Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854

Part 17

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À quoi servirait le plus beau style et le plus fini sur des pensées informes ou communes? Les premiers de ces hommes remarquables sont peut-être comme ces mauvais sujets auxquels on pardonne de grandes erreurs en faveur de quelques bons mouvements. C'est toujours l'histoire de l'ouvrage fini comparé à son ébauche--dont j'ai déjà parlé,--du monument qui ne montre que ses grands traits principaux, avant que l'achèvement et le coordonnement de toutes les parties lui aient donné quelque chose déplus arrêté et par conséquent aient circonscrit l'effet sur l'imagination, laquelle se plaît au vague et se répand facilement, et embrasse de vastes objets sur des indications sommaires. Encore, dans l'ébauche du monument, relativement à ce qu'il présentera définitivement, l'imagination ne peut-elle concevoir de choses trop dissemblables avec ce que sera l'objet terminé, tandis que dans les ouvrages des génies à la Pindare, il leur arrive de tomber dans des monstruosités, à côté des plus belles conceptions... Corneille est plein de ces contrastes; Shakespeare de même... Mozart n'est point ainsi, ni Racine, ni Virgile, ni l'Arioste. L'esprit ressent une joie continue, et, tout en jouissant du spectacle de la passion de Phèdre ou de Didon, il ne peut s'empêcher de savoir gré de ce travail divin qui a poli l'enveloppe que le poète a donnée à ses touchantes pensées. L'auteur a pris la peine qu'il devait prendre pour écarter du chemin qu'il me fait parcourir ou de la perspective qu'il me montre, tous les obstacles qui m'embarrassent ou qui m'offusquent.

Si des génies tels que les Homère et les Shakespeare offrent des côtés si désagréables, que sera-ce des imitateurs de ce genre abandonné et sans précision? Le _Spectateur_ les tance avec raison, et rien n'est plus détestable; c'est de tous les genres d'imitation le plus sot et le plus maladroit. Je n'ai pas dit que c'est surtout comme _génies originaux_ que le _Spectateur_ exalte les Homère et les Shakespeare; ceci serait l'objet d'un autre examen, dans leur comparaison avec les Mozart et les Arioste, qui ne me paraissent nullement manquer d'originalité, bien que leurs ouvrages soient réguliers.

Rien n'est plus dangereux que ces sortes de confusions pour les jeunes esprits, toujours portés à admirer ce qui est gigantesque plus que ce qui est raisonnable. Une manière boursouflée et incorrecte leur paraît le comble du génie, et rien n'est plus facile que l'imitation d'une semblable manière... On ne sait pas assez que les plus grands talents ne font ne ce qu'ils peuvent faire; là où ils sont faibles ou ampoulés, c'est que l'inspiration n'a pu les suivre, ou plutôt qu'ils n'ont pas su la réveiller, et surtout contenir dans de justes bornes. Au lieu de dominer leur sujet, ils ont été dominés par leur fougue ou par le certaine impuissance de châtier leurs idées, Mozart pourrait dire de lui-même, et il l'eût dit probablement en style moins ampoulé:

Je suis maître de moi, comme de l'univers.

Monté sur le char de son improvisation, et semblable à Apollon au plus haut de sa carrière, comme au début ou à la fin, il tient d'une main ferme les rênes de ses coursiers, et dispense partout la lumière.

Voilà ce que les Corneille, emportés par des bonds irréguliers, ne savent pas faire, de sorte qu'ils vous surprennent autant par leurs chutes soudaines que par les élans qui les font gravir de sublimes hauteurs.

Il ne faut pas avoir trop de complaisance, dans les génies singuliers, pour ce qu'on appelle leurs négligences, qu'il faut appeler plutôt leurs lacunes; ils n'ont pu faire que ce qu'ils ont fait. Ils ont souvent dépensé beaucoup de sueurs sur des passages très faibles ou très choquants. Ce résultat ne semble point rare chez Beethoven, dont les manuscrits sont aussi raturés que ceux de l'Arioste.

Il doit arriver souvent chez ces hommes que les beautés viennent les chercher, sans qu'ils y pensent, et qu'ils passent au contraire un temps considérable à en atténuer l'effet par des redites et des amplifications déplacées.

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_Jeudi_ 27 _octobre._--Impossibilité de travailler!... Est-ce mauvaise disposition, ou bien l'idée que je pars après-demain?

