Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 22
23 _avril._--Avancé le _Petit Arabe assis et son cheval près de lui_[292]. Repris la _Clorinde_[293], et je crois l'avoir amenée à un effet entièrement différent qui me ramène à ma première idée, qui m'avait échappé peu à peu. Il arrive malheureusement très souvent que l'exécution ou des difficultés ou des considérations tout à fait secondaires font dévier l'intention[294]. L'idée première, le croquis, qui est en quelque sorte l'œuf ou l'embryon de l'idée, est loin ordinairement d'être complet; il contient tout si l'on veut, mais il faut dégager ce tout, qui n'est autre chose que la réunion de chaque partie. Ce qui fait précisément de ce croquis l'expression par excellence de l'idée, c'est, non pas la suppression des détails, mais leur complète subordination aux grands traits qui doivent saisir avant tout. La plus grande difficulté consiste donc à retourner dans le tableau à cet effacement des détails, lesquels pourtant sont la composition, la trame même du tableau.
Je ne sais si je me trompe, mais je crois que les plus grands artistes ont eu à lutter grandement contre cette difficulté, la plus sérieuse de toutes. Ici ressort plus que jamais l'inconvénient de donner aux détails, par la grâce ou la coquetterie de l'exécution, un intérêt tel qu'on regrette ensuite mortellement de les sacrifier quand ils nuisent à l'ensemble. C'est ici que les donneurs de touches aisées et spirituelles, les faiseurs de torse et de tête d'expression, trouvent leur confusion dans leur triomphe. Le tableau composé successivement de pièces de rapport, achevées avec soin et placées à côté les unes des autres, paraît un chef-d'œuvre et le comble de l'habileté, tant qu'il n'est pas achevé, c'est-à-dire tant que le champ n'est pas couvert: car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en le posant sur la toile, c'est avoir couvert cette toile. En présence de ce travail qui marche sans encombre, de ces parties qui paraissent d'autant plus intéressantes que vous n'avez qu'elles à admirer, on est involontairement saisi d'un étonnement peu réfléchi; mais quand la dernière touche est donnée, quand l'architecte de tout cet entassement de parties séparées a posé le faîte de son édifice bigarré et dit son dernier mot, on ne voit que lacunes ou encombrement, et d'ordonnance nulle part. L'intérêt qu'on a porté à chaque objet s'évanouit dans la confusion; ce qui semblait une exécution seulement précise et convenable devient la sécheresse même par l'absence générale de sacrifices. Demanderez-vous alors à cette réunion quasi fortuite de parties sans connexion nécessaire cette impression pénétrante et rapide, ce croquis primitif de cette idéale impression que l'artiste est censé avoir entrevu ou fixé dans le premier moment de l'inspiration? Chez les grands artistes, ce croquis n'est pas un songe, un nuage confus; il est autre chose qu'une réunion de linéaments à peine saisissables; les grands artistes seuls partent d'un point fixe, et c'est à cette expression pure qu'il leur est si difficile de revenir dans l'exécution longue ou rapide de l'ouvrage. L'artiste médiocre occupé seulement du métier, y parviendra-t-il à l'aide de ces tours de force de détails qui égarent l'idée, loin de la mettre dans son jour? Il est incroyable à quel point sont confus les premiers éléments de la composition chez le plus grand nombre des artistes... Comment s'inquiéteraient-ils beaucoup de revenir par l'exécution à cette idée qu'ils n'ont point eue[295]?
*
24 _avril._--Je professe avant tout ma prédilection pour les ouvrages de courte haleine qui ne fatiguent pas plus le lecteur qu'ils n'ont fatigué l'auteur, etc.
--Menace de gelée, qui s'est réalisée dans la nuit au détriment de ce pauvre pays. Le serrurier me disait ce matin que la commune comprenant Mainville, Draveil et Champrosay faisait souvent pour quatre-vingt mille francs de cerises seulement.
*
26 _avril._--Peu d'entrain. Mauvaise humeur presque toute la journée pour le jour de mes cinquante-six ans. Je les ai depuis ce matin.
