Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 16
--Fait une promenade avec Jenny vers le chêne Prieur. Sortis par la lisière de la forêt et revenus par la grande allée. Ces bruyères, ces fougères, cette herbe fine et verte rappelaient à la pauvre femme son pays et sa jeunesse.
--Sur l'_imitation de la nature_, ce grand point de départ de toutes les écoles et sur lequel elles se divisent profondément, aussitôt qu'elles l'interprètent, toute la question semble réduite à ceci: l'imitation est-elle faite en vue de plaire à l'imagination ou de satisfaire simplement une sorte de conscience d'une singulière espèce, qui consiste, pour l'artiste, à être content de lui quand il a copié, aussi exactement que possible, le modèle qu'il a sous les yeux?
_Jeudi_ 13 _octobre._--Travaillé beaucoup au _Christ dormant dans la tempête_, pour Petit[193]. Sorti vers trois heures et fait une longue course dans la forêt, dans les coupes des environs du chêne d'Antain.
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_Vendredi_ 14 _octobre._--C'était aujourd'hui la corvée de R... à Paris. Je suis parti le matin chez Mme Villot pour m'excuser de lui avoir manqué de parole hier; elle m'a parlé de la situation de H. V...
Impossibilité de voyager dans ces maudits chemins de fer sans être assassiné par la conversation. J'y ai trouvé un personnage que j'ai vu autrefois chez Mme Marliani, et que j'avais déjà rencontré dans cette maudite voiture... Bavardages sans fin sur le gothique, etc.
En revenant, de même, mon confrère Chevalier, que je révère, m'a trouvé dans l'omnibus et reconduit jusqu'à Ris. J'étais obligé de me tourner vers lui, pendant que je mourais d'envie de voir le paysage: il m'a gâté tout le plaisir de mon retour. J'étais encore destiné à une autre rencontre: Mme Villot, son frère, ses frères, que sais-je? étaient allés au-devant du cher M. Villot; il a fallu poliment remonter avec eux.
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_Samedi_ 15 _octobre._--Dîné chez Mme Villot. Il a été question de peinture à l'huile d'olive.
Si cette invention eût été faite il y a trente ans, ainsi que celle du daguerréotype, peut-être ma carrière eût-elle été plus remplie. La facilité de peindre à chaque instant, sans avoir l'ennui de palette, ensuite l'instruction que donne le daguerréotype à un homme qui peint de mémoire, sont des avantages inestimables.
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_Dimanche_ 16 _octobre._--Achevé ou presque achevé le _Weislingen._ Promenade vers Soisy par la forêt. Vu les derrières du parc Vandeuil (actuel): il y a des effets superbes.--Plus loin, en remontant, j'ai dessiné un site superbe.
Lu un article des Mémoires de Dumas sur Trouville, où il y a des choses charmantes... Que manque-t-il à ces gens-là? du goût, du tact, l'art de choisir dans tout ce qui leur vient et celui de savoir s'arrêter à propos. Il est probable qu'ils ne travaillent pas; leur suffirait-il de travailler, pour acquérir ce qui leur manque?... Je ne le crois pas.
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_Lundi_ 17 _octobre._--Après une journée de travail et un peu, je crois, de sommeil, parti tard vers Soisy. La pluie a détrempé les routes. J'ai fait le croquis du lavoir au soleil couchant. Descendu dans la ruelle où j'avais une fois trouvé un chat charmant. Rencontré Ba vet en revenant. Voilà un homme à l'ancienne mode, à la mienne: il était pataugeant sur la route comme moi, et visitant ses travaux; il portait de vieux habits dont son domestique ne voudrait certes pas; son pantalon était retroussé de peur de la crotte. C'est ainsi qu'on faisait quand on désirait ne pas se gêner chez soi ou à la campagne. M. X... ou M. Y..., enfin tel sot à la moderne, serait bien malheureux d'être rencontré dans l'équipage ou le pauvre Ba vet se promenait tranquillement avec la conscience tranquille de ses cent mille livres de revenu, au milieu de tout cela.
