Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 31
_Augerville_, 23 _octobre._--Parti à sept heures moins un quart. Pluie.--Voyagé dans l'omnibus jusqu'à Villeneuve en face d'un ecclésiastique de la plus belle figure, un peu dans le genre de Cottereau.--Attendu pour le convoi.
Arrivé à Fontainebleau par la pluie et trouvé le cabriolet attelé. Route à travers la forêt, qui eût été plus agréable sans le froid, dont je ne pouvais nie garantir malgré mes précautions.
Arrivé vers une heure à Augerville. Personne n'était là; j'ai été trouver Berryer et ces dames dans le parc.
Il y a peu de monde; cela met moins d'entrain. La princesse n'y est pas, Mme de la Grange non plus, Mme de Suzanet non plus; cela fait beaucoup de charme de moins. L'ami de Berryer, Richomme[406], est un bonhomme très amusant.
Le soir, j'étais très fatigué et suis monté après la musique. Petits morceaux de Batta, de sa composition, très gracieux.
Berryer nous conte à dîner sa visite au fameux Dugas, d'Amiens, pour lui commander un pâté. Il le trouve dans son cabinet, dans une robe de chambre à grands ramages et avec la gravité convenable, tirant de son tiroir les assaisonnements de ses pâtés, qu'il distribuait à ses garçons et à ses ses chargés aussi de la confection, et graduant les doses à raison de la proportion du pâté ou du lieu où on devait l'employer. Il s'informait aussi du moment où on devait manger le pâté.
C'était à dîner; on parlait beaucoup de cuisine, et je disais qu'elle dégénérait. Berryer citait à ce propos la préface de Carême attestant, de cette décadence qu'il déplore, les mânes de l'immortel Lavoypiere son maître. Cet illustre artiste avait été choisi par Murat, pour le suivre à Naples, quand il fut fait roi. Le grand Lavoypiere se récria sur la barbarie du pays où il arrivait: «On me donne deux batteries, grands dieux! deux batteries pour faire la cuisine d'un roi!»
J'ai oublié de mentionner que l'illustre Dugas, l'homme aux pâtés d'Amiens, avait cru devoir emporter dans la tombe le secret de ses doses. Il en avait déshérité ses fils: ceci est le trait de caractère de l'artiste, de l'homme inspiré. Le grand Dugas eût tué ses disciples ignorants, de peur de voir compromettre la réputation des produits auxquels son nom avait donné la célébrité.
Il nous conte l'histoire de ce garçon menuisier, qui allait travailler chez X..., lequel était très habile sur le violon. Cet homme enthousiasmé ne se lassait pas de l'entendre et lui montrait le désir d'en apprendre autant. L'artiste le fait venir à ses moments perdus, le dimanche, quand il peut, et lui fait faire des exercices. Au bout d'un certain temps le menuisier, trouvant l'apprentissage un peu long, lui dit: «Monsieur, je ne suis qu'un pauvre homme, et ne puis mettre à cela autant de temps qu'un monsieur tel que vous. Soyez assez bon pour m'apprendre tout de suite le mot _fin._»
*
24 _octobre._--Couru dans le parc par un très beau temps et sorti seul avec bonheur aussitôt ma toilette faite. Je vais par le canal et les treilles jusqu'aux rochers; charmant souvenir de courts moments que j'y ai passés. Je me trouve encore trop jeune et tout surpris et presque attristé de mon émotion... Je dessine quelques-unes des figures fantastiques de rochers[407].
Berryer, au déjeuner, nous parie de Beugnot[408]. Il lui disait un jour, à propos de je ne sais quelle affaire, qu'il avait manqué de caractère à cette occasion: «Du caractère! lui dit Beugnot, mais je n'en ai jamais eu; je n'ai pas le moindre caractère; si j'en avais eu autant qu'on m'accorde d'esprit, j'aurais soulevé des montagnes.»
Sorti avec ces dames, Batta et Richomme. À déjeuner, ce dernier très amusant avec le docteur Aublé, de Malesherbes.
Berryer rappelle aussi ce mot de Pescatore, disant que ses serres l'ennuient et qu'il a envie de _prendre le goût_ des tableaux.
*
27 _octobre._--J'écris à Mme de F...[409].
