Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 2
Avant quatre heures à Cologne, que j'ai trouvée tout en fête, et pavoisée de tous les drapeaux allemands possibles... On tirait des coups de canon sur le Rhin, etc. Hôtel du Rhin, où je n'ai pas été aussi bien qu'à Mayence.
Sorti vers cinq heures, à travers la ville qui me rappelle beaucoup Aix-la-Chapelle... Très animée et très intéressante. Couru à travers la ville par une chaleur affreuse.
Vu l'église de Sainte-Marie du Capitole, que j'avais prise pour Saint-Pierre. Attendu énormément pour se faire ouvrir, dans une espèce de cloître réarrangé, mais qui a dû être beau. L'église, extérieurement, du côté du chevet, très ancienne: gothique roman, en pierres de diverses couleurs. Portique intérieur très beau sous les orgues; marbre blanc et noir. Figures et petits tableaux, dans la nef, de la vie de saint Martin et autres, composés pour la plupart avec des figures de Rubens. Tableau double d'Albert Dürer dans une petite chapelle fermée.
De là, reparti pour trouver mon _Saint Pierre._ Après avoir demandé inutilement, tiré d'embarras par un confrère peintre en bâtiments qui, la brosse à la main et ôtant pour ainsi dire son bonnet au nom de Rubens, que tout le monde connaît ici, même les enfants et les fruitières, m'a renseigné comme il a pu. Église assez mesquine, précédée d'un cloître rempli de petites stations, calvaire, etc. La dévotion est extrême. Moyennant mes quinze silbergroschen ou un florin ou deux francs, j'ai vu le fameux _Saint Pierre_, lequel a pour envers une infâme copie. Le Saint est magnifique; les autres figures qui me paraissent avoir été faites seulement pour l'accompagner, et probablement composées et trouvées après coup, sont des plus faibles, mais toujours de la verve... En somme, j'en ai eu assez d'une fois. Je me rappelle pourtant encore avec admiration les jambes, le torse, la tête; c'est du plus beau, mais la composition ne saisit pas.
Rentré exténué à travers les rues, mais dîné de bonne heure.
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_Malines, mardi_ 6 _août._--À Cologne. Je comptais partir pour Bruxelles ou Malines dans la journée. Forcé de partir à dix heures, à cause des heures de départ.
Pris le commissionnaire pour aller voir la cathédrale. Ce malheureux édifice, qui ne sera jamais terminé, est encombré, pour l'éternité par conséquent, de baraques et de planches servant aux travaux. Saint-Ouen de Rouen, auquel on a cru devoir ajouter les clochers qui lui manquaient, pouvait très bien s'en passer; mais Cologne est à un état d'ébauche singulier, la nef n'est pas même couverte. Voilà ce qu'on devrait s'appliquer à finir; le portail entraînerait des travaux gigantesques, et les quelques pauvres diables qu'on aperçoit et qu'on entend dans ces baraques picoter des morceaux de pierre n'avanceront pas en trois siècles la besogne au dixième, à supposer qu'on leur donne de l'argent.
Ce qui est fait est magnifique. On sent une impression de grandeur, qui m'a rappelé la cathédrale de Séville. Le chœur et la croix sont faits depuis longtemps. On s'est amusé à dorer et peindre en rouge les chapiteaux du chœur. Les petits pendentifs sont occupés par des figures d'anges en style soi-disant raphaélesque, de l'effet le plus mesquin.
Plus j'assiste aux efforts qu'on fait pour restaurer les églises gothiques, et surtout pour les peindre, plus je persévère dans mon goût de les trouver d'autant plus belles qu'elles sont moins peintes. On a beau me dire et me prouver qu'elles l'étaient, chose dont je suis convaincu, puisque les traces existent encore, je persiste à trouver qu'il faut les laisser comme le temps les a faites; cette nudité les pare suffisamment; l'architecture a tout son effet, tandis que nos efforts, à nous autres hommes d'un autre temps, pour enluminer ces beaux monuments, les couvrent de contresens, font tout grimacer, rendent tout faux et odieux. Les vitraux que le roi de Bavière a donnés à Cologne sont encore un échantillon malheureux de nos écoles modernes; tout cela est plein du talent des Ingres et des Flandrin. Plus cela veut ressembler au gothique, plus cela tourne au colifichet, à la petite peinture néo-chrétienne des adeptes modernes. Quelle folie et quel malheur, quand cette fureur, qui pourrait s'exercer sans nuire dans nos petites expositions, est appliquée à dégrader de beaux ouvrages comme ces églises! Celle de Cologne est remplie de monuments curieux: des archevêques, des guerriers, des retables, tableaux ou sculptures, représentant la Passion, etc.
