Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854

Part 21

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Les beaux ouvrages ne vieilliraient jamais s'ils n'étaient empreints que d'un sentiment vrai. Le langage des passions, les mouvements du cœur sont toujours les mêmes; ce qui donne inévitablement ce cachet d'ancienneté, lequel finit quelquefois par effacer les plus grandes beautés, ce sont ces moyens d'effet à la portée de tout le monde, qui florissaient au moment où l'ouvrage a été composé; ce sont certains ornements accessoires à l'idée et que la mode consacre, qui font ordinairement le succès de la plupart des ouvrages. Ceux qui, par un _prodige_ bien rare, se sont passés de cet accessoire, n'ont été compris que fort tard et fort difficilement, ou par de générations qui étaient devenues insensibles à ce charmes de convention.

Il y a un _moule consacré_ dans lequel on jette les idées bonnes ou mauvaises, et les plus grands talents, les plus originaux, en portent involontairement la trace. Quelle est la musique qui résiste, après un certain nombre d'années, au caractère de vétusté que lui impriment les cadences, les fioritures qui souvent ont fait sa fortune, à son apparition? Quand l'école moderne d'Italie a substitué des ornements d'un goût qui a semblé nouveau à ceux dont nous avions l'habitude dans la musique de nos pères, cette nouveauté a paru le comble de la distinction; mais cette impression n'a pas duré autant que la mode dans les vêtements et dans les bâtiments. Elle a eu tout au plus assez de puissance pour nous lasser passagèrement des ouvrages anciens, en les faisant paraître vieux; mais ce qui a déjà prodigieusement vieilli, ce sont les ornements, c'est la parure indiscrète qu'un magistique (_sic_) génie ne dédaignait pas d'ajouter à ses heureuses conceptions et dont la foule des imitateurs a fait la substance même des ouvrages dénués d'invention.

Il faut déplorer ici cette triste condition de certaines inventions qui nous charment dans les esprits originaux. Ces agréments mêmes, ces ornements, ajoutés par la main du génie à des idées expressives et profondes, sont presque une nécessité à laquelle il cède naturellement. Ce sont des intervalles, des repos presque nécessaires, qui reposent l'esprit et le conduisent à de nouvelles idées.

Sur les nouvelles sonorités, les combinaisons de Beethoven: elles sont déjà devenues l'héritage ou plutôt le butin des moindres débutants.

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27 _mars._--Premier acte de la _Vestale_[280] dans la loge de Mme Barbier. J'ai été frappé, à travers la vétusté, d'un souffle original et qui a dû ressortir bien davantage à l'origine. Je ne sais si Cherubini est un plus grand musicien, mais il ne me donne pas cette impression. Il me semble qu'il est le calque des formes qu'il a trouvées établies: ainsi le _Requiem_ de Mozart serait la règle dont il n'est pas sorti.

En sortant, vu deux actes d'_Ulysse_[281] qui m'a paru encore affaibli. Cette musique mince ne va pas aux temps héroïques. Le dialogue est bien puéril, et cependant, quand on l'interrompt pour intercaler un morceau de musique, on est dans la situation d'un voyageur qui fait une route insipide, mais qui voudrait n'arrêter qu'au bout de sa carrière; en un mot, c'est un genre bâtard: bâtard quant au poème par la niaise imitation de mœurs qui ne nous touchent pas, bâtard par cette musique d'opéra-comique, et qui certes n'a rien d'antique pour faire chanter des porchers. Mieux aurait valu du plain-chant, puisqu'on était en train d'archaïsme.

[257] Dans l'intervalle du 29 janvier an 6 mars, Delacroix avait fait exécuter par le peintre Andrieu des retouches aux peintures du salon de la Paix à l'Hôtel de ville, ainsi qu'il résulte de cette lettre: «Ayez la bonté de refaire un ciel plus clair, à la Muse par exemple, pas trop uni, mais éclairci de manière à faire bien à la lumière. Faites-en autant à la Minerve et, si vous voulez, à la Vénus. Je ne ferai que perdre ma journée en allant seulement pour cela, que vous pouvez faire parfaitement, et je ne serai pas en train de faire quoi que ce soit avant d'avoir revu aux lumières.» (_Corresp.,_ t. II, p. 98.)