J'éprouve tous les jours, et particulièrement quand il fait du soleil, un charme pénétrant en ouvrant ma fenêtre; il y a dans le spectacle de la tranquillité de la nature un attrait plus particulier encore pour l'homme qui vieillit et qui apprécie la tranquillité et le calme. Il me semble que ce spectacle est fait pour moi. Une ville ne peut rien offrir de semblable: partout l'agitation qui ne convient qu'à la sotte jeunesse.
--J'écris à Piron:
«Je ne voulais venir ici que pour cinq ou six jours; en voilà bientôt quinze que j'y suis, et je ne pense pas à revenir. La campagne m'est nécessaire de temps en temps. Comme j'y travaille, elle ne m'assomme pas, comme ceux qui se condamnent à y passer six mois de suite. Les gens du monde y vont mécaniquement au mois de juillet, et ils en reviennent en décembre; moi, j'y vais quinze jours de temps en temps et de loin en loin. Plus il y a longtemps que je n'y ai été, plus j'en jouis; j'aime aussi à y mener une vie opposée à celle de Paris; j'abhorre les visites et les dérangements des voisins... Cette nature que je vois rarement me parle alors et me renouvelle. Une promenade dans la forêt, après que j'ai consacré ma matinée au travail, est un véritable délice, mais il faut absolument faire quelque chose.»
--_Toujours sur l'emploi du modèle et sur l'imitation._
Jean-Jacques dit avec raison qu'on peint mieux les charmes de la liberté quand on est sous les verrous, qu'on décrit mieux une campagne agréable quand on habite une ville pesante et qu'on ne voit le ciel que par une lucarne et à travers les cheminées. Le nez sur le paysage, entouré d'arbres et de lieux charmants, mon paysage est lourd, trop fait, peut-être plus vrai dans le détail, mais sans accord avec le sujet. Quand Courbet a fait le fond de la femme qui se baigne, il l'a copié scrupuleusement d'après une étude que j'ai vue à côté de son chevalet. Rien n'est plus froid; c'est un ouvrage de marqueterie. Je n'ai commencé à faire quelque chose de passable, dans mon voyage d'Afrique, qu'au moment où j'avais assez oublié les petits détails pour ne me rappeler dans mes tableaux que le côté frappant et poétique; jusque-là, j'étais poursuivi par l'amour de l'exactitude, que le plus grand nombre prend pour la vérité.
--J'ai travaillé toute la journée par la pluie à la petite _Sainte Anne_, et j'ai fait une esquisse du _Soleil couchant_ que j'ai dessiné hier, au lavoir.
Petit tour avant dîner, malgré les mauvais chemins dans la forêt, le long de Ba vet, avec ma bonne et pauvre Jenny[194], dont la santé paraît meilleure et m'enchante... Quel profond bon sens dans cette fille de la nature, et quelle vertu au fond de ses préjugés les plus singuliers!
J'avais refusé le dîner de Mme Villot; j'ai été la joindre et sa société, comme elle était au dessert, et nous avons achevé la soirée chez Mme Barbier. J'ai ri aux larmes presque tout le temps, aussi bien de ce que je lui disais que de ce qu'elle me répondait. Elle m'a raconté l'aventure de son ami Chevigné, qui vient un de ces jours derniers pour la voir, et qui trouve dans le chemin de fer cet être antipathique qui se trouvait venir aussi chez elle et qu'il voyait par conséquent sans cesse à ses côtés ou devant lui tout le temps, y compris la voiture qui devait les ramener du chemin de fer chez elle.
