Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 30
Demander en temps et lieu à M. Ledoux une recommandation pour aller à Alfort étudier les chevaux.
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30 _septembre._--Article dans le _Moniteur_ du 12 octobre sur des _Chasses au lion_; c'est le second. Rechercher le premier.
[377] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1270-1271.
[378] Delacroix publia une étude sur _Charlet_ qui parut à la _Revue des Deux Mondes_ (1er juillet 1862). Elle débute ainsi: «Je voudrais à ma faible voix plus de force et d'autorité pour entretenir dignement le public français de quelques admirables contemporains qui font sa gloire, sans qu'il en soit suffisamment informé. Charlet est à la tête de ces hommes rares qui ne me paraissent pas avoir été mis à la place que la postérité leur réserve sans doute.»
[379] La partialité et l'injustice de Delacroix à l'égard des savants se sont déjà manifestées à maintes reprises dans le Journal: la chose est d'autant plus surprenante que nous nous étions habitués à envisager les idées générales du maître comme supérieures à celles que nous trouvons exprimées ici. (Voir sur ce point la _Vie de M. Frédéric-Thomas Graindorge_, de H. Taine.)
[380] Delacroix, dans ses promenades quotidiennes à la jetée de Dieppe, étudiait sans relâche la mâture, les poulies, les cordages des navires. L'idée lui vint de mettre à profit ces observations dans un tableau où la mer jouerait un rôle. Il s'en ouvrit à Chenavard: «Tout cela, disait-il, n'a pas dû changer depuis les âges les plus reculés; Jésus-Christ, après tant d'autres, a vu tout cela; aussi vais-je le peindre endormi dans sa barque pendant la tempête.» Ce propos, que nous tenons de M. Chenavard lui-même, montre l'idée qui a inspiré à Delacroix ce sujet qu'il a repris maintes fois avec de nombreuses variantes.
[381] Dans un autre passage du Journal, Delacroix compare la peinture de Delaroche à celle d'un «amateur qui n'a aucune exécution comme peintre».
[382] Ces dessins sont indiqués dans le _Catalogue Robaut_ à l'année 1854. M. Robaut relève à côté des croquis les mots suivants: «Mer tranquille, vue de face, semblable aux sillons des champs, lorsqu'on a coupé l'herbe et qu'on l'a posée sur le dos des sillons. Le ton de la demi-teinte de la mer, jaune transparent verdâtre, comme de l'huile; taches bleuâtres comme de l'étain avec l'aspect métallique et luisant. C'est la réflexion du ciel dans les flaques d'eau; les bords sont très brillants et argentés, et le milieu est bleuâtre; ou bien les bords sont bleu étain et le milieu couleur de sable. Ces tons couleur de sable se voient souvent dans la mer. Le sable du bord de la mer toujours plus foncé que celui qui est un peu plus éloigné, parce qu'il est plus mouillé.»
[383] _Papety_ (1815-1849), peintre, élève de Cogniet. En 1836, il obtint le grand prix de peinture et partit pour Rome. Ses premières œuvres, très remarquées, faisaient présager pour l'artiste un brillant avenir. La mort le frappa à trente-quatre ans, en plein talent et au moment où il allait écrire l'histoire de l'art byzantin, d'après des notes et des documents archéologiques rapportés d'Orient.
[384] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1271.
[385] C'est la phrase de Pascal: «Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux!» Chenavard l'avait sans doute citée dans une de leurs discussions littéraires et artistiques, et Delacroix la copie ici de mémoire.
[386] Il est particulièrement intéressant de rapprocher ce passage sur Géricault des précédentes appréciations de Delacroix.
[387] Delacroix est loin de citer dans son Journal tous les croquis qu'il faisait journellement. Ce même jour, 19 septembre, il a dessiné des bateaux avec un soin minutieux. Ces dessins sont datés et appartiennent à M. Robaut.
[388] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1269.
[389] _Solié_ (1755-1812), compositeur et chanteur, auteur d'un grand nombre d'opéras et d'ariettes fort estimés à cette époque. Le _Secret_ fut représenté à l'Opéra-Comique en 1796.
[390] _Jean-Biaise Martin_ (1768-1837), chanteur, qui pendant quarante ans fit la gloire de l'Opéra-Comique et prêta le concours de son talent aux ouvrages qui y furent représentés.
