Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854

Part 24

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[310] _Alexandre Batta_, célèbre violoncelliste, qui pendant vingt ans a donné un grand nombre de concerts, suivis avec beaucoup d'intérêt par les amateurs.

[311] _Amédée Hennequin_ était le fils d'un avocat célèbre, ami de Berryer. A ce titre, il faisait partie du groupe des intimes d'Augerville. Dans ses _Souvenirs_, Mme Jaubert le mentionne assez brièvement.

[312] Mgr _Dupanloup._

[313] «Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise, sans aucune exigence, jouissait pleinement à Augerville d'une sorte de vacance qu'il s'accordait. Il se prêtait à toutes les distractions: très empressé aux promenades, à cette seule condition qu'il lui fût accordé le temps de se costumer. Irait-on en bateau, à pied, ou en voiture? Aussitôt la décision prise, il s'éclipsait, puis reparaissait, ayant combiné ses vêtements pour affronter soit la mer de glace, le soleil du désert ou le vent de la montagne. Cette manœuvre nous divertissait, ayant découvert, par une de ces trahisons du séjour à la campagne, que sur son lit demeuraient étalés des gilets, des cache-nez, des coiffures, numérotés et correspondant aux degrés du thermomètre. Nous ignorions alors de quelle déplorable délicatesse de larynx il était affligé.» (_Souvenirs de Mme Jaubert_, p. 36.)

[314] Berryer était très pieux et aimait la pompe des cérémonies catholiques. Ce trait de sa nature répond bien d'ailleurs au jugement que Delacroix porte sur son esprit.

[315] Il est probable que ce _Saint Pierre_ ne fut jamais exécuté.

[316] La princesse _Marcellini Czartoryska._

[317] Les procès du _Maréchal Ney._

[318] Mme _Jaubert_ décrit ainsi le salon de Berryer à Augerville: «Accoudé sur une table basse, notre grand peintre caressait de sa main pâle et nerveuse une abondante et sombre chevelure, à reflets bleuâtres comme de l'acier bronzé. Son regard, à la fois voilé et lointain, semblait atteindre la pensée du compositeur, tandis que le puissant orateur, l'œil humide, sa large poitrine oppressée, troublé par l'étrange harmonie des accords plaintifs, demeurait immobile.»

[319] _Louis-Gabriel Michaud_, dit _Michaud jeune_, littérateur, auteur de la _Biographie universelle._

[320] _Vicomte d'Arlincourt_, poète et romancier médiocre, né en 1789, mort en 1856.

[321] L'auteur de la fameuse complainte de Fualdès fut en effet un dentiste, homme de beaucoup d'esprit, nommé _Catalan._ La collaboration de Berryer et de Désaugiers était inconnue, mais on a attribué à M. Dupin la paternité de certains couplets.

[322] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1772.

[323] _Étienne Pariset_ (1770-1847), médecin et littérateur, connu surtout par ses recherches sur les maladies épidémiques.

[324] Il y a de nombreuses études de Christ en l'année 1853. Nous n'en avons point trouvé à cette date de l'année 1854.

[325] Théophile Silvestre dit à propos de ces études de félins: «Après avoir beaucoup étudié d'après nature au Jardin des Plantes, Delacroix s'était mis à faire, de mémoire, plus d'animaux au coin de son feu que devant les fosses et les cages des bêtes. Il tirait des lions et des tigres de son chat.» (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1853.)

[326] On trouve en effet dans la correspondance de Delacroix plusieurs lettres de recommandation en faveur de Préault. Il recommande Préault en 1860 pour un travail à l'église Saint-Paul Saint-Louis. Delacroix ne pouvait oublier que Préault avait pendant plusieurs années été refusé comme lui aux expositions: l'injustice et l'aveuglement des jurys les avaient rapprochés.

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2 _juin._--Dîné chez la princesse.--Première soirée des premiers vendredis. Gounod, etc., etc. Il chanté, d'une manière délicieuse, plusieurs morcaux de Mozart, en faisant ressortir les accompagnements et les parties différentes, à lui seul.

En rentrant très tard par une pluie affreuse, trouvé mon atelier noyé et passé près de deux heures à déménager mes toiles, etc.

