Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 29
À la jetée, où la mer était très belle; mais pluie affreuse.
Après dîner, entré à Saint-Jacques, où il y avait une cérémonie. Le prêtre en chaire lisait les divers moments de la Passion avec réflexions; il était interrompu à temps égaux par un cantique entonné par les chantres et répété par tout le monde. Le curé, avec la croix et ses chantres, s'agenouillait et priait à chaque station. Il a donné à baiser à la fin à tout le monde la patène ou le crucifix.--On ferait un joli tableau de ce dernier moment, pris de derrière l'autel.
Il y avait, dans ce que disait ce prêtre en chaire, avec sa voix traînante, et avec aussi peu de chaleur que s'il eût répété une leçon, bon nombre de choses dont on peut faire son profit. Il disait, entre autres choses, qu'il était toujours temps d'abandonner la mauvaise voie pour prendre la bonne, etc.
Effets magnifiques dans cette église peu éclairée, mais je préfère Saint-Remy, où je suis retourné un instant, quand la pluie affreuse, qui n'avait pas cessé pendant que j'étais à l'église, eut cessé.
--_De l'utilité qu'on peut retirer de ses amis_: tel est, je crois, le titre de l'un des traités de Plutarque. Un courtisan ou seulement un homme du monde occupé à se pousser et à faire sa carrière, ne s'informerait sans doute pas de ce que le bon Plutarque a entendu faire dans son traité. Pour ces hommes-là il n'y a qu'une manière de tirer parti de ses amis: c'est d'abord de les avoir puissants et ensuite de les faire intriguer pour soi ou de s'accrocher à leur fortune. Qu'importe l'estime qu'ils peuvent mériter en dehors de cela? Qu'importe celle qu'on peut concevoir de soi-même, d'être accueilli et aimé par des hommes d'une grande vertu et d'un grand caractère? C'est cependant à ce genre d'utilité qu'il faut de toute sa force s'attacher dans toute espèce de liaison. La fréquentation des honnêtes gens non seulement nous confirme dans les sentiments de droiture, mais nous apprend à ne point estimer les biens qu'on m'acquiert qu'en s'écartant de la stricte délicatesse. On apprend ainsi à ne négliger aucun des devoirs essentiels.
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15 _septembre._--David disait à cet homme qui le fatiguait d'une conversation sur les _procédés_, les _manières_, etc., de toutes sortes: «J'ai su tout cela quand je ne savais encore rien.»
Chenavard venu chez moi pendant que je dessine des bateaux[384], et presque aussitôt Isabey... Singulier rapprochement que celui de ces deux hommes. J'ai continué mon dessin pour être plus à mon aise.
En sortant avec le premier des deux, et pendant qu'il m'expliquait son système de _Paris port de mer_, les soldats faisant l'exercice à feu ont attiré mon attention, et je me sais gré d'avoir un moment déserté la conversation de mon compagnon pour aller voir ces malheureux.
Je n'avais jamais conçu de la profession de soldat l'idée que j'en ai prise dans ce moment. C'est celui d'un mépris mêlé d'indignation pour les brutes qui ont appelé _un art_ celui d'égorger, et d'une profonde pitié pour ces moutons habillés en loups, dont le métier, comme dit si bien Voltaire, est de tuer et d'être tués pour gagner leur vie. Cette opération machinale de charger une arme, de lancer cette foudre terrible qui éclate entre leurs mains, sans qu'ils aient l'air de se douter de ce qu'ils font, forme un triste spectacle pour un cœur qui n'est pas tout à fait de pierre. Il eût révolté d'une autre façon des hommes comme Alexandre et César, si on leur eût dit que ces automates, abaissant méthodiquement leur fusil et les déchargeant au hasard, sont des gens qui se battent... Où est la force, où est l'adresse dans ce stupide jeu? la force, le courage, pour attaquer, presser, défaire un farouche ennemi, l'adresse pour se préserver soi-même de ses coups? Quoi! vous venez vous planter devant un autre animal tout aussi intimidé que vous, et à distance raisonnable, vous vous envoyez philosophiquement des balles de plomb et de fer, sans aucune défense contre ces coups qui vous sont renvoyés, et vous persuadez à votre troupeau à plumets et à épaulettes que c'est là se couvrir de gloire! Cette malheureuse profession est faussée dans son principal objet. L'héroïsme consiste à approcher l'ennemi, de manière que le courage personnel serve à quelque chose. Recevoir passivement les coups de l'artillerie est le fait du lâche aussi bien que du brave; celui-ci s'indigne d'être traité comme un mur ou un bastion de terre; il n'a pas plus de mérite que la foule des peureux qui, près de lui, attendent la mort ou la fin d'une action qui doit les délivrer de la crainte. Cette masse intimidée qui envoie et reçoit les coups de fusil devient ainsi, par un renversement de rôles, la seule force des armées modernes; c'est par sa masse qu'elle opère. Le courage des hommes d'action devient presque inutile. Il se glace au contraire dans cette humiliante situation; que faire de cette colère qui s'empare naturellement d'un cœur impétueux, lorsqu'il voit tomber près de lui son compagnon, lorsque le son des trompettes et le bruit de l'artillerie l'excitent à la vengeance?
