Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854

Part 23

Chapter 233,966 wordsPublic domain

7 _mai._--Dîné chez Barbier. Dagnan[304] me conte l'histoire de Cabarrus qui, directeur de la banque de Charles III, est chargé par lui de porter en France trois millions pour faire évader Louis XVI au moment de son jugement. Sa maîtresse, la duchesse de Santa-Cruz, lui arrache son secret; il était entendu avec le Roi qu'il irait seul en France, qu'on ne donnerait de chevaux qu'à lui, qu'il serait signalé, mais qu'il fallait qu'il fût seul. Il consent à emmener la duchesse habillée en domestique. Il est arrêté en route; impossibilité d'aller plus avant. Il parlemente, s'obstine, bref, on envoie à Madrid; pendant ce temps qu'il perd, le procès de Louis XVI va son train, et il arrive à Paris pour voir le roi guillotiné.

Caton disait, à la fin de sa vie, qu'il ne se repentait que de deux choses: l'une d'avoir dit un secret à sa femme; l'autre, d'avoir fait par mer un voyage qu'il pouvait faire par terre. On contait cela à propos du naufrage de l'_Ercolano._

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8 _mai._--Lettre de Mme D... au sujet du projet Stanislas; lettre de Mme F... transmise par le cousin au sujet du même projet. L'une trouve bon que la ville dépense énormément, introduise les prêtres dans ses affaires, etc., etc., pour que son petit-fils, qui est depuis cinq ans dans ce collège, ne perde pas l'habitude de ses chers professeurs et achève paisiblement son éducation. L'autre désire la consécration de l'établissement pour beaucoup moins, j'en suis sûr; le directeur aura quelque neveu dont la figure lui plaît.

Dîné au _deuxième lundi_, et fini par une promenade, au lieu d'aller à l'Opéra voir _Guillaume Tell_, ce que j'avais projeté; pour me consoler, je me suis chanté tout le temps intérieurement toute la partition.

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9 _mai._--Dîné chez Piron, et vu le soir _Nina_, de M. Coppola[305]. Il est impossible d'imaginer rien de plus insipide.

--J'aime beaucoup Piron: c'est le seul ami que j'aie, comme on peut l'être à notre âge. Il me contait en revenant l'histoire de la _Diligence de Lyon_[306].

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10 _mai._--Insipide matinée et mauvaise disposition à l'Hôtel de ville. Discussion dans le Comité pour le projet Stanislas.

En sortant, vu la salle d'Ingres[307]. Les proportions de son plafond sont tout à fait choquantes: il n'a pas calculé la perte que la fuite du plafond occasionne aux figures. Le vide de tout le bas du tableau est insupportable, et ce grand bleu tout uni dans lequel nagent ces chevaux tout nus aussi, avec cet empereur nu et ce char qui est en l'air, font l'effet le plus discordant pour l'esprit comme pour l'œil. Les figures des caissons sont les plus faibles qu'il ait faites: la gaucherie domine toutes les qualités de cet homme. Prétention et gaucherie, avec une certaine suavité de détails qui ont du charme, malgré ou à cause de leur affectation, voilà, je crois, ce qui en restera pour nos neveux.

J'ai été voir mon salon: je n'y ai retrouvé aucune de mes impressions, tout m'y a paru blafard.

Le soir, chez la princesse; je me suis mis à saigner du nez; heureusement, cela n'a pas fait scandale. Beau trio de Mozart. Revenu seul par les Champs Élysées et par un très beau temps.

Rodakowski m'a fait plaisir en exaltant le _Massacre_, qu'il met au-dessus de tout[308].

J'ai trouvé la place de la Concorde toute bouleversée de nouveau. On parle d'enlever l'Obélisque. Perrier prétendait ce matin qu'il masquait!... On parle de vendre les Champs-Élysées à des spéculateurs! C'est le palais de l'Industrie qui a mis en goût. Quand nous ressemblerons un peu plus aux Américains, on vendra également le jardin des Tuileries, comme un terrain vague et qui ne sert à rien.

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13 _mai._--Dauzats venu dans la journée pour me tracer mon _Foscari_[309]. Resté trop longtemps, j'ai eu la voix fatiguée, et l'imprudence que j'ai faite d'aller chez Chabrier le soir m'a achevé. Extinction de voix, rhume, etc., etc.