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_Lundi_ 5 _juin._--Chez Mme de Forget le soir; le jeune d'Ideville[327] me disait que mes tableaux se vendaient très bien: le petit _Saint Georges_[328], qu'il appelle un _Persée_, que j'avais vendu à Thomas quatre cents francs, s'est vendu mille deux cents francs en vente publique; Beugniet lui a demandé la même somme du petit _Christ_, qu'il a eu pour cinq cents francs; mais ce sont les Juifs[329] qui profiteront toujours de tout cela.

--Dernière séance du conseil de révision. Vu avec plaisir de belles natures, des remplaçants. On leur trouvait mille défauts; c'est le contraire pour le autres.

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7 _juin._--Repris la petite esquisse du _Combat du lion._

Le soir à la _Vestale_; quoique impatienté par la longueur des entr'actes, j'ai été très intéressé. La Cruvelli a quelque chose d'antique dans ses gestes, surtout dans la scène du trépied. Elle n'est pas serrée dans ses habits comme les actrices ordinaires dans les costumes grecs ou romains. La musique aussi a du caractère. Je me rappelle que Franchomme souriait quand je mettais cela au-dessus de Cherubini. Il avait peut-être raison, comme facture; mais je crois que le même opéra traité par le fameux contrapontiste n'aurait pas eu ces élans de passion et cette simplicité, en même temps... Berlioz, à qui j'en parlais, me dit de Spontini que c'était un homme qui avait des lueurs de génie[330].

Dans la journée, à la commission de l'Industrie. On nous avait dérangés pour nous demander quels étaient ceux qui voulaient aller à Londres à l'ouverture du Palais de Cristal. On n'a pu, en présence de ce brave lord Cowley[331], malgré ses invitations pressantes, trouver que deux membres de bonne volonté. Chacun de nous, soumis à un interrogatoire, a décliné la commission. Ces Anglais ont refait là une de leurs merveilles qu'ils accomplissent avec une facilité qui nous étonne, grâce à l'argent qu'ils trouvent à point nommé et à ce sang-froid commercial, dans lequel nous croyons les imiter. Ils triomphent de notre infériorité, laquelle ne cessera que quand nous changerons de caractère. Notre Exposition, notre local sont pitoyables; mais, encore un coup, nos esprits ne seront jamais portés à ces sortes de choses, où des Américains dépassent déjà des Anglais eux-mêmes, doués qu'ils sont de la même tranquillité et de la même verve dans la pratique[332].

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8 _juin._--Reçu ce matin, presque en même temps, la nouvelle de la mort de Pierret et de celle de Raisson[333]. Aujourd'hui, on doit enterrer le dernier. Henry vient m'inviter à aller dire adieu à son père. Triste vue! triste séparation!... Il est mort hier soir en revenant de chez sa fille à Belleville.

À quatre heures, au convoi de Raisson.--Je me suis promené, en attendant, quelque temps, et entré à l'église: affreuse décoration... Le malheureux Raisson a laissé vingt francs, dont il a fallu donner quinze à l'apothicaire. Il gagnait encore quinze mille francs... Quand il lui arrivait une petite somme à la fois, il faisait un voyage pour son plaisir ou arrangeait une partie: c'est ce que m'apprend un de ses amis.

Mon cher Pierret, dont la mort me laisse un tout autre vide, quoique je regrette aussi mon vieux Raisson, laisse sa famille dans une triste situation; c'est une suite de la vanité de sa femme qui a voulu faire la _dame_, au lieu de faire un métier et d'en faire faire un à ses filles.

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10 _juin._--Enterrement du pauvre Pierret.

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12 _juin._--Dîner du lundi. Delaroche m'a paru assez bon enfant. Tout le monde, excepté Dauzats, a été contre moi pour soutenir que les animaux seuls avaient de l'instinct, et que l'homme n'en a pas. Quoique le terrible Chaix-d'Est-Ange fût dans le parti contraire, j'ai soutenu mon avis avec la chaleur convenable, et depuis, il m'est revenu à l'esprit cent arguments plus forts les uns que les autres, que je n'ai pas dits.

Après, j'avais compté aller voir la _Vestale_, qu'on devait jouer avec un ballet: malheureusement le ballet était le dernier.

J'ai été voir si Mme Pierret était revenue s'établir à Paris. Elle est toujours à Belleville, commençant son métier de veuve avec le faste nécessaire, quand tout lui commandait d'être ici pour les démarches, pour son fils, etc.