Je regrette de ne pouvoir me faire une idée nette de ce qu'on appelle une charge de cavalerie. J'ai toujours entendu citer cette sorte de mouvement comme une espèce de plaisanterie, dans laquelle les rôles sont fixés pour ainsi dire à l'avance, c'est-à-dire que si l'infanterie, ou le corps sur lequel on charge paraît trop résolu, on ne fait en quelque sorte que le simulacre de l'attaque; on garde son courage pour une meilleure occasion ou pour des ennemis moins disposés à la résistance.
La vue de ces feux de peloton, de ces feux de deux rangs, dont les coups précipités ne peuvent avoir de certitude, m'a semblé un mauvais moyen de nuire à l'ennemi, sans parler, comme je le disais, de l'inutilité où on laisse le courage et la vigueur. Il me semble que des tirailleurs, réunis en petits pelotons seulement, exercés au tir, mais en même temps à se réunir promptement pour attaquer de près avec impétuosité, auraient plus d'effet que ces murailles de chair, qui renvoient au hasard et de loin des coups précipités et sans justesse. On leur substituera immanquablement, à ces derniers, des machines dont l'action sera plus calculée et plus meurtrière; déjà une foule d'inventions se pressent d'écraser en quelques minutes un corps entier, d'asphyxier en un clin d'œil braves et poltrons. Tous ces moyens ne feront qu'annihiler de plus en plus la bravoure personnelle et métamorphoser tout à fait le métier de soldat en celui de mécanicien. Pour utiliser, au contraire, le courage individuel, il faudrait de véritables corps d'élite, non pas choisis sur des hommes de belle apparence, comme on fait d'ordinaire, mais parmi les courages les plus éprouvés. L'attaque brusque et à la baïonnette d'un tel corps au milieu de cette mousqueterie à distance, serait, je crois, d'un effet prodigieux.
--Étrange chose que la peinture, qui nous plaît par la ressemblance des objets qui ne sauraient nous plaire[385]!
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16 _septembre._--À midi, parti pour Arques par un charmant soleil, rafraîchi par un vent agréable. Beauté de la campagne et des collines à droite, couvertes d'arbres et d'habitations. Grande chaleur, une fois arrivés.
J'ai fait un croquis de l'église, dont j'avais conservé un très joli souvenir. Je n'étais pas très bien disposé, et les ruines du château m'ont laissé froid.
Le retour a été le plus agréable moment: la route s'était embellie encore au soleil couchant. Indescriptible sensation de plaisir de ce soleil, de cette verdure, de ces prairies, de ces troupeaux. Il était six heures et demie quand nous avons été de retour.
