Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 3
Pour le ciel, le ton doré, à partir de la _Gloire_, clair autour du soleil: _la terre d'Italie naturelle_ et _blanc_; le ton _bleu de Prusse_ et _blanc_ vient s'y marier, mais à sec.
--Pour préparer les figures pour le tableau, partir d'un bon trait, et quand Andrieu aura appliqué la couleur et commencé à tourner sa figure, le redresser dans ce premier travail et tâcher d'obtenir qu'il en vienne à bout avec cette aide... Les retouches que je ferai seront plus faciles. Il faudrait conserver le trait et le perfectionner même avant de s'en servir, de manière à poncer de nouveau sur la préparation peinte, quand le dessin se perdra.
Il faudra suivre en tout la préparation des décorateurs, et particulièrement pour les figures éloignées; les modeler avec teintes plates, comme nous avons fait dans le carton, les tailler par l'ombre, et pour ainsi dire sans ajouter de clairs.
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_Vendredi_ 25 _août._--Un critique dit de M. Bazin[20]: «M. Bazin est un homme de beaucoup d'esprit et qui se pique de n'avoir rien, en écrivant, de l'érudit de profession et du pédant.» Je me permettrai seulement de demander si, dans cette abstinence absolue de toute, citation et de toute note en un genre d'ouvrage qui les réclame naturellement, si dans cette suppression exacte de tout nom propre moderne, là même où l'auteur y songe le plus et y fait allusion, si dans cette attention tout épigrammatique de ne laisser sans rectification aucune des petites erreurs d'autrui, il n'y a pas une sorte de pédantisme. _L'honnête homme est celui qui ne se pique de rien_, a dit La Rochefoucauld; M. Bazin se pique _d'être honnête homme._ Quand on fait un métier, il faut franchement en être; c'est à la fois plus simple, plus commode, et de meilleur goût.
--Ce que dit M. Villemain de l'histoire (qu'elle est toujours à faire, etc.) peut se dire de tout. Non seulement je puis trouver, dans les récits d'un autre, matière à de nouveaux récits intéressants à mon point de vue, mais le propre récit que je viens de faire, je le referai de vingt manières différentes. Il n'y a probablement que Dieu ou qu'un dieu pour ne dire des choses que ce qui doit en être dit.
[14] _Horace Raisson_ (1798-1854), homme de lettres et journaliste, a été un des collaborateurs de Balzac. C'était un des plus anciens camarades de Delacroix, qui l'avait connu vers 1816. (Voir _Catalogue Robaut_, nos 62, 63, 192, 1469.)
[15] «Ce qu'il y a de vraiment extraordinaire dans ce tableau, grâce aux circonstances qui me permettent de le voir de près et d'en saisir le travail aussi nettement que si Rubens l'exécutait devant moi, c'est qu'il a l'art de livrer tous ses secrets, et qu'en définitive il étonne à peu près autant que s'il n'en livrait aucun. Je vous ai déjà dit cela de Rubens, avant que cette nouvelle preuve me fût donnée.» (FROMENTIN, _Les Maîtres d'autrefois_, p. 61.)
[16] _Ferdinand de Braekeleer_, peintre belge, né en 1792, un des plus brillants représentants de l'école belge contemporaine. M. de Braekeleer était alors conservateur du Musée d'Anvers.
[17] Galerie d'Apollon.
[18] _Henri Leys_, peintre belge, né en 1815, mort en 1869, élève de Ferdinand de Braekeleer, son beau-frère. Son œuvre est considérable et des plus remarquables.
[19] Voir _Catalogue Robaut,_ n° 1118.
[20] Il s'agit ici de _Bazin_, historien, né en 1797, mort en 1850, auteur d'ouvrages historiques estimés, notamment une _Histoire de France sous Louis XIII et sous le cardinal Mazarin_, qui obtint le prix Gobert.
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_Mardi_ 3 _septembre._--Commencé au Louvre pour le plafond[21].
J'ai aidé Andrieu à tracer les carreaux sur le carton.
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_Mardi_ 17 _septembre._--Reçu la visite de M. Laurens, de Montpellier, avec un M. Schirmer[22], paysagiste de Düsseldorf, et M. Saint-René Taillandier[23], de la Revue, qui m'a plu.