[391] Se reporter à ses fréquentes comparaisons entre les différents arts.
[392] Delacroix devait, en 1858, faire un tableau sur ce même sujet.
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1er _octobre._--Ce jour, dimanche 1er octobre, j'ai été voir Durieu pour parler de la pétition des Pierret.
J'y trouve M. Charton le père[393], qui me conseille, quand j'irai de Milan à Venise[394], de m'arrêter un jour à Vérone, un jour à Vicence, un jour à Padoue, et de ne voir Venise qu'ensuite. C'est de Gênes qu'il me conseille de prendre, par Lucques, une espèce de voiture de poste pour aller à Pise, Sienne, etc.; il parle avec grands éloges des paysages.
--Barbotte me conte qu'on peut féconder la vigne au moyen d'abeilles, qu'on porte auprès, quand la pluie a détrempé le pollen. Il me dit qu'à Lima il ne pleut jamais; aussi tout y est aride.
--Chenavard me dit, à propos de mes idées sur la peinture, que je donne l'exemple et le précepte, et admirablement, dit-il. Il admire beaucoup, au Luxembourg, certaines peintures qui lui paraissent faire ressortir la platitude des autres... «Je me demande quelquefois, dit-il encore, _s'il sait bien lui-même_ tout ce qu'il met dans ces ouvrages-là[395].»
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2 _octobre._--À Saint-Sulpice de bonne heure. Travaillé à redessiner l'_Héliodore renversé._
Été à pied porter la lettre de remerciements au préfet de police, ensuite aux canaux, et rentré.
À cinq heures et demie, trouvé à la Rotonde Varcollier et dîné ensemble chez Véry. Le vin y était plus mauvais qu'à Dieppe. Restés ensemble au café de la Rotonde, nous promenant dans le jardin, etc. Il m'avait conduit chez l'opticien.
--V... est aimable pour moi, et je suis touché de son empressement. Malheureusement, ce que j'appelais l'amitié est une passion que je ne ressens plus au même degré, et il est surtout bien tard pour la faire renaître. Excepté _un seul être_ au monde qui fait véritablement battre mon cœur, le reste me fatigue vite et ne laisse pas de traces.
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3 _octobre._--À _Sémiramis_, le soir, avec Mme de Forget.
Remis ce matin à M. Pothey, graveur sur bois, le dessin sur papier végétal du _Christ au tombeau_, de Saint-Denis du Saint-Sacrement.
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4 _octobre._--J'ai compris de bonne heure combien une certaine fortune[396] est indispensable à un homme qui est dans ma position. Il serait aussi fâcheux pour moi d'en avoir une très considérable qu'il le serait d'en manquer tout à fait. La dignité, le respect de son caractère ne vont qu'avec un certain degré d'aisance. Voilà ce que j'apprécie et qui est absolument nécessaire, bien plus que les petites commodités que donne une petite richesse. Ce qui vient tout de suite après cette nécessité de l'indépendance, c'est la tranquillité d'esprit, c'est d'être affranchi de ces troubles et de ces démarches ignobles, qu'entraînent les embarras d'argent. Il faut beaucoup de prudence pour arriver à cet état nécessaire et pour s'y maintenir; il faut avoir sans cesse devant les yeux la nécessité de ce calme, de cette absence des soucis matériels, qui permet d'être tout entier à des tentatives élevées, et qui empêche l'âme et l'esprit de se dégrader.
Ces réflexions résultent de ma conversation de ce soir avec *** qui est venu me voir après mon dîner, et de ce qu'il m'a rapporté de la situation des Pierret. La sienne ne me paraît pas, dans l'avenir et peut-être maintenant, beaucoup meilleure. Il a été un fou toute sa vie; il y a un fonds de bon sens clans son esprit, et il en a toujours manqué dans sa conduite.
Ce bon sens si rare me sert de transition pour parler de ma visite de ce matin à Chenavard. En voilà encore un qui est ou qui semble rempli de sens, quand il parle, quand il démontre, quand il compare ou qu'il déduit. Ses compositions d'une part, et ses prédilections de l'autre, donnent un démenti à cette sagesse. Il aime Michel-Ange, il aime Rousseau: ces talents et quelques autres très imposants sont de ceux qui sont surtout très admirés des jeunes gens. Les hommes à la Racine, à la Voltaire, sont admirés des esprits mûrs, et le sont toujours davantage.