Promenade hors du parc avec le docteur Aublé, Richomme et Mme de C***. Moulin, chemin couvert en montant, et retour dans un endroit charmant mêlé de bois et de roches.
--Mme Berryer, la belle-fille, veut faire maigre, malgré la dispense de l'évêque d'Orléans pour tout son diocèse. Elle ressemble au paysan qui, au milieu d'un prône qui avait arraché des larmes à tout le monde, était resté indifférent et dit aux gens qui lui reprochaient sa froideur, qu'il n'était pas de la paroisse.
Je dis à ce propos qu'abstraction faite de tout sentiment particulier, je trouvais le protestantisme une absurdité. Berryer me dit que Thiers avait dit précisément la même chose au prince de Wurtemberg... «Vous êtes contre la tradition du genre humain, contre le résumé de toutes les philosophies, et qui contient tout, etc.»
Berryer nous lit le soir des proverbes.
*
29 _octobre._--À Malesherbes avec ces dames: petit château de Rouville, à un monsieur d'Aboville. Très beau pin maritime dans les rochers.
Berryer nous conte l'histoire de Henri IV égaré dans les environs, en revenant de chez sa maîtresse, Henriette d'Entragues, qu'il était venu voir de Fontainebleau. Il était seul, et, entrant dans une espèce de cabaret, il s'attable et demande qu'on lui fasse venir le bon drille de l'endroit pour causer avec lui. On lui amène un homme nommé _Gaillard_, que le Roi fait asseoir en face de lui. «Quelle est la différence d'un gaillard à un paillard?» lui dit-il. «M'est avis, dit l'autre, qu'il y a entre eux la largeur de cette table.»
Il écrit à M. de X***, qui avait perdu un œil dans une bataille à côté de lui: «Borgne, nous nous battons après-demain; trouve-toi à tel endroit avec ta compagnie, et gare les Quinze-Vingts!»
L'anecdote de Napoléon allant au mariage de Maret[410] à Saint-Cloud ou à Versailles. Il avait Talleyrand dans sa voiture; il lui dit que sa jeunesse avait fini à Saint-Jean d'Acre; il voulait dire, sans doute, sa confiance en son étoile. Les Anglais, disait-il, l'avaient arrêté là, comme il était en train d'aller à Constantinople. «_Au reste_, dit-il, _ce qu'on m'a empêché de faire par le Midi, peut-être un jour le ferai-je par le Nord._» Talleyrand, surpris, écrivait quelques jours après à une vieille femme de l'ancien régime très connue: «Je ne sais si cet homme est fou (c'était encore au commencement du consulat); voilà ce qu'il m'a dit l'autre jour.»
Cette lettre tomba plus tard dans les mains de Pozzo; c'était au moment de la campagne de 1812. Pozzo, qui allait partout cherchant des ennemis à Napoléon, va jusqu'au Divan. Comme la Turquie était en guerre avec la Russie, et au moment où une armée russe s'avançait, il montre la lettre, et vient à bout de faire conclure entre les deux empires le traité qui permit à la Russie de porter toutes ses forces contre la France.
--Revenu ce jour par de très beaux sites, entre autres le puits singulier qu'on voit extérieurement. Je regrette bien de n'avoir pas fait un croquis.
Rochers sur le devant, etc., comme aussi un couvert d'arbres où je me suis rappelé _Norma._
*
30 _octobre._--Temps magnifique depuis trois jours.--Dans la journée, promenade avec ces dames, Berryer et le jeune M. de Quéru, par cet admirable temps et avec un grand sentiment de plaisir. Le clair de lune est magnifique après dîner; je n'en jouis qu'à moitié, à cause du cher Richomme qui n'a rien de romantique, mais qui est un bonhomme qui me plaît comme cela. Nous avons le soir avec nous M. de Laurenceau, qui était arrivé avec sa femme pour dîner.
Mme de C..., fort à son avantage au dîner: je tiens mon cœur à deux mains en sa présence, mais seulement quand elle a sa grande toilette et qu'elle montre ses bras et ses épaules; je redeviens très raisonnable dans la journée, quand elle a sa robe du matin. Elle est venue ce matin voir les peintures de ma chambre et m'a sans façon mené voir celles de la sienne, en me faisant passer par le cabinet de toilette. Ce qui me rassure sur ma sagesse, c'est que j'ai pensé que ce cabinet de toilette et cette chambre avaient vu dans d'autres moments la piquante M..., qui n'a ni ces bras ni cette gorge que je soupçonne, mais qui me plaît par le je ne sais quoi, par l'esprit, par la malice des yeux, par tout ce qui fait qu'on se souvient.