Promenades dans le jardin, et surtout station sous les peupliers de Ba vet; ces peupliers et surtout les peupliers de Hollande, jaunissant par l'automne, ont pour moi un charme inexprimable. Je me suis étendu à les considérer, se détachant sur le bleu du ciel, à voir leurs feuilles s'enlever au vent et tomber près de moi. Encore un coup, le plaisir qu'ils me faisaient tenait à mes souvenirs et au souvenir des mêmes objets, vus dans des temps où je sentais près de moi des êtres aimés.

Ce sentiment est le complément de toutes les jouissances que peut donner le spectacle de la nature; je l'éprouvais l'année dernière, à Dieppe, en contemplant la mer: ici de même. Je ne pouvais m'arracher de cette eau transparente sous ces saules, et surtout de la vue du grand peuplier et des peupliers de Hollande.

Contribué, en rentrant au jardin, à achever notre vendange. Le soleil, quoique vif, me remplissait de bien-être.

Je quitte ceci sans répugnance pour le travail et la vie que je vais retrouver à Paris, mais sans lassitude, et sentant à merveille que je pourrais passer aussi bien plus de temps au milieu d'une solitude si paisible et dépourvue de ce qu'on appelle des distractions. Pendant que j'étais couché sous ces chers peupliers, j'apercevais au loin, sur la route et au-dessus de la haie de Ba vet, passer les chapeaux et les figures des élégants traînés dans leurs calèches que je ne voyais pas à cause de la haie, allant à Soisy ou en revenant, et occupés à chercher la distraction chez leurs connaissances réciproques, faire admirer leurs chevaux et leurs voitures et prendre part à l'insipide conversation dont se contentent les gens du monde... Ils sortent de leurs demeures, mais ils ne peuvent se fuir eux-mêmes; c'est en eux que réside ce dégoût pour tout délassement véritable, et l'implacable paresse, qui les empêche de se créer de véritables plaisirs.

Le soir, je voulais aller chez Barbier; dans la journée chez Mme Villot et le maire: une délicieuse paresse m'en a empêché... Celle-là est excusable, puisque j'y trouvais du plaisir.

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_Vendredi_ 28 _octobre._--Ce matin, levé comme à l'ordinaire, mais plein de l'idée que je n'avais à faire que mes paquets... J'ai savouré de nouveau le plaisir de ne rien faire.

Après avoir fait cent tours et regardé mes peintures, je me suis enfoncé dans mon fauteuil, au coin de mon feu et dans ma chambre; j'ai mis le nez dans les _Nouvelles russes_[202]; j'en ai lu deux: le _Fataliste_ et _Dombrowski_, qui m'ont fait passer des moments délicieux. À part les détails de mœurs que nous ne connaissons pas, je soupçonne qu'elles manquent d'originalité. On croit lire des nouvelles de Mérimée, et comme elles sont modernes, il n'y a pas difficulté à être persuadé que les auteurs les connaissent. Ce genre un peu bâtard fait éprouver un plaisir étrange, qui n'est pas celui qu'on trouve chez les grands auteurs... Ces histoires ont un parfum de réalité[203] qui étonne; c'est ce sentiment qui a surpris tout le monde, quand sont apparus les romans de Walter Scott; mais le goût ne peut les accepter comme des ouvrages accomplis.

Lisez les romans de Voltaire, _Don Quichotte, Gil Blas..._ Vous ne croyez nullement assister à des événements tout à fait réels, comme serait la relation d'un témoin oculaire... Vous sentez la main de l'artiste et vous devez la sentir, de même que vous voyez un cadre à tout tableau. Dans ces ouvrages, au contraire, après la peinture de certains détails qui surprennent par leur apparente naïveté, comme les noms tout particuliers des personnages, des usages insolites, etc., il faut bien en venir à une fable plus ou moins romanesque qui détruit l'illusion. Au lieu de faire une peinture vraie sous les noms de Damon et d'Alceste, vous faites un roman comme tous les romans, qui paraît encore plus tel, à cause de la recherche de l'illusion portée seulement dans des détails secondaires. Tout Walter Scott est ainsi. Cette apparente nouveauté a plus contribué à son succès que toute son imagination, et ce qui vieillit aujourd'hui ses ouvrages et les place au-dessous des fameux que j'ai cités, c'est précisément cet abus de la vérité dans les détails. (_Se rattacherait à L'article sur l'imitation, plus haut._)

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_Paris, samedi_ 29 _octobre._--Parti pour Paris à onze heures par l'omnibus du chemin de fer de Lyon. Trouvé Minoret jusqu'à Draveil.