Le livre de Véron[195] était là sur la table... Une femme qui n'est pas sotte, et qui est là, le trouve ennuyeux; c'est une façon d'exprimer qu'il lui a déplu, et il déplaira à la moindre personne qui a quelque notion de ce que c'est qu'une chose passable. Nulle philosophie (grand article sur ce mot à propos des arts en général: sans cette philosophie que j'entends, nulle durée pour le livre ou pour le tableau, ou plutôt nulle existence); ce tas d'anecdotes, les unes intéressantes, les autres niaises et dignes d'amuser des laquais; des nomenclatures, des répétitions textuelles de pièces historiques, qui sont partout, pour qui veut les y aller chercher, ne constituent pas un livre. C'est une anonyme réunion de pièces de toutes couleurs, auxquelles il a ôté la couleur en les ajustant... Quoi! pas une réflexion pour souder un fait à un autre, ou plutôt quelles réflexions!... Car je me trompe: il met du sien de temps en temps; mais quelle vulgarité! Le pauvre homme a donné prématurément sa mesure. Après avoir pris la peine de nous ôter la pensée qu'il était capable d'écrire quelque chose qui eut le sens commun, il s'amuse même à détruire ce faible prestige qui l'entourait, à savoir qu'il avait quelque capacité pour les affaires, et que son savoir-faire du moins l'avait conduit à la fortune... Point du tout; il établit que toutes ses combinaisons pour faire ses affaires ont été déjouées par le hasard, et que c'est le même hasard qui l'a fait réussir souvent par les moyens les plus inattendus et les plus opposés à ses prévisions.
Je n'ai, dans le jugement que je porte, nulle animosité; au contraire, je l'aime beaucoup, malgré ses airs cavaliers; mais ils sont inséparables du parvenu. Je crois qu'il perdra beaucoup à ce livre malencontreux. Il gagnait beaucoup, au contraire, à ne pas le publier, mais à laisser croire qu'il s'en occupait. Il confirme malheureusement tout ce que les gens plus fins que le vulgaire pouvaient augurer de lui... Je l'ai toujours pensé plus important par son air que par ses qualités réelles.
Un certain tact m'a rarement trompé; j'écrivais ici, il y a quelque temps, sur la quantité des hommes médiocres; mais que de degrés encore dans la médiocrité! En voici un de la dernière catégorie! J'entends parmi ceux qui se piquent d'œuvres d'esprit. Il sert à faire voir la valeur de ceux qui sont des chefs de bande, comme Dumas, par exemple, dont il est tant question depuis quelques jours. Mis en regard de Véron, Dumas paraît un grand homme, et je ne doute pas que ce ne soit son opinion à lui-même; mais qu'est-ce que Dumas et presque tout ce qui écrit aujourd'hui, en comparaison d'un prodige tel que Voltaire, par exemple? Que deviennent, à côté de cette merveille de lucidité, d'éclat et de simplicité tout ensemble, ce bavardage désordonné, cet alignement sans fin de phrases et de volumes semés de bonnes et de détestables choses, sans frein, sans loi, sans sobriété, sans ménagement pour le bon sens du lecteur! Celui-là donc est médiocre dans l'emploi de facultés qui sont pourtant au-dessus de l'ordinaire; ils se ressemblent tous... La pauvre Aurore[196] elle-même lui donne la main pour des défauts analogues, à côté de qualités de beaucoup de valeur. Ils ne travaillent ni l'un ni l'autre, mais ce n'est pas par paresse. Ils ne peuvent pas travailler, c'est-à-dire élaguer, condenser, résumer, mettre de l'ordre. La nécessité d'écrire à tant la page est la funeste cause qui minerait de plus robustes talents encore. Ils battent monnaie[197] avec les volumes qu'ils entassent; le chef-d'œuvre est aujourd'hui impossible.
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_Jeudi_ 20 _octobre._--Quelle adoration que celle qui j'ai pour la peinture! Le seul souvenir de certains tableaux me pénètre d'un sentiment qui me remue de tout mon être, même quand je ne les vois pas, comme tous ces souvenirs rares et intéressants qu'on retrouve de loin en loin dans sa vie, et surtout dans les toutes premières années.
Hier je revenais de Fromont, où je me suis fort ennuyé: j'arrive chez Mme Villot, à qui j'avais à rapporter son ombrelle de la part des habitants de Fromont. Elle était là avec Mme Pécourt, qui a parlé des tableaux de son mari[198]. Là-dessus, Mme V... rappelé quelques-uns de ceux de Rubens qu'elle a vus à Windsor. Elle a parlé d'un grand portrait équestre d'une de ces grandes figures d'autrefois, armées de toutes pièces, avec un jeune homme près de lui, m'a semblé que je le voyais. Je sais beaucoup de ce que Rubens a fait, et crois savoir tout ce qu'il peut faire. Ce seul souvenir d'une femmelette qui certes n'a pas éprouvé, en voyant le tableau, l'émotion que je ressens seulement en me le figurant, sans l'avoir vu, a réveillé en moi les grandes images de ceux qui ont tant frappé ma jeunesse à Paris, au Musée Napoléon, et en Belgique, dans les deux voyages que j'y ai faits.
