Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 28
Le soir, j'ai décliné Chenavard. J'avais l'esprit fatigué de sa diatribe d'hier soir. Il pratique naïvement ou sciemment l'énervation des esprits comme un chirurgien pratique la taille et la saignée... Ce qui est beau est beau, n'importe dans quel temps, n'importe pour qui; puisque nous sommes deux à admirer Charlet[378] et Géricault, cela prouve d'abord qu'ils sont admirables, ensuite qu'ils peuvent trouver des admirateurs. Je mourrai en admirant ce qui mérite de l'être, et si je suis le dernier démon espèce, je me dirai qu'après la nuit qui me suivra sur l'hémisphère que j'habite, le jour se refera encore quelque part, et que l'homme ayant toujours un cœur et un esprit, il jouira encore et toujours par ces deux côtés.
Le soir, revenu derrière le château; j'ai pris un sentier qui monte à gauche; j'ai trouvé une vue magnifique de la ville et du château. Il faisait obscur. Je me suis promis de revenir et de faire ici quelques dessins.
Je suis rentré par le plus beau clair de lune, en lisant le tour des bassins. Observé beaucoup le gréement des navires.
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2 _septembre._--Les savants[379] ne font autre chose, après tout, que trouver dans la nature ce qui y est. La personnalité du savant est absente de son œuvre; il en est tout autrement de l'artiste. C'est le cachet qu'il imprime à son ouvrage qui en fait une œuvre d'artiste, c'est-à-dire d'inventeur. Le savant découvre les éléments des choses, si on veut, et l'artiste, avec des éléments sans valeur là où ils sont, compose, invente un tout, crée, en un mot; il frappe l'imagination des hommes par le spectacle de ses créations, et d'une manière particulière. Il résume, il rend claires pour le commun des hommes qui ne voit et ne sent que vaguement en présence de la nature, les sensations que les choses éveillent en nous.
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3 _septembre._--Le matin de bonne heure, à la jetée pour voir sortir les bateaux. Je reprends mon chemin pour aller revoir la vue de derrière le château. Je rencontre Chenavard près des bains et reste avec lui au soleil, sur la plage, pendant trois ou quatre heures.
Je rencontre Velpeau, puis après Dumas fils.
Le soir, promené à la jetée, pour laquelle je reprends du goût. J'étais en train d'être seul et n'ai point été chercher Chenavard.
Avant dîner, promenade délicieuse d'une heure au cours Bourbon. Ce petit ruisseau à droite, avec ses roseaux et ses herbes, la vue magnifique de la plaine et des collines, les grands arbres dont les feuilles s'agitent continuellement, tout cela pénétrant et délicieux.
À la jetée le matin. J'ai vu appareiller deux bricks, dont un nantais. Cela m'a beaucoup intéressé au point de vue de l'étude. Je fais un cours complet de vergues, de poulies, etc., afin de comprendre comme tout cela s'ajuste; cela ne me servira probablement à rien, mais j'ai toujours désiré comprendre cette mécanique, et je ne trouve rien d'ailleurs de plus pittoresque. Mes observations, quoique superficielles, m'ont conduit à voir combien sont grossiers encore tous ces moyens, quelle lourdeur et quelle inefficacité la plupart du temps dans toute cette mâture; jusqu'à la vapeur, qui change tout, cet art n'a pas fait un pas depuis deux cents ans. Les deux pauvres navires sortis du port à grand renfort de halage de toute espèce, sont parvenus au dehors, mais sans pouvoir faire un pas. Je les ai dessinés d'abord dans l'état d'immobilité où ils se trouvaient et les ai quittés, de guerre lasse, toujours dans la même situation.
