Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 26
Nous aimons à trouver l'homme à côté ou à la place du héros. L'exagération du fond dans le sens de l'obscurité fait bien ressortir, si l'on veut, un visage très éclairé; mais cette grande lumière devient presque de la crudité: en un mot, c'est un effet extraordinaire qui est sous nos yeux plutôt qu'un objet naturel. Ces figures détachées si singulièrement ressemblent à des fantômes et à des apparitions plus qu'à des hommes. Cet effet ne se produit que trop de lui-même, par l'effet du rembrunissement des couleurs par le temps. Les couleurs obscures deviennent plus obscures encore en proportion des couleurs claires qui conservent plus d'empire, surtout si les tableaux ont été fréquemment dévernis et revernis. Le vernis s'attache aux parties sombres et ne s'en détache pas facilement; l'intensité dans les parties noires va donc toujours en s'augmentant; de sorte qu'un fond qui n'aura présenté, dans la nouveauté de l'ouvrage, qu'une médiocre obscurité, deviendra avec le temps d'une obscurité complète. Nous croyons, en copiant ces Titien, ces Rembrandt, faire les ombres et les clairs dans le rapport où le maître les avait tenus; nous reproduisons pieusement l'ouvrage ou plutôt l'injure du temps. Ces grands hommes seraient bien douloureusement surpris en retrouvant des croûtes enfumées, au lieu de leurs ouvrages, comme ils les ont faits. Le fond de la _Descente de croix_ de Rubens, qui devait être un ciel très obscur à la vérité, mais tel que le peintre a pu se le figurer dans la représentation de la scène, est devenu tellement noir qu'il est impossible d'y distinguer un seul détail...
On s'étonne quelquefois qu'il ne reste rien de la peinture antique; il faudrait s'étonner d'en retrouver encore quelques vestiges dans les barbouillages de troisième ordre qui décorent encore les murailles d'Herculanum, lesquels étaient dans des conditions de conservation un peu meilleures, étant exécutés sur les murs et n'étant pas exposés à autant d'accidents que les tableaux des grands maîtres, peints sur des toiles ou sur des panneaux, et que leur mobilité exposait à plus d'accidents. On s'étonnerait moins de leur destruction si l'on réfléchissait que la plupart des tableaux produits depuis la renaissance des arts, c'est-à-dire très récents, sont déjà méconnaissables, et qu'un grand nombre déjà a péri par mille causes. Ces causes vont se multipliant, grâce au progrès de la friponnerie en tous genres, qui falsifie les matières qui entrent dans la composition des couleurs, des huiles, des vernis, grâce à l'industrie, qui substitue, dans les toiles, le coton au chanvre, et des bois de mauvaise qualité aux bois éprouvés que l'on employait autrefois pour les panneaux. Les restaurations maladroites achèvent cette œuvre de destruction. Beaucoup de gens s'imaginent avoir beaucoup fait pour les tableaux quand ils les ont fait restaurer; ils croient qu'il en est de la peinture comme d'une maison qu'on répare, et qui est toujours une maison, comme tout ce qui est à notre usage que le temps détruit, mais que notre industrie fait encore durer et servir, en le replâtrant, en le réparant de mille manières. Une femme, à la rigueur, peut, grâce à la toilette, cacher quelques rides pour produire une certaine illusion et paraître un peu plus jeune qu'elle n'est; mais pour les tableaux, c'est autre chose: chaque restauration prétendue est un outrage mille fois plus regrettable que celui du temps; ce n'est pas un tableau restauré qu'on vous donne, mais un autre tableau, celui du misérable barbouilleur qui s'est substitué à l'auteur du tableau véritable qui disparaît sous les retouches.
Les restaurations dans la sculpture n'ont pas le même inconvénient.
--Sur le gothique neuf.
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30 _juillet._--Avoir les photographies Durieu pour emporter à Dieppe, ainsi que les croquis d'après Landon[365] et Thevelin.--Têtes photographiées.--Animaux et anatomie.