Puis Bonvin[24] avec une lettre de Mme Sand. Il a également de bonnes manières. Une Mme Camilla Gondolfi, _pittrice sarda_: elle habite Gênes et Turin pendant les sessions.
--Laurens m'apprend que Ziegler[25] fait une grande quantité de daguerréotypes, et entre autres des hommes nus. J'irai le voir pour lui demander de m'en prêter.
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_Mercredi_ 18 _septembre._--Visite de Wappers[26]. Il me parle de l'alumine. En la broyant avec tous les tons possibles, on obtient un transparent qui en fait une laque.
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_Lundi_ 23 _septembre._--Wappers, Halévy, Mercey, Duban ont dîné avec moi. Delaroche n'était pas à Paris.
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24 _septembre_.--Je remarquais dans la _Susanne_, de Paul Véronèse, combien l'ombre et la lumière sont simples chez lui-même sur les premiers plans. Dans une vaste composition comme le plafond, c'est encore bien plus nécessaire. La poitrine de la _Susanne_ semble d'un seul ton, et elle est en pleine lumière; ses contours sont également très prononcés: nouveau moyen d'être clair à distance. Je l'ai éprouvé également sur le carton, après avoir tracé autour des figures un contour presque niais et sans accents.
--Sur le préjugé qu'on naît coloriste et qu'on devient dessinateur, ou bien le «_nascuntur poetæ, fiunt oratores._»
--Sur les peintres-poètes et les peintres-prosateurs.
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_Dimanche_ 29 _septembre._--Mme Cavé est venue me lire partie de son traité de l'aquarelle, plein de choses charmantes.
En regardant l'esquisse que j'ai colorée de mémoire du _Portement de croix_ de Rubens, je me dis qu'il faudrait ébaucher ainsi les tableaux avec cette intensité de ton qui manque un peu de lumière, mais qui établit les rapports de localité, et ensuite se livrer là-dessus et mettre la lumière et les accents avec la fantaisie et la verve nécessaires; ce serait le moyen de l'avoir (cette verve) quand il le faut, pour n'en pas dépenser inutilement, c'est-à-dire à la fin. C'est le contraire qui arrive le plus souvent, et à moi particulièrement.
On voit dans le tableau de Van Dyck (je ne parle pas de ses portraits) qu'il n'avait pas toujours la hardiesse nécessaire pour revenir vivement et avec inspiration sur cette préparation où la demi-teinte domine un peu trop.
Il faut à la fois concilier ce que Mme Cavé me disait de la couleur _couleur_ et de la lumière _lumière_: faire trop dominer la lumière et la largeur des plans conduit à l'absence de demi-teintes et par conséquent à la décoloration; l'abus contraire nuit surtout dans les grandes compositions destinées à être vues de loin, comme les plafonds, etc. Dans cette dernière peinture, Paul Véronèse l'emporte sur Rubens par la simplicité des localités et la largeur de la lumière. (Se rappeler la _Susanne et les vieillards_ du Musée, qui est une leçon à méditer.) Pour ne point paraître décolorée avec une lumière aussi large, il faut que la teinte locale de Paul Véronèse soit très montée de ton.
[21] _Apollon vainqueur du serpent Python._
[22] _Jean-Guillaume Schirmer_, peintre allemand, né en 1807, mort en 1863. Il est, à vrai dire, le fondateur de l'école de paysage de Düsseldorf. En 1854, il fut appelé à la direction de l'école des beaux-arts de Carlsruhe.
[23] _Saint-René Taillandier_, littérateur, né en 1817, mort en 1879. D'abord professeur de littérature, puis collaborateur très actif de la _Revue des Deux Mondes_, il obtint en 1863 la chaire d'éloquence française à la Faculté de Paris et fut nommé en 1873 membre de l'Académie française.
[24] _François Bonvin_, peintre, né en 1817, mort en 1887. Bonvin peut être considéré comme un des meilleurs peintres de genre de notre époque.
[25] _Jules-Claude Zieqler_, peintre, né en 1804, mort en 1856. Élève d'Ingres, il débuta au Salon de 1832 par des tableaux qui commencèrent sa réputation. Il est l'auteur de la peinture qui décore la grande coupole de la Madeleine. Ziegler tient une place distinguée parmi les peintres de la première moitié de notre siècle.
