dernière, que j'ai oublié...
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_Lundi_ 8 _mars._--Pour la première fois, au dîner de tous les mois, des seconds lundis.
--En sortant, promenade sur le boulevard avec Varcollier, et fini la soirée chez Perrin. Revu là la lithographie de Géricault[73] des chevaux qui se battent. Grand rapport avec Michel-Ange. Même force, même précision, et, malgré l'impression de force et d'action, un peu d'immobilité, par suite de l'étude extrême des détails, probablement.
--Le jury, depuis jeudi dernier, m'assassine tous les jours, et le soir, je suis comme un homme qui aurait fait dix lieues à pied.
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_Vendredi_ 12 _mars._--Prêté à M. Hédouin six esquisses de la Chambre des députés: le _Lycurgue_, le _Chiron_, l'_Hésiode_, l'_Ovide_, l'_Aristote_, le _Démosthène._
--À lui prêté, le 2 mai, le dessin sous verre du _Chiron_ et de l'_Achille_[74].
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_Samedi_ 13 _mars._--Fini au Jury.
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_Lundi_ 15 _mars._--Andrieu revenu aujourd'hui ou hier. Il avait fait deux jours au commencement du mois, interrompus par le Jury.
[73] Nous nous sommes efforcé de préciser les relations de Delacroix avec Géricault dans le premier tome du Journal. Nous avons indiqué les motifs du culte qu'il lui avait voué à ses débuts. En insistant dans notre Étude sur le changement que le temps avait apporté à certaines des opinions du maître, nous avons omis, peut-être à tort, de ne pas mentionner Géricault. Les lecteurs constateront en effet, dans une année postérieure, que Delacroix se range à l'avis de Chenavard qui fait une critique sévère de l'auteur du _Naufrage de fa Méduse._
[74] Aujourd'hui au Musée du Louvre. (Voir _Catalogue Robaut_, n°840.)
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_Jeudi_ 1er _avril._--Enterrement du pauvre Cavé. Sa mort me fait beaucoup de peine.
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_Vendredi_ 2 _avril._--A l'issue du conseil municipal, vu chez Varcollier les esquisses pour Sainte-Clotilde: la folie ne peut aller plus loin. Le pauvre Préault forcé de faire une statue gothique! Que peut-on critiquer dans des ouvrages contemporains, après ces cochonneries?
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_Lundi_ 5 _avril._--J'ai été à Saint-Sulpice ébaucher un des quatre pendentifs.
Le soir, en me promenant et un moment avant d'être noyé par la pluie d'orage qui est survenue, rencontré, rue du Mont-Thabor, Varcollier, qui m'a parlé avec horreur des petits échantillons de couleurs de L... à l'Hôtel de ville. Il voudrait que je me constitue le vengeur et le dénonciateur de ses crimes. Je lui ai objecté qu'il faudrait se mettre trop en colère, et que les méfaits nombreux de ce genre auraient dû être réprimés il y a longtemps. Je lui ai cité des ouvrages de ses amis.
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Le lendemain de ce jour, _mardi_ 6, en revenant de Saint-Sulpice, entré à Saint-Germain, où j'ai vu les barbouillages gothiques dont on couvre les murs de cette malheureuse église. Confirmation de ce que je disais à mon ami: j'aime mieux les imaginations de Luna que les contrefaçons de Baltard, Flandrin et Cie[75].
_Mardi_ 6 _avril._--Ébauché les trois autres pendentifs.
Rencontré Cousin en revenant et toujours sur le quai.
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_Mercredi_ 7 _avril._--Les animaux ne sentent pas le poids du temps. L'imagination, qui a été donné à l'homme pour sentir les beautés, lui procure une foule de maux imaginaires; l'invention des distractions, les arts qui remplissent les moments de l'artiste qui exécute, charment les loisirs de ceux qui ne font que jouir de ces productions. La recherche de la nourriture, des courts moments de la passion animale, de l'allaitement des petits, de la construction des nids ou des tanières, sont les seuls travaux que la nature ait imposés aux animaux. L'instinct les y pousse, aucun calcul ne les y dirige. L'homme porte le poids de ses pensées aussi bien que celui des misères naturelles qui font de lui un animal. À mesure qu'il s'éloigne de l'état le plus semblable à l'animal, c'est-à-dire de l'état sauvage à ses différents degrés, il perfectionne les moyens de donner l'aliment à cette faculté idéale refusée à la bête; mais les appétits de son cerveau semblent croître à mesure qu'il cherche à les satisfaire; quand il n'imagine ni ne compose pour son propre compte, il faut qu'il jouisse des imaginations des autres hommes comme lui, ou qu'il étudie les secrets de cette nature qui l'entoure et qui lui offre ses problèmes. Celui même que son esprit moins cultivé ou plus obtus rend impropre à jouir des plaisirs délicats où cet esprit a part, se livre, pour remplir ses moments, à des délassements matériels, mais qui sont autre chose que l'instinct qui pousse l'animal à la chasse. Si l'homme chasse dans un état moyen de civilisation, c'est pour occuper son temps. Il y a beaucoup d'hommes qui dorment pour éviter l'ennui d'une oisiveté qui leur pèse et qu'ils ne peuvent néanmoins secouer par des occupations offrant quelque attrait. Le sauvage, qui chasse ou qui pêche pour avoir à manger, dort pendant les moments qu'il n'emploie pas à fabriquer, à sa manière, ses grossiers outils, son arc, ses flèches, ses filets, ses hameçons en os de poisson, sa hache de caillou.