Vu en sortant l'église des Jésuites. Voilà le contre-pied de ce que nous faisons aujourd'hui: au lieu de s'amuser à imiter des monuments d'une autre époque, on faisait ce qu'on pouvait, mêlant gothique, Renaissance, tous les styles enfin; et de tout cela des artistes vraiment artistes savaient faire des ensembles charmants. On est ébloui dans ces églises de la profusion des richesses en marbres, statues, tombeaux, tapissant les murs et s'étalant sous les pieds. Des stalles en bois se prolongent tout le long des murs; l'orgue orné, etc.
En revenant, à l'Hôtel de ville: édifice charmant, de la Renaissance; en face, une maison probablement du temps de Henri IV: très imposant style rustique.
Cette ville est des plus intéressantes, animée, gaie et, sauf les uniformes prussiens qui me font un effet désagréable, faite pour l'imagination.
En allant au chemin de fer, revu l'extérieur des tours, etc.
--Parti à dix heures; chaleur extrême et route fatigante. Corvée des douanes, avant Verviers ou à Verviers même.
Écrivassé pendant la route sur mon petit calepin.--Arrivé à Malines à six heures environ. Bon petit hôtel de Saint-Jacques et bon souper qui m'a remis. Les grands hommes qui écrivent leurs mémoires ne parlent pas assez de l'influence d'un bon souper sur la situation de leur esprit. Je tiens fort à la terre par ce côté, pourvu toutefois que la digestion ne vienne pas contre-balancer l'effet favorable de Cérès et de Bacchus. Encore serait-il vrai que, tout le temps qu'on tient table et même encore quelque temps après, le cerveau voit les choses sous un autre aspect qu'auparavant. C'est une grande question qui humilie certains hommes, qui se croient ou qui se voudraient beaucoup plus qu'hommes, que ce feu qui naît de la bouteille et vous porte plus loin que vous n'eussiez été sans cela. Il faut bien s'y résigner, puisque non seulement cela est, mais que, de plus, cela est fort agréable.
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_Malines_, 7 _août._--Couru les églises à Malines.
Église de Saint-Jean: là, l'_Adoration des rois_, le _Saint Jean dans ta chaudière_, et le _Saint Jean-Baptiste_, trois chefs-d'œuvre. C'est au rang des plus beaux. Les volets sont beaux aussi. _Saint Jean écrivant_, l'aigle au-dessus de lui, et de l'autre le _Baptême de Notre-Seigneur._ J'ai été voir le sacristain pour lui demander de les dessiner.
De là, à la cathédrale de Saint-Rombaud (Rumoldus). Magnifique église. Monuments de tous côtés: statues couchées des archevêques dans le chœur; statues des douze apôtres dans la nef, adossées aux piliers. La même chose à l'église de Sainte-Marie, où est la _Pêche miraculeuse._ Il y a dans la cathédrale un Van Dyck, _le Christ au milieu des larrons_, que j'ai trouvé très faible. Très grand tableau. Les tons bistrés dans les ombres le rendent très triste.
À Sainte-Marie, la _Pêche_ de Rubens, avec les côtés, y compris les volets dont saint Pierre debout, de face, les clefs au-dessus de lui. De l'autre, saint André vêtu de couleurs obscures et déjà presque invisible par la moisissure, ainsi que la _Pêche_, qui commence à se ternir. Rubens est le peintre qui a le plus à perdre avec cette dégradation. Son habitude constante de faire les chairs plus claires que le reste en fait comme des fantômes quand les fonds sont devenus obscurs. Il est obligé de les pousser au sombre pour faire ressortir les tons des chairs.
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_Malines, jeudi_ 8 _août._--Parti pour Alost, à sept heures. Rencontré Raisson[14] à la station. Cette vieille figure de camarade m'a fait plaisir. Il est un peu froid, et cela n'en vaut peut-être que mieux. Nous avons été ensemble jusqu'à Audeghen, où j'ai pris l'omnibus d'Alost. Les ennuis de ce petit voyage étaient sauvés par le sentiment de plaisir que me cause ce pays, et aussi par cette vie décousue qui a son charme.