Il me semble qu'on pourrait se passer d'impression en peignant son sujet à la détrempe, après l'avoir mis aux carreaux. Pour redessiner sur une ébauche aussi grossière, on passerait une colle très légère, mais qui ne serait pas une colle animale. On pourrait essayer le jus d'ail qui donne un vernis et qui doit contenir un gluten, puisqu'il sert à coller très fortement certains objets. On pourrait ainsi retoucher indéfiniment à la détrempe. On pourrait même ébaucher sur une toile serrée avec de la couleur à l'huile comme on fait sur les panneaux, mais ce serait plus long et plus pénible.
[355] À la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice.
[356] Ce tableau est une variante de la célèbre toile de 1835, _Combat du Giaour et du Pacha._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1293.) À la vente Secrétant, à Londres, en 1889, il a été adjugé 33,000 francs.
[357] Delacroix se proposait d'envoyer à l'Exposition de 1855 le _Justinien_ qu'il avait peint en 1826. Ce tableau, qui décora un des grands panneaux de la salle des séances de l'ancien conseil d'État, fut brûlé dans l'incendie de ce palais en 1871. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 153.)
[358] L'article sur le Beau parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 juillet 1854.
[359] _Auguste-Barthélemy Glaize_, né en 1812, peintre, élève des frères Devéria.
[360] Le _docteur Ulysse Trélat_ (1795-1879), médecin des plus distingués, qui prit une part active aux événements de 1830, puis de 1848; il devint, sous la République, ministre des travaux publics. Sous l'Empire il renonça à la vie politique et reprit ses fonctions de médecin à la Salpêtrière.
[361] Delacroix écrivait en 1824: «Quelles grâces ne dois-je pas au ciel de ne faire aucun de ces métiers de charlatan qui en imposent au genre humain! Au moins je puis en rire!»
[362] Nous nous sommes expliqué dans le premier volume sur les rapports de Corot avec Delacroix.
[363] Plafond _d'Apollon._
[364] Sur les compositions de _Roméo et Juliette_, le _Catalogue Robaut_ nous donne les indications suivantes: «À l'Exposition universelle de 1855, Delacroix avait exposé les deux seuls tableaux que lui ait inspirés le _Drame d'amour_ de Shakespeare: _les Adieux_ du Salon de 1846 et la _Scène des tombeaux des Capulets._» (Voir aussi _Catalogue Robaut_, nos 939 et 940.)
[365] _Paul Landon_ (1760-1826), peintre et littérateur, doit surtout sa réputation aux nombreux ouvrages qu'il a publiés sur les Beaux-Arts et qui sont encore aujourd'hui consultés avec fruit.
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1er _août._--Commission le matin à la Préfecture de police pour le mobilier du préfet. J'ai revu les appartements du haut, qu'habitait Mme Delessert.
--À Saint-Sulpice.--Trouvé Chenavard en cabriolet, comme je sortais de chez Halévy; je l'ai ramené chez moi. Il avait l'exaltation d'un homme qui vient de faire un bon déjeuner, ce qu'il a eu la bonté de me dire et qui se voyait ou se sentait de reste; sa sensibilité était aussi excitée que son imagination, et il m'a fait beaucoup de tendresses qui m'ont plu pour le moins autant que ses systèmes sur l'origine et la fin du monde. Il m'a exposé des idées très ingénieuses là-dessus, et il me promet une carte explicative mise au net. Je lui ai donné un croquis qui est la première idée du _Tigre attaquant le cheval_, que j'ai fait pour Weill. Je lui en ai promis encore: ils seront en bonnes mains. Il me dit en avoir vu des quantités énormes chez Riesener, à qui j'en savais bien quelques-uns, mais non pas dans les proportions qu'il ma dites.
--Hier et avant-hier, fait les deux premières séances sur la _Chasse aux lions._ Je crois que cela marchera vite.
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2 _août._--Mauvaise journée: c'est la troisième sur le grand tableau. Cependant, au demeurant, avancé encore. Travaillé au coin de droite, le cheval, l'homme et la lionne sautant sur la croupe.