[258] Épisode de l'histoire du Hanovre.

[259] _Blaze de Bury_, qui était le beau-frère de Buloz, fit pendant de longues années paraître de nombreux articles de critique littéraire et musicale à la _Revue des Deux Mondes._

[260] _Larivière_, peintre, élève de Guérin, de Girodet et de Gros, avait été un des derniers concurrents de Delacroix à l'Institut.

[261] _Panseron_ (1795-1859), compositeur, auteur d'un grand nombre de morceaux de musique religieuse.

[262] _Pelletier_ occupait un poste important au ministère d'État. C'était un protégé de M. Fould.

[263] _Dedreux-Dorcy_, peintre, qui fit un portrait de Delacroix en 1831.

[264] _Antony Deschamps de Saint-Amand_, poète et littérateur (1808-1869). Outre un grand nombre d'œuvres poétiques, A. Deschamps a publié des articles dans la _Revue de Paris_ et le _Journal des Débats._

[265] _Félix Bodin_, publiciste et historien (1795-1837). C'est sous ses auspices que M. Thiers, alors inconnu, commença son _Histoire de la Révolution française._ Félix Bodin devint membre de la Chambre des députés après la révolution de 1830.

[266] _Gustave Nadaud_ (1820-1893), compositeur et chansonnier, qui avait déjà, en 1849 et 1852, publié deux recueils de ses chansons.

[267] _Hippolyte Rodrigues_, financier et littérateur, occupait depuis 1840 une charge d'agent de change qu'il abandonna en 1875 pour se consacrer exclusivement aux études de critique et d'histoire religieuse. Il était le beau-père d'Halévy.

[268] _Mirés_, célèbre financier de l'époque, était alors à la tête d'un série de vastes opérations financières et jouissait dans le monde d'une influence considérable.

[269] Le _Cavalier gaulois._

[270] _Laity_, ancien lieutenant d'artillerie, qui avait pris parti avec sa troupe pour le prince Louis-Napoléon lors de l'échauffourée de Strasbourg, où il se trouvait alors en garnison. Traduit devant la cour d'assises et acquitté, il donna sa démission. A l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence de la République, il reprit du service dans l'armé, mais il donna de nouveau sa démission après le coup d'État. En 1854, il fut nommé préfet, et devint sénateur en 1857.

[271] _Adolphe Hermant_, dit _Hermann_, né à Douai en 1822, élève Conservatoire de Paris, violoniste distingué.

[272] _Hercule étouffant Antée._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1139.)

[273] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1230, 1242, 1278, 1349, 1350.

[274] _Isidore Dagnan_, paysagiste, qui exposa de 1819 à 1868.

[275] _Lefèvre-Deumier_ (1797-1857), littérateur et poète, auteur de tragédies romantiques écrites sous l'influence de Byron. En 1830, il prit part à l'insurrection de Pologne, puis, de retour en France, se maria et recueillit par héritage une immense fortune. Il devint, en 1852, bibliothécaire des Tuileries.

Sa femme, née _Roulleaux-Dugage_, s'est adonnée à la sculpture; elle exposait cette même année 1853 un buste de Mgr Sibour qui lui valut une médaille.

[276] _Adolphe Yvon_, peintre, élève de Delaroche, qui n'avait jusqu'alors exposé que des portraits et des scènes bibliques ou de genre. Il n'aborda le genre historique et militaire qu'au Salon de 1853, en peignant l'épisode du _Premier consul descendant le mont Saint-Bernard_, pour le château de Compiègne.

[277] Voir notre Étude sur les rapports d'Ingres avec Delacroix. À propos du plafond d'Ingres qui avait contribué à la décoration de l'Hôtel de ville, voici ce que Delacroix écrivait à un critique d'art: «Je ne sais si mon illustre confrère en plafond sera aussi satisfait de votre appréciation que je le suis pour ma part. Je suis entièrement de votre avis, à savoir que les _camées_ ne sont pas faits pour être mis en peinture, et qu'il faut que chaque chose soit à sa place.» M. Burty ajoute en note: «L'illustre confrère en plafond, c'était Ingres, et les _camées_, c'était l'apothéose de Napoléon.» (_Corresp._, t. II, p. 110-111.)