Le libraire m'apprend que les deux derniers volumes de _Bragelonne_, qui vont continuer par malheur à l'endroit le plus intéressant, lui manquent, et qu'il se propose de les faire venir de Paris. Voici une des tribulations de Dieppe que j'éprouvais encore il y a deux ans en lisant l'histoire de _Balsamo._ J'ai pris le _Provincial à Paris_, de Balzac: c'est à lever le cœur; cela ne peint que les petits détails de l'existence des roués de 1840 à 1847: détails de coulisse; ce que c'est qu'un _rat_, l'histoire du _châle Sélim_ vendu à une Anglaise. Dans une très fameuse préface, l'éditeur met Balzac à côté de Molière, en disant que de son temps, il eût fait les _Femmes savantes_ et le _Misanthrope_, et que Molière eût fait de notre temps la _Comédie humaine._ Ce qui lui paraît faire de Balzac un homme à part dans notre temps, c'est qu'au contraire de la plupart des écrivains de ce temps-ci, ses ouvrages portaient le cachet de la durée; et il nous dit cela en tête de cette rapsodie où il n'est question que des petits mots de l'argot du jour et de toutes ces variétés de figures méprisables, affublées du petit travers du moment, figures et moment dont l'histoire ne gardera pas même de mémoire.
Autre promenade aussi charmante au cours Bourbon avant dîner. Passé le petit pont et été jusqu'au pied des collines dégarnies qui prolongent le Pollet. Admiré toute cette nature et étudié encore dans l'arrière-port les mâtures des navires.
Le soir, à la jetée; je suis descendu, au clair de lune, m'asseoir sur le galet tout auprès de la mer.
6 _septembre._--Le matin, abandonné la jetée pour monter à gauche derrière le château; suivi jusqu'au cimetière; auparavant, délicieuse sensation au haut du ravin qu'on avait franchi l'autre jour; petit sentier remontant de l'autre côté, éclairé par les rayons du matin et s'enfonçant sous l'ombre des hêtres. Entré dans le cimetière, moins repoussant que l'affreux Père-Lachaise, moins niais, moins compassé, moins bourgeois... Tombes oubliées entières sous l'herbe, touffes de rosiers et de clématites embaumant l'air dans ce séjour de la mort; du reste, solitude parfaite, dernière conformité avec l'objet du lieu et la fin nécessaire de ce qui s'y trouve, c'est-à-dire le silence et l'oubli.
Trouvé, en traversant une grande route, une autre route couverte à la normande, allant à Louval, que crois, qui m'a enchanté: cours de fermes, murailles de simple terre à droite et à gauche, surmontées d'arbres d'un vert sombre et vigoureux. Fleurs, légumes, bétail, dans ces joyeuses retraites; enfin, tout ce qui charme dans la nature et dans ce qui fait l'homme. Retour moins agréable, grande route poudreuse.
Après le déjeuner, Chenavard venu; je l'ai emmené voir appareiller le _Mariani_[380]. Il me dit, ce qui est vrai, que les hommes de talent, chez les modernes, et il parle depuis Jésus-Christ, doivent être plats comme les Delaroche[381], ou biscornus et incomplets. Michel-Ange n'a eu qu'un moment, il s'est répété ensuite; peu d'idées, par conséquent, mais une force que sans doute personne n'a égalée. Il a créé des types: son _Père éternel_, ses _Diables_, son _Moïse_, et cependant il ne peut faire une tête, même il les abandonne; c'est par là que pèchent les modernes: Puget et mille autres. Chez les anciens, au contraire, que de types: ce _Jupiter_, ce _Bacchus_, cet _Hercule_, etc.!
Revenu, par une chaleur affreuse, sur le quai, et réellement très abattu et fatigué de ce second excès, après celui du matin. J'étais surmené.
Ce qui caractérise le maître, suivant lui, à propos de Meissonier, c'est, dans le tableau, la vue de ce qui est essentiel, auquel il faut arriver absolument. Le simple talent ne pense qu'aux détails: Ingres, David, etc.
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7 _septembre._--Sorti de bonne heure avec Jenny, qui va se baigner. Ne trouvant pas d'intérêt à la mer, je gagne le cours Bourbon, que je trouve aussi charmant à cette heure matinale.
En revenant par l'église Saint-Jacques, je vois l'affiche qui annonce pour ce jour même la messe chantée par les chanteurs montagnards; je m'y trouve exactement, et en ai éprouvé autant de surprise que de plaisir.