*
27 _avril._--Je suis sorti de bonne heure; cela me réussit à présent, et je travaille facilement l'après-midi après avoir fait de l'exercice le matin, ce qui m'était impossible autrefois.
J'ai pris l'allée de l'Ermitage et, au croisé des deux chemins, le petit sentier autrefois couvert, maintenant en taillis de quatre ou cinq ans, que je me rappelle souvent avoir pris avec Villot. J'y ai vu nombre de pousses de chêne gelées comme la vigne. Ce sentier aboutit au grand chemin herbu qui fait le tour de la forêt. En prenant à gauche, j'ai trouvé presque aussitôt le chemin direct de Mainville à Champrosay, en passant par le chêne d'Antain. On ne peut pas revenir plus directement.
J'ai beaucoup étudié les feuillages des arbres en revenant; les tilleuls y sont en abondance et développés plus tôt que les chênes. Le principe est plus facile à observer dans ce genre de feuilles.
Revenu agréablement. Cette étude des arbres de ma route m'a aidé à remonter le tableau du _Tueur de lions_, que j'avais mis hier, au milieu de ma fâcheuse disposition, dans un mauvais état, quoique la veille il fût en bon train. J'ai été pris d'une rage inspiratrice, comme l'autre jour, quand j'ai retravaillé la _Clorinde_, non pas qu'il y eût des changements à faire, mais le tableau était venu subitement dans cet état languissant et morne, qui n'accuse que le défaut d'ardeur en travaillant. Je plains les gens qui travaillent tranquillement et froidement. Je crois que tout ce qu'ils font ne peut être que froid et tranquille, et ne peut mettre le spectateur que dans un état pire de froideur et de tranquillité. Il y en a qui s'applaudissent de ce sang-froid et de cette absence d'émotion; ils se figurent qu'ils dominent l'inspiration.
La pluie est arrivée avec abondance; il a été impossible de sortir le soir, que j'ai passé à dormir et à me promener dans ma maison en faisant des projets. Je roule dans ma tête les deux tableaux de _Lions_[296] pour l'Exposition; je pense aussi à l'allégorie du _Génie arrivant à la gloire_[297].
Sensation délicieuse, en me couchant fort tard, de la fraîcheur du soir, les fenêtres ouvertes, et du chant _diamanté_ du rossignol. S'il était possible de peindre ce chant à l'esprit, au moyen des yeux, je le comparerais à l'éclat que jettent les étoiles, par une belle nuit et à travers les arbres; ces notes légères ou vives, ou flûtées ou pleines d'une énergie inconcevable dans ce petit gosier, me représentent ces feux, tantôt étincelants, tantôt un peu voilés, semés inégalement comme des diamants immortels dans la voûte profonde de la nuit. La réunion de ces deux émotions, qui est des plus fréquentes dans cette saison, le sentiment de la solitude et de la fraîcheur qui s'y joint, l'odeur des plantes et surtout des forêts qui semble le soir plus intense, sont pour l'âme un de ces festins spirituels auxquels l'imparfaite création la convie rarement.
*
28 _avril._--Ma pensée se porte à mon réveil sur les moments si agréables et si doux à ma mémoire et à mon cœur que j'ai passés près de ma bonne tante[298] à la campagne. Je pense à elle, à Henry, à ce malheureux... que le ménage a perdu pour des sentiments comme ceux-là, si jamais il les a éprouvés, aussi bien qu'il en a fait un portefaix, au lieu d'un artiste. Je lui donne ce nom pour dire qu'il n'est plus adonné qu'à la matière, mais de la manière la plus triste; il traîne véritablement le plus triste fardeau qu'il soit possible de porter, celui de son ménage et de sa maison à soutenir, et il n'y a plus chez lui une étincelle d'aspiration vers le plaisir de l'esprit ou de son métier;--mais sa situation d'à présent m'éloigne de mes pensées de ce matin.