Je ne peux attribuer cette différence dans l'estime qu'on en fait à différents âges, qu'au défaut de raison qu'on remarque chez ces auteurs boursouflés, à côté de leurs grandes qualités. Il y a chez Rousseau quelque chose qui n'est pas naturel, qui sent l'effort et qui accuse un esprit dans lequel se combattent le faux et le vrai. Je soutiens qu'un vrai grand homme ne contient pas une parcelle de faux: le faux, le mauvais goût, l'absence de vraie logique, ce sont mêmes choses.
Chenavard m'a montré à l'appui de ses théories, et pour justifier les intentions de sa composition du _Déluge_[397], un immense carton de toutes les gravures qu'il a pu se procurer d'après Michel-Ange. Il m'a confirmé dans mon sentiment au lieu de m'en détourner. Je lui ai dit que le _Jugement dernier_, par exemple, ne me disait rien du tout. Je n'y vois que des détails frappants, frappants comme un coup de poing qu'on reçoit; mais l'intérêt, l'unité, l'enchaînement de tout cela est absent. Son _Christ en croix_ ne me donne aucune des idées qu'un pareil sujet doit exciter; ses sujets de la Bible de même.
Titien, voilà un homme qui est fait pour être goûté par les gens qui vieillissent; j'avoue que je ne l'appréciais nullement dans le temps où j'admirais beaucoup Michel-Ange et lord Byron[398]. Ce n'est, à ce que je crois, ni par la profondeur de ses expressions, ni par une grande intelligence du sujet qu'il vous touche, mais par sa simplicité et par l'absence d'affectation. Les qualités du peintre sont portées chez lui au plus haut point: ce qu'il fait est fait; les yeux regardent et sont animés du feu de la vie. La vie et la raison sont partout. Rubens est tout autre avec un tout autre tour d'imagination, mais il peint véritablement des hommes. Ils ne sont tous deux hors de mesure que quand ils imitent Michel-Ange et qu'ils veulent se donner un prétendu grandiose qui n'est que de l'enflure et dans laquelle les vraies qualités se noient ordinairement.
La prétention de Chenavard pour son cher Michel-Ange est qu'il a peint l'homme avant tout, et je dis qu'il n'a peint que des muselés, des poses dans lesquelles même la science, contre l'opinion commune, ne domine nullement. Le dernier des antiques est infiniment plus savant que tout l'œuvre de Michel-Ange. Il n'a connu aucun des sentiments, aucune des passions de l'homme. Il semble qu'en faisant un bras et une jambe, il ne pense qu'à ce bras et à cette jambe, pas le moins du monde à son rapport, je ne dirai pas seulement avec l'action du tableau, mais avec celle du personnage auquel il fait le membre...
Il faut convenir que certains morceaux traités ainsi et avec cette prédilection exclusive sont faits pour passionner à eux seuls. C'est là son grand mérite: il met du grand et du terrible même dans un membre isolé. Puget[399], avec un caractère différent, a en cela une analogie avec lui. Vous resterez une journée à contempler un bras de Puget, et ce bras fait partie d'une statue médiocre en somme. Quelle est la raison secrète de ce genre d'admiration? C'est ce que je ne me charge pas d'expliquer.