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17 _septembre._--Chenavard venu vers onze heures. Il m'a parlé avec confiance, du moins je le pense, de sa situation d'esprit, du contraste de l'estime qu'il pense qu'on lui refuse et du mérite qu'il pense avoir et que je lui reconnais véritablement. Il se sait peu aimé; on lui reproche son excessive sévérité pour les autres, en le voyant donner peu de preuves de talent et d'activité. Cette défiance, ce découragement qu'il confesse, me paraissent, comme à lui, la cause de son peu de succès: il est le premier à abandonner sa cause. Comment intéresserait-il au même degré que des esprits doués aussi d'élévation, mais en même temps de l'énergie qu'on puise dans le désir et l'assurance d'arriver au premier rang? Il ne trouve pas que Géricault soit un maître; il lui trouve quelque chose de noué. _C'est un jeune homme très brillant_, et il ne croit pas qu'il eût été rien de plus. Il donne de bonnes raisons tirées de l'insignifiance comme tableau, de la prédominance de la pose, du détail, quoique traité avec force.
(Je relis ce qui concerne ici Géricault[386], six mois après, c'est-à-dire le 24 mars 1855, pendant l'état de langueur où je me trouve avant l'Exposition; hier, j'ai revu des lithographies de Géricault, chevaux, lion même, etc., tout cela est froid, malgré la supériorité avec laquelle les détails, sont traités; mais il n'y a jamais d'ensemble en rien. Il n'y a pas un de ces chevaux qui n'ait des parties qui grimacent, ou trop petites ou mal attachées; jamais un fond qui ait le moindre rapport avec le sujet.)
Je rencontre avant dîner Mme Manceau, qui m'offre de me mener demain voir la forêt d'Arques.
Dîné assez tristement. Dédommagé sur la plage par un soleil couchant dans des bandes de nuages rouges et dorés sinistrement, se réfléchissant dans la mer, sombre partout où ce reflet ne se portait pas. Je suis resté plus d'une demi-heure immobile sur le sable et touchant aux vagues, sans me lasser de leur fureur, de leur retour, de cette écume, de ces cailloux roulants.
Ensuite sur la jetée, où il faisait un vent du diable. Rôdé dans les rues après avoir pris du thé et couché à dix heures.
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18 _septembre._--J'ai passé une partie de la nuit sans dormir, et l'état où je me trouvais n'avait rien de désagréable. La puissance de l'esprit est incroyable la nuit. J'ai pensé à la conversation d'hier sur l'esprit et la matière.
Dieu a mis l'esprit dans le monde comme une des forces nécessaires. Il n'est pas tout, comme le disent ces fameux idéalistes et platoniciens; il y est comme l'électricité, comme toutes les forces impondérables qui agissent sur la matière.
Je suis composé de matière et d'esprit: ces deux éléments ne peuvent périr.
J'ai écrit toute la matinée des brouillons faisant suite à mes réflexions qui sont ici sur l'état militaire. Sorti allègrement. Vu à la jetée de fort belles vagues. J'ai trouvé là, je crois, Isabey.
À une heure, chez Mme Manceau. Elle m'a mené dans sa voiture par Arques, la forêt et Saint-Martin l'Église. Très beau temps, mais assez froid, et la nécessité de soutenir la conversation devenue fatigante. J'ai moins joui de toutes les belles choses que j'ai vues. Magnifique vallée dans le genre de celle de Valmont, et plus grande au sortir de la forêt. Cette forêt très originale; ce sont des hêtres, pour la plupart, qui forment des colonnades sur des fonds sombres. Il est fâcheux que ce ne soit pas plus près.
Le soir, trouvé Chenavard à sept heures. Il m'a mené chez lui, pour reprendre les photographies que je lui ai prêtées. Toujours sur la prééminence de la littérature, pour laquelle il tient bon. Aussi sur la métaphysique. Il me dit que je suis de la famille des Napoléon..., des gens qui ne voient qu'idéologies dans ceux qui ne sont pas des hommes d'action.
Conversation sur le style. Il croit que c'est quelque chose à retrancher de la manière commune. Il me croit partial. Il m'avait raconté sur la plage des anecdotes sur Voltaire, son évasion de Berlin, etc. Il me quitte le soir, prévoyant qu'il partira le lendemain.
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19 _septembre._--Chenavard devait être parti aujourd'hui, si je ne le voyais dans la journée. Il n'est pas content de sa santé.
Assez bonne journée, en somme, dont je ne me rappelle pas les détails[387].