--La grand'mère de M. de Kerdrel lui disant au moment où, après avoir été élu en 1848, il allait siéger à Paris: «Mon fils, vous allez aux États, défendez bien les intérêts de la Bretagne.»
La grand'mère ou la mère de M. de Corbière, à qui on faisait compliment de ce que son fils était ministre: «Mon Dieu! la révolution n'est donc pas finie, puisque Pierrot est ministre?»
--Les cygnes qui vont visiter leurs petits.
--Partition d'_Olette._ Partition des _Nozze..._ tout cela charmant.
*
31 _octobre._--Après dîner, Berryer nous conte l'histoire de son grand-oncle Varroquier.
Envoyé par son père avec son frère cadet pour étudier chez le procureur, ou quelque chose d'approchant, comme ils étaient un jour sur le Cours-la-Reine, la duchesse de Berry vint à passer. Sur sa bonne mine, qui était remarquable, la princesse leur envoie un valet de pied pour leur dire qu'elle désirait lui parler. On le fait monter en voiture, et il disparaît pendant quarante-huit heures, au bout desquelles il reparaît pourvu d'un bon emploi dans la finance dans quelque province. Les deux frères mènent joyeuse vie et se carrent dans leur poste jusqu'à la mort de la duchesse, qui fut assez prompte.
Voilà mes hommes renvoyés; mais au lieu de retourner au pays, accoutumés à un certain genre de vie, et dans l'âge des entreprises, ils font argent de leurs meubles, de tout ce qu'ils peuvent, et s'en vont mener à peu près la même vie en Italie, à Rome ou à Naples. Quand vient le moment où il n'y avait plus d'argent, ils s'imaginent de se donner à eux-mêmes un brevet de médecin et de faire des pilules qu'ils s'en vont vendant le long de leur voyage par retour.
Revenus, de guerre lasse, au giron paternel, ils furent traités de bonne sorte, de libertins, de débauchés. Cependant le père s'apaisa, et ils reprirent l'un et l'autre je ne sais quelle manière de vivre dans leur petit endroit. Le père, un jour, leur demanda des détails sur le fameux carnaval de Venise, pensant qu'on ne pouvait avoir été en Italie sans pouvoir en donner des nouvelles. Nos deux voyageurs avouent qu'ils n'en avaient rien vu, attendu qu'ils n'avaient point été à Venise, à la grande surprise du père Varroquier.
Sur cette idée, leur tête s'enflamme de nouveau, et, lassés de la vie bourgeoise, après avoir obtenu d'une tante quelque argent, ils s'embarquent de nouveau et retournent en Italie, où le cadet mourut je ne sais comment.
C'est le grand-oncle lui-même qui raconta depuis à Berryer, âgé de seize ans, au moment où il allait à Paris, toute cette bonne histoire.
--Le temps est magnifique; je suis dehors presque toute la journée. Je me suis presque endormi sur un banc, pendant que M. de Laurençot contait à Richomme et à moi ses idées sur la révolution de 1848 et ses portraits des hommes de ce temps-là.
Promenade avec Mlle Vaufreland et Mme de L..., dans le parc et le potager.
Agréable soirée. Berryer nous lit l'_École des bourgeois._
[393] _Édouard Charton_ (1807-1890), littérateur et homme politique, qui fonda successivement le _Magasin pittoresque_ et le _Tour du monde._
[394] Delacroix n'a jamais réalisé ce projet.
[395] Cette observation caractéristique nous rappelle le propos qu'un amateur lança un jour à Corot, en le voyant dans le feu de l'exécution d'un tableau: «Tenez! vous ne savez pas ce que vous y mettez!» Corot se retourne un instant, puis reprend son travail en murmurant: «Il a peut-être raison!»