Nous avons parlé des règles de la composition. Je lui ai dit qu'une absolue vérité pouvait donner l'impression contraire à la vérité, au moins à cette vérité relative que l'art doit se proposer; et en y pensant bien, l'exagération qui fait ressortir à propos les parties importantes et qui doivent frapper est toute logique; il faut, là, conduire l'esprit. Dans le sujet de _Mirabeau_[400] à la protestation de Versailles, je lui ai dit que Mirabeau et l'Assemblée devaient être d'un côté et l'envoyé du Roi tout seul de l'autre. Son dessin, qui montre des groupes agencés et balancés, des poses variées, des hommes causant entre eux d une manière naturelle et comme il a pu arriver dans cette circonstance, est bien disposé pour l'œil et suivant les règles matérielles de la composition; mais l'esprit n'y voit nullement l'Assemblée nationale protestant contre l'injonction de M. de Brézé. Cette émotion qui anime toute une assemblée comme elle animerait un seul homme, doit être exprimée absolument. La raison veut que Mirabeau soit à leur tête et que les autres se pressent derrière lui, attentifs à ce qui se passe: tous les esprits, comme celui du spectateur, sont fixés sur l'événement. Sans doute, au moment où le fait a eu lieu, Mirabeau ne s'est pas trouvé à point nommé placé comme au milieu du tableau; la venue de M. de Brézé n'a peut-être pas été annoncée de manière à trouver l'Assemblée réunie en un seul groupe pour le recevoir et en quelque sorte pour lui faire tête; mais le peintre ne peut exprimer autrement cette idée de résistance: l'isolement du personnage de Brézé est indispensable. Il est venu, sans aucun doute, avec des suivants et des estafiers, mais il doit s'avancer seul et les laisser à distance. Chenavard commet l'incroyable faute de les faire arriver d'un côté, tandis que Brézé arrive de l'autre et se trouve confondu avec ses adversaires. Dans cette scène si caractéristique où le trône est d'une part et le peuple de l'autre, il place au hasard Mirabeau du côté où se voit le trône, sur lequel, autre inconvenance, montent des ouvriers pour décrocher les draperies. Il fallait que le trône fût aussi isolé, aussi abandonné qu'il l'était alors moralement par tout le monde et par l'opinion, et surtout il fallait que l'Assemblée lui fit face.
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5 _octobre._--Redemander à Riesener une gravure de _Clélie_ que je lui ai prêtée il y a plusieurs années. Passé la journée sans sortir qu'après dîner et après avoir dormi.
Se sentir enseveli dans les papiers qui parlent, je veux dire les dessins, les ébauches, les souvenirs; lire deux actes de _Britannicus_, en s'étonnant chaque fois davantage de ce comble de perfection; l'espoir, je n'ose dire la certitude, de n'être pas dérangé; un peu ou beaucoup de travail, mais surtout la sécurité dans la solitude, voilà un bonheur qui, dans beaucoup de moments, paraît supérieur à tous les autres. On jouit alors complètement de soi; rien ne vous presse, rien ne vous sollicite de tout ce qui est en dehors d'un cercle studieux où, satisfait de peu, je veux dire _peu de ce qui plaît à la foule_, mais aspirant, au contraire, à ce qu'il y a de plus grand par la contemplation intérieure ou par la vue des chefs-d'œuvre de tous les temps, je ne me sens ni accablé du poids des heures, ni effrayé de leur rapidité. C'est une volupté de l'esprit, un mélange délicieux de calme et d'ardeur que les passions ne peuvent donner.
(Rapporter ceci à ce que je dis à Ems sur la nécessité de jouir de soi avant tout.)
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7 _octobre._--Je ne sais si j'ai parlé de ma séance aux Italiens avec Mme de Forget, mardi, à _Sémiramis._ Les fioritures et le remplissage font du tort à ce magnifique luxe d'imagination que Rossini prodigue partout. Ce sont des décorations incomparables peintes sur du papier: la trame laisse voir des parties remplies au hasard, ce qui affaiblit l'impression.
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_Champrosay_, 8 _octobre._--Parti pour Champrosay à onze heures. Mme Barbier m'invite à dîner. Je n'y vais que le soir; j'y trouve V... et D..., que je vois avec plaisir. Ils repartent presque aussitôt. Arrivée à Champrosay toujours délicieuse, par le plus beau temps du monde.
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9 _octobre._--Pluie; dîné chez Barbier avec Rodakowski. Au moment de sortir de table, arrivent, a pied et crottés, Bixio et Villot. Séance détestable à table. Tout ce monde, dont étaient Mme Bixio et sa fille, repartant une heure après par un temps horrible.
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10 _octobre._--Le soir chez Mme Barbier, où on a été fort gai, en compensation de l'algarade d'hier. Dans le jour, travaillé et fait des peintures de souvenir de la grosse clématite de Soisy et de la vue de Fromont.
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11 _octobre._--Beaucoup de travail, qui m'empêche d'écrire ici.
Le soir, je ne suis pas sorti. J'ai dormi après mon dîner, et me suis promené à la maison.