Je me disais qu'il y a dix ans maintenant que j'avais été pour la dernière fois à Frépillon[299]; c'est vers le mois de mai 1844 environ, qu'après être revenu du dernier séjour que j'y avais fait, ce qui avait lieu ordinairement au printemps et à l'automne, je fus voir Mme His[300], qui demeurait à l'Arsenal, et j'y vis ma tante, qui venait déjà pour consulter. J'étais moi-même dans le quartier pour travailler à mon tableau de la rue Saint-Louis[301], que j'achevais. Jenny m'accompagnait. Je ne suis plus retourné depuis à Frépillon. Vers le mois d'août, ma tante est venue se constituer dans la maison de santé du faubourg Saint-Antoine, de laquelle je suis venu à bout de la persuader de se retirer.
En réfléchissant sur la fraîcheur des souvenirs, sur la couleur enchantée qu'ils revêtent dans un passé lointain, j'admirais ce travail involontaire de l'âme qui écarte et supprime, dans le ressouvenir de moments agréables, tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je comparais cette espèce d'idéalisation, car c'en est une, à l'effet des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste concentre l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants, ou sots; sa main puissante dispose et établit, ajoute ou supprime, et en use ainsi sur des objets qui sont siens; il se meut dans son domaine et vous y donne une fête à son gré; dans l'ouvrage d'un artiste médiocre, on sent qu'il n'a été maître de rien; il n'exerce aucune action sur un entassement de matériaux empruntés. Quel ordre établirait-il dans ce travail où tout le domine? Il ne peut qu'inventer timidement et que copier servilement; or, au lieu de faire comme l'imagination qui supprime les côtés repoussants, il leur donne un rang égal et quelquefois supérieur par la servilité avec laquelle il copie. Tout est donc confusion et insipidité dans son ouvrage. Que s'il s'y mêle quelque degré d'intérêt et même de charme, à raison du degré d'inspiration personnelle qu'il lui sera donné de mêler à sa compilation, je le comparerai à la vie comme elle est, et à ce mélange de lueurs agréables et de dégoûts qui la composent. De même que dans la composition bigarrée de mon demi-artiste où le mal étouffe le bien, nous ne sentons qu'à peine, dans le courant de la vie, ces instants passagers de bonheur, tant ils sont gâtés par les ennuis de tous les moments.
Un homme peut-il dire qu'il a été heureux dans tel moment de sa vie qu'il trouve charmant par le souvenir? Il l'est assurément par ce souvenir même, il se rend compte du bonheur qu'il a dû éprouver; mais dans l'instant de ce prétendu bonheur, se sentait-il vraiment heureux? Il était comme un homme qui possède une parcelle de terrain dans laquelle est enfoui un trésor dont il n'a pas connaissance. Appellerez-vous riche un tel homme? pas plus que je n'appelle heureux celui qui l'est sans s'en douter, ou sans savoir à quel point il l'est. Le vulgaire trouve heureux le monarque, parce qu'il dispose de tout, de tout ce qui lui manque surtout; il ne voit pas qu'il est assiégé par des ennuis attachés à sa condition élevée, comme il l'est lui-même dans sa médiocrité. Ces ennuis obscurcissent tous les plaisirs, pour lui comme pour le monarque; et combien n'en est-il pas qu'il goûte, sans presque le savoir, qui sont inestimables et qui sont interdits, inconnus même des grands qu'il envie! Ces avantages sont si nombreux, ils sont si certains qu'ils suffisent amplement, je ne dirai pas à consoler, mais à rendre charmée de son lot, cette partie de l'humanité dont la médiocrité est le partage...
Les pures jouissances que je trouve ici, sans parler du peu de goût que j'ai pour les plaisirs des grands, me dispensent d'allonger cette note.
*
29 _avril._--Repris les _Baigneuses._
Je comprends mieux, depuis que je suis ici, quoique la végétation soit peu avancée, le _principe_ des arbres. Il faut les modeler dans un reflet coloré comme chair: le même principe paraît ici encore plus pratique. Il ne faut pas que ce reflet soit complètement un reflet. Quand on finit, on reflète davantage là où cela est nécessaire, et quand on touche par-dessus les clairs ou gris, la transition est moins brusque. Je remarque qu'il faut toujours modeler par masses tournantes, comme seraient des objets qui ne seraient pas composés d'une infinité de petites parties, comme sont les feuilles: mais comme la transparence en est extrême, le ton du reflet joue dans les feuilles un très grand rôle.