Burty aurait pu ajouter que si Delacroix prononce le mot _camée_, c'est que Ingres n'avait fait qu'agrandir une composition connue comme _camée._ D'ailleurs, Delacroix fit de même pour l'_Apothéose d'Homère._

[278] Rappelons qu'il qualifiait de _divine_ la symphonie en _la._

[279] Opéra de _Weber._

[280] Tragédie lyrique de _Spontini_, qui avait été représentée pour la première fois à l'Académie impériale de musique le 11 décembre 1807; elle fut reprise à l'Opéra le 16 mars 1854, avec _Roger, Obin, Bonnehée_, Mlles _Poinsot_ et _Sophie Cruvelli._ Cette reprise n'obtint pas le succès qu'on avait espéré.

[281] _Ulysse_, tragédie en trois actes et en vers, mêlée de chœurs, par Ponsard, qui fut représentée pour la première fois au Théâtre-Français le 18 juin 1852.

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4 _avril._--De la différence qu'il y a entre la littérature et la peinture relativement à _l'effet que peut produire l'ébauche d'une pensée_, en un mot de l'impossibilité d'ébaucher en littérature, de manière à peindre quelque chose à l'esprit, et de la force, au contraire, que l'idée peut présenter dans une esquisse ou un croquis primitif. La musique doit être comme la littérature, et je crois que cette différence entre les arts du dessin et les autres tient à ce que les derniers ne développent l'idée que _successivement._ Quatre traits, au contraire, vont résumer pour l'esprit toute l'impression d'une composition pittoresque.

Même quand le morceau de littérature ou de musique est achevé quant à sa composition générale, qui est supposée devoir donner l'impression pour l'esprit, l'inachèvement des détails sera d'un plus grand inconvénient que dans un marbre ou un tableau; en un mot, l'a peu près y est insupportable, ou plutôt ce qu'on appelle, en peinture, l'_indication_, le _croquis_, y est impossible: or, en peinture, une belle indication, un croquis d'un grand sentiment, peuvent égaler les productions les plus achevées pour l'expression.

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7 _avril._--Concert de la princesse. J'étais à côté de Mlle Gavard et de son frère; il faisait une chaleur insupportable et une odeur de rat mort qui l'était de même. Cela a été d'une grande longueur. On a commencé par le plus beau; quoique cela ait nécessairement gâté le reste, on a du moins goûté tout du long et sans fatigue cette belle symphonie en _ut mineur_ de Mozart; mon pauvre Chopin[282] a des faiblesses après cela. La bonne princesse s'obstine à jouer ses grands morceaux; elle y est encouragée par ses musiciens qui ne s'y connaissent point, tout artistes _de métier_ qu'ils sont. Le souffle manque un peu à ces morceaux. Il faut dire que la contexture, l'invention, la perfection, tout est dans Mozart. Barbereau me disait chez Boissard, après ce beau _quatuor_ dont je parle plus loin, qu'il a, plus encore que Haydn, la simplicité et la franchise des idées; c'est surtout par le souvenir qu'on l'apprécie. Il en met une grande partie sur le compte de la science, sans omettre l'inspiration; il dit que c'est la science qui fait tirer ainsi partie des idées.

Chenavard me disait, ce jour-là, qu'Haydn lui paraissait avoir le style comique, le style de la comédie; il s'élève rarement jusqu'au pathétique. Mozart, me disait S..., ainsi qu'Haydn, n'a pas mis la passion dans la symphonie. Ce dernier particulièrement, qui en a tant mis dans son théâtre, ne cherche dans la symphonie qu'une récréation pour l'oreille, récréation intelligente, bien entendu, mais point de ces élans sombres et violents qui sont presque tout Beethoven, lequel n'a jamais pu faire de théâtre[283].