Arrivé par la pluie, descendu chez la bonne dame de l'auberge des Trois Rois, pauvre auberge de commis marchands.
J'ai commencé par aller voir le tableau: j'ai vu tout de suite, quoi qu'on prétende qu'il a peu souffert, que son aspect lisse et jaune était l'effet de la restauration. Il y a au-dessous, sur l'autel, deux esquisses de Rubens, représentant saint Roch.
Revenu déjeuner à l'auberge et attendu l'heure de retourner. Enfin, passé deux heures seul dans l'église à faire un croquis.
J'ai été, dans ce voyage, la providence des bedeaux.
À trois heures, reparti en société de trois prêtres d'une gaieté remarquable. Ils ont l'air dans ce pays d'être tout à fait chez eux; ils ont cet air heureux et confiant qui ne se rencontre pas, chez nous, chez les gens de cette robe.
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_Malines, vendredi_ 9 _août._--Malines. Couru encore les églises dans la matinée; la _Pêche_ m'a paru bien plus belle; le _Saint Pierre_ et le _Saint André_, qui servent de volets, admirables. Le _Tobie_, qui est l'envers du volet de saint André, est moins remarquable que l'autre, qui est le poisson trouvé par saint Pierre. ...Quelle aisance dans ce saint Pierre debout, drapé dans son manteau! Qu'il a peu cherché pour cela! Ces pieds vigoureux, cet arrangement puissant, ce bout de filet qui pend! Quelle force et quelle facilité[15]!
Charmante _Élévation en croix._ Bas-relief dans les bas côtés.
Temps charmant. Couru les autres églises avec un plaisir extrême. D'abord Notre-Dame d'Answyck: église moderne et bizarre; grands bas-reliefs au-dessus des arcades portant le dôme. _Portement de croix_, etc. Chaire à prêcher: _Adam et Ève se cachant après le péché._
Pris les remparts par le temps le plus gai, pour aller à l'église Saint-Pierre et Saint-Paul, très belle église style Louis XIV, très riche, la plus riche de là.
Enfilades de tableaux représentant des miracles de Jésuites et autres religieux, peu remarquables, mais faisant leur effet, adossés aux murs et dans l'architecture. Peintres occupés à repeindre les piliers. On repeint sans cesse ici.
La place de l'Église a fort bon air.
Revenu à Saint-Rombaud et revu le Van Dyck, qui m'a moins déplu.
Rentré fatigué. J'avais abusé un peu, dans l'intention où j'étais d'aller dessiner. Reposé une heure environ et parti avec Jenny pour l'église Saint-Jean, où j'ai dessiné deux ou trois heures. Acheté des pots d'étain.
Le soir, je suis sorti de nouveau par la porte de ville qui est au bout de notre rue. Le matin, j'avais fait cette connaissance; le soir, elle était très pittoresque.
Revenu près de l'église de Notre-Dame. Dévotion des femmes devant les stations.
Je me suis enfoncé dans les rues. Côtoyé un grand canal, et enfin, vers neuf heures, je me suis perdu vers la cathédrale, dont j'ai eu de la peine à revenir.
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_Samedi_ 10 _août._--Samedi matin, parti pour Anvers. Une certaine lâcheté me faisait hésiter; j'ai eu tout sujet de m'applaudir, comme on verra, de mon courage.
Parti à sept heures. Déjeuné au Grand Laboureur. Des Anglais, toujours et partout!
Cathédrale: le tableau d'autel.
Couru après Braekeleer[16], qui se faisait d'abord tirer l'oreille, et qui m'a enfin donné rendez-vous pour le soir à six heures et demie.
Église Saint-Jacques Saint-Paul; les Jésuites, que j'ai fort admirés et qui m'a fait penser à l'ornementation de ma chapelle; marbres incrustés, etc.
Le port d'Anvers.
Saint-Antoine de Padoue. Église petite. Un Rubens médiocre, représentant le _Saint et la Vierge._--La _Flagellation_ de saint Paul, plus sublime que jamais.
--Le _Calvaire_ dans ladite église. Je me suis rappelé que je l'avais vu il y a onze ans, dans des circonstances, différentes.