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20 _mai._--Parti à Augerville avec Berryer, Batta[310] et M. Hennequin[311]. Parti triste; je redeviens jeune pour mes tristesses à propos de tout. L'état de la santé y était pour quelque chose. Enchanté du voyage, surtout à partir d'Étampes; nous nous sommes mis là en voiture, et nous avons fait nos sept à huit lieues, comme autrefois, au petit trot à travers une campagne un peu poudreuse, grâce à la grande chaleur, mais de cette vraie campagne, qu'on ne trouve pas aux environs de Paris; cela m'a rappelé de jeunes années et de bons moments: le Berry, la Touraine sont ainsi.

L'arrivée charmante: c'est un séjour arrangé par lui, plein de vieilles choses que j'adore. Je ne connais pas d'impression plus délicieuse que celle d'une vieille maison de campagne; on ne trouve plus dans les villes la trace des vieilles mœurs: les vieux portraits, les vieilles boiseries, les tourelles, les toits pointus, tout plaît à l'imagination et au cœur, jusqu'à l'odeur qu'on respire dans ces anciennes maisons. On trouve là reléguées de ces images qui ont amusé notre enfance et qui étaient nouvelles alors. Il y a ici une chambre dont les peintures à la détrempe existent encore, qui a été habitée par le grand Condé. Ces peintures sont d'une fraîcheur étonnante; les dorures rehaussées n'ont point souffert.

Berryer, qui est la bonté et la facilité mêmes, nous a promenés partout. Il a un vivier dans son parc et de l'eau partout; étables magnifiques avec un taureau superbe. Il faut absolument être loin de Paris pour trouver cela; je n'ai pas une de ces émotions-là à Champrosay.

Le soir, nous nous sommes mis tous les quatre au coin du feu. Berryer nous contait qu'il était à la première représentation de la _Vestale_, avec des bottes à revers de soixante-douze francs: c'était alors le dernier goût. Ces malheureuses bottes étaient si étroites que, n'y pouvant tenir et ne goûtant pas du tout la musique, il demanda à des voisins un canif pour les fendre et se mettre à l'aise. Désaugiers était derrière lui; il lui dit: «Monsieur, vous devez être content de votre cordonnier; il vous sert (serre) bien.»

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21 _mai._--L'évêque d'Orléans arrivé l'après-midi, dans sa tournée pour la confirmation. Il est très bien, très distingué et homme d'esprit[312].

Le matin, ma première promenade, seul, par un beau soleil. Je me suis échappé par le pont de pierre, que j'ai atteint non sans avoir très chaud: je suis toujours vêtu très chaudement[313] maintenant, à cause de mon dernier mal de gorge. A ce pont de pierre, petits garçons pêchant je ne sais quoi avec leurs mains, les jambes à l'eau, de l'autre côté du pont où l'eau de la rivière coule sur un lit de cailloux charmants.

Berryer et ces messieurs avaient été à la messe; j'ai été un peu honteux à leur retour de ne les avoir pas suivis. J'avais été aussi, en suivant la rivière, jusqu'à l'endroit presque où elle sort de la propriété. Remarqué le château, à peu près, de cet endroit, encadré dans les arbres. En revenant, fait un croquis de l'angle et du côté de la cour.

Dans la journée, nous avons été avec des hommes et le furet pour prendre des lapins. Vu les rochers et les pins d'Italie.

L'évêque arrive vers quatre ou cinq heures. Dîner d'ecclésiastiques avec un M. de Rocheplate ou de Rocheville, voisin de campagne de Berryer. J'aime beaucoup cet évêque. Je suis de la nature de la cire; je me fonds facilement si tôt que j'ai l'esprit échauffé par un spectacle, ou par la présence d'une personne qui a quelque chose d'imposant ou d'intéressant. J'ai parlé du péché originel d'une façon qui a dû donner à ces messieurs une grande idée de mes convictions.

La soirée s'est passée ainsi très convenablement.