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8 _avril._--L'homme heureux est celui qui a _conquis_ son bonheur ou le moment de bonheur qu'il ressent actuellement. Le fameux _progrès_ tend à supprimer l'effort entre le désir et son accomplissement: il doit rendre l'homme plus véritablement malheureux. L'homme s'habitue avec cette perspective d'un bonheur facile à atteindre: suppression de la distance, suppression de travail dans tout.

Après avoir supprimé l'espace, mis à bon marché toutes sortes de substances qui servent au luxe et au plaisir d'une génération amollie, il ne reste plus qu'à décider la terre à répandre d'une main plus libérale ses antiques dons, source de notre vie même. Il est plus difficile de régler le cours des saisons que de creuser des montagnes et d'aligner sur des espaces considérables des monceaux de fer, voie expéditive qui rapproche les lieux et ménage le temps. Des philanthropes ont bien imaginé que la mécanique suppléerait quelque jour au caprice du vent et aux difficultés du sol pour donner libéralement au genre humain cette nourriture qu'il n'arrache à la terre qu'avec des sueurs, depuis qu'il a été jeté tout nu sur sa face, et depuis qu'il a renoncé à se procurer une chétive subsistance avec des arcs et des flèches, aux dépens d'autres chétives créatures qui trouvent, elles, sans les mêmes soins, quoique avec peine encore, la nourriture...

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9 _avril._---Détestable concert à Sainte-Cécile: le fameux finale de Mendelssohn, annoncé par S..., m'a paru un charivari sans idées.

En sortant, été voir Mme Delessert sur son invitation. Marche turque de Beethoven et chœur de D...: médiocres, affectés. Pourquoi ne pas exécuter ces beaux _concertos_, comme celui que Chopin m'a fait connaître?

La pauvre princesse nous donnait aussi des choses ennuyeuses dans le même genre; elle faisait chanter à Mario un air de Chopin et surtout un _Chant de mai_, qu'il ne faut pas confondre avec celui de 1815... prétentieuse et vague imagination de Meyerbeer.

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10 _avril._--Dîné chez Mme de Forget avec Mme de Querelles; bien qu'elle abonde volontiers dans le sens des conversations religieuses, je la trouve avec plaisir; nous avons beaucoup parlé des _tables._ Les prêtres y voient l'influence des mauvais esprits.

11 _avril._--J'ai fait mes paquets toute la matinée et ai été à deux heures chez Boissard. Divin _quatuor_ de Mozart.

Chenavard nous parlait de Rossini: on le traitait déjà de _perrucone_, en 1828. Il crève de jalousie pour les succès des moindres musiciens. Le philosophe nous citait le mot de Boileau, déjà très vieux, à Louis Racine: il lui disait qu'il _n'avait jamais entendu faire l'éloge du moindre savetier sans se sentir mordu au cœur._ Il disait qu'il fallait de l'émulation.

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_Champrosay_, 12 _avril._--Parti pour Champrosay. La pluie a commencé juste au moment où nous quittions Paris pour aller à Champrosay. La sécheresse vraiment extraordinaire qui dure depuis six semaines affecte les campagnards.

Ce soir, promenade avec Jenny vers Draveil par la plus belle lune du monde. Le temps est entièrement remis.

J'ai emporté avec moi la fin de l'article de Silvestre[284], qui me concerne. J'en suis très satisfait. Pauvres artistes! ils périssent si on ne s'occupe pas d'eux. Il me met dans la catégorie de ceux qui ont préféré l'_opinion de la postérité à celle de leur époque._

Avant dîner, nous avions été avec Jenny voir la fontaine. Ba vet a fait ébrancher ces beaux saules et ces beaux peupliers que j'admirais tant l'année dernière et qui étaient la grâce de toute cette plaine.

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13 _avril._--La plus belle matinée du monde et la plus douce impression en ouvrant ma fenêtre. Le sentiment du calme et de la liberté dont je jouis ici est d'une douceur inexprimable. Aussi je laisse venir ma barbe et je suis presque en sabots. Travaillé aux _Baigneuses_[285] toute la matinée, en interrompant de temps en temps mon travail pour descendre dans le jardin ou dans la campagne.