[26] _Baron Wappers_, peintre belge, né à Anvers en 1803, mort en 1874. Il mérite d'être cité parmi les principaux peintres d'histoire de ce temps.
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_Mercredi_ 9 _octobre_ 1850.--Donné au sieur Lacroix, pour Bourges, marchand de couleurs incendié, un petit pastel représentant un _Tigre gui lèche sa patte_[27].
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_Mercredi_ 16 _octobre._--Des _licences pittoresques._ Chaque maître leur doit souvent des effets les plus sublimes: l'inachevé de Rembrandt, l'outré de Rubens. Les médiocres ne peuvent oser de la sorte; ils ne sont jamais hors d'eux-mêmes. La méthode ne peut tout régler; elle conduit tout le monde jusqu'à un certain point. Comment aucun des grands artistes n'a-t-il essayé de détruire cette foule de préjugés? ils auront été effrayés de la tâche et auront abandonné la foule à ses sottes idées.
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_Champrosay, samedi_ 19 _octobre._--Payé à Joseph Tissier, ce jour ou deux auparavant, la somme de 55 francs pour vingt-deux journées de travail au jardin. Il a eu l'effronterie de me présenter ce résultat depuis mon départ. De plus, 2 fr. 50 pour un jardinier, auquel il a acheté des fleurs.
[27] Voir _Supplément au Catalogue Robaut_, n° 309.
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3 _novembre._--Rubens met franchement la demi-teinte grise du bord de l'ombre entre son ton local de chair et son frottis transparent. Ce ton chez lui règne tout du long. Paul Véronèse met à plat la demi-teinte de clair et celle de l'ombre. (J'ai remarqué par ma propre expérience que ce procédé donne déjà une illusion étonnante.) Il se contente de lier l'un à l'autre par un ton plus gris mis par places et à sec par-dessus. De même, il met, en frôlant, le ton vigoureux et transparent qui borde l'ombre du côté du ton gris.
Titien probablement ne savait pas comment il finirait un tableau... Rembrandt devait être souvent dans ce cas; ses emportements excessifs sont moins un effet de son intention que celui de tâtonnements successifs.
--Nous avons, dans notre promenade, observé des effets étonnants. C'était un soleil couchant: les tons de _chrome_, de _laque_ les plus éclatants du côté du clair, et les ombres bleues et froides outre mesure. Ainsi l'ombre portée des arbres sur l'herbe naissante, laquelle était au soleil l'émeraude la plus chaude, était toute froide dans l'ombre portée des arbres tout jaunes, _terre d'Italie, brun rouge_ et éclairés en face par le soleil, se détachant sur une partie de nuages gris qui allaient jusqu'au bleu. Il semble que plus les tons du clair sont chauds, plus la nature exagère l'opposition grise: témoin les demi-teintes dans les Arabes et natures cuivrées. Ce qui faisait que cet effet paraissait si vif dans le paysage, c'était précisé cette loi d'opposition.
Hier, je remarquais le même phénomène au soleil couchant: il n'est plus éclatant, plus frappant que le midi, que parce que les oppositions sont plus tranchées. Le gris des nuages, le soir, va jusqu'au _bleu_; la partie du ciel qui est pure est _jaune_ vif ou orangé. Loi générale: _plus d'opposition, plus d'éclat._
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_Samedi_ 23 _novembre._--Donné 10 francs d'avance au jardinier de Mme Desnous. Je suis convenu avec lui de 50 francs par an.
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_Paris_, 26 _novembre._--Réunion au Palais-Royal de l'ancien jury, pour dépouiller le scrutin relatif au Salon. Resté jusqu'au dîner.
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_Mercredi_ 27 _novembre._--J'ai passé la matinée avec Guillemardet, chez lequel j'avais été pour lui recommander Mme Filleau.
Il me donne ce moyen de M. Dupin[28] pour trouver facilement ce qu'on a à dire: c'est de ne point penser aux expressions, lorsqu'on roule à l'avance sa matière dans sa tête, mais seulement de penser à la chose même et s'en bien pénétrer; l'expression arrive toute seule quand on vient à parler.