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_Dimanche_ 30 _octobre._--Travaillé à retoucher les tableaux qu'on m'a demandés. Les occupations que je trouve ici vont bien interrompre toutes ces écritures; je le regrette; elles fixent quelque chose de ce qui passe si vite, de tous ces mouvements de chaque jour dans lesquels on retrouve ensuite des encouragements ou les consolations.

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_Lundi_ 31 _octobre._--Le pauvre Zimmermann[204] mort; j'ai passé chez lui un instant, et n'ai pu rester. J'avais donné rendez-vous à Andrieu et j'étais impatient de retourner à mon travail. Je n'y suis arrivé que vers une heure.

[184] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1214 à 1220.

[185] Malgré ses relations mondaines avec Halévy, Delacroix conservait toute sa liberté d'appréciation à son égard. Nous avons cité dans notre Étude le fragment de lettre dans lequel Delacroix donne son opinion sur la _Juive._ Il y félicite le chanteur Nourrit d'avoir «répandu de l'intérêt sur une pièce comme la _Juive_ qui en a grand besoin, au milieu de ce ramassis de friperies qui est si étranger à l'art».

[186] Ce tableau est connu sous le nom d'_Éducation de la Vierge._ L'idée première lui en vint à Nohant chez _George Sand_, et sa correspondance relate les circonstances dans lesquelles il le fit. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1193.)

[187] _Le Christ sur le lac de Génézareth._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1214 à 1220.)

[188] Nous trouvons dans un fragment d'album publié dans le livre de M. Piron le passage suivant: «Le titre de dictionnaire est bien ambitieux pour un ouvrage sorti de la tête d'une seule personne et n'embrassant naturellement que ce qu'il est possible à un homme d'embrasser de connaissances; si l'on ajoute à cela que ses connaissances sont loin d'être complètes et sont même très insuffisantes en ce qui touche un nombre considérable d'objets importants qui ressortent de la matière traitée.» _(Eugène Delacroix, sa vie et son œuvre._)

[189] Commune de Ris-Orangis, près de Corbeil.

[190] Le général de division _Parchappe_ avait fait les campagnes du premier Empire, puis les campagnes d'Afrique de 1839 à 1841. Mis à la retraite en 1851, il s'était fait nommer député au Corps législatif.

[191] Il s'agit ici des lamentables restaurations que M. Villot fit subir à certaines toiles du Musée du Louvre.

[192] Nous avons tenté dans notre Étude de résumer les idées du maître sur ce point intéressant d'esthétique. Ce passage et tout ce qui suit constituent l'un des morceaux les plus importants sur lesquels nous nous soyons appuyé.

[193] _Francis Petit_, l'expert bien connu, qui figure au testament de Delacroix.

[194] On sait que Delacroix laissa par testament à _Jenny Le Guillou_ une somme de cinquante mille francs, en outre de ce qui serait à sa convenance dans son mobilier, et du beau portrait qu'elle-même légua à sa mort au Musée du Louvre.

[195] _Mémoires d'un bourgeois de Paris._

[196] _George Sand._

[197] Ce jugement dans lequel Delacroix réunit Véron, Dumas et George Sand, rappelle un fragment d'étude de _Barbey d'Aurevilly_ sur George Sand, où il parle de cette littérature _dont elle a fait métier et marchandise._ Nul passage dans le Journal du maître ne nous semble mieux venir à l'appui de ce que nous avons dit dans notre Étude à propos de ses appréciations sur les contemporains.

[198] _Pécourt_, peintre demeuré obscur.

[199] Rubens est certainement celui de tous les peintres qu'il a le plus constamment vanté.

[200] Voir l'étude qu'il consacra à ce maître. Elle fut publiée dans le _Plutarque français_ et réunie aux autres fragments critiques dans le volume de M. Piron, déjà cité.

[201] _François Arago_ venait de mourir le 2 octobre 1853. En mentionnant les Arago, Delacroix veut parler ici de ses deux fils, _Emmanuel_ et _Alfred Arago_, et de ses deux frères survivants, _Jacques_ et _Étienne Arago._

[202] Les _Nouvelles russes_, de Nicolas Gogol, avaient été en 1845 traduites et publiées par M. L. Viardot.

[203] Il est intéressant de remarquer ici comment Delacroix a su, d'un mot caractéristique, définir et analyser cette littérature russe qui faisait alors une timide apparition et qui allait soulever vingt ans plus tard un si grand mouvement de curiosité.

[204] _Zimmermann_ (1785-1853), compositeur, élève de Boïeldieu, fut de 1816 à 1848, professeur de piano au Conservatoire.

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_Vendredi_ 4 _novembre._--Toute cette semaine, repris avec beaucoup d'ardeur les parties à corriger ou à achever à l'Hôtel de ville.