[396] Nous nous sommes appliqué dans notre Étude à faire ressortir l'analogie qui existait entre certaines faces de son esprit et les faces correspondantes de l'esprit de Stendhal, notamment en ce qui touche ce que nous avons appelé _les principes directeurs de la vie._ N'est-il pas intéressant de constater ici encore, cette analogie et de rapprocher de ce fragment du Journal le passage suivant de Stendhal: «L'homme d'esprit doit s'appliquer à acquérir ce qui lui est strictement nécessaire pour ne dépendre de personne; mais si, cette sûreté obtenue, il perd son temps à augmenter sa fortune, c'est un misérable.»
[397] Le _Déluge_ était le premier des quarante tableaux représentant l'_Histoire de l'humanité_, où Chenavard voulait développer la succession chronologique des principales phases de la civilisation. Ces quarante peintures murales étaient destinées au Panthéon, dont Chenavard avait conçu une décoration grandiose. Ce projet ne fut pas réalisé.
[398] Se reporter aux premières années du Journal.
[399] Voir l'étude sur Puget que nous avons déjà indiquée, et la _Correspondance_, t. I, p. 288.
[400] En 1831, le gouvernement de Juillet avait mis au concours: _Mirabeau répondant au marquis de Dreux-Brézé._ Delacroix et Chenavard exécutèrent chacun une composition sur ce sujet. L'œuvre de Delacroix a figuré à l'Exposition universelle de 1889. À propos de cette toile, H. de la Madelène écrivait: «Comme les poètes, Delacroix devine. On ne peut même concevoir que les choses aient pu se passer autrement qu'il ne les a peintes. Le marquis de Dreux-Brézé, signifiant aux gens du tiers la volonté du Roi, n'a pu avoir une autre attitude que celle que l'artiste lui prête en face de la foudroyante apostrophe de Mirabeau.» (Voir _Catalogue Robaut_, n° 360.)
[401] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1076.
[402] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1304 à 1307.
[403] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1045.
[404] Voir _Catalogue Robaut_, nos 589 et 766.
[405] _Genty de Bussy_, administrateur et homme politique, devint conseiller d'État, et siégea à la Chambre des députés de 1842 à 1848, époque où il rentra dans la vie privée et fut mis en disponibilité.
[406] Mme Jaubert donne sur Richomme les détails suivants: «L'intérieur de Berryer paraîtrait incomplet si l'on n'y retrouvait la figure de son fidèle Richomme, qui avait débuté dans la même étude d'avoué que lui, tous deux clercs et compagnons de plaisir... Une déraison pleine de comique, des lueurs de bon sens et de sensibilité, une gaieté inaltérable avec un grain de malice, tel était l'hôte admis au foyer de Berryer, sans que jamais il pût sentir que la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit.»
[407] Surtout les rochers qui donnaient l'illusion de figures humaines, aux mouvements les plus contorsionnés. Il a trouvé, dans ces croquis, l'inspiration de plusieurs sujets.
[408] _Jacques-Claude Beugnot_ (1761-1835), ancien député constitutionnel à la Législative, emprisonné sous la Terreur; préfet de la Seine-Inférieure après le 18 brumaire, puis conseiller d'État et administrateur du grand-duché de Berg, sous l'Empire; se rallia aux Bourbons, devint ministre sous la Restauration et fut élevé à la pairie en 1830. Il est l'auteur du mot fameux, attribué au comte d'Artois revenant à Paris: «Il n y a rien de changé en France, il n'y a qu'un Français de plus.»
[409] Voir cette lettre de Delacroix à la _Correspondance_, t. II, p. 115.
[410] _Maret_, qui reçut plus tard le titre de _duc de Bassano_, était alors secrétaire général du Premier Consul.
* * * * *
1er _novembre._--Remonté le matin avant déjeuner dans le parc un moment. On devait déjeuner un peu plus tôt pour aller à la messe. J'ai rencontré là Mme de C..., descendue je ne sais pourquoi.
Un peu de bateau dans la journée; elles s'écoulent doucement, mais franchement; c'est trop d'abandon de tout exercice d'imagination. Qu'est-ce donc, grand Dieu! que la vie de ces gens qui vivent toujours comme je le fais dans ce moment-ci! Tous ces élégants, toutes ces femmelettes, ne font pas autre chose que se traîner d'un temps à l'autre en ne faisant rien ou en ne s'occupant de rien.