Ce sont des paysans, tous des Pyrénées, des voix magnifiques; on ne voit ni papier de musique, ni batteurs de mesure; cependant il paraît qu'il y a un de ces hommes en cheveux gris qui est assis et qui probablement les dirige. Ils chantent sans accompagnement. Je n'ai pu m'empêcher, à la sortie, de les suivre et de faire compliment à l'un d'eux. Ils ont, en général, des figures sérieuses. Les enfants m'ont touché. La voix de l'enfant-homme est bien autrement pénétrante que celle des femmes que j'ai toujours trouvée criarde et peu expressive; il y a ensuite dans ce naïf artiste de huit ou dix ans quelque chose de presque sacré; ces voix pures s'élevant à Dieu, d'un corps qui est à peine un corps, et d'une âme qui n'a point encore été souillée, doivent être portées tout droit au pied de son trône et parler à sa toute bonté pour notre faiblesse et nos tristes passions.
C'était un spectacle fort touchant pour un simple homme comme moi que celui de ces jeunes gens et de ces enfants sous des habits pauvres et uniformes, formant un cercle, et chantant sans musique écrite et en se regardant. J'ai regretté quelquefois l'absence d'accompagnement. C'était un peu la faute de la musique, belle d'ailleurs et portant le cachet de l'élégance italienne, mais offrant des morceaux trop longs et trop compliqués pour ce chant sans accompagnement, et ces artistes si simples, qui semblaient chanter par inspiration. Au demeurant, une très grande impression et qui m'a rappelé complètement celle des chanteurs de Lucca della Robbia, jusqu'au costume, qui se composait pour tous d'une blouse bleue serrée d'une ceinture. Ces pauvres gens ont chanté à l'Établissement, dans de vrais concerts. Je regretterais de les y voir chantant des airs à la mode et aussi endimanchés sans doute que la damnable musique moderne qu'il faut aux modernes de ces lieux-là.
Rentré après la messe; fait, dans une mauvaise disposition causée par un maudit cigare, une petite aquarelle inachevée du port rempli d'une eau verte. Contraste, sur cette eau, des navires très noirs, des drapeaux rouges, etc.
Lu la triste _Eugénie Grandet_: ces ouvrages-là ne supportent guère l'épreuve du temps; le gâchis, l'inexpérience, qui n'est autre chose que l'imperfection incurable du talent de l'auteur, mettra tout cela dans les rebuts des siècles. Point de mesure, point d'ensemble, point de proportion.
Retourné avant dîner au cours Bourbon, dont je ne puis me lasser: la vue qui est au bout, surtout en prolongeant la promenade jusqu'au pied de la montagne, est ravissante. J'avais envoyé Jenny et Julie au spectacle. La jetée n'était pas tenable à cause du vent, et la mer ne m'offrait point d'intérêt, sauf la grandeur des proportions que donne à la jetée, au sable de la plage, le retrait de la mer.
J'ai été retrouver Chenavard; nous avons fui la plage à cause du vent, et nous avons été par les rues sur le quai du dernier bassin, où nous sommes restés au clair de la lune jusqu'à onze heures.
Il m'a montré de la sensibilité et de l'estime. Il est malheureux; il sent qu'il a gaspillé ses facultés. La vie est une viande creuse qui, dans la prétendue connaissance de l'homme, ne lui a pas donné plus de résignation au sujet des maux inévitables, des contradictions et des imperfections de notre nature. Il me semble toujours que cette qualité de philosophe implique, avec l'habitude de réfléchir plus attentivement sur l'homme et sur la vie, celle de prendre les choses comme elles sont, et de diriger vers le bien ou le mieux possible cette vie et nos passions. Eh bien, non! Tous ces songeurs sont agités comme les autres; il semble que la contemplation de l'esprit de l'homme, plus digne de pitié que d'admiration, leur ôte cette sérénité qui est souvent le partage de ceux qui se sont attelés à une œuvre plus pratique et à mon avis plus digne d'efforts. J'ai demandé à ce malheureux digne d'estime, pourquoi il était à Dieppe, pourquoi il avait été en Italie et en Allemagne, et pourquoi il y était retourné. Que fuyait-il et qu'aillait-il chercher dans toutes ces agitations? Un esprit porté au doute ne peut que douter davantage, après avoir tout vu.
Il me trouve heureux, et il a raison, et je me trouve bien plus heureux encore, depuis que j'ai vu sa misère. La désolante doctrine sur la décadence nécessaire des arts est peut-être vraie, mais il faut s'interdire même d'y penser.