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3 _août._--Le matin, rendez-vous chez l'abbé Coquant pour lui demander de me laisser travailler le dimanche (à Saint-Sulpice). Impossibilité sur impossibilité. L'Empereur, l'Impératrice, Monseigneur conspirent pour qu'un pauvre peintre comme moi ne commette pas le sacrilège de donner cours, le dimanche comme les autres jours, à des idées qu'il tire du cerveau pour glorifier le Seigneur. J'aimais beaucoup au contraire à travailler de préférence le dimanche dans les églises: la musique des offices m'exaltait beaucoup[366]. J'ai beaucoup fait ainsi à Saint-Denis du Saint-Sacrement.
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4 _août._--En sortant du conseil, à l'Instruction publique pour M. Ferret; déjeuné sur la place de l'Hôtel de ville; lu dans l'_Indépendance belge_ un article sur une traduction de l'_Enfer_, d'un M. Ratisbonne[367]. C'est la première fois qu'un moderne ose dire son avis sur cet illustre barbare. Il dit que ce poème n'est pas un poème, qu'il n'est point ce qu'Aristote appelle une _unité_ c'est-à-dire ayant commencement, milieu et fin; qu'il pourrait y avoir aussi bien dix que vingt, que trente-trois chants; que l'intérêt n'est nulle part: que ce ne sont qu'épisodes cousus les uns aux autres, étincelants par moments par les sauvages peintures de tourments, souvent plus bizarres que frappantes, sans qu'il y ait gradation dans l'horreur que ces épisodes inspirent, sans que l'invention de ces divers supplices ou de ces punitions soit en rapport avec les crimes des damnés. Ce que l'article ne dit pas, c'est que le traducteur gâte encore, par la bizarrerie du langage, ce que ces imaginations ont de singulier; il critique toutefois certaines expressions outrées, tout en approuvant le système de traduire pour ainsi dire mot à mot et de se coller sur son auteur qu'il traduit tercet par tercet et vers par vers.
Comment l'auteur ne serait-il pas tout ce qu'il y a de plus baroque avec cette sotte prétention? Comment joindre à la difficulté de rendre dans une langue si différente par son tour et par son génie, tout imprégnée de notre allure moderne, un vieil auteur à moitié inintelligible, même pour ses compatriotes, concis, elliptique, obscur et s'entendant à peine lui-même? J'estime déjà que traduire en ne l'entendant que comme le plus grand nombre des traducteurs, c'est-à-dire dans un langage humain et acceptable par les hommes à qui on s'adresse, est une œuvre assez difficile: faire passer dans le génie d'une langue, surtout en exposant les idées d'une époque entièrement différente, est un tour de force que je regarde comme presque inutile à tenter. M. Ratisbonne écorche le français et les oreilles, et il ne rend ni l'esprit, ni l'harmonie, ni par conséquent le vrai sens de son poète. Il faut mettre cela avec les traductions de Viardot et autres qui font du français espagnol en traduisant Cervantes, comme on fait ailleurs du français anglais en traduisant Shakespeare.
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5 _août._--Que chaque talent original présente dans son cours les mêmes phases que l'art parcourt dans ses évolutions différentes, savoir: timidité et sécheresse au commencement, et largeur ou négligence des détails à la fin.--Le _comte Palatiano_[368] comparé à mes récentes peintures.
Loi singulière! Ce qui se produit ici se produit en tout. Je serais conduit à inférer que chaque objet est en lui-même un monde complet. L'homme, a-t-on dit, est un _petit monde._ Non seulement il est dans son unité un tout complet, avec un ensemble de lois conformes à celles du grand tout, mais une partie même d'un objet est une espèce d'unité complète; ainsi une branche détachée d'un arbre présente les conditions de l'arbre tout entier. C'est ainsi que le talent d'un homme isolé présente dans la suite de son développement les phases différentes que présente l'histoire de l'art dans lequel il s'exerce (ceci peut encore se rapporter au système de Chenavard sur l'enfance et la vieillesse du monde).