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20 _septembre._--Nous avons été à Eu. Rien n'égale mon ravissement pendant une ou deux heures, en partant; je jouis des moindres détails de la nature, comme dans la première jeunesse. J'écrivais à travers les cahots ce qui me venait.
Eu ne m'a pas causé de sensations agréables, si ce n'est, avant d'aller visiter l'église, un sentiment de liberté, de bien-être.
Tombeaux des comtes d'Eu. Pièces d'artillerie au-dessus du banc d'œuvre.
Visité le château. Impossible d'exprimer mon aversion de cet affreux goût: peinture, architecture, ornements, jusqu'aux bornes qui sont dans la cour, tout cela est affreux; le pauvre jardin est comme le reste. La vue du château sur cette église restaurée, si froide, si nue; l'entrée étroite, entre l'église et les communs, révolte les convenances et le sens commun. Que Dieu pardonne au pauvre roi, homme si admirable d'ailleurs, ses prédilections en matière d'art! Tout respire ici Fontaine, l'Institut, Picot, etc.
Tréport m'a paru bien triste; il est devenu plus coquet, et il y a perdu. Une grande vilaine caserne régulière, des forts élevés sur le rivage où il n'y a rien à défendre, la nudité de tout cela, la misérable vie que doivent mener là ces baigneurs, des hommes graves réduits à grimper à l'église et à en redescendre, des élégantes portant la mode du Tréport, c'est-à-dire des vestes rouge écarlate, voilà ce que présente le pauvre lieu pour attirer. On a construit sur la plage des maisons dont la recherche outrée contraste avec la pauvreté de l'endroit: galeries vitrées, petits boulingrins, etc.
Dîné sur le quai, chez un M. Letraistre, qui méritait bien son nom, par le mauvais dîner qu'il m'a fait payer très cher.
Monté, après dîner, à l'église; on a, avant d'y entrer, une belle vue.
Querelle avec le cocher avant de partir; il ne se souvenait plus, à ce qu'il disait, des conditions.
Retour dans l'obscurité, la pluie et quelques désagréments. J'ai revu Dieppe comme on revoit sa patrie.
--Remarqué dans les caveaux que la coiffure d'une des comtesses d'Eu est la même que celle des femmes du Tréport, sauf les perles et l'étoffe: c'est une espèce de caillot, mais très gracieux. Le costume des femmes, au Tréport, est charmant: simple corsage, jupe double; on en voit une en dessous, au bas; manches de la chemise larges jusqu'au coude.
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21 _septembre._--Resté assez tard à la maison et dessiné de ma fenêtre les bateaux qui entraient et sortaient.
À ma sortie, vers une heure, dessiné le bateau qu'on flambait de l'autre côté du pont[388], et promené avec un vif sentiment de plaisir. Il semble qu'on passerait sa vie dans cette douce oisiveté. Avant dîner, dessiné à Saint-Jacques, de derrière l'autel.
Après dîner, pris par les bassins jusqu'au château, dont la vue prise par derrière, qui m'avait paru superbe, ne m'a rien dit du tout. À la vérité, le ciel n'était peut-être pas tout à fait le même. Promené sur la plage en attendant le moment d'aller chez Mme Manceau qui venait de partir pour aller au spectacle. De là, à Saint-Remy et à Saint-Jacques.
--Le monde n'a pas été fait pour l'homme.
L'homme domine la nature et en est dominé. Il est le seul qui non seulement lui résiste, mais en surmonte les lois, et qui étende son empire par sa volonté et son activité. Mais que la création ait été faite pour lui, c'est une question qui est loin d'être évidente. Tout ce qu'il édifie est éphémère comme lui; le temps renverse les édifices, comble les canaux, anéantit les connaissances et jusqu'au nom des nations. Où est Carthage? où est Ninive?