Gloire à cet Homère[199] de la peinture, à ce père de la chaleur et de l'enthousiasme dans cet art où il efface tout, non pas, si l'on veut, par la perfection qu'il a portée dans telle ou telle partie, mais par cette force secrète et cette vie de l'âme qu'il a mise partout. Chose singulière! le tableau qui m'a peut-être donné la sensation la plus forte, l'_Élévation en croix_, n'est pas celui où brillent le plus les qualités qui lui sont propres et où il est incomparable. Ce n'est ni par la couleur, ni par la délicatesse ou la franchise de l'exécution que ce tableau l'emporte sur les autres, et, chose bizarre, c'est par des qualités italiennes, qui chez les Italiens ne me ravissent pas au même degré; et je trouve à propos de me rendre compte ici du sentiment tout à fait analogue que j'ai éprouvé devant les batailles de Gros et devant la _Méduse_, surtout quand je l'ai vue à moitié faite. C'est quelque chose de sublime, qui tient en partie à la grandeur des personnages. Les mêmes tableaux en petite dimension me produiraient, j'en suis sûr, un tout autre effet. Il y a aussi dans celui de Rubens et dans celui de Géricault un je ne sais quoi de style michelangesque qui ajoute encore à l'effet que produit la dimension des personnages et leur donne quelque chose d'effrayant. La proportion entre pour beaucoup dans le plus ou moins de puissance d'un tableau. Non seulement, comme je le disais, ces tableaux ne seraient qu'ordinaires dans l'œuvre du maître exécutée en petit; mais même grands simplement comme nature, ils n'atteindraient pas à l'effet sublime. La preuve, c'est que la gravure du tableau de Rubens ne me le produit nullement.
Je dois dire que la dimension ne fait pas tout, car plusieurs de ses tableaux où les figures sont très grandes ne me donnent pas ce genre d'émotion, qui est le plus élevé pour moi; je ne puis dire non plus que ce soit exclusivement quelque chose de plus italien dans le style, car les tableaux de Gros qui n'en offrent point de trace et qui ne sont qu'à lui, me transportent au même degré dans cette situation de l'âme que je trouve la plus puissante que cet art puisse inspirer. C'est un mystère curieux que celui de ces impressions produites par les arts sur des organisations sensibles: confuses impressions, si on veut les décrire, pleines de force et de netteté, si on les éprouve de nouveau, seulement par le souvenir! Je crois fortement que nous mêlons toujours de nous-mêmes dans ces sentiments qui semblent venir des objets qui nous frappent. Il est probable que ces ouvrages ne me plaisent tant que parce qu'ils répondent à des sentiments qui sont les miens; et puisque, quoique dissemblables, ils me donnent le même degré de plaisir, c'est que le genre d'effet qu'ils produisent, j'en retrouve la source en moi.
Ce genre d'émotion propre à la peinture est _tangible_ en quelque sorte; la poésie et la musique ne peuvent le donner. Vous jouissez de la représentation elle de ces objets, comme si vous les voyiez véritablement, et en même temps le sens que renferment les images pour l'esprit vous échauffe et vous transporte. Ces figures, ces objets, qui semblent la chose même à une certaine partie de votre être intelligent, semblent comme un pont solide sur lequel l'imagination s'appuie pour pénétrer jusqu'à la sensation mystérieuse et profonde dont les formes sont en quelque sorte l'hiéroglyphe, mais un hiéroglyphe bien autrement parlant qu'une froide représentation, qui ne tient que la place d'un caractère d'imprimerie: art sublime dans ce sens, si on le compare à celui où la pensée n'arrive à l'esprit qu'à l'aide des lettres mises dans un ordre convenu; art beaucoup plus compliqué, si l'on veut, puisque le caractère n'est rien et que la pensée semble être tout, mais cent fois plus expressif, si l'on considère qu'indépendamment de l'idée, le signe visible, hiéroglyphe parlant, signe sans valeur pour l'esprit dans l'ouvrage du littérateur, devient chez le peintre une source de la plus vive jouissance, c'est-à-dire la satisfaction que donnent, dans le spectacle des choses, la beauté, la proportion, le contraste, l'harmonie de la couleur, et tout ce que l'œil considère avec tant de plaisir dans le monde extérieur, et qui est un besoin de notre nature.