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12 _octobre._--Travaillé toute la journée jusqu'à trois heures passées avec _frénésie._ Je ne pouvais m'en détacher. J'ai avancé la grisaille du _Marocain qui monte à cheval_[401], le _Combat du lion et du tigre_[402], la petite _Femme d'Alger avec un lévrier_[403], et mis de la couleur sur le carton de l'_Hamlet et Polonius à terre_[404].
La promenade, après un pareil temps de travail, est vraiment délicieuse. Le temps est toujours très beau. Il faut décidément, le matin, que je ne jouisse de la campagne que de mes fenêtres; la moindre sortie me dissipe et me condamne à l'ennui le reste de la journée, par la difficulté de retrouver de l'entrain pour le travail ensuite.
Je suis descendu jusqu'à la rivière et ai été revoir la vue de Trousseau que j'avais faite sur le carton: cela n'était point du tout semblable. Le paysage qu'il me faut n'est pas le paysage absolument vrai; et cette absolue vérité est-elle encore dans les paysagistes qui ont fait vrai, mais qui sont restés classés comme de grands artistes? Rien n'égale, à ce qu'il semble, la vérité des Flamands; mais combien n'y a-t-il pas de l'homme dans l'œuvre de cette école! Les peintres qui reproduisent tout simplement leurs études dans leurs tableaux ne donneront jamais au spectateur un vif sentiment de la nature. Le spectateur est ému, parce qu'il voit la nature par souvenir, en même temps qu'il voit votre tableau. Il faut que votre tableau soit déjà orné, idéalisé, pour que l'idéal, que le souvenir fourre, bon gré, malgré, dans la mémoire que nous conservons de toutes choses, ne vous trouve pas inférieur à ce qu'il croit être la représentation de la nature.
--Ce jour, fameux chapon à l'ail qui eût fait reculer une compagnie de grenadiers anglais.
Le soir, promené avec Jenny. La vue des étoiles brillant à travers les arbres m'a donné l'idée de faire un tableau où on verrait cet effet si poétique, mais difficile en peinture à cause de l'obscurité du tout:
_Fuite en Egypte._ Saint Joseph conduisant l'âne et éclairant un petit gué avec une lanterne; cette faible lumière suffirait pour le contraste.
Ou bien les _Bergers allant adorer le Christ dans l'étable_, qu'on verrait dans le lointain tout ouverte.
Ou la _Caravane qui amène les Rois mages._
--Conversation avec J. L..., en réponse à l'assertion de Chenavard, qui trouve que les talents valent moins dans un temps qui ne vaut guère. Ce que j'aurais été du temps de Raphaël, je le suis aujourd'hui. Ce qu'est Chenavard aujourd'hui, c'est-à-dire ébloui par le gigantesque de Michel-Ange, il l'eût été, à coup sûr, de son temps. Rubens est tout aussi Rubens pour être venu cent ans plus tard que les immortels d'Italie; si quelqu'un est Rubens aujourd'hui ou tout autre, il ne l'est que davantage. Il orne son siècle à lui tout seul, au lieu de contribuer à son éclat en compagnie d'autres talents. Quant au succès du moment, il peut être douteux; quant au nombre des approbateurs, il peut être borné; mais tel admirateur perdu dans la foule est tout aussi ému que ceux qui ont accueilli Raphaël et Michel-Ange. Ce qui est fait pour des hommes trouvera toujours des hommes pour y mettre le prix.
Je sais bien que Chenavard, toujours entêté de son fameux _style_, n'admet pas que la supériorité puisse se trouver dans tous les genres. Le beau qui convient à tel siècle lui paraîtra un _beau_ de qualité inférieure; mais en lui passant même cette idée, pense-t-il qu'un homme vraiment supérieur ne portera dans quelque genre que ce soit assez de force, assez de nouveauté pour faire de toute espèce de genre un genre supérieur, comme il l'est lui-même à ce qui l'entoure?
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15 _octobre._--Dîné chez Barbier avec Dagnan, les Marseillais Pastré, Pascal, Genty de Bussy, etc.[405], Villot aussi.
Dagnan raconte l'histoire du duel du maréchal Maison, quand il n'était que garçon tapissier, et qui a probablement décidé de sa vocation militaire.