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_Samedi_ 5 _novembre.--Sur le fléau des longs articles._ Les hommes qui savent ce qu'ils ont à dire écrivent bien.

--_Sur la facilité des femmes à écrire._ Voir antérieurement dans ce calepin. Ce serait sur les difficultés supérieures que présente la peinture. Le mot de Chardin et de Titien: _Toute la vie pour apprendre..._ Au reste, les difficultés sont relatives à la constitution particulière des esprits.

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_Lundi_ 7 _novembre._--Dîné chez Pierret avec Préault. Je crains, pour ce pauvre garçon, qu'on ne le couche en joue pour les filles de la maison.

J'étais déjà fatigué de ma journée.

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_Mardi_ 8 _novembre._--Je me suis reposé tout ce jour; je crains mes malaises de l'estomac.

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_Jeudi_ 10 _novembre._--Voici un savant américain (_Moniteur_ de ce jour) qui, à la suite de sondages entrepris et exécutés dans plusieurs points de la mer, établit que la lune n'influe nullement sur les marées, comme les savants de toutes les écoles se sont accordés pour le croire. Quel scandale! Je les vois d'ici lever les épaules avec un souverain mépris pour la théorie de ce faux frère, qui vient les déranger dans les assertions et ébranler la foi dans les anciens. Selon l'Américain, le fond de la mer est rempli d'inégalités comme la surface de la terre, ce qui ne surprendra personne apparemment; mais il ajoute que les volcans sous-marins creusent çà et là de temps en temps d'épouvantables cavernes qui attirent et qui rejettent les eaux, et sont cause des marées. Je ne suis ni pour ni contre la lune, mais la théorie nouvelle me semble bien hasardée. Comment s'expliquer la régularité des marées avec ces cavernes qui sont creusées par des accidents irréguliers, comme sont les explosions de volcans? Je suis néanmoins bien aise qu'il vienne de temps en temps quelque homme assez hardi pour rompre en visière à ces docteurs si sûrs de doctrines qu'ils n'ont pas inventées, en étant incapables, et qui jurent, les yeux fermés, sur la parole de leur maître.

Il y avait dans le même journal, hier ou avant-hier, une autre bourde bien plus forte à propos de la corruption que doivent engendrer dans les eaux de la mer les cadavres qui y ont trouvé leur tombeau depuis des siècles. Il prétend, si je ne me trompe, que toute cette corruption est partout, que la terre n'est qu'un véritable charnier où les fleurs elles-mêmes naissent de la corruption; il oublie aussi que, même en lui accordant que la mer, les eaux enfin n'absorbent ou ne transforment point suffisamment les matières corrompues, tous ces corps n'y restent pas plus à l'état de cadavres que la viande chez les boucliers, ou un animal mort dans un bois. La mer est peuplée d'espèces assez voraces et assez nombreuses pour faire disparaître promptement la dépouille des pauvres diables qui laissent leur vie dans les flots. Il explique par la même cause la phosphorescence des eaux de la mer: «On sait, dit-il, que le phosphore est engendré par la corruption.» _Il sait cela..._ et il ne voit pas avec ses petites lunettes d'autre moyen pour la nature de produire cet effet... Nous concluons toujours d'après ce que nous savons, et nous savons fort peu... Et qui lui dit que c'est le phosphore qui produit ces clartés singulières qu'on remarque autour des bateaux et des rames en mouvement? De ce que le phosphore a une lumière sans chaleur, ce qui est aussi le propre de ces effets sur les flots, quand ils sont troublés dans de certaines conditions, mon savant et tous les savants ont décidé que le phosphore seul pouvait produire un semblable effet. C'est comme s'ils disaient: Les savants se coudoient dans l'antichambre, etc.

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_Vendredi_ 11 _novembre._--Retourné au conseil; ma mauvaise disposition se passe un peu.

L'amour est comme ces souverains qui s'endorment dans la prospérité, et je n'entends pas par là qu'il éteigne quand ses faveurs sont trop peu disputées, etc.

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_Lundi_ 14 _novembre._--Quoique souffrant, ou plutôt pour me remettre au grand air, après avoir passé toute la matinée à paresser et à lire les histoires de P... que j'aime beaucoup et qui m'impressionnent dans un certain sens, j'ai été à l'Hôtel de ville vers deux heures, après avoir acheté avec Jenny l'écharpe et le gilet bleu.