Donc observer:
1° Ce ton général qui n'est tout à fait _ni reflet ni ombre, ni clair_, mais _transparent presque partout_;
2° Le bord plus froid et plus sombre, qui marquera le passage de ce reflet au _clair_, qui doit être indiqué dans l'ébauche;
3° Les feuilles entièrement dans l'ombre portée de celles qui sont au-dessus, qui n'ont ni _reflets_ ni _clairs_, et qu'il est mieux d'indiquer après;
4° Le clair _mat_ qui doit être touché le dernier.
Il faut raisonner toujours ainsi, et surtout tenir compte du côté par où vient le jour. S'il vient de derrière l'arbre, celui-ci sera reflété presque complètement. Il présentera une masse reflétée dans laquelle on verra à peine quelques touches de _ton mat_; si le jour, au contraire, vient de derrière le spectateur, c'est-à-dire en face de l'arbre, les branches qui sont de l'autre côté du tronc, au lieu d'être reflétées, feront des masses d'un ton d'_ombre uni_ et _tout à fait plat._ En somme, plus les tons différents seront mis à plat, plus l'arbre aura de légèreté.
Plus je réfléchis sur la couleur, plus je découvre combien cette _demi-teinte reflétée_ est le principe qui doit dominer, parce que c'est effectivement ce qui donne le vrai ton, le ton qui constitue la valeur, qui compte dans l'objet et le fait exister. La lumière à laquelle, dans les écoles, on nous apprend à attacher une importance égale et qu'on pose sur la toile en même temps que la demi-teinte et que l'ombre, n'est qu'un véritable accident: toute la couleur vraie est là: j'entends celle qui donne le sentiment de l'épaisseur et celui de la différence radicale qui doit distinguer un objet d'un autre.
*
30 _avril._--J'écris à Mme de Forget:
«Me voici encore à la campagne. Je ne puis m'arracher, je ne dirai pas aux ombrages de la forêt, car il y a à présent plus de pluie que de soleil, mais c'est ce qu'on demandait. Ce qui est fort triste, c'est la gelée qui a perdu les vignes de ce pauvre petit endroit et qui risque de compromettre la récolte en fruits. Qui croirait qu'une commune comme celle-ci porte à Paris pour quatre-vingt mille francs de cerises seulement?
«Je resterai encore une huitaine. J'ai l'air d'un Robinson, je suis aussi seul que lui. J'ai jeté sur le papier quelques idées de projets d'articles: malheureusement je n'ai pas ici les matériaux nécessaires pour y travailler autrement que vaguement. J'achève des tableaux qui m'étaient demandés; surtout je jouis du bonheur de n'être pas dérangé... Vous ne vous doutez pas, vous autres voluptueux, quand, en vous levant le matin, vous trouvez l'air un peu refroidi, qu'il y a çà et là dans le même pays que vous habitez des milliers de malheureux qui sont au désespoir de ce petit froid, qui ne vous coûte tout au plus que la peine de souffler votre feu. Peut-être que ce petit froid nous fera payer encore notre vie aussi cher que l'année dernière; c'est là que j'attends nos élégants, et c'est ce que Bouchereau saura trop bien nous dire.
«Avez-vous vu le drôle de procès que fait Mme veuve Balzac à Dumas, qui veut absolument faire un tombeau de sa façon à son mari, avec les souscriptions du public, bien entendu? Elle a raison, si elle a effectivement fait ce tombeau; mais s'il est encore à faire après quatre ans, Dumas a raison de vouloir rendre à son confrère mort, qu'il détestait de son vivant, ce petit honneur qui ne lui coûtera rien.