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_Samedi_ 14 _décembre._--Fini aujourd'hui l'examen pour la réception et le placement des tableaux.
Dans huit jours, nous retournerons pour voir de nouveau. Il y a trois semaines que nous ne faisons que cela.
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_Dimanche_ 15 _décembre._--M. Baldus me donne les recettes suivantes: pour coller le papier sur un panneau pour peindre, avoir des panneaux encadrés en bois simple et qui coûtent meilleur marché. Il faut nettoyer le verre sur lequel on doit calquer le dessin qu'on veut grandir, avec un chiffon et de l'eau-de-vie. Prendre de la colle forte et y mêler un peu de blanc d'Espagne, quand elle est chaude. En mettre sur le panneau et sur le dessin, et appliquer fortement. Quand le tout est bien pris et qu'on veut peindre, passer une couche de gélatine. En mettre de même sur la peinture faite avant de vernir.
Pour reboucher les crevasses dans les tableau avant de restaurer: Mastic qu'on trouve chez tous les restaurateurs de tableaux, fait de blanc d'Espagne et de colle de peau de lapin. Avant de retoucher, passer légèrement un siccatif, de manière à faire revenir le ton et à imbiber les endroits où est le mastic. Il est entendu qu'en lavant avec soin le tableau avant de retoucher, on n'a laissé le mastic que dans les crevasses. Pour retoucher des épreuves de photographie, mouiller le papier et l'appliquer sur un verre; il adhérera au moins pendant deux heures; retoucher dans l'humide avec aquarelle et rehaut de gouache.
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_Samedi_ 28 _décembre._--Chez Chabrier le soir. J'ai vu là Desgranges[29], qui me disait qu'il s'était heurté une fois contre un pendu dans les rues de Constantinople. C'était un boucher en contravention... Il en faut de très légères pour être puni du dernier supplice; une augmentation de moins d'un liard sur le prix fixé par la police est une raison suffisante. Au reste, cela n'étonne personne. Les janissaires lui disaient (à Desgranges), et c'est l'opinion commune dans le peuple, que le sultan a quatorze hommes à tuer par jour.
--Il y avait Villemain l'ingénieur et un ingénieur des ponts et chaussées. Ces messieurs regardaient une invasion comme impossible, d'abord parce que tout monde se réunirait contre l'étranger (plaisante sécurité dans un pays divisé); ensuite parce que l'artillerie était si perfectionnée que nulle force envahissante n'était capable d'en triompher, non plus que des tirailleurs combattant isolément et armés d'excellentes carabines, sous ce prétexte qu'une armée d'invasion devait agir par colonnes profondes, et que les habitants s'éparpillant et travaillant sur elle devaient en avoir raison. On avait beau leur objecter que l'artillerie d'une part était perfectionnée pour tout le monde, et que les assaillants auraient à ce sujet un avantage égal; que, de l'autre côté, rien ne les empêchait d'agir en tirailleurs... Il n'y a pas eu moyen de les tirer de là.
[28] Sans doute le grand orateur _Dupin_, dit _Dupin aîné_, qui fut successivement avocat, procureur général et président de l'Assemblée législative en 1849.
[29] _Desgranges_ avait fait en 1832 le voyage au Maroc avec Delacroix et le comte de Mornay, en qualité d'interprète.
1851
_Jeudi_ 2 _janvier._--Ovale du plafond de Saint-Sulpice:
5 mètres = 15 pieds 4 pouces; 3 mètres 84 cent. = 12 pieds.
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_Lundi_ 13 _janvier._--M. Haro a à m'arranger:
Le _Cheval gris terrassé par une lionne._ Le rentoilage s'était dédoublé.
_Arabe accroupi_, provenant d'une toile plus grande, sur laquelle était la _Susanne_ de Villot.
La grande toile où étaient deux études de _Chats_ au bitume[30].
Le _Boissy d'Anglas._[31]
[30] Voir _Catalogue Robaut_, n° 785.