Le bon Piron venu chez moi pendant mon absence, après la lettre tendre que j'avais reçue de lui dans la journée et par laquelle il me demande aimablement d'aller avec lui à Aix, où il doit prendre les eaux. Je suis bien touché de son amitié. Je l'ai connu avant Pierret, et jamais un nuage n'a altéré notre attachement[334].

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13 _juin._--Dîné chez Monceaux; l'aimable Mme Gontier a chanté divinement le _Messager_, de Nadaud, qui est une charmante chose. Il est venu un aveugle, qui est très musicien et qui chante. Il est aveugle de naissance. Quelles singulières idées il doit avoir des choses!

Joui beaucoup de ma promenade au retour par les quais, dont je ne pouvais m'arracher.

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14 _juin._--Dauzats et Grenier sont venus. Ce dernier m'a montré de jolis dessins de Rome.

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15 _juin._--Dîné chez Poinsot. Je me suis écorché le doigt dans la glace de mon fiacre, et j'ai été obligé de me faire un pansement dans les règles avant dîner.

L'anecdote de Gérard, qui parvient à attirer Marie-Louise sous prétexte de retoucher son portrait. Napoléon, à son retour, lui demande son nom, ce qu'il fait, et lui tourne le dos. En revenant chez lui, c'était un mercredi, Gérard dit: «L'Empereur m'a tourné le dos, il me prend sans doute pour un Cosaque.»

--Ce jour, Andrieu a commencé à Saint-Sulpice[335].

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16 _juin._--Donné à Haro (pour parqueter) le carton de la _Petite Andromède_[336].--Au conseil, où j'avais manqué plusieurs des dernières séances, Ottin[337], que je trouve en revenant, me conte que Simart[338] ayant fait une figure de _David_, Ingres, qu'il ait fait venir dans son atelier, la lui fait jeter à bas, à cause de son sujet. On ne peut se permettre qu'un sujet grec: faire un _David_ était une monstruosité. Que dirait-il du pauvre Préault, qui fait des _Ophélias_ et autres excentricités anglaises et romantiques?

Dîné chez Mme de Forget, avec le petit d'Ideville. Joué au billard avec lui.

--Sur la fragilité de la peinture, particulièrement chez les modernes.

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17 _juin._--Dîné chez Chabrier avec Poinsot, l'amiral Casy[339], d'Audiffret[340], Beauchesne[341], etc. Poinsot me conte à dîner l'anecdote à laquelle il a été présent sur les intentions de Napoléon relativement à la Madeleine, où il dit que son intention était que l'on fît des prières pour les mânes de Louis XVI, à l'occasion du 21 janvier; qu'il en viendrait là, qu'il leur ferait avaler cela (il entendait les hommes comme Cambacérès, Fouché, etc.) comme une soupe au lait.

D'Audiffret me conte que Lamartine, voulant parler sur la conversion des rentes, va se renseigner auprès le lui. Il en était à ne pas savoir ce que c'est que la _rente au pair_, c'est-à-dire le premier mot des opérations les plus élémentaires: ce qui ne l'a pas empêché de faire un discours magnifique dont l'Europe a retenti.

Il me parle aussi de l'ignorance de Ledru-Rollin, arrivant au ministère de l'intérieur en 1848 et ignorant les éléments de l'administration qu'il avait attaquée pendant sa carrière d'opposition: il s'imaginait, par exemple, qu'un ministre n'avait qu'à ordonnancer une dépense pour que l'argent fût à sa disposition. Il comptait, par exemple, donner une fête, etc.

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18 _juin._--À huit heures chez Durieu. Jusqu'à près de cinq heures, nous n'avons fait que poser. Thevelin a déjà fait des croquis autant de fois que Durieu a fait d'épreuves: une minute ou une minute et demie au plus pour chacun.

Huet[342] m'a mené chez lui: je m'y suis aperçu que j'avais oublié mes lunettes, et suis revenu, tout courant et fatigué, les reprendre au septième étage de Durieu. Ce pauvre Huet n'a plus le moindre talent: c'est de la peinture de vieillard, et il n'y a plus l'ombre de couleur.

Ferdinand Denis[343] est venu là. On parlait de la découverte d'un faiseur d'or, qui prétend avoir trouvé que les métaux ne sont que des agrégations. Les gens de la Californie lui disaient souvent, en parlant de certains cantons, que l'or n'était pas encore à son point. Denis me conte l'histoire de Léon X envoyant en cadeau à un prétendu faiseur d'or une bourse vide.