«Voilà le pauvre Lamartine[302] qui prend la plume, pour donner au public enfantin une édition _expurgata_ de ses œuvres. La préface qu'il met en tête du recueil de ces œuvres choisies aurait grand besoin d'être elle-même purgée et surtout abrégée. Elle contient des phrases comme celle-ci: «Plus un écrivain est abondant, plus il a de limon à déposer dans sa course... la pensée de l'homme ne jaillit pas au premier flot ni à tous les flots. Limpide, rapide, incorruptible, digne d'être envasée dans les urnes des siècles pour abreuver le genre humain, la pensée de l'homme le plus favorisé des dons du ciel est un torrent qui coule de plus ou moins haut en se creusant un lit plus ou moins profond dans la mémoire des hommes, etc., mais qui coule avec des écumes, des lies, des sables qu'il faut bien se garder de recueillir avec l'_eau du ciel._»
«Nous allons voir cette _eau du ciel_ que distille M. de Lamartine dans ses bons jours. Si le style des morceaux qu'il choisit est dans le goût de ce qu'on vient de lire, on pourra trouver, comme il l'avoue lui-même, que le recueil est encore trop volumineux. N'est-il pas étrange qu'un auteur expose et confesse ainsi à tous les yeux qu'il est plein de _ce limon_, de ce sable dont il parle, qui n'atteste que la précipitation de la composition aussi bien que le mépris du bon public pour lequel il écrit? Ainsi, dans le but de redonner sa marchandise sous autre forme, il fait lui-même le métier de critique sur ses propres livres, il prendra la peine de nous montrer tout ce qui est mauvais. Il va jusqu'à refaire des passages, il _supprime la strophe_, il _innocente l'image_, il corrige le mot. Il est probable que c'est là le dernier livre qu'il se propose de publier; car qui voudra désormais mais acheter les autres? Il est clair que tous les dix ans, il les refera d'une autre manière, en les épurant, bien entendu.»
[282] C'est, croyons-nous, le seul passage du Journal où l'on trouve une restriction sur le génie de Chopin. Eu 1842, il écrivait à Pierret: «J'ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin, que j'aime beaucoup et qui est un homme de distinction rare: _c'est le plus vrai artiste que j'aie rencontré._ Il est de ceux en petit nombre qu'on peut admirer et estimer.» (_Corresp._, t. I, p. 262-263.)
[283] Delacroix oubliait _Fidelio._
[284] _Théophile Silvestre_ fut certainement avec Thoré et Baudelaire le critique qui écrivit les articles les plus judicieux et les plus impartiaux sur l'œuvre d'Eugène Delacroix. Il s'agissait ici de la notice d'après nature publiée par Silvestre, qui fut réimprimée ensuite dans l'_Histoire des artistes vivants français et étrangers._
Après avoir lu cet article, Delacroix écrivait au critique: «J'ai grandement à vous remercier d'une appréciation si favorable: c'est de l'apothéose de mon vivant. Malgré mon respect pour la postérité, je ne puis m'empêcher d'être fort reconnaissant d'un aussi aimable contemporain que vous. Veuillez à votre tour ne point considérer comme une flatterie banale les compliments que je vous adresse ici sur la valeur que vous y montrez: c'est un art de dire ce que vous voulez et d'exprimer les nuances, qui est fort rare dans ce temps-ci, quoique ce soit là une de ses grandes prétentions.» (_Corresp._, t. II, p. 111-112.)
[285] Toile qui appartient à M. Bischoffsheim. Vendue une première fois 500 francs en 1864, elle atteignait 7,800 francs en 1868. «C'est, dit M. Robaut, un ravissant tableau de chevalet que ne dépare aucune négligence; il est d'une touche preste, vive, habile: les figures sont traitées avec une grande délicatesse, et le paysage est d'une exécution très soignée.» (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1246.)
[286] Ce tableau n'a été terminé qu'en 1859. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1019.)
[287] Il s'agit ici de M. _Moreau_, père de _M. Adolphe Moreau-Nélaton_, le collectionneur qui fit aussi de la critique d'art et dressa le premier inventaire des tableaux du maître en 1873.
La lettre écrite par Delacroix à Moreau est celle que nous avons citée plus haut, dans laquelle il parle de son «illustre confrère en plafond» Ingres.
[288] Ce tableau fut exposé au Salon de 1859. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 589.)