[31] Ce tableau, qui est aujourd'hui au Musée de Bordeaux, fut peint pour un concours dans lequel la victoire resta au peintre _Court._ On reprochait à Delacroix de n'avoir pas, selon la tradition, découvert la tête du président de l'Assemblée. (Voir _Cat. Robaut_, n° 353.) Ce fut après cet échec et probablement encore sous l'impression pénible qu'il avait conservée de cette injustice qu'Eugène Delacroix écrivit à Achille Ricourt alors directeur de l'_Artiste_, la très belle lettre sur les concours, dans laquelle on lit ceci: «Je n'ai fait que glisser, au commencement de cet article, sur la difficulté de trouver des juges éclairés et impartiaux; je n'ai parlé ni des brigues ni des complaisances, et je n'ai pas assez appuyé, comme vous l'avez vu sans doute, sur l'impossibilité d'obtenir des jugements équitables. Cette matière est affligeante autant que féconde; je laisse à votre sagacité, Monsieur le rédacteur, à votre connaissance des mœurs et de la faiblesse de notre nature, à creuser ce triste sujet, à éclairer, si vous en avez le courage, les manœuvres de l'envie et de cette avidité nécessiteuse qui se précipite dans les concours comme à une curée.» (_Corresp._, t. I, p. 159.)
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28 _février._--De Liszt sur Chopin.
«Quelque regretté qu'il soit et par tous les artistes et par tous ceux qui l'ont connu, il nous est permis de douter que le moment soit déjà venu où, apprécié à sa juste valeur, celui dont la perte nous est si particulièrement sensible, occupera le haut rang que lui réserve probablement l'avenir.»
Quelle que soit donc la popularité d'une partie des productions de celui que les souffrances avaient brisé longtemps avant la mort, il est néanmoins à présumer que la postérité aura pour ses ouvrages une estime moins frivole et moins légère que celle qui leur est encore accordée. Ceux qui, dans la suite, s'occuperont de l'histoire de la musique, feront sa part, et elle sera grande, à celui qui y marqua par un si rare génie mélodique, par de si heureux et remarquables agrandissements du tissu harmonique, que ses conquêtes seront avec raison plus prisées que mainte œuvre de surface plus étendue, jouée et rejouée par un grand nombre d'instruments, chantée et rechantée par la foule des _prima donna._
En se renfermant dans le cadre exclusif du piano, Chopin, à notre sens, a fait preuve d'une des qualités les plus essentielles à un écrivain, la juste appréciation la forme dans laquelle il lui est donné d'exceller, et néanmoins ce fait, dont nous lui faisons un sérieux mérite, nuisit à l'importance de sa renommée.
Difficilement peut-être un autre, en possession de si hautes facultés mélodiques et harmoniques, eût-il résisté aux tentations que présentent les chants de l'archet, les alanguissements de la flûte, les assourdissements de la trompette, que nous nous obstinons encore à croire la seule messagère de la vieille déesse dont nous briguons les subites faveurs. Quelle conviction réfléchie ne lui a-t-il pas fallu pour se borner à un cercle plus aride en apparence et y faire éclore par son génie ce qui semblait ne pouvoir fleurir sur ce terrain? Quel pénétration intuitive ne révèle pas ce choix exclusif qui, arrachant les divers effets des instruments à leur domaine habituel, où toute l'écume du bruit fût venue se briser à leurs pieds, les transportait dans une sphère plus restreinte, mais plus idéalisée? Quelle confiante aperception des puissances futures de son instrument a dû présider à cette renonciation volontaire d'un empirisme si répandu qu'un autre eût probablement considéré comme un contresens d'enlever d'aussi grandes pensées à leurs interprètes ordinaires! Combien nous devons sincèrement admirer cette unique préoccupation du beau pour lui-même, qui d'une part a soustrait son talent à la propension commune de répartir entre une centaine de pupitres chaque brin de mélodie, et qui de l'autre lui fit augmenter les ressources de l'art, en enseignant à les concentrer dans un moindre espace!
Loin d'ambitionner le fracas de l'orchestre, Chopin se contenta de voir sa pensée intégralement reproduite sur l'ivoire du clavier. Il atteignit toujours son but, celui de ne rien faire perdre en énergie à la conception musicale; mais il ne prétendait jamais aux effets d'ensemble et à la brosse du décorateur. On n'a point assez sérieusement et assez attentivement réfléchi sur la valeur des dessins de ce pinceau délicat, habitué qu'on est de nos jours à ne considérer comme compositeurs dignes d'un grand nom que ceux qui ont laissé au moins une demi-douzaine d'opéras, autant d'oratorios et quelques symphonies, demandant ainsi à chaque musicien de faire tout et un peu plus que tout.