Riesener, huit jours après, me dit avoir observé, avec plusieurs paysagistes, un lieu à Trouville où l'on voit les cailloux se former manifestement.

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19 _juin._--Petits sujets: _Deux chevaux se battant_[344].--_Cheval montré à des Arabes_[345].--_Barbier de Mekinez.--Soudards.--Chevalier._

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20 _juin._--Dîné chez Morny avec Halévy, Auber, Gozlan[346], que j'ai eu du plaisir à revoir. Il m'a dit qu'au temps de notre comique rivalité, je passais pour le favori et j'étais envié. J'ai vu là Augier, contre lequel j'avais, je ne sais pourquoi, de la prévention[347]. Il est fort aimable, et je suis enchanté de m'être rencontré avec lui. Il y avait là ce grand jeune homme, fils de Mme Lehon, que j'avais vu quinze jours auparavant au conseil de révision, plaidant la cause de sa surdité prétendue pour se dispenser d'acheter un remplaçant, et cela dans l'état de pure nature, c'est-à-dire nu comme la main, en présence de ces conseillers de préfecture et autres composant le conseil.

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22 _juin._--Terminé les tableaux de l'_Arabe à l'affaire du lion_[348] et des _Femmes à la fontaine._--Il faut au moins dix jours pour mettre le _siccatif._

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23 _juin._--Avec Mme de Forget au bois de Boulogne. Vu les nouveaux embellissements, qui sont fort bien: j'ai trouvé un charme infini dans cette soirée des émanations bocagères très agréables.

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24 _juin._--Chez Chabrier le soir.--Poinsot m'engage pour jeudi.

Dans la journée, été voir Guillemardet chez les Pierret. Je lui ai écrit, ne l'ayant pas trouvé.

Ensuite chez Mercey, lui montrer mon esquisse: il m'a refroidi par ses observations, dont quelques-unes, du reste, sont fondées.

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25 _juin._--Chez Durieu. Photographies et dessins d'après le _Bohémien._

Dans un intervalle, j'ai été voir à Saint-Sulpice ce qu'Andrieu a tracé. Tout s'ajuste à merveille, et je crois que cela ira fort bien; le départ est excellent.

J'aime assez de temps en temps ces parties qui me tient de chez moi: cela dissipe et renouvelle. Voilà, par parenthèse, deux dimanches de suite que j'y vais; j'y ai déjeuné les deux fois, moi qui ne peux avaler un morceau ordinairement et dans l'habitude de mon atelier. C'est ce que j'ai éprouvé avec surprise pendant mon séjour chez Berryer. La distraction, la conversation, l'esprit mis hors de son ornière habituelle, agissent sur le corps.

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26 _juin._--Point d'entrain toute cette journée.--Dauzats venu avec M. Bonnet, de Bordeaux.

Je trouve ceci dans un article de Sainte-Beuve sur saint Martin, qui est un résumé des idées de ce dernier sur l'âme: «Selon lui, l'âme humaine, toute déchue et altérée qu'elle est, est le plus grand et le plus invincible témoin de Dieu; elle est un témoin de Dieu bien autrement parlant que la nature physique, tellement que le vrai athée (s'il y en a) est celui qui méconnaît sa grandeur et en conteste l'immortelle spiritualité: le propre de l'âme de l'homme, tant elle a conservé de royales marques de sa hauteur première, est de ne vivre que d'admiration, et ce besoin d'admiration dans l'homme suppose au-dessus de nous une source inépuisable de cette même admiration qui est notre aliment de première nécessité.»

Il y a donc confiance que ce témoin perpétuel de Dieu, l'âme humaine, gagnera à l'épreuve de la révolution, etc.

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27 _juin._--Dîné chez Riesener avec Vieillard.--Presque achevé, dans la journée, le _Cavalier arabe_ et le _Tigre_ de Weill. Arnoux[349] venu dans la journée. Il me parle du projet d'exposition de Delamarre[350]. Il dit que le _Massacre_[351] n'a pas gagné au dévernissage, et je suis presque de son avis, sans avoir vu. Le tableau aura perdu la transparence des ombres comme ils ont fait avec le Véronèse et comme il est presque immanquable que cela arrive toujours. Haro dit qu'il dévernit en lavant et non en frottant au doigt. S'il faisait cela, il aurait vaincu une grande difficulté. En attendant, il m'a gâté les portraits de mes deux frères enfants, par l'oncle Riesener.