On plante une branche de peuplier, qui devient bientôt un peuplier. Où ai-je vu qu'il y a des animaux,--et cela est probable,--qui, coupés en morceaux, font autant d'être distincts, ayant autant d'existences propres qu'il y a de fragments? J'ai remarqué souvent, en dessinant des arbres, que telle branche séparée est elle-même un petit arbre: il suffirait, pour le voir ainsi, que les feuilles fussent proportionnées. La nature est singulièrement conséquente avec elle-même: j'ai dessiné à Trouville des fragments de rochers au bord de la mer, dont tous les accidents étaient proportionnés, de manière à donner sur le papier l'idée d'une falaise immense; il ne manquait qu'un objet propre à établir l'échelle de grandeur. Dans cet instant, j'écris à côté d'une grande fourmilière, formée au pied d'un arbre, moitié par de petits accidents de terrain, moitié par les travaux patients des fourmis; ce sont des talus, des parties qui surplombent et forment de petits défilés, dans lesquels passent et repassent les habitants d'un air affairé et comme le petit peuple d'un petit pays, que l'imagination peut grandir dans un instant. Ce qui n'est qu'une taupinière, je le vois à volonté comme une vaste étendue entrecoupée de rocs escarpés, de pentes rapides, grâce à la taille diminuée de ses habitants. Un fragment de charbon de terre ou de silex, ou d'une pierre quelconque, pourra présenter dans une proportion réduite les formes d'immenses rochers.
Je remarque à Dieppe la même chose dans les rochers à fleur d'eau, que la mer recouvre à chaque marée; j'y voyais des golfes, des bras de mer, des pics sourcilleux suspendus au-dessus des abîmes, des vallées divisant, parleurs sinuosités, toute une contrée présentant, les accidents que nous remarquons autour de nous. Il en est de même pour les vagues de la mer, qui sont divisées elles-mêmes en petites vagues, se subdivisant encore et présentant individuellement les mêmes accidents de lumière et le même dessin. Les grandes vagues de certaines mers du Cap, par exemple, dont on dit qu'elles ont quelquefois une demi-lieue de large, sont composées de cette multitude de vagues, dont le plus grand nombre est aussi petit que celles que nous voyons dans le bassin de notre jardin.
--Fuir les méchants, même quand ils sont agréables, instructifs, séduisants. Chose étrange! un penchant, autant que le hasard aveugle, vous rapproche souvent d'une perverse nature. Il faut combattre ce penchant, puisque l'on ne peut fuir le hasard des rencontres.
Lu dans la _Revue_ un article de Saint-Marc Girardin[369], au sujet de la _Lettre sur les spectacles_, de Rousseau. Il discute longuement si les spectacles sont dangereux; je suis de cet avis, mais ils ne le sont pas plus que toutes nos autres distractions. Tout ce que nous imaginons, pour nous tirer du spectacle constant de notre misère et des ennuis qu'engendre notre vie telle qu'elle est, tourne les esprits vers ce qui est plus ou moins défendu par la stricte morale. Vous n'intéressez que par le spectacle des passions et de leurs agitations: ce n'est guère le moyen d'inspirer la résignation et la vertu. Nos arts ne sont qu'allèchements pour la passion. Toutes ces femmes nues dans les tableaux, toutes ces amoureuses dans les romans et dans les pièces, tous ces maris ou ces tuteurs trompés ne sont rien moins que des excitations à la chasteté et à la vie de famille. Rousseau eût été révolté cent fois davantage par le théâtre et le roman modernes. A très peu d'exceptions près, on ne trouvait dans l'un et dans l'autre, autrefois, que des exemples de passions dont le triomphe ou la défaite tournait jusqu'à un certain point au profit de la morale. Le théâtre ne montrait guère le tableau de l'adultère (_Phèdre_, la _Mère coupable_). L'amour était une passion contrariée, mais dont la fin était légitime dans nos mœurs. On était à cent lieues de ces excentricités romanesques qui font le thème ordinaire des drames modernes et la pâture des esprits désœuvrés... Quels germes de vertu ou seulement de convenance apparente peuvent laisser dans les cœurs des Antony, des Lélia et tant d'autres parmi lesquels le choix est difficile pour l'exagération d'une part, et pour le cynisme de l'autre?