Enfin le Musée. Fait un croquis d'après Cranach. Admiré les _Âmes du purgatoire_, c'est de la plus belle manière de Rubens. Je ne pouvais me détacher du tableau de la _Trinité_, du _Saint François_, de la _Sainte Famille_, etc. Enfin, le jeune homme qui copie le grand _Christ en croix_ m'a prêté son échelle, et j'ai vu le tableau dans un autre jour. C'est du plus beau temps; la demi-teinte est franchement tournée dans la préparation et les touches hardies de clair et d'ombres mises dans la pâte très épaisse, surtout dans le clair. Comment ne me suis-je aperçu que maintenant à quel point Rubens procède par la demi-teinte, surtout dans ses beaux ouvrages? Ses esquisses auraient dû me mettre sur la voie. Contrairement à ce qu'on dit du Titien, il ébauche le ton des figures qui paraissent foncées sur le ton clair. Cela explique aussi qu'en faisant le fond ensuite et par un besoin extrême de faire de l'effet, il s'applique à rendre les chairs brillantes outre mesure en rendant le fond obscur. La tête du Christ, celle du soldat qui descend de l'échelle, les jambes du Christ et celles de l'homme supplicié très colorées dans la préparation, et clairs posés seulement à petites places. La Madeleine remarquable pour cette qualité: on voit clairement les yeux, les cils, les sourcils, les coins de la bouche dessinés par-dessus, je crois, dans le frais, contrairement à Paul Véronèse.
Se rappeler aussi les _Âmes du purgatoire._ La demi-teinte tournée est évidente dans les figures du bas et les touches qui reviennent dessiner les traits. L'esquisse du tableau devait être bonne pour mettre à même de faire le tableau ainsi et à coup sûr. Chercher dans l'esquisse et aller sûrement dans l'exécution du tableau.
--Le soir, après dîner, parti par un beau soleil, pour aller chez Braekeleer; admiré, en remontant sa rue, de magnifiques chevaux flamands, un jaune et un noir.
Vu enfin la fameuse _Élévation en croix_: émotion excessive! Beaucoup de rapports avec la _Méduse..._ Il est encore jeune et pense à satisfaire les pédants... Plein de Michel-Ange. Empâtement extraordinaire. Sécheresse qui touche au Mauzaisse, dans quelques parties, et pourtant point choquante. Cheveux très sèchement faits dans des têtes frisées, dans le vieillard à tête rouge et à cheveux blancs qui soulève la croix en bas à droite, dans le chien, etc.; n'est point préparé par la demi-teinte. Dans le volet de droite, on voit des préparations empâtées comme celles que je fais souvent et le glacis par-dessus, notamment dans le bras du Romain, qui tient le bâton, et dans les criminels qu'on crucifie. Encore plus probable, quoique dissimulé par le fini, dans le volet de gauche. La coloration a disparu dans les chairs, dont les clairs sont jaunes et les ombres noires. Plis étudiés pour faire du style, coiffures soignées. Plus de liberté, quoique d'un pinceau académique, dans le tableau du milieu, mais entièrement libre et revenu à sa nature, dans le volet du cheval, qui est au-dessus de tout.
Cela m'a grandi Géricault, qui avait cette force-là, et qui n'est en rien inférieur. Quoique d'une peinture moins savante dans l'_Élévation en croix_, il faut avouer que l'impression est peut-être plus gigantesque et plus élevée que dans les chefs-d'œuvre. Il était imbu d'ouvrages sublimes; on ne peut pas dire qu'il imitait. Il avait ce don-là, avec les autres en lui. Quelle différence avec les Carrache! En pensant à eux, on voit bien qu'il n'imitait pas; il est toujours Rubens.
Cela me sera utile pour mon plafond[17]. J'avais ce sentiment quand j'ai commencé. Peut-être le devais-je aussi à d'autres? La fréquentation de Michel-Ange a exalté et élevé successivement au-dessus d'eux-mêmes toutes les générations de peintres. Le grand style ne peut se passer du trait arrêté d'avance. En procédant par la demi-teinte, le contour vient le dernier: de là plus de réalité, mais plus de mollesse et peut-être moins de caractère.