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22 _mai._--Avant d'aller à l'église[314], le matin, pour voir la cérémonie de la confirmation, Berryer, dans son cabinet qui précède sa chambre, m a lu des fragments de manuscrits de son père, où il raconte le premier service que mon père lui a rendu. Mon père se trouvait dans la situation de disposer de tout, sous Turgot: son salon d'attente était rempli de cordons bleus, de grandes dames et de solliciteurs de tous étages. Cette position lui occasionnait une foule d'attaques, à cause, dit Berryer le père, de son austère probité. Il avait commencé par être avocat et regrettait cette profession; de là tout naturellement le conseil qu'il donne à Berryer de s'y adonner, plutôt que de s'enterrer dans des bureaux. Plus tard, sous la Convention, Berryer, très compromis, est sauvé par lui.

Vu la bibliothèque, qui est tout au haut de la maison

Vers dix heures, on est venu chercher l'évêque en procession. Cette cérémonie m'a beaucoup touché.

Le père et la femme de Berryer sont enterrés dans l'église. L'idée m'est venue de leur faire un _Saint Pierre_[315]; c'est le patron de la paroisse, et c'était celui de son père; ce projet s'en ira peut-être avec mes sentiments catholiques du moment.

Après la cérémonie et l'exhortation de Monseigneur, nous avons assisté à la bénédiction des tombes dans le cimetière: c'est fort beau. L'évêque, tête nue, et dans ses habits, la crosse d'une main, le goupillon de l'autre, marche à grands pas et lance à droite et à gauche l'eau bénite sur les humbles sépultures. La religion est belle ainsi. Les consolations et les conseils que le prélat donnait dans l'église à ses rustiques ouailles, à ces hommes simples, brûlés par les travaux de la campagne et enchaînés à de dures nécessités, allaient à leur véritable adresse. Au retour, il a béni, avant de rentrer, les enfants que les mères lui présentaient.

Déjeuner très nécessaire, à midi et demi ou une heure, pour ces pauvres prêtres à jeun et pour nous-mêmes. À une heure et demie, arrivée de ces dames: point de princesse! J'en ai été désappointé.

A partir de ce moment, le bon évêque a été un peu négligé pour les arrivantes; il avait d'ailleurs quelque effroi à rester. Il est parti presque incognito. Son règne était fini.

Promenade dans le parc avec Batta et Hennequin.

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23 _mai._--Temps diluvial. On nous avait annoncé la princesse[316] pour aujourd'hui, mais le moyen d'y croire avec une pluie affreuse! Elle est venue pourtant. Elle s'est mise à tout: point de fatigue et de grimace. Ces dames et nous, nous avons fait une grande promenade. La bonne princesse peut-être un peu ennuyée de la tournée du propriétaire. Elle avait très aimablement pris mon bras, et je ne me suis pas ennuyé une minute. C'est un caractère dans le genre du mien; elle a l'envie de plaire. Elle serait gracieuse avec un bouvier, et elle ne se force point pour se livrer à ce penchant. Ce qui en reste de véritablement bon ou obligeant, le ciel le sait mieux que moi ou qu'elle-même peut-être... Je suis ainsi; on est comme on peut.

Berryer, l'autre fois que nous nous promenions (c'était le lundi) en attendant ces dames, assis au bout de l'allée de tilleuls où il a fait un promenoir, me disait qu'il conseillait de la douceur à Villemain dans le jugement qu'il porte sur les hommes et sur leurs passions, dans ce qu'il écrit sur les hommes de notre temps: le point de vue est en raison des passions et des préjugés du moment. Martignac, le plus doux des hommes, voulait, après 1815, faire pendre lui et son père, après le fameux procès qu'ils avaient plaidé tous les deux pour les proscrits[317].

C'est ce même jour, c'est-à-dire le lundi, qu'au lieu de faire une promenade avec ces messieurs, je me suis trouvé vers trois heures avec lui seulement, que nous avons été en bateau et que, m'ayant laissé pour aller s'habiller, je suis revenu rattacher le bateau et l'ai trouvé tout vêtu, attendant ses hôtes (je me trompe encore, je crois que c'est le dimanche, quand il attendait l'évêque).

Ce jour, mardi, excellente musique[318] le soir, de la princesse et de Batta. Je me prends de passion pour ce dernier. J'étais content de voir que la princesse était frappée, je l'ai cru au moins, de sa manière de jouer. Franchomme me paraît froid et compassé en comparaison. La princesse m'a parlé beaucoup de Gounod et du club de Mozaristes dont elle me fait l'honneur de me faire membre. Ce sera pour tous les premiers vendredis de chaque mois. Malheureusement, elle va partir pour Vienne.