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11 _août._--Rapporté de chez Beugniet _huit_ pastels: il en avait rapporté _deux_ auparavant: les _Roses trémières_, etc.; il en a encore _huit._
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12 _août._--Balancer les avantages de la vie chez l'homme qui réfléchit et chez l'homme qui ne réfléchit pas: le gentilhomme campagnard, né au milieu de l'abondance champêtre de ses champs et de son manoir, passant sa vie à chasser et à voir ses voisins, avec celle de l'homme adonné aux distractions modernes, lisant, produisant, vivant d'amour-propre; ses rares jouissances, celles des belles choses peuvent-elles se comparer? Malheureusement, il sent à merveille ce qui lui manque: au sein de l'aridité qu'il trouve quelquefois dans son bonheur abstrait, il sent vivement la jouissance que ce serait pour lui de vivre en plein air, dans une famille, dans une vieille maison et un domaine antique, où il a vu ses pères. Par contre, le campagnard qui n'est que cela, jouit grossièrement, s'enivre, vit de commérages, et n'apprécie pas le côté noble et vraiment heureux de son existence.
Contradiction de l'opinion des hommes sur ce qui fait le malheur: chapitre des malheurs nécessaires.
Le vrai malheur pour le campagnard, qui n'évite l'ennui après la chasse qu'en allant dormir comme ses chiens, comme pour le philosophe qui soupire après le bonheur des champs, c'est la souffrance, la maladie: ni l'un ni l'autre, alors qu'il est malade, ne se trouve malheureux de la vie qu'il est forcé de mener; et, qu'il souffre de l'ennui ou de maux véritables; l'un comme l'autre n'a pas moins une horreur égale de la mort, c'est-à-dire de la fin de cet ennui ou de cette souffrance.
Heureux qui se contente de la surface des choses! J'admire et j'envie les hommes comme Berryer, qui a l'air de ne rien approfondir. Vous me le donnez, je le prends: ne pesons sur rien. Que de fois j'ai désiré lire dans les cœurs, uniquement pour savoir ce que contenaient de bonheur ces visages satisfaits... comme tous ces fils d'Adam, héritiers des mêmes ennuis que je supporte!
Comment ces Halévy, ces Gautier, ces gens couverts de dettes et d'exigences de famille ou de vanité, ont-ils un air souriant et calme, à travers tous les ennuis? Ils ne peuvent être heureux qu'en s'étourdissant et en se cachant les écueils au milieu desquels ils conduisent leur barque, souvent en désespérés, et où ils font naufrage quelquefois.
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12 _août._--L'habitude émousse tous les sentiments: les picotements journaliers de la famille, etc. Mme Sand devrait être heureuse, et je crois qu'elle ne l'est pas.
--Dans le _Moniteur_ d'aujourd'hui, article de Gautier sur les peintures de Cornélius[370]. Descriptions de sujets mythologiques, dans lesquels il y a à rendre.
--J'ai été l'après-midi porter mon tableau des _Baigneuses_ chez Berger. J'ai vu là un tableau de Kayser, qui est très estimé des amateurs. Le mien, que je méprise assez,--l'ayant fait dans des conditions qui ne me plaisent pas,--m'a paru un chef-d'œuvre.
J'ai été à l'Hôtel de ville, pour l'affaire de Vimont. M. Perrier m'a demandé, avec toute la discrétion qu'on peut mettre à commettre une indiscrétion, de lui donner un dessin, _une bagatelle_, a-t-il dit, _pour avoir un souvenir de vous, de ces choses que vous faites en vous jouant et en pensant à autre chose._
Je me porte mieux, je suis plus allègre tous ces jours derniers, un peu borborygmé et travaillé par l'influence. Ce soir, joui, en me promenant, de ce sentiment du retour de la force. Je suis heureux de quitter Paris; j'ai hâte de le faire pour tirer le plus tôt possible de cet air empesté ma pauvre Jenny.
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13 _août._--Mannequin chez Lefranc à 350 fr. Savoir s'il en loue et à meilleur compte. Je dirai à Andrieu de s'en informer.
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14 _août._--Aller, à mon retour, demander à Ferdinand Denis, rue de l'Ouest, 56, l'ouvrage de Bazin, sur Molière.