Tous les jours se passent à travailler le matin.
J'aurai presque entièrement fait les trois tableaux que j'avais apportés en projet, les toiles encore fraîches. J'avais le _Christ dormant pendant ta tempête, Combat de lion et de tigre, Marocain montant à cheval_; en outre, avancé le _Polonius_ et l'_Hamlet_ (sur carton), une _Odalisque_, d'après un daguerréotype et que j'ai apportée ébauchée.
Je m'impose, et cela me réussit, de ne rien finir que l'effet et le ton soient complètement trouvés, allant toujours, redessinant et corrigeant, et le tout _au gré de mon sentiment du moment_; et au fait, y a-t-il rien de plus sot que d'aller autrement?... Mon sentiment d'hier peut-il me guider aujourd'hui? J'ignore la manière des autres. Celle-là seule est faite pour moi. Quand tout a été conduit de la sorte, le fini n'est rien, surtout quand on a des tons qui rentrent tout de suite dans ceux déjà trouvés. Sans cela l'exécution perdrait sa franchise, et l'on gâterait la vivacité des touches de sentiment qui ne semblent alors presque pas modifiées.
Avant de repeindre, il faut enlever les épaisseurs.
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17 _octobre._--Ton de la mer dans le _Christ dormant sur les eaux: terre d'ombre_ naturelle, _bleu de Prusse_, un peu de _chrome_ clair.--_Bleu de Prusse_ et _terre de Sienne_ naturelle très foncée à côté de _laque_ et _blanc_ donne par le mélange un violet essentiel.--_Sienne naturelle_ et _chrome_ foncé.
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19 _octobre._--Pour conserver le raisin: Le cueillir par un temps sec, le placer dans des paniers sans le froisser, le transporter dans une chambre au midi, et on le range avec précaution en isolant les grappes sur une légère couche de paille; une fois placé, il ne faut pas le toucher pour le servir. Les fenêtres garnies de persiennes et non de volets; toujours tenir fermé pour demi-lumière; ne pas ouvrir les fenêtres.
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21 _octobre._--Les rôles de Racine sont presque tous parfaits. Il a pensé à tout, n'a point fait de remplissages: _Burrhus_, premier rôle s'il en fut; _Narcisse_ de même; _Britannicus_, le naïf, l'ardent, l'imprudent _Britannicus; Junie_, si aimante, mais délicate, prudente au milieu de toute sa tendresse, mais prudente seulement pour son amant. Je passe sous silence _Néron_ et _Agrippine_, parce que, au théâtre, avec deux rôles comme ceux-là, avec un seul quand il est rempli par un acteur passable, on sort content; on croit qu'on a vu une pièce de Racine, même quand on a laissé passer sans les remarquer, à travers le débit des mauvais auteurs, toutes ces nuances, qui sont cependant tout Racine.
Il y a des pièces où le personnage principal, celui qui est le pivot de la pièce, est sacrifié et donné toujours à des subalternes. Est-il un personnage comparable à celui l'_Agamemnon?_ L'ambition, la tendresse, ses attitudes devant sa femme, enfin ses agitations perpétuelles, qu'on ne peut imputer pourtant à une faiblesse de sentiment, qui lui ôterait l'estime du spectateur, mais à la situation la mieux faite pour mettre à l'épreuve un grand caractère. Je ne dis pas que le rôle d'_Achille_, que prend ordinairement le coryphée du théâtre, soit inférieur à celui d'_Agamemnon_; il est ce qu'il doit être, mais ce n'est pas celui-là qui fait l'intérêt de la pièce. _Clytemnestre, Achille, Iphigénie_, tous personnages frappants par la passion, par leur situation dans la pièce, mais qui sont en quelque sorte des instruments pour agir sur _Agamemnon_, qui le poussent, le pressent dans des sens divers.
Combien y a-t-il de gens qui réfléchissent à tout cela dans un spectacle?... et à ceux qui sont capables de réfléchir, je demanderai si c'est le jeu des acteurs qui les a portés à se rendre compte de ces impressions diverses?
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22 _octobre._--Travaillé un peu à l'_Odalisque_ d'après le daguerréotype, sans beaucoup d'entrain.
Le soir chez Barbier; Villot y était. Nous ne nous sommes pas dit une parole.
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