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24 _mai._--Journée un peu décousue; presque point de promenade: avant déjeuner, du côté du pont de pierre, sans aller jusque-là.

Temps incertain. Pendant que ces dames jouaient à un insipide petit jeu de billard sur le perron, j'ai été me mettre sur mon canapé, où j'ai alternativement lu et dormi. Je lisais la _Fille du capitaine_, traduit de Pouchkine par ce pauvre Viardot; c'est dire que ce n'est pas le genre de traduction que je préfère; ces romans russes se ressemblent tous: ce sont toujours des histoires de petites garnisons sur les frontières de l'Asie. Ces côtés ont tenu une grande place dans l'histoire des Russes, et on voit que les esprits de cette nation y sont sans cesse tournés.

Promenade en bateau avec ces dames et Berryer. Le brave M. de X..., type de jeune mari d'aujourd'hui: il va tout seul en bateau, a sans cesse le cigare à la bouche et ne dit jamais un mot à sa femme ni à personne, si ce n'est pour contredire les timides observations de chacun. Il m'a redressé, avec une superbe aménité et plus d'une fois, sur l'Orient, sur le Maroc, où il a été. Il est possible qu'il connaisse l'Orient, mais il ne connaît pas les femmes: la sienne, qui est la fille de Mme de V..., est très piquante, aussi froide que lui, mais qui le fera probablement passer par des chemins qu'il ne connaît pas, malgré la multitude de ses excursions. Pendant que Batta et la princesse nous jouaient le soir des choses délicieuses, il découpait sans dire mot des morceaux de papier, et il ne s'est pas dérangé une minute de cette occupation.

Sonate de Beethoven entendue la veille, mais surtout une autre, dont je connaissais déjà la partie de piano. Très grand et très rare plaisir.

Au moment de passer à table, Berryer nous contait, à propos de la passion pour les éloges de Chateaubriand et en général des hommes de lettres, que se trouvant un jour chez Michaud[319], il voit arriver M. d'Arlincourt[320], qui venait de faire paraître un de ses fameux ouvrages et qui venait demander à Michaud d'en parler de manière à faire sentir au public tout ce qu'il y avait de profond, de délicat dans cette conception: «Donnez-moi des notes là-dessus», lui dit Michaud; ce que d'Arlincourt ne manqua pas de faire, en apportant une apologie en règle, qui mettait l'ouvrage et l'auteur dans les nues et en étalait avec une complaisance admirable le sublime de l'ouvrage. Le journaliste inséra tout bonnement le volume de d'Arlincourt, tel qu'il était. A quelques jours de là, Berryer, se trouvant encore chez Michaud, voit arriver d'Arlincourt qui vient remercier son ami de l'article aimable qu'il a inséré, l'assurant de sa reconnaissance pour la manière dont il avait apprécié l'ouvrage.

Berryer m'a conté ou plutôt avoué qu'il était un des trois auteurs de la complainte de Fualdès: il avait pour collaborateurs Désaugiers et Catalan ou Castellan[321].

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25 _mai._--Ce jour, sorti d'assez bonne heure et fait le petit croquis de la vue du château du côté du canal et du potager[322].--Promené quelque peu avec M. Hennequin, avant déjeuner; après déjeuner, à la messe pour l'Ascension.

Je parlais, au retour de la messe, à la princesse de la vocation que je me croyais pour être prédicateur: Berryer nous a parlé de la sienne. Hennequin, avant déjeuner, me parlait de sa manière au barreau; d'après ce qu'il m'en a dit, il me semble qu'il me ferait plus d'impression que les autres.

Dans la journée, rejoint le bateau où se trouvaient une partie de ces dames. Revenu en ramant et pris ensuite par le potager. Lu la _Fille du capitaine_ jusqu'au dîner.