Le soir, Braekeleer, qui m'avait dit qu'il lui serait impossible de me faire revoir les tableaux le lendemain, qu'il avait une partie, je ne sais quoi, est revenu, s'étant ravisé, je crois, sur ce que d'autres lui auront fait sentir que je méritais qu'on se dérange pour moi; est revenu, dis-je, me chercher pour passer la soirée avec ses amis les artistes et me promettre qu'il me mènerait derechef le lendemain.
Achevé la soirée avec M. Leys[18], un autre peintre et un amateur. Ils m'ont reconduit à mon hôtel des Pays-Bas.
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_Malines, dimanche_ 11 _août._--À Anvers. Vers dix heures, Braekeleer est venu me prendre pour retourner voir les tableaux de Rubens en restauration. Cet intarissable bavard m'a gâté cette seconde séance en étant sans cesse sur mon dos et ne parlant que de lui. L'impression d'hier soir, au crépuscule, avait été la bonne.
J'ai été tellement fatigué qu'après l'avoir accompagné chez l'amateur qui m'avait invité la veille à voir ses tableaux, je suis rentré à mon auberge, et j'ai dormi au lieu de retourner au Musée, ce qui aurait complété mes observations d'hier. Je suis donc resté paresseusement, écoutant le carillon qui m'enchante toujours, en attendant le dîner.
Nous partons à sept heures et demie. Trouvé au chemin de fer M. Van Huthen et un M. Cornelis, major d'artillerie, qui a été fort aimable et fort empressé, regrettant de n'avoir pu m'être utile. Mes amis ne me montrent pas cet intérêt-là. Il faut que la personne d'un homme dont le public s'occupe soit inconnue pour que ce sentiment d'empressement persiste. Quand on a vu plusieurs fois un homme remarquable, on le trouve fort justement à peu près semblable à tous les autres! Ses ouvrages nous l'avaient grandi et lui prêtaient de l'idéal. De là le proverbe: «Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre.» Je crois qu'en y pensant mieux, on se convaincra qu'il en est autrement. Le véritable grand homme est bon à voir de près. Que les hommes superficiels, après s'être figuré qu'il était hors de la nature comme des personnages de roman, en viennent très vite à le trouver comme tout le monde, il n'y a là rien d'étonnant. Il appartient au vulgaire d'être toujours dans le faux ou à côté du vrai. L'admiration fanatique et persistante de tous ceux qui ont approché Napoléon me donne raison.
Le dimanche soir, en rentrant à Malines, sensation agréable de m'y retrouver. Tous ces bons Flamands étaient en fête; ces gens-là sont bien dans notre nature française.
--Dessiné de mémoire tout ce qui m'avait frappé pendant mon voyage d'Anvers.
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_Bruxelles, lundi_ 12 _août._--Sorti à neuf heures. Hôtel Tirlemont. Revu la cathédrale et ses magnifiques vitraux. Dessiné trop tôt et trouble d'estomac qui m'a causé un accident passager dont je me suis senti toute la journée. C'est en allant au Musée. J'y suis resté cependant jusqu'à trois heures.
--Tableau de Flinck. Celui de la première salle librement peint.
_Le coup de lance._ Le soldat qui perce le côté, d'une tonalité plus foncée que le larron qui est derrière, ce qui l'enlève parfaitement. Le larron, d'un ton doré,--son linge également de même valeur qui se confond avec le ciel qui est d'un gris chaud. Le cou du cheval plus clair:--un luisant très vif sur l'armure sous le bras du soldat à la lance, et le ciel très bleu entre les bras de l'autre.
La lumière dégradée sur les jambes du Christ depuis les genoux. La tête, le bras et l'autre main de la Madeleine très vifs. Les pieds du Christ, très demi-teintés, mais d'une légèreté admirable. Le genou se détachant à merveille sur le bras et la main de la Madeleine. Tout le genou du soldat qui descend de l'échelle, d'une valeur analogue aux pieds du Christ, sauf quelques luisants, mais doux.
Le linge du haut du bras de la Madeleine d'un blanc mat, quoique vif et analogue au col. La partie éclairée de l'échelle qui sépare ses cheveux du manteau rouge de saint Jean, d'un gris perle jaunâtre, presque comme les cheveux.
L'échelle contre les jambes du larron, ses deux jambes (sauf le genou droit un peu plus coloré), mais les pieds surtout, sauf l'ombre, du même ton gris bleuâtre, brunâtre. La croix près des pieds, de même. Le ciel à peu près de même valeur. Le bras du soldat se détache de la jambe du larron, seulement parce qu'il est un peu plus rouge.