Les générations, dira-t-on, recueillent l'héritage des générations précédentes. À ce compte-là, la perfection ou le perfectionnement n'aurait pas de bornes. Il s'en faut beaucoup que l'homme reçoive intact le dépôt des connaissances que les siècles voient s'accumuler; s'il perfectionne certaines inventions, pour d'autres, il reste fort en arrière des inventeurs; un grand nombre de ces inventions sont perdues. Ce qu'il gagne d'un côté, il le perd de l'autre.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien certains perfectionnements prétendus ont nui à la moralité ou même au bien-être. Telle invention, en supprimant ou en diminuant le travail et l'effort, a diminué la dose de patience à endurer les maux et l'énergie pour les surmonter qu'il est donné à notre nature de déployer. Tel autre perfectionnement, en augmentant le luxe et un bien-être apparent, a exercé une influence funeste sur la santé des générations, sur leur valeur physique, et a entraîné également une décadence morale. L'homme emprunte à la nature des poisons, tels que le tabac et l'opium, pour s'en faire des instruments de grossiers plaisirs. Il en est puni par la perte de son énergie et par l'abrutissement. Des nations entières sont devenues des espèces d'ilotes par l'usage immodéré de ces stimulants et par celui des liqueurs fortes.
Arrivées à un certain degré de civilisation, les nations voient s'affaiblir surtout les notions de vertu et de valeur. L'amollissement général, qui est probablement le produit du progrès des jouissances, entraîne une décadence rapide, l'oubli de ce qui était la tradition conservatrice, le point d'honneur national. C'est dans une semblable situation qu'il est difficile de résister à la conquête. Il se trouve toujours quelque peuple affamé à son tour de jouissances, ou tout à fait barbare, ou ayant encore conservé quelque valeur et quelque esprit d'entreprise, pour profiter des dépouilles des peuples dégénérés. Cette catastrophe, facilement prévue, devient quelquefois une sorte de rajeunissement pour le peuple conquis. C'est un orage qui purifie l'air, après l'avoir troublé; de nouveaux germes semblent apportés par cet ouragan dans ce sol épuisé; une nouvelle civilisation va peut-être en sortir, mais il faudra des siècles pour y voir refleurir les arts paisibles destinés à adoucir les mœurs et à les corrompre de nouveau, pour amener ces éternelles alternatives de grandeur et de misère dans lesquelles n'apparaît pas moins la faiblesse de l'homme, aussi bien que la singulière puissance de son génie.
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22 _septembre._--Dessiné quelques bateaux qui rentraient et été à la jetée, où la mer était très belle, et où j'ai vu entrer et sortir nombre de barques, un joli yacht anglais, une goélette, etc.
Revenu tard et dormi après déjeuner. Petite aquarelle avant dîner d'un brick anglais et de barques envasées devant le Pollet, en face de mes fenêtres. Après dîner, promené sur la jetée par la mer basse. J'y étais presque toujours seul.
Chez Manceau ensuite. Commérages insipides; envie furieuse de m'en aller. Air charmant de Solié, du _Secret_[389], chanté par la maîtresse de la maison. Cet air était chanté dans l'opéra par Martin[390].
Cette nuit, je retourne dans ma tête le _Cogito, ergo sum_, de Descartes.
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23 _septembre.--Sur le silence et les arts silencieux._--Le silence impose toujours: les sots eux-mêmes lui emprunteraient souvent un air respectable. Dans les affaires, dans les relations de toute espèce, les hommes assez sages pour l'observer à propos lui doivent beaucoup. Rien n'est plus difficile que cette retenue pour ceux que l'imagination domine, pour les esprits subtils, qui voient facilement toutes les faces des choses et qui résistent avec plus de peine à exprimer ce qui se passe en eux: propositions jetées témérairement, promesses imprudentes faites sans réflexion, mots piquants hasardés sur des personnages plus ou moins dangereux et redoutables, confidences faites par entraînement et souvent au premier venu; l'énumération serait longue des inconvénients et des dangers qui résultent des indiscrétions de toutes sortes.
On n'a qu'à gagner au contraire en écoutant. Ce que vous vouliez dire à votre interlocuteur, vous le savez, vous en êtes plein; ce qu'il a à vous dire, vous l'ignorez sans doute: ou il vous apprendra quelque chose de nouveau pour vous, ou il vous rappellera quelque chose que vous avez oublié.