Conversation, dans la journée, près du piano, avec la princesse sur le système de Delsarte. Je lui parle de mes idées sur des sujets analogues. Elle préfère son Franchomme à Batta; je lui dis que je suis sur la dernière impression. Ce qu'elle trouve de large, de carré, de précis chez Franchomme, me paraît quelquefois froideur et sécheresse; chez Batta, je m'aperçois moins qu'on racle sur du bois: je ne vois pas tant l'artiste. Franchomme est un peu comme ces peintres qui viennent vous dire: «Voyez comme je suis conforme à l'antique, comme cette main est bien la main que j'avais sous les yeux.» Je lui ai comparé à ce propos la copie de Gérard, qui est dans le salon, avec les tableaux des grands maîtres: à savoir que le détail s'y trouve, mais n'attire pas l'attention aux dépens de l'expression.

Le soir, répétition de la sonate de Beethoven que je préfère: elle porte, je crois, le n° 1.

Vu deux cahiers du _Punch anglais._ Tâcher de me le procurer à Paris: il y a des types de caricature d'un dessin très fin.

Remonté me coucher, avant le reste de la société, occupée encore à minuit à jouer.

--Ils croient qu'ils seront plus vrais en luttant avec la nature de vérité littérale; c'est le contraire qui arrive; plus elle est littérale, cette imitation, plus elle est plate, plus elle montre combien toute rivalité est impossible. On ne peut espérer d'arriver qu'à des équivalents. Ce n'est pas la chose qu'il faut faire, mais seulement le semblant de la chose: encore est-ce pour l'esprit et non pour l'œil qu'il faut produire cet effet.

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26 _mai._--Le matin, dans la cour de la ferme où étaient ces dames, pour faire des études sur le fromage, Berryer me disait qu'une chienne qu'il a et qui lui avait été donnée par un voisin, étant retournée aussitôt chez son premier maître, le garde dudit donna à Berryer qui venait la rechercher le moyen de se l'attacher, à savoir d'uriner dans du lait, et de le lui faire boire: l'influence de mâle à femelle et réciproquement, quoique dans des espèces différentes.

Il me disait que s'étant trouvé dans un comité où on discutait la couleur des uniformes, Lamoricière, Bedeau et autres généraux disaient que la durée des habits, au moins comme apparence et conservation en bon état, dépendait de la manière dont les diverses couleurs, parements, revers, etc., s'harmonisaient avec la couleur de l'habit. Ceux qui étaient crus et discordants arrivaient promptement à paraître sales et hors d'usage.

Dessiné cette matinée dans les roches plusieurs pins d'Italie.

En revenant le long de la grande treille, dessiné des peupliers blancs de Hollande, qui font un bel effet, mêlés à d'autres arbres, au bout de cette allée, du côté des rochers.

Dormi dans le jour et achevé la _Fille du capitaine._

Ondée effroyable pendant le déjeuner et arrivée de M. de la Ferronays.

Promenade avant le dîner avec ce dernier et ces dames, et revenu par le potager.

Le soir comme à l'ordinaire: la sonate n° 1. Couché tard et dormi sur le canapé.

Admiré beaucoup, pendant ma promenade du soir, la vivacité des étoiles et l'effet des arbres sur le ciel, et les réflexions du château dans les fossés.

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27 _mai._--Départ de la princesse à neuf heures.--Flâné sur le perron avec ces dames qui étaient restées.

Avant déjeuner, dessiné les jeunes chevaux et croquis d'après les figures fantastiques, dans les roches. Je me rappelais en les faisant ce mot de Beyle: «Ne négligez rien de ce qui peut vous faire grand.»

--Essayer de faire du cresson en manière d'épinards.

--Agréable flânerie--après le déjeuner et le départ des Suzanet et de M. de la Ferronays--sur le perron avec ces dames: partie de billard anglais. Elles devaient rester la soirée: tout à coup, elles changent de résolution. Nous dînons à cinq heures un quart, et elles partent à six heures.

Promenade charmante avec Berryer et Hennequin par les bords de la rivière, à gauche le long du potager: à cette heure du jour, tout cela est plus beau que je ne l'ai jamais vu; je ne puis me lasser de la réflexion placide des arbres et du ciel dans le miroir des eaux. Voilà ce que nous perdons par la mauvaise heure du dîner.

Monté au haut du parc et fait le tour par les murs, jusqu'à un endroit que je ne connaissais pas: salles de verdure avec avenues de tous côtés, etc.