Cette notion, si généralement répandue qu'elle soit, n'en est pas moins d'une justesse très problématique. Nous sommes loin de contester la gloire plus difficile à obtenir et la supériorité réelle des chantres épiques qui déploient sur un large plan leurs splendides créations; mais nous désirerions qu'on appliquât à la musique le prix qu'on met aux proportions matérielles dans les autres arts, qui, en peinture par exemple, place une toile de vingt pouces carrés, comme la _Vision d'Ézéchiel_ de Raphaël ou le _Cimetière_ de Ruysdaël, parmi les chefs-d'œuvre évalués plus haut que tel immense tableau, fût-il de Rubens ou du Tintoret. En littérature, Béranger est-il un moins grand poète pour avoir resserré sa pensée dans les limites étroites de la chanson? Pétrarque ne doit-il pas son triomphe à ses sonnets, et de ceux qui ont le plus répété leurs suaves rimes, en est-il beaucoup qui connaissent l'existence de son poème sur l'Afrique? Or, on ne saurait s'appliquer à faire une analyse intelligente des travaux de Chopin sans y trouver des beautés d'un ordre très élevé, d'une expression parfaitement neuve et d'une contexture harmonique aussi originale qu'accomplie. Chez lui la hardiesse se justifie toujours, la richesse, l'exubérance même n'excluent pas la clarté; la singularité ne dégénère pas en bizarrerie baroque; les ciselures ne sont pas désordonnées, et le luxe de l'ornementation ne surcharge pas l'élégance des lignes principales. Les meilleurs ouvrages abondent en combinaisons qui, on peut le dire, forment époque dans le maniement du style musical. Osées, brillantes, séduisantes, elles déguisent leur profondeur sous tant de grâce, et leur habileté sous tant de charme, que ce n'est qu'avec peine qu'on peut se soustraire à ce charme entraînant pour les juger à froid sous le point de vue de leur valeur théorique; valeur qui a déjà été sentie, mais qui se fera de plus en plus reconnaître, lorsque le temps sera venu d'un examen attentif des services rendus à l'art, durant la période que Chopin a traversée.
C'est à lui que nous devons cette extension des accords, soit plaqués, soit en arpèges, soit en batteries; ces sinuosités chromatiques et enharmoniques dont ses études offrent de si frappants exemples; ces petits groupes de notes surajoutées, tombant par-dessus la figure mélodique, pour la diaprer comme une rosée, et dont on n'avait encore pris le modèle que dans les fioritures de l'ancienne grande école de chant italien. Reculant les bornes dont on n'était pas sorti jusqu'à lui, il donna à ce genre de parure l'imprévu et la variété que ne comportait pas la voix humaine servilement copiée par le piano, dans des embellissements devenus stéréotypés et monotones.
Il inventa ces admirables progressions harmoniques qui ont doté d'un caractère sérieux même les pages qui, par la légèreté de leur sujet, ne paraissaient pas devoir prétendre à cette importance. Mais qu'importe le sujet? N'est-ce pas l'idée qu'on en fait jaillir, l'émotion qu'on y fait vibrer, qui l'élève, l'ennoblit et le grandit? Que de mélancolie, que de finesse, que de sagacité, que d'art surtout, dans ces chefs-d'œuvre de la Fontaine dont les sujets sont si familiers et les titres si modestes! Le titre d'_études_ et de _préludes_ l'est aussi; pourtant les morceaux de Chopin qui les portent n'en resteront pas moins des types de perfection dans un genre qu'il a créé, et qui relève, ainsi que toutes ses œuvres, du caractère de son genre poétique.
Écrits presque en premier jet, ils sont empreints d'une verve juvénile qui s'efface dans quelques-uns de ses ouvrages subséquents plus élaborés, plus achevés, plus savants, pour se perdre tout à fait dans ses dernières productions d'une sensibilité surexcitée, qu'on dirait être la recherche de l'épuisement.