Vers trois heures, promenade assez courte dans la forêt, en prenant par l'allée du chêne Prieur, revenant vers la grande allée qui croise celle de l'ermitage et revenu enfin par cette dernière, après avoir passé à l'ombre derrière l'enclos. Peu d'idées, mais un certain sentiment de bonheur: satisfaction de moi-même et de mon travail.

Trouvé deux belles plumes d'oiseau de proie.

Le soir, sommeil après dîner et promenade jusqu'à onze heures, par la lune, dans le jardin.

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14 _avril._--Assez mauvaise disposition toute la matinée.--Travaillé aux _Guetteurs de lion_[286].

Sorti avant dîner avec Jenny, qui est souffrante et inquiète; Julie partait le soir pour son pays.

Dans la journée, promenade de temps en temps dans le jardin.

Écrit à Silvestre et à Moreau[287].

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15 _avril._--Repris la _Clorinde._--Composé à l'intention de Dumas l'_Hamlet ayant tué Polonius_[288].

Vers trois heures, descendu par le plus beau soleil à la rivière pour voir à quel point elle est diminuée par la sécheresse. J'ai parcouru tout le bord avec beaucoup de plaisir; j'étais poursuivi, en descendant la petite rue pour arriver à la plaine et en revoyant ces petites îles de la rivière, par toutes sortes d'émotions mêlées de douceur et de regrets.

Le soir, promenade avec Jenny sur la route toute poudreuse.

J'écris à Mme de Forget:

«Je vous écris par le plus beau temps possible, qui afflige tout le monde, en commençant par la terre. Je n'ai pas souvenir d'avoir vu pareille chose en cette saison; les bons agriculteurs sont aux abois; l'herbe est sèche dans la forêt, comme dans les plus grandes chaleurs du mois d'août, et les récoltes donnent de l'inquiétude, si ce n'est celle du vin qui viendrait pour nous consoler de l'absence des autres. Pour moi, en particulier, je ne retire que de l'agrément de ce qui cause cette inquiétude, mais j'en ferais volontiers le sacrifice en vue du bien général et des conséquences. Pour ne parler que de l'agrément, les feuilles ne poussent pas, ce qui nuit au paysage et ôte l'ombre qu'on peut très bien regretter, à cause de la chaleur inusitée du soleil. Je travaille à la peinture; la littérature, en ce moment, ne m'inspire pas.

«Je dois vous dire, pour votre édification, que j'ai reçu, avant mon départ, mon diplôme d'académicien d'Amsterdam, orné des armes des Pays-Bas et avec les parafes nécessaires; seulement il m'est impossible de comprendre un seul mot de ce titre authentique. Il faudra que j'aille en Hollande me le faire lire quelque jour. En attendant, je me promène avec un certain contentement de moi-même, assuré maintenant que je n'ai pas tout à fait perdu mon temps, dans ce monde, puisque j'ai été apprécié par les bons Hollandais.

«Je vous voudrais plus souvent des distractions comme celle que je trouve dans ce lieu écarté et champêtre. Le plaisir d'ouvrir le matin sa fenêtre sur la plus agréable vue du monde, rafraîchie par le pleurs de la nuit, et de respirer un air différent de celui que nous font la boue et les ordures de Paris, tout cela fait vivre et ranime l'esprit aussi bien que le corps. Je ne dis pas pour cela qu'il faut tout abandonner pour se jeter dans les bras de la pure nature. Un peu de tout cela, et surtout changer de temps en temps, c'est là le véritable rajeunissement des esprits.»

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16 _avril._--Ce matin, _jour de Pâques_, le soleil s'est montré de bonne heure et caché à plusieurs reprises. Le vent a l'air d'être tourné, et le ciel se couvre de nuages. Verrons-nous enfin cesser ce beau temps désolant? J'écris ceci à huit heures du matin en faisant des vœux pour être un peu mouillé.

--Ne pas oublier de payer le billet du vendredi saint, renvoyé à Champrosay, à Seghers, en excusant mon retard par ma légitime absence.

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17 _avril._--Reçu le matin, pendant que je travaillais, une invitation pour le soir à l'Élysée: parti vers quatre heures.