[289] Delacroix allait souvent au Jardin des Plantes faire des études d'animaux. Dans une note de sa correspondance, M. Burty dit à propos du sculpteur Barye: «Ils avaient fait en compagnie, m'a dit M. Delacroix, des études au crayon ou à l'encre, de lions, de lionnes, de tigres, dans une superbe ménagerie qui s'était établie à la foire de Saint-Cloud, et aussi des études d'écorché, d'après une lionne morte au Jardin des Plantes.» (_Corresp._, t. I, p. 131.)
[290] _Gustave Planche_ fut un des critiques qui suivirent depuis l'origine l'effort créateur de Delacroix: il l'accompagna de sa sympathie et parla de son œuvre dans de nombreux Salons. C'est ainsi que dans un Salon de 1837 «qui est un véritable acte d'accusation contre le jury, il énumère les tableaux refusés de Delacroix et déclare qu'il en parlera comme s'ils avaient été exposés». (Maurice TOURNEUX.)
[291] Ce tableau figure dans le _Catalogue Robaut_ sous le n° 1240, et avec le titre: _Femmes turques au bain._ À la vente John Saulnier, en 1886, il a été vendu 15,500 francs.
[292] Variante du n° 1048 du _Catalogue Robaut._
[293] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1290.
[294] Ces questions d'exécution de l'œuvre le préoccupent toujours davantage à mesure qu'il avance dans la vie. Les dernières années du Journal sont pleines de réflexions du même ordre.
[295] Sur l'insuffisance des spécialistes, ou plutôt sur l'opinion du maître touchant ce point, voir notre Étude, page XXVII.
[296] L'un d'eux est sans doute le tableau de _Lions_ qui figure au Musée de Bordeaux, et dont toute la partie supérieure a été détruite dans un incendie du Musée. (Voir _Catalogue Robaut_, nos 1242 et 1278.)
[297] Voir _Catalogue Robaut_, nos 727, 728.
[298] _Madame Riesener._
[299] Delacroix, dans sa jeunesse, allait souvent à Frépillon, chez son oncle Riesener.
[300] Madame _Charles His._ (Voir _suprà_, t. I, p. 271.)
[301] _Le Christ au jardin des Oliviers._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 176.)
[302] Le tempérament poétique de _Lamartine_ plaisait médiocrement à Delacroix, lequel d'ailleurs avait peine à oublier une ridicule méprise qui fit que le poète lui attribua innocemment un jour de misérables peintures d'un nommé Vinchon, et l'accabla d'éloges à leur propos.
* * * * *
_Paris_, 2 _mai._--Parti de Champrosay ce jour, à sept heures du matin.
J'étais inquiet au sujet de la lettre de Barbier à propos du conseil de révision; d'ailleurs, j'avais reçu la lettre d'Albert de Vau, qui lui annonçait un excellent envoi que je craignais de laisser longtemps à la discrétion de mes portiers; d'ailleurs, pour tout dire, le moment était arrivé. Mes tableaux avaient besoin de se reposer. Je ne restais donc plus qu'en me le reprochant, en considérant tout ce qui me rappelle à Paris.
--Sur le tantôt à Paris, et pendant que je me reposais, arrivent le cousin Delacroix et le cousin Jacob. Enchanté de les voir.
*
3 _mai._--Les deux cousins ont dîné avec moi; nous sommes restés les coudes sur la table jusqu'à onze heures. J'adore les récits de militaires, et lui, je l'aime beaucoup: il est un type véritable.
--Le matin, dans un beau feu, repris l'esquisse du _Combat de lions_[303]. J'en ferai peut-être quelque chose.
*
5 _mai._--Comité à neuf heures pour le collège Stanislas.
Il n'y a plus en France, et je dirai ailleurs, d'état intermédiaire: ou Jésuites ou septembriseurs; il faut subir l'un ou l'autre régime. Cette introduction avouée, sollicitée par l'État, des ecclésiastiques dans l'éducation, est une tendance dans laquelle on ne peut s'arrêter que pour tomber fatalement dans l'extrémité contraire.
*