Il faut faire comme Roland qui jette à la mer, pour l'ensevelir à jamais dans ses abîmes, l'arme à feu, la terrible invention du perfide duc de Hollande; il faut dérober à la connaissance des hommes ces vérités contestables, qui ne peuvent que les rendre plus malheureux ou plus lâches dans la poursuite du bien. Un homme vit dans son siècle et fait bien de parler à ses contemporains un langage qu'ils puissent comprendre et qui puisse les toucher. Il le fait d'ailleurs en puisant en lui-même son principal attrait sur les imaginations. Ce qui fixe l'attention dans ses ouvrages n'est pas la conformité avec les idées de son temps: cet avantage, si c'en est un, se retrouve dans tous les hommes médiocres, qui pullulent dans chaque siècle et qui courent après la faveur en flattant misérablement le goût du moment; c'est en se servant de la langue de ses contemporains qu'il doit, en quelque sorte, leur enseigner des choses que n'exprimait pas cette langue, et si sa réputation mérite de durer, c'est qu'il aura été un exemple vivant du goût dans un temps où le goût était méconnu.
Je disais à Chenavard, le jour que nous avons causé sur la jetée de bois, que le goût était ce qui classait les talents. Ce qui fait la supériorité de La Fontaine, de Molière, de Racine, de l'Arioste, sur des Corneille, sur des Shakespeare, sur des Michel-Ange, c'est le goût. Reste à savoir, je n'en disconviens pas, si la force, si l'originalité poussées à un certain degré n'emportent pas, malgré tout, l'admiration. Mais ici revient la possibilité de la discussion et des inclinations particulières.
J'adore Rubens, Michel-Ange, etc., et je disais pourtant à Cousin que je croyais que le défaut de Racine était sa perfection même; on ne le trouvait pas si beau parce qu'effectivement il est trop beau. Un objet parfaitement beau comporte une parfaite simplicité qui, au premier moment, ne cause pas l'émotion que l'on ressent en présence de choses gigantesques, dans lesquelles la disproportion même est un élément de beauté. Ces sortes d'objets, dans la nature ou dans l'art, seraient-ils effectivement plus beaux? Non, sans doute, mais ils peuvent impressionner davantage. Qui osera dire que Corneille est plus beau, parce qu'il est plein de bavardages emphatiques et oiseux; que Rubens est plus beau, parce qu'il offre des parties grossières et négligées? Il faut dire que chez les hommes de cette famille, il y a des parties si fortes que l'on ne pense pas aux défauts et que l'esprit s'y habitue; mais ne dites pas que Racine ou Mozart sont plus plats, parce que ces mêmes beautés sont partout, qu'elles forment la trame, le tissu même de l'ouvrage. J'ai dit ailleurs que les hommes sublimes remplis d'excentricité étaient comme ces mauvais sujets dont les femmes raffolent: ce sont autant d'enfants prodigues, auxquels on sait gré de certains retours généreux au milieu de leurs déportements. Que dire de l'Arioste, qui est toute perfection, qui réunit tous les tons, toutes les images, le gai, le tragique, le convenable, le tendre? Mais je m'arrête.
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8 _septembre._--Un ouvrage parfait, me disait Mérimée, ne devrait pas comporter de notes. Je suis tenté de dire qu'un écrit vraiment écrit et surtout déduit et pensé ne comporte pas même d'alinéas. Si les pensées sont conséquentes, si le style s'enchaîne, il ne comporte point de repos jusqu'à ce que la pensée, qui fait le fond du sujet, soit complètement développée. Montaigne est un illustre exemple de cette nécessité du _génie_ dans ce _cas particulier._
Commencé très bien cette journée, c'est-à-dire avec le désir de faire quelque chose; j'ai écrit sur ce livre jusqu'à onze heures. J'étais fatigué de mes courses de la veille et de mes conversations avec Chenavard. J'ai un grand besoin de repos, et le travail d'esprit m'a reposé effectivement.
Après le déjeuner, je me suis mis avec une ardeur extrême à dessiner les chevaux qui passaient attelés à quatre à des charrettes et dont l'attelage est très pittoresque. Ensuite, j'ai dessiné, en grand, tout l'avant du navire[382] qui est sous la fenêtre. L'esprit rafraîchi par le travail communique à tout l'être un sentiment de bonheur.