Mais comment résister à donner de son esprit une idée avantageuse à un homme surpris et charmé, en apparence, de vous entendre? Les sots sont bien plus facilement entraînés à ce vain plaisir de s'écouter eux-mêmes en parlant aux autres; incapables de profiter d'une conversation instructive et substantielle, ils pensent moins à instruire leur interlocuteur qu'à l'éblouir; ils sortent satisfaits d'un entretien dans lequel ils n'ont recueilli, pour prix de l'ennui qu'ils ont causé, que le mépris des hommes de bon sens. La taciturnité chez un sot serait déjà un signe d'esprit.
J'avoue ma prédilection pour les arts silencieux[391], pour ces choses muettes dont Poussin disait qu'il faisait profession. La parole est indiscrète; elle vient vous chercher, sollicite l'attention et éveille en même temps la discussion. La peinture et la sculpture semblent plus sérieuses: il faut aller à elles. Le livre, au contraire, est importun; il vous suit, vous le trouvez partout. Il faut tourner les feuillets, suivre les raisonnements de l'auteur et aller jusqu'au bout de l'ouvrage pour le juger. Combien n'a-t-on pas regretté souvent l'attention qu'il a fallu prêter à un livre médiocre pour un petit nombre d'idées répandues çà et là et qu'il faut démêler! La lecture d'un livre qui n'est pas tout à fait frivole est un travail: il cause au moins une certaine fatigue; l'homme qui écrit semble prêter le collet à la critique. Il discute et on peut discuter avec lui.
L'ouvrage du peintre et du sculpteur est tout d'une pièce comme les ouvrages de la nature. L'auteur n'y est point présent, et n'est point en commerce avec vous, comme l'écrivain ou l'orateur. Il offre une réalité tangible en quelque sorte, qui est pourtant pleine de mystère. Votre attention n'est pas prise pour dupe; les bonnes parties sautent aux yeux en un moment; si la médiocrité de l'ouvrage est insupportable, vous en avez bien vite détourné la vue, tandis que celle d'un chef-d'œuvre vous arrête malgré vous, fixe dans une contemplation à laquelle rien ne vous convie qu'un charme invincible. Ce charme muet opère avec la même force, et semble s'accroître toutes les fois que vous y jetez les yeux.
Il n'en est pas tout à fait ainsi d'un livre. Les beautés n'en sont pas assez détachées pour exciter constamment le même plaisir. Elles se lient trop à toutes les parties qui, à cause de l'enchaînement et des transitions, ne peuvent offrir le même intérêt. Si la lecture d'un bon livre éveille nos idées, et c'est une des premières conditions d'une semblable lecture, nous les mêlons involontairement à celles de l'auteur; ses images ne peuvent être si frappantes que nous ne fassions nous-mêmes un tableau à notre manière à côté de celui qu'il nous présente. Rien ne le prouve mieux que le peu de penchant qui nous entraîne vers les ouvrages de longue haleine. Une ode, une fable présentera les mérites d'un tableau qu'on embrasse tout d'un coup. Quelle est la tragédie qui ne lasse? À bien plus forte raison un ouvrage comme l'_Émile_ ou l'_Esprit des lois._
--Resté toute la matinée dans une mauvaise disposition. Acheté les tableaux et des ivoireries. Rentré à la maison, où je me suis mis sur mon lit.
Retourné à Saint-Remy, que j'ai dessiné, quoique j'eusse oublié mes lunettes.
Dîné à six heures; la nuit vient à cette heure. Le soir, erré et promené.
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26 _septembre._--Parti de Dieppe.--Le matin j'ai été faire mes adieux à la jetée; j'ai fait un croquis de la vue de la plage et du château. Le temps était magnifique et la mer calme et azurée.
Je retrouve au chemin de fer Chenavard, qui était resté à Dieppe tout ce temps-là, malade ou occupé, me croyant, disait-il, parti.
Arrivé à cinq heures.--Paris me cause toujours la même antipathie.
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27 _septembre._--Passé la journée à commencer un rangement dans les dessins et gravures.
28 _septembre._--En regardant ce matin le petit _Saint Sébastien_[392] sur papier au pastel, comparé à des pastels empâtés et sur papier sombre, j'ai été frappé de l'énorme différence pour la lumière et la légèreté. En comparant également la peinture flamande à la peinture vénitienne, il est facile d'apprécier sa légèreté.