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28 _juin._--Travaillé le matin à l'_Arabe et l'enfant à cheval_[352].--Boissard venu. Ensuite Villot; sa vue la fait plaisir. Ils sont tous surpris de tout ce que je fais. Je leur dis qu'au lieu de me promener, comme la plupart des artistes, je passe mon temps dans mon atelier.

Penser à demander à Riesener mon étude d'arbres sur papier. Lui emprunter ses croquis et des études de paysage de Frépillon et autres, pour la fraîcheur du ton. Aussi celle de Valmont pour le sujet des _Deux Chevaliers_ et des _Nymphes_, de la _Jérusalem._

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29 _juin._--Dîné chez Poinsot.

--Sur la fragilité[353] de la peinture et de tout ce que produisent nos arts.--Sur les tableaux: _les toiles, les huiles, les vernis_, pendant que les chimistes exaltent le progrès. C'est comme le progrès social, qui consiste à mettre en guerre toutes les classes par les sottes ambitions excitées dans les classes inférieures: moyen de _socialité_, si l'on veut, mais point de _sociabilité._ Ces lithographies de Charlet, les mieux faites il y a vingt ans, tombent en poussière. Le progrès a perfectionné, à ce qu'il croit, le papier, et pas un de nos livres, de nos écrits, des actes qui servent à régler nos rapports d'affaires, n'existera dans un demi-siècle. La socialité veut que chacun travaille pour soi et s'inquiète peu des autres. Il faut égayer notre court passage en cette vie et laisser à ceux qui nous suivront à s'en tirer comme ils pourront. Ce qu'on appelait la _famille_ est aujourd'hui un vain mot. La suppression, dans nos mœurs, de la vénération, de la crainte même du père, par la familiarité que permettent les usages, en est le principal dissolvant. Le partage égal achève de dissoudre tous les liens qui unissent les membres d une famille. Le lieu de la naissance, l'habitation paternelle est aliénée naturellement après la mort du père. On sacrifie, dira-t-on, à d'autres dieux; le bien de l'humanité est devenu la passion de tous ceux qui ne peuvent vivre avec leurs frères issus du même sang dont ils sont formés. Il y a des entrepreneurs de charité qui nous évitent le souci de bien placer les offrandes que l'on adresse aux malheureux du monde entier qu'on soulagé ainsi sans les connaître ni les rencontrer jamais. Ces philanthropes de profession sont tous gras et bien nourris: ils vivent heureux du bien qu'ils sont chargés de répandre. Heureux donc le siècle et tous ces bienfaiteurs qui croient avoir supprimé tous les maux, parce qu'ils en détournent la vue; plus heureux les adroits dispensateurs de l'universelle charité qui ont résolu le problème de ne se priver de rien, en donnant à tout le monde.

--Chez Boissard à deux heures, pour entendre de la musique. Ils ne possèdent pas encore le Beethoven de la dernière époque.

Je demandais à Barbereau[354] s'il avait pénétré tout à fait les derniers quatuors: il me dit qu'il faut encore une loupe pour tout apercevoir, et peut-être faudra-t-il toujours la loupe. Le principal violon me disait que c'était magnifique, et qu'il y avait toujours des endroits obscurs. Je lui ai dit témérairement que ce qui restait obscur pour tout le monde, et surtout pour les violons, l'avait été sans doute dans l'esprit de son auteur. Cependant ne nous prononçons pas encore; il faut toujours parier pour le génie.

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30 _juin._--Décision au conseil de l'affaire du collège Stanislas.

--Dans la journée, vu Villot à son cabinet. Portrait d'un soudard du seizième siècle. Son portrait par Rodakowski. Il tombe dans le défaut de largeur. Il a pris ce pauvre Villot en maigre, ce qui n'était pas le cas.

De là à Saint-Sulpice, qui marche bien. Mon cœur bat plus vite quand je me trouve en présence de grandes murailles à peindre.

Je reviens dans un cabriolet à quatre roues, où, sans mon parapluie, j'aurais été presque noyé. Un orage affreux avec grêle et tonnerre violent qui a duré depuis lors et toute la soirée.