C'est dans cette disposition que j'ai été à la jetée et ensuite revenu par le bord de la mer et été au cours Bourbon pour mon dîner avec Chenavard. J'ai cru que nous ferions un bon dîner d'abord, et ensuite que ce dîner serait gai. Le dîner a été détestable, et les lugubres prédictions de mon convive n'en ont pas égayé la durée.
Je crois que la fatalité qui entraîne, selon lui, les choses, s'attache aussi à la possibilité d'une liaison entre nous. Un jour, je suis porté vers lui... le lendemain, ses côtés antipathiques me reviennent. Il me parle des malheurs domestiques de ce pauvre fou de Boissard. Il me dit que Leibnitz ne quittait pas sa table de travail, et souvent dormait et mangeait sans quitter sa chaise. Il m'apprend, contre l'opinion générale, que Fénelon écrivait avec une facilité merveilleuse, et que le _Télémaque_ a été fait en trois mois. Il compare Rousseau à Rembrandt, comparaison qui ne me paraît pas juste.
Je le quitte à dix heures au Puits salé et vais jusqu'à la jetée pour secouer un peu cette obsession. Je vois entrer un beau brick, par la lune et une mer suffisamment agitée. C'est un beau spectacle. Je l'ai suivi, en revenant sur mes pas: la lune était en face et donnait de superbes effets dans l'eau et en détachant la masse et les agrès des bâtiments.
En sortant de chez le traiteur, admiré également au clair de lune les arbres et le fond des montagnes.
Mon diable de compagnon n'exalte jamais que ce qui est hors de notre portée. Kant, Platon, voilà des hommes! ce sont presque des dieux! Si je nomme un moderne auquel nous touchions du doigt, il le déshabille à l'instant, me fait toucher ses plaies et ne laisse rien debout... Il n'est pas admiratif, dit-il, et il paraît. Il est intéressant et il repousse. La parfaite vertu ou la parfaite bonne foi peuvent-elles repousser? Une âme délicate peut-elle loger dans une enveloppe sordide? S'il prend un dessin pour l'examiner, il le manie, il le retourne sans ménagement, pose ses doigts sur le papier, comme s'il s'agissait du premier objet venu.
Je crois qu'il y a une affectation dans cette espèce de dédain de ce qui demande à être ménagé; l'âme orgueilleuse et révoltée intérieurement de ce cynique se fait jour, malgré lui, dans ce mépris apparent de la délicatesse commune; cet esprit a reçu quelque profonde blessure: peut-être ne pouvant se souffrir dans le sentiment de son impuissance, cherche-t-il à se donner le change en ne trouvant qu'impuissance partout? Il a toutes sortes de talents, et tout cela est mort; il compose, il dessine, on lui rend froidement justice: c'est tout ce qu'on peut faire. On est étonné dans sa conversation de tout ce qu'il sait et de tout ce qu'il semble ajouter aux idées des autres. Il n'aime pas la peinture, et il en convient. Que n'écrit-il, que ne rédige-t-il? Il se croit capable de le faire et y a réussi, dit-il, quelquefois; mais il avoue qu'il lui faut prendre trop de peine pour exprimer ses idées. Cette excuse trahit sa faiblesse. Que ne fait-il comme son admirable Rousseau? Celui-là avait incontestablement quelque chose à dire, et il l'a dit très bien, malgré la difficulté qu'il trouvait à le faire, et dont il tire presque vanité.
Ai-je écrit ceci sous une impression plus mauvaise qu'à l'ordinaire? Nullement, car il me plaît; je l'aime presque et voudrais le trouver plus aimable; mais j'en suis toujours revenu aux idées que j'exprime ici.
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9 _septembre._--Mauvaise journée, suite du détestable dîner d'hier. J'ai essayé toute cette matinée de combattre cette mauvaise disposition en travaillant, en écrivant sur ce livre.
Sorti au milieu de la journée pour voir appareiller deux navires, dont l'un était resté longtemps sous ma fenêtre pour se charger de chaux. Revenu très souffrant. Je me suis couché à trois ou quatre heures et suis resté au lit jusqu'au lendemain onze heures.
--Il faut être friand de ce que vous faites.
--Bâtiment espagnol pris par des pirates américains.