J'ai fait presque tout à pied, y compris le retour par le faubourg Saint-Germain, pour acheter des gants; j'ai acheté la gravure de Piranesi[205], grand intérieur d'église très frappant. J'ai vu encore, en passant à la tour Saint-Jacques, retirer des os en quantité et encore juxtaposés. L'esprit aime ces spectacles et ne peut s'en rassasier. En passant devant la boutique d'Hetzel[206], accroché par Silvestre[207], qui m'a fait entrer.

Avant dîner, Mme Pierret et Marie: c'est le fameux jour de fête!

Le soir, après mon dîner, Riesener est venu et est resté assez tard. Il me conseille de publier mes croquis au moyen de la photographie; j'avais eu déjà cette pensée, qui serait féconde[208].

Il m'a parlé du sérieux avec lequel le bon Durieu et son ami qui l'aidait dans ses opérations parlent des peines qu'ils se donnent et s'attribuent une grande part de succès dans ces dites opérations ou plutôt dans leur résultat.

Ce n'est qu'en tremblant que Riesener leur demandait si décidément il pouvait sans indiscrétion et sans être accusé de plagiat, se servir de leurs photographies pour en faire des tableaux. J'ai été moi-même témoin chez Pierret, lundi dernier, de la bonhomie avec laquelle il s'applaudissait du succès, en voyant mes exclamations et mon admiration qu'il prenait pour lui-même.

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_Mardi_ 15 _novembre._--Je suis souffrant de l'estomac depuis huit jours, et je ne fais rien. Ce matin, je vais mieux et je jouis encore ce jour d'une délicieuse paresse au coin de mon feu, comme pour m'indemniser du regret de perdre mon temps. Je suis entouré de mes calepins des années précédentes; plus ils se rapprochent du moment présent et plus j'y vois devenir rare cette plainte éternelle contre l'ennui et le vide que je ressentais autrefois. Si effectivement l'âge me donne plus de gaieté et de tranquillité d'esprit, ce sera pour le coup une véritable compensation des avantages qu'il m'enlève.

Je lisais dans l'agenda de 1849 que le pauvre Chopin, dans une de ces visites que je lui faisais fréquemment alors, et quand sa maladie était déjà affreuse, me disait que sa souffrance l'empêchait de s'intéresser à rien, et à plus forte raison au travail. Je lui dis à ce sujet que l'âge et les agitations du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il me répondit qu'il m'estimait de force à résister. «Vous jouirez, a-t-il dit, de votre talent dans une sorte de sérénité qui est un privilège rare et qui vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation.»

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_Jeudi_ 17 _novembre._--La bonne Alberthe m'a envoyé une place pour la _Cenerentola_[209]. J'ai passé une soirée vraiment agréable; j'étais plein d'idées, et la musique, le spectacle y ont aidé.

J'ai remarqué là combien, dans les étoffes de satin, le ton même de l'objet ne se trouve qu'immédiatement à côté du luisant; de même dans la robe des chevaux.

En présence de cette jolie pièce, de ces passages si fins, de cette musique que je sais par cœur, je voyais l'indifférence sur presque toutes ces figures de gens ennuyés, qui ne viennent là que par ton, ou seulement pour entendre l'Alboni. Le reste est un accessoire, et ils n'y assistent qu'en bâillant. Je jouissais de tout... Je me disais: «C'est pour moi qu'on joue ce soir, je suis seul ici; un enchanteur a eu la complaisance de placer près de moi jusqu'à des fantômes de spectateurs, pour que l'idée de mon isolement ne nuise pas à mon plaisir; c'est pour moi qu'on a peint ces décorations et taillé ces habits, et, quant à la musique, je suis seul à l'entendre.»

La réforme du costume s'est étendue jusqu'à supprimer tout ce qui est caricature ingénieuse, inhérente au fond même du sujet. Le costumier se croit exact en donnant à Dandini un costume très ponctuel de grand seigneur du temps de Louis XV; le prince de même; vous vous croyez à une pièce de Marivaux. Avec Cendrillon, nous sommes dans le pays des fées. Alidor a un costume noir, d'avoué.

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_Samedi_ 19 _novembre._--J'ai vu ce matin Fleury[210] et Halévy, puis Gisors.

Je vois ce soir, chez Gihaut, les photographies de la collection Delessert[211], d'après Marc-Antoine[212]. Faut-il absolument admirer éternellement comme parfaites ces images pleines d'incohérences, d'incorrections, qui ne sont pas toutes l'ouvrage du graveur? Je me rappelle encore la manière désagréable dont j'en ai été affecté, ce printemps, quand je les comparais, à la campagne, à des photographies d'après nature.