Le groupe de la Vierge plus sombre en masse que la Madeleine, quoique dans le clair; mais la tête très brillante, quoiqu'un peu moins que la Madeleine, et les mains aussi brillantes que possible. Le saint Jean d'une valeur très demi-teintée du haut en bas. Le manteau bleu de la Vierge un peu plus clair que le rouge du manteau. Sa robe gris violet un peu plus foncée.
Le bâton de l'échelle a un clair qui se prolonge jusqu'à la jambe du larron.
La tête de la Madeleine se détache à merveille sur la partie demi-teinte claire du bois de la croix et par derrière sur le ciel de même valeur; comme je l'ai dit, toute cette grappe sublime de l'échelle, des pieds du larron, des jambes du soldat, de la cuirasse foncée avec son luisant qui relève le tout.
--Les petites esquisses sont bien plus fermes et mieux dessinées que les grands tableaux.
--Promenade dans le parc, pour me remettre, bar un temps gris. Descendu dans l'enfoncement.
Le soir, promenade vers le théâtre et à travers les passages. J'aimais à revoir tous ces lieux où je me suis plu il y a onze ans.
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_Mardi_ 13 _août._--Je lis à Bruxelles, dans le journal, qu'on a fait à Cambridge des expériences photographiques pour fixer le soleil, la lune et même des images d'étoiles. On a obtenu de l'étoile _Alpha_, de la Lyre, une empreinte de la grosseur d'une tête d'épingle. La lettre qui constate ce résultat fait une remarque aussi juste que curieuse: c'est que la lumière de l'étoile daguerréotypée mettant vingt ans à traverser l'espace qui la sépare de la terre, il en résulte que le rayon qui est venu se fixer sur la plaque avait quitté sa sphère céleste longtemps avant que Daguerre eût découvert le procédé au moyen duquel on vient de s'en rendre maître.
J'ai été languissamment au Musée; j'étais sous l'impression du malaise d'hier. Il y avait des courants d'air qui m'ont chassé.
Le matin, j'avais été chercher M. Van Huthen, au bout de la ville; il m'a mené chez quelques marchands d'estampes. J'ai remarqué de plus en plus combien le _Portement de croix_, le _Christ foudroyant le monde_, le _Saint Liévin_ caractérisent une manière à part chez Rubens. Je crois que c'est la dernière. C'est la plus habile. L'opposition des tableaux voisins ne sert qu'à faire ressortir cette différence. L'_Assomption_ est très sèche. Il en est de même de l'_Adoration des mages_, qui m'avait tant séduit le premier jour, sans doute à cause du soir.
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_Paris, mercredi_ 14 _août._--Parti de Bruxelles à neuf heures. Journée assez fatigante. Arrivé à Paris vers six heures.
Trouvé dans la diligence un original de soixante-dix ans ressemblant à M. Bertin le père, qui a une excellente philosophie; il vit à Louviers chez ses enfants. Le bonhomme s'est gardé la libre disposition de son argent qui n'est pas considérable, à ce qu'il dit, mais qui, employé comme il le sait faire, le rend très heureux. À tout instant il part, il va faire un voyage et revient quand il a assez de ses tournées. Il vit certainement davantage.
--Il me semble qu'il y a trois mois que j'ai quitté Paris.
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_Samedi_ 17 _août._--Ton fin pour demi-teinte d'or et pour draperie neutre propre à relever ce qui entoure par une opposition: Base, _chrome_ le plus clair.--Demi-teinte, soit _terre d'ombre_, soit _terre de Cassel blanc. Ocre_ ou autre ajouté suivant la convenance.
Ton jaune pour le ciel après le ton clair de _jaune de Naples_ et _blanc_, qui entoure l'Apollon[19]: _ocre jaune, blanc, chrome_ n° 2. En dégradant, la _terre d'ombre_ naturelle substituée à l'_ocre jaune._
Clairs du manteau de l'Éole: _terre d'Italie naturelle, vermillon._ Ombres: _laque brûlée, terre d'Italie brûlée._
Clairs de la robe d'Iris: _vert émeraude, jaune de chrome_ n° 2.--Ombres: _vert émeraude, terre d'Italie naturelle._