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10 _septembre._--Trouvé Isabey, sa femme et sa fille à la jetée.
Je lis dans des extraits de Dumas: «Les dernières années de Machiavel s'écoulèrent dans la solitude et dans le chagrin. Retiré dans le village de San-Casciano, _il s'entretenait une grande partie de la journée avec des bûcherons_, ou jouait au trictrac avec son hôte. Enfin, le 22 juin 1527, il s'éteignit tristement, et l'indépendance italienne expira avec lui.»
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11 _septembre._--Journée de peu d'intérêt. Je tiens un livre de Dumas, intitulé la _Villa Palmier_, dans lequel il n'est point question, jusqu'au deuxième volume, de cette villa, mais d'un salmis historique et anecdotique sur Florence.
Le soir, sorti seul vers l'arrière-bassin; admiré le derrière du château, plus simple à cette heure, et le soleil couché, et plus grand que je ne l'avais encore trouvé. Cette silhouette est magnifique.
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12 _septembre._---Le matin, à la jetée: la mer toujours basse et peu intéressante.
J'ai remarqué un joli sujet de tableau; c'est un canot apportant sur la plage le poisson d'un petit bateau qu'on voyait au loin; les hommes amenés à terre sur les épaules de ceux qui avaient mis leurs jambes à l'eau et qui apportaient aussi les paniers remplis de poisson à des femmes. Le canot tiré sur le sable et repoussé ensuite par deux ou trois petits mousses; les rames en l'air; le soleil du matin sur tout cela.
Chenavard venu vers onze heures à la maison. Il me dit que les _Pensées_ de Pascal sont faites péniblement et couvertes de ratures.
Acheté le matin le vase russe, qui fuyait. J'ai été le changer vers quatre heures, et me promener. La chaleur m'a forcé de rentrer.
Le soir, parti tard; nous n'avions dîné qu'à six heures, à cause d'un dérangement dans le fameux fourneau. Pris par la grande rue, vu avec plaisir les boutiques comme je ne les regarde pas à Paris. Tout m'amusait.
Dans le quartier de Saint-Remy, voyant la porte ouverte, je suis entré et ai joui du spectacle le plus grandiose, celui de l'église sombre et élevée, éclairée par une demi-douzaine de chandelles fumeuses placées çà et là. Je demande aux adversaires du _vague_ de me produire une sensation qu'on puisse comparer à celle-là avec de la précision et des lignes bien définies. Si on classe les sentiments divers par ordre de noblesse, comme le fait Chenavard, on pourra à son gré se décider pour un dessin d'architecture ou pour un dessin de Rembrandt.
Sorti de là enchanté; désolé de la difficulté de rendre, sans prendre sur nature, non pas le sentiment, mais les lignes et perspectives compliquées, projections d'ombres, etc., qui faisaient de ce que l'ai vu le plus magnifique tableau.
Pris par les bains, la plage. Écho lointain de l'ignoble musique de l'établissement, pendant que la lune se levait de l'autre côté. Je suis resté sur la plage pendant plus d'une heure, ravi de ma soirée paisible et de la tranquillité qu'elle communiquait à mes esprits.
J'ai été rejoindre Jenny à la jetée vers dix heures.
Chenavard me raconte l'histoire de Papety[383], au club des Versaillais... Un de ces messieurs monte à la tribune et dit avec l'accent du terroir et d'une voix de tonnerre: «Citoyens!» Après un moment de silence, il répète encore son: «Citoyens!» et après une nouvelle pause, et regardant son auditoire: «Citoyens! je ne sais plus ce que je voulais vous dire», et il se retire. Un voisin de Papety s'adresse à lui et lui dit d'un air pénétré: «C'est bien heureux que nous soyons ici en famille!»
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13 _septembre._--Entré le soir dans Saint-Remy une seconde fois.
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14 _septembre._--Je m'obstine sottement à sortir le matin, et je m'en trouve toujours mal.
Vu Isabey à la jetée. Il me parle de la cherté des voyages par la vapeur et m'explique l'hélice. Il vient avec moi jusqu'à la plage, où j'espérais rencontrer Chenavard.
Pluie et rentré chez moi, où je suis resté à lire et à dormir jusqu'à deux heures et demie.