Promenade avec Richomme à la fin de la journée, pendant les vêpres, dont nous sommes dispensés; puis avec lui et Cadignan.
Le soir, billard, le fameux mistigri, etc.
--Je suis de mauvaise humeur contre moi-même.
--M. de Cadignan me parle longuement d'une affaire que Berryer doit plaider pour des domestiques auxquels leur maître a légué sa fortune; ce jeune homme, qui travaille avec lui continuellement et lui prépare ses affaires, me le fait voir bien plus grand encore que je ne le croyais. Il me parle de son désintéressement, de son mépris de ce qui est en dessous de lui. Il ne veut pas aller à Orléans ni je ne sais où, plaider pour M. Jouvin, gantier, qui ne lui demande que quelques instants de son talent et lui offre dix mille francs pour cela.
*
2 _novembre._--J'ai été bien frappé de la messe des Morts, de tout ce qu'il y a dans la religion pour l'imagination, et en même temps combien elle s'adresse au sens intime de l'homme.
_Beau mites, beati pacifici_: quelle doctrine a jamais fait ainsi, de la douceur, de la résignation, de la simple vertu, l'objet unique de l'homme sur la terre!
_Beati pauperes spiritu_: le Christ promet le ciel aux pauvres d'esprit, c'est-à-dire aux simples. Cette parole est moins faite pour abaisser l'orgueil dans lequel se complaît l'esprit humain quand il se considère, que pour montrer que la simplicité du cœur l'emporte sur les lumières.
*
3 _novembre._--Pluie; le temps se remet le soir. Promenade, après déjeuner, sous les pins, avec Richomme et L... Berryer vient nous joindre avant dîner.
Avant dîner, promenade avec Mlle de Vaufreland, Berryer, Richomme; allées du haut, sapins, etc.
Le mistigri a occupé une partie de la soirée... Je suis effrayé de la difficulté de fixer mon attention sur des bagatelles comme celles-là: j'ai l'air d'un imbécile.
L'air du _Comte Ory_ me roule sans cesse dans la tête. Je l'ai étudié au piano; maintenant je ne puis m'en distraire.
Arrêté le départ, dans la journée, avec Berryer, pour mardi.
*
4 _novembre._--Je pense en me levant à l'impossibilité de faire la moindre chose dans la situation où je suis. La solitude seule, et la sécurité dans la solitude, permettent d'entreprendre et d'achever.
*
_Champrosay_, 7 _novembre._--Parti d'Augerville à neuf heures et demie.
Été d'abord à Étampes avec ces trois dames; d'Étampes à Juvisy avec Mme de C...
J'étais à Champrosay avant trois heures. Ma bonne Jenny m'attendait au chemin de fer. J'ai été attristé de lui voir mauvaise mine. Elle est mieux que je ne pensais; elle avait été inquiète de n'avoir pas de lettre depuis longtemps.
Le soir, j'ai été voir ces dames: Mme Barbier est malade, et j'ai passé la soirée à causer très amicalement avec Mme Villot.
Les mouvements qu'excite en moi toute cette distraction ne sont pas de la nature que je voudrais. Pour un solitaire qui veut rester tel, il s'y mêle encore un élément dangereux. La jeunesse peut se partager entre toutes les émotions: le trésor se resserre avec l'âge; la muse est alors une maîtresse exigeante; elle vous abandonne à la moindre infidélité.
*
8 _novembre._--Fatigué de mon voyage et de mes petites émotions d'hier. Souffrant toute la journée: mauvaise disposition de corps et d'esprit. Agitation ou torpeur, sont-ce là les conditions inévitables? Non, si je me rappelle mille moments de ma vie depuis quelques années que je me suis tiré du tourbillon. Dans maintes occasions j'ai savouré avec bonheur le sentiment de liberté et de possession de moi-même, qui doit être le seul bien où je doive aspirer.
*
9 _novembre._--J'ai prolongé mon séjour un peu plus que je ne voulais auprès du cousin, dont l'amabilité ne s'est pas ralentie. J'avais aussi dans cet agréable lieu une aimable société qui n'a pas laissé de place à l'ennui; mais j'éprouve qu'une si agréable oisiveté est dangereuse pour un homme qui veut se retirer du monde. Quand il faut retourner au travail et à la tranquillité, on ne se trouve plus le même, on ne rentre plus avec la même facilité dans l'ornière de tous les jours.