Trouvé dans le chemin de fer une famille, mère fils, fille, avec des cheveux magnifiques: se rappeler ces effets vraiment charmants dans le jeune homme, dont les cheveux étaient très bruns, et dans le jeune enfant, qui les avait déjà _châtains_ et tournés en boucles les plus capricieuses et pleines de grâce.

Fatigue pour arriver jusque chez moi et ennui profond jusqu'au moment d'aller à cette corvée, dont j'ai rapporté le même sentiment d'amertume et de mépris de moi-même, de me confondre avec tous ces coquins... On avait éclairé le jardin en lanternes de couleur et feux de Bengale, d'un joli effet. Voilà le beau pour ces gens-là! Une matinée d'avril les laisse indifférents.

Parti le lendemain, sans voir personne. J'ai été au Jardin des Plantes[289] passer une heure à voir les animaux, mais ils étaient paresseux et ne m'offraient pas grand'chose à étudier; d'ailleurs, la chaleur était excessive.

Revenu avec bonheur et toujours avec cette extase intérieure; cette jouissance que me donne le sentiment de la liberté dont je jouis et la vue de ces simples objets, si connus de mes yeux et (j'allais dire) de mon cœur, et pourtant si nouveaux chaque fois que je les retrouve en sortant du gouffre empesté qui nous prend le meilleur de nos jours.

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20 _avril._--La pluie commence sérieusement au milieu de la journée et a l'air de s'établir: les feuilles semblent tressaillir de plaisir.

Peu d'épisodes tous ces jours-ci: un peu de travail, mais toujours beaucoup de tranquillité et de bonheur.

Écrit ce matin à Arago, qui m'avait envoyé du café de Paris; à Planche[290], dont j'ai trouvé l'article très aimable; à Buloz, à Mme Villot pour m'excuser, à Mme de Forget, à Chabrier dont j'avais trouvé une invitation.

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21 _avril._--Travaillé aux _Baigneuses_[291] et donné une secousse importante au travail, en m'appliquant à finir davantage la femme qui est entièrement dans l'eau.

Peu ou point sorti. En allant acheter des cigares, vers trois heures, j'ai trouvé chez l'épicier le pauvre Quantinet; j'ai été embarrassé pour lui de le rencontrer. Le pauvre homme, à ce qu'il paraît, est venu se consoler de ses ennuis dans des lieux plutôt propres à les lui rappeler. Il a amené, dit-on, une créature pour l'aider à conjurer ses souvenirs... Il venait hier acheter des épingles.

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22 _avril._--Mauvaise disposition toute la matinée, occasionnée par un mauvais cigare. Mauvaise besogne, par conséquent; arrangé ou gâté la _Clorinde_; c'est celui-là maintenant qui est en reste. Il faudrait, par un effort héroïque, le remettre à flot.

Sorti vers deux heures et demie avec ma bonne Jenny. Nous avons pris l'allée de l'Ermitage, tout du long; nous avons rencontré un troupeau de moutons qui m'a intéressé. Quelle sympathie j'éprouve pour les animaux! Que ces créatures innocentes me touchent! Quelle variété la nature a mise dans leurs instincts, dans leurs formes que j'étudie sans cesse, et à quel point elle a permis que l'homme devînt le tyran de toute cette création d'êtres animés et vivant de la même vie physique que lui! Pendant que ces pauvres animaux étaient occupés à paître, la tête collée à la terre, un rustre insouciant les gardait assez indolemment, en attendant que le boucher les reçoive de lui et s'en empare. Un jeune chien tenu en laisse se tenait près du berger et suivait des yeux un autre chien, son frère, plus expérimenté et occupé sans relâche à réunir le troupeau. Il faisait son éducation, toujours au profit de l'homme et de ses besoins. Au bout de l'allée, un paysan tirait brutalement par leur licou deux pauvres chevaux traînant la herse, et la leur faisait promener en tous sens dans une terre desséchée et à travers les sillons; ces deux bêtes semblaient plus attentives à s'occuper de leur tâche que l'animal en sarrau, lequel ne leur réservait sans doute pour récompense que des coups de fouet.

Le soir, je suis sorti vers la fontaine et j'ai retrouvé Jenny sur la route. Nous avons été jusque chez les Vandeuil, à l'entrée de Soisy.

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