Dîné avec Mme de Forget, chez qui je me trouve à cinq heures pour voir ses dessus de porte, lesquels se sont trouvés hors de dimension, et qu'elle remplace par des portières; j'y ai achevé la soirée.

[327] _Henri-Amédée le Lorgne, comte d'Ideville_ (1830-1887). Il débuta dans la diplomatie, puis entra, en 1870, dans l'administration, qu'il quitta bientôt, pour s'adonner exclusivement à la littérature.

[328] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1241.

[329] Nous recommandons tout particulièrement aux lecteurs qui voudront être pleinement édifiés sur ce qu'avance Delacroix, de parcourir le _Catalogue Robaut_, qui donne, chaque fois que le renseignement a pu être obtenu, le prix d'achat des tableaux, et les différents chiffres qu'ils ont atteints dans les ventes successives. Lors de la disparition de Millet, on a été pris d'une belle crise d'indignation contre les marchands de tableaux, en songeant aux bénéfices qu'ils avaient réalisés avec les œuvres de ce maître. On pourrait faire, et tout aussi justement, les mêmes observations au sujet d'Eugène Delacroix. Plusieurs passages du Journal sont d'ailleurs pleinement significatifs. N'est-ce pas l'histoire de presque tous les grands peintres?

[330] Berlioz partageait à l'égard de Spontini, pour sa _Vestale_, l'admiration de R. Wagner, qui écrivait: «Spontini, lui, il est mort, et avec lui une noble et grande période artistique, digne d'un profond respect, est tout entière et visiblement descendue au tombeau: elle et lui n'appartiennent plus à la vie, mais... uniquement à l'histoire de l'Art. Inclinons-nous profondément et respectueusement devant le cercueil du créateur de la _Vestale_, de _Fernand Cortez_ et d'_Olympie._»

[331] _Lord Cowley_, diplomate anglais, né en 1804. En 1852, il était ambassadeur d'Angleterre à Paris. Il contribua à établir sur des bases durables l'alliance de l'Angleterre avec la France.

[332] Le succès de l'Exposition universelle de 1889 aurait sans doute modifié la manière de voir de Delacroix sur ce point.

[333] _Horace Raisson_ avait connu Delacroix en 1816 et était resté lié avec lui depuis cette époque. Homme de lettres et journaliste, Raisson avait été collaborateur de Balzac. Delacroix paraît avoir eu au début de leurs relations peu de sympathie pour lui, car il écrit en 1821: «Raisson n'est point changé: il est menteur et suffisant comme devant. Ce sera toujours, dans la peau d'un badaud, le plus Gascon que je connaisse.» Il fit de lui en 1820 un portrait à l'aquarelle qui appartient à M. Robaut. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1469.)

[334] Dans la préface mise en tête du recueil des articles d'Eugène Delacroix, M. Piron écrit ceci: «Il aimait tant ses amis qu'il n'aimait pas les voir se marier. Il ne pouvait pas souffrir qu'une femme vînt se placer entre lui et eux. Car, nous disait-il, quand je vais dîner chez toi, il faut encore que la chose plaise à ta femme ...»

[335] Il s'agit de la décoration de la chapelle des Saints-Anges, à propos de laquelle le maître écrivait à Andrieu le 24 avril 1854: «Il y aurait imprudence à travailler sur un mur qui vient d'être imprimé. L'opération qu'on a faite est excellente, car l'ancienne impression était si épaisse qu'il n'y avait aucune adhérence avec le mur; on a tout gratté et on en a mis une très légère, après avoir mis de nouveau de l'huile bouillante. Je ne crois pas qu'il soit possible de reprendre avant six semaines au moins.» (_Corresp._, t. II, p. 101.)

[336] Voir le _Catalogue Robaut_, nos 1001 et 1002.

[337] _Ottin_, sculpteur, né en 1811, élève de David d'Angers, obtint le prix de sculpture dans le concours de 1836. Il est l'auteur d'un grand nombre d'œuvres appréciées.

[338] _Simart_, sculpteur (1806-1857), élève de Dupaty et de Pradier. Grand prix de Rome, il partit pour l'Italie. Ingres, alors directeur de l'école, lui fit le plus sympathique accueil et lui prodigua ses conseils. C'est sans doute à Rome, à la villa Médicis, que se passa la scène que raconte ici Ottin.