*
17 _novembre._--Il faut considérer la _terre de Sienne brûlée_ comme un _orangé_ primitif. Son mélange avec le _bleu de Prusse_ et _blanc_ donne un gris qui est très fin.--_Laque jaune_ et _terre de Sienne brûlée_ ôte à la _terre de Sienne brûlée_ seule sa crudité et lui donne un brillant incomparable.--Excellent pour réchauffer des chairs préparées trop grises.
*
_Paris_, 21 _novembre._--Dîné chez la princesse, que j'ai revue pour la première fois depuis son voyage: délicieuse musique et aimable personne.
Depuis un jour ou deux, repris le tableau de la _Chasse aux lions._ Je vais le mettre, je crois, en bonne voie.
--Éviter le _noir_; produire les tons obscurs par des tons francs et transparents: ou _laque_, ou _cobalt_, ou _laque jaune_, ou _terre de Sienne naturelle_ ou _brûlée._ Dans le cheval café au lait, je me suis bien trouvé, après l'avoir trop éclairci, d'avoir repris les ombres, notamment avec des tons verts et prononcés. Se rappeler cet exemple.
*
25 _novembre._--Mes journées se passent à travailler; je suis heureux de m'enterrer dans l'étude. Heureuses, heureuses distractions! douce tranquillité que les passions ne peuvent donner! Je manque malheureusement toutes mes affaires: je ne peux écrire une lettre ni faire une visite.
Je n'ai pas encore vu ces dames d'Augerville, et le moment se passe.
Avant dîner, chez Mme de la Grange: c'est une aimable personne, pleine de l'envie d'être bonne et agréable. Ensuite dîné chez Chabrier; je me suis peu diverti; des lampes assassines, des bougies partout.
X... venu le soir de Saint-Cloud pour y retourner: quatre ou cinq mois ont beaucoup changé mon ami. C'est un homme qui a beaucoup perdu à se trouver dans la sphère où il est comme égaré, eu égard à ses opinions tranchées, au moins à celles dont il faisait parade.
Mme Chabrier me parle de la vie que mène Poinsot: rentré le soir vers minuit,--il sort presque tous les soirs,--il se déshabille et reste jusqu'à près de trois heures du matin sans se coucher, à penser et à se reposer. Il mange ensuite et va au lit immédiatement. Ne sonne son déjeuner que vers dix ou onze heures, reste chez lui sans recevoir jusque vers deux heures; va à ses affaires. Dîne entre sept et huit heures, quand il dîne chez lui, et va dans le monde ensuite. Vieillard prétend qu'il n'a jamais beaucoup travaillé.
*
27 _novembre._--Dîné avec Chenavard et Boissard. C'est toujours le même homme qui vous attire et vous repousse. Ce bon Boissard, en revenant, me disait qu'il le pratiquait depuis plus longtemps que moi et qu'il l'avait toujours trouvé tel.
Dans la journée chez Level, sculpteur, rue de Varennes. J'ai gelé l'allée et le retour et attendu sa venue dans son atelier, en tête-à-tête avec une péronnelle qui m'a montré ses œuvres. Pauvre sculpteur! Pauvre Napoléon! pauvre Charlemagne! que ceux qui sortent du ciseau de ce bas Normand, qui a une barbe longue et fourchue comme celle du _Moïse_ de son confrère Michel-Ange!
--Anecdotes de Chenavard sur les hommes du temps de Louis XIV.
* * * * *
1er _décembre._--Chez Halévy après le conseil.
Le soir, retourné chez lui. Sa femme va mieux. Ils doivent être bien heureux.
Longue conversation avec Mme Doux sur la peinture. Elle doit venir voir mon atelier mercredi et particulièrement ma palette.
* * * * *
19 _décembre._--Diné chez Mme de la Grange avec Berryer, la princesse. Mme de X... venue le soir: robe noire, rubans verts, qui lui seyaient à merveille. Grande conversation sur les sujets les plus délicats avec M ...--Situation bizarre, au demeurant très amusante et propre à passer le temps.
FIN DU TOME SECOND.