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_Jeudi_ 8 _avril._--Coulé sur l'_Hercule attachant Nérée: vermillon_ et _laque; jaune de zinc clair_ et _terre de Cassel._
Coulé sur le _Nérée: jaune de zinc_ clair, _laque, cobalt, bleu de Prusse._
Après avoir modelé dans la demi-teinte, reflété en ajoutant par places quelques tons chauds; touché la demi-teinte du clair avec un ton de clair _rose orangé_ joint au ton de _terre de Cassel, jaune de zinc_ et un _mauve_ plus clair que celui qui a servi pour le coulé.
--Les clairs du _Nérée_, ton dominant: _jaune zinc clair_ et ton _mauve clair_ et tant soit peu d'_orangé clair_, c'est-à-dire _cadmium, blanc vermillon._
Très belle demi-teinte reflétée: _vert de Scheele_ avec _rouge_ de zinc, avec _mauve clair_, plus foncé avec _ocre de ru._
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_Vendredi_ 23 _avril._--Première représentation du _Juif errant_[76].
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_Jeudi_ 29 _avril._--Chez Bertin le soir: il y avait peu de monde. Goubaux[77] venu dans la journée. Parlé de la négligence avec laquelle les pièces classiques sont représentées. Il n'y a pas un directeur de théâtre du boulevard qui la souffrît dans les pièces modernes. Les acteurs du Français se sont fait une habitude de chanter leurs rôles d'une façon monotone, comme des écoliers qui récitent une leçon. Il me citait un exemple, le début d'_Iphigénie: Oui, c'est Agamemnon_, etc.
Il se rappelait avoir vu Saint-Prix[78], qui passait pour un talent et qui de plus avait la tradition, se lever tranquillement d'un coin du théâtre, venir réveiller Arcas et lui dire tout d'une haleine: _Oui, c'est Agamemnon_, etc. Quelle est évidemment l'intention de Racine? Ce _oui_ qui commence répond évidemment à la surprise que doit manifester le serviteur éveillé avant l'aurore; par qui? par son maître, par son roi, le Roi des rois. Sa réponse ne dit-elle pas aussi que ce roi, que ce père a veillé dans l'inquiétude, longtemps avant de venir à ce confident, pour décharger une partie de son souci en en parlant? Il a dû se promener, s'agiter sur sa couche, avant de se lever. Il ne répond même pas, dans sa préoccupation, qui semble continue, à la demande de cet ami fidèle. Il se parle à lui-même; son agitation se trahit dans ce regard jeté sur sa destinée: _Heureux qui, satisfait_, etc.
_Oui, c'est Agamemnon..._ répond à la surprise d'Arcas. Ces mots doivent être entrecoupés par des jeux muets et non pas défilés comme un chapelet ou comme un homme qui lirait dans un livre. Les acteurs sont des paresseux, qui ne se sont même jamais demandé s'ils pouvaient mieux faire. Je suis convaincu qu'ils suivent la route tracée, sans se douter des trésors d'expression que renferment tant de beaux ouvrages.
Goubaux me disait que Talma lui avait raconté qu'il _notait_ toutes ses inflexions, indépendamment de la prononciation des mots. C'était un fil conducteur qui l'empêchait de dévier quand il était moins inspiré. Cette espèce de musique une fois dans sa mémoire, ramenait toutes les intonations dans un cercle dont il ne serait pas sorti sans péril de s'égarer et d'être entraîné trop loin ou à faux.
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30 _avril._--Au conseil municipal, pour parler pour la bourse du fils de Roehn[79].