Berryer très intéressant sur la musique des anciens... Sur la partie consacrée, hiératique: l'empereur de la Chine allant tous les ans donner le ton dans certains temples, sur des vases d'un métal particulier. C'était le diapason de l'Empire.

S'il n'est pas satisfait de son intonation en commençant à parler, il ne débrouille pas clairement ses idées, sa parole n'est pas la même.

Je dis que nous ne connaissons rien aux anciens. Nous les défigurons quand mous leur prêtons nos petites manières et nos sentiments modernes. Ils avaient été tout de suite ce qui est essentiel dans tout: le sentiment est le meilleur guide dès l'origine, dans les arts et même dans les sciences. Hippocrate a trouvé tout de suite tout ce qu'il y a de positif dans la médecine. Je me trompe: il a visité l'Égypte, peut-être quelques autres dépôts des connaissances primitives, et en a rapporté ces principes. Se rappeler ce que dit Pariset à ce sujet[323].

Je dis aussi qu'il a plus de mérite, dans un temps de décadence, de revenir à la simplicité et à la nature que n'en ont eu les anciens en découvrant ces principes de prime abord, quand tout cela était nouveau.

Grand charme le long du canal. J'ai remarqué l'absence des femmes: leur présence anime une solitude comme celle-ci; quelque charme qu'on y trouve, on se rappelle où on a été auprès d'elles. Il me parle de Mme de la G..., me disant que l'amitié près d'une bonne femme était bien supérieure au sentiment basé sur d'autres relations.

Dans le courant de la promenade, parlé de Sainte-Beuve avec peu d'estime: il flatte le pauvre pour se faire une petite fortune et se retirer quand il aura ce qu'il lui faut.

Achevé la soirée au coin du feu.

--Beau ton de chair brune très sanguine: _jaune de chrome_ foncé et ton violet de _laque brun_ et _blanc._

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28 _mai._--Parti d'Augerville à midi: la malle m'a pris toute la matinée, ainsi que la messe où j'ai accompagné le bon cousin. Journée magnifique. La campagne me rappelle les plus doux moments; à Étampes, le soleil, la température, l'aspect des lieux me rappellent des sensations de l'Espagne.

Église Saint-Basile, détails romans dans la façade. Église Saint-Pierre, principale; crénelée: plan bizarre et inexplicable.

Promenade hors des vieux remparts, beaux arbres. Nous avions une heure à tuer. Arrivé à Paris à cinq heures et demie. Reconduit M. Hennequin.

Couché après mon dîner, ce qui m'a nui pour la journée du lendemain.

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29 _mai._--Mauvaise journée. Travaillé à peine: promenade solitaire le soir.--Touché quelque peu au _Christ sur la mer_[324]: impression du sublime et de la lumière.

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30 _mai._--Repris le tableau de Weill: _Tigre attaquant le cheval et l'homme_[325].--Mme de Forget le soir.

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31 _mai._--Préault venu dans la journée et resté trop longtemps: je l'aime beaucoup. Je voudrais lui être utile[326].

[303] «Ce tableau peint en 1854, acheté 10,000 francs par l'État, et donné par lui à la ville de Bordeaux, a été à peu près complètement détruit en 1870, dans l'un des incendies successifs de la mairie de Bordeaux, où se trouvait installé le Musée.» (_Catalogue Robaut_, n° 1242.) Il en reste une esquisse qui fut achetée par M. Riesener et qui appartient aujourd'hui à M. Chéramy. Mme Riesener possède également une toile analogue sur le même sujet.

[304] _Isidore Dagnan_ (1794-1873), paysagiste de mérite.

[305] _Nina, ou La folle par amour_, opéra représenté au Théâtre-Italien, le 6 mai 1854. Mme _Alboni_ chantait le rôle de Nina.

[306] Ce fut l'origine du célèbre mélodrame: _le Courrier de Lyon._

[307] C'est la salle de l'Hôtel de ville que décora Ingres, et au sujet de laquelle nous avons déjà vu un jugement sévère de Delacroix.

[308] _Le Massacre de Scio._

[309] C'est la première indication de la célèbre et admirable composition que les amateurs ont vue pour la dernière fois à l'exposition des œuvres de Delacroix à l'École des Beaux-Arts. À la vente Faure, elle atteignit 79,500 francs. Elle appartient maintenant au duc d'Aumale. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1272.)