L'Académie des sciences morales et politiques avait mis au concours, en 1847, la question suivante: _Rechercher quelle influence le progrès et le goût du bien-être matériel exercent sur la moralité du peuple._ Je trouve ceci dans mon petit agenda de 1847. Je serais curieux de savoir les conclusions qui ont été couronnées par la docte Académie, composée presque exclusivement de ces moralistes que nous connaissons, qui ont fait la révolution de 1830 e celle de 1848; ce prix, proposé avant cette dernière, avait sans doute en vue de glorifier ce progrès et ce goût du bien-être qui n'est que trop naturel, à mon avis, et n'a nul besoin d'être encouragé dans les cœurs, d'où il serait plutôt difficile de le déloger. Le beau chef-d'œuvre de découvrir que l'homme, à tous les degrés de l'échelle, désire être mieux qu'il n'est! Passe encore si on découvrait en même temps un moyen de le rendre satisfait quand il est monté d'un degré ou de plusieurs degrés vers les objets d son ambition.
Cette ambition, malheureusement, est insatiable et il arrive que celui qui, au milieu d'une vie pauvre, entretenait le ressort de son âme en résistant aux malheurs ou à l'embarras, perd le sentiment du devoir au sein d'une situation qu'il améliore facilement et qu'il veut améliorer sans fin. (Au chapitre du labourage à la mécanique, etc., Girardin, etc.)
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17 _août._--Parti pour Dieppe à neuf heures du matin. Mille embarras pour s'embarquer, et bonheur délicieux une fois parti.
Je suis à côté d'un grand gaillard qui a l'air d'un Flamand, mais dans une tenue de voyage irréprochable: chapeau de feutre anglais, gants serrés et boutonnés, canne délicieuse. Il lit dédaigneusement un journal et adresse de temps en temps la parole à un homme, en face de lui, proprement vêtu, mais sans recherche, figure assez sérieuse, qui médite de son côté sur le journal et que je prends pour un homme de mérite. Mon gros élégant demande à l'homme de mérite en noir des nouvelles de l'endroit qu'il va habiter. «C'est un trou, dit-il, vous allez périr d'ennui.» Je me dis que c'était un homme difficile à amuser, nouvelle confirmation de sa supériorité.
Après avoir épuisé l'un et l'autre cette lecture qui les empêchait sans doute de jeter les yeux sur toute cette nature au milieu de laquelle nous nous sentions emportés, et dont la vue me remplissait de bonheur, mes deux hommes se mettent à causer. L'homme en noir demande à l'homme en manchettes et à canne ce que devient _Un tel_, s'il y a longtemps qu'il ne l'a vu. Cet _Un tel_, c'est un boucher: on raconte en style d'arrière-boutique des anecdotes sur ce boucher. J'apprends alors que le prétendu homme de mérite, savant ou professeur, tient dans un faubourg une boutique de nouveautés, confections, etc. Madame son épouse en tient une petite dans la rue Saint-Honoré; la conversation s'anime sur le calicot, sur des parties de châles et de cretonne... Mes idées s'éclaircissent tout à coup à leur tour. Je retrouve parfaitement dans les traits et dans la carrure de mon bouclier enrichi et mis à la dernière mode un gaillard qui a dû posséder le sang-froid nécessaire pour saigner un veau et détailler de la viande; les plaisanteries de son interlocuteur et l'expression ignoble de ses petits yeux qui disparaissent dans son rire niais sont en harmonie avec les gestes d'un commis habitué à auner de l'étoffe. Je suis moins surpris du peu d'attention qu'ils ont donné au spectacle des champs... Ils nous quittent l'un et l'autre avant Rouen.
La seconde partie du voyage s'accomplit avec une lenteur extrême; petite tromperie de MM. les administrateurs, qui nous promettent un trajet direct, et qui, de Rouen à Dieppe, nous arrêtent à chaque pas. La pluie achève le mécontentement. Quand nous arrivons, elle est diluviale. Un de nos compagnons de voiture que j'avais pris en goût me dit qu'il n'y a pas un logement à louer, qu'il arrive tous les jours huit cents personnes.
Longue station au débarcadère, et enfin emmenés par le père Mercier à l'Hôtel du Géant, où nous nous installons; très bon dîner, petite course à la jetée auparavant.
Je revois avec plaisir tous ces endroits que je connais. Pris par la pluie, je me réfugie dans la cabane du gardien de la jetée, qui est un vieux matelot.
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