Beaucoup de gens trouveront que c'est précisément dans cette simplification du moyen d'expression que consiste la supériorité de la littérature. Ces gens-là n'ont jamais considéré avec plaisir un bras, une main, un torse de l'antique ou du Puget[200]; ils aiment la sculpture encore moins que la peinture, et ils se trompent étrangement s'ils pensent que quand ils ont écrit: un pied ou une main, ils ont donné à mon esprit la même émotion que celle que j'éprouve quand je vois un beau pied ou une belle main... Les arts ne sont point de l'algèbre où l'abréviation des figures concourt au succès du problème; le succès dans les arts n'est point d'abréger, mais d'amplifier, s'il se peut, de prolonger la sensation, et par tous les moyens... Qu'est-ce que le théâtre? Un des témoignages les plus certains de ce besoin de l'homme d'éprouver à la fois le plus d'émotions possible! Il réunit tous les arts pour sentir davantage: la pantomime, le costume, la beauté de l'acteur, doublent l'effet de l'ouvrage parlé ou chanté. La représentation du lieu dans lequel se passe l'action augmente encore tous ces genres d'impression.
On comprend donc tout ce que j'ai dit de la _puissance de la peinture._ Si elle n'a qu'un moment, elle concentre l'_effet_ de ce moment; le peintre est bien plus maître de ce qu'il veut exprimer que le poète ou le musicien livré à des interprètes; en un mot, si son souvenir ne s'exerce pas sur autant de parties, il produit un effet parfaitement un et qui peut satisfaire complètement; en outre, l'ouvrage du peintre n'est pas soumis aux mêmes altérations, quant à la manière dont il peut être compris dans des temps différents. La mode qui change, les préjugés du moment, peuvent faire envisager différemment sa valeur; mais enfin il est toujours le même; il reste tel que l'artiste a voulu qu'il fût, tandis qu'il n'en est pas de même d'un ouvrage livré à l'interprétation, comme les ouvrages de théâtre. Le sentiment de l'artiste n'étant plus là pour guider les acteurs ouïes chanteurs, l'exécution ne peut plus répondre à l'intention primitive: l'accent disparaît, et avec lui la partie la plus délicate. Heureux encore l'auteur, quand on ne mutile pas son ouvrage, affront auquel il est exposé même de son vivant! Le changement seul d'un acteur change toute la physionomie.
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21 _octobre._--Les Arago[201], Bixio, etc., dînaient chez Mme Villot; j'y étais invité, mais je vis encore un peu de régime et n'y ai été qu'après.
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22 _octobre._--Villot et sa femme venus, en arrivant de Paris, lui du moins. Je devais y aller le soir, mais j'ai préféré une grande promenade ravissante vers Draveil.
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23 _octobre._--Dîné chez les Barbier, sorti vers dix heures pendant que tout le monde était occupé à jouer, et j'ai fait, par le plus beau clair de lune, la même promenade que la veille, mais encore plus charmante.
Promenade dans la forêt avec Jenny.
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_Lundi_ 24 _octobre._--Travaillé jusqu'à quatre heures; je ne suis sorti qu'à peine une heure, mais j'en ai joui délicieusement. Descendu par la ruelle, le long du jardin Barbier. Admiré les grands arbres près du bord de la Seine. Mille aspects charmants de la pente de Champrosay, etc.
C'est bien là qu'on sent l'impuissance de l'art d'écrire. Avec un pinceau, je ferai sentir à tout le monde ce que j'ai vu, et une description ne montrera rien à personne.
Le soir, encore vers Draveil; mais le brouillard s'étendait sur toute la vallée de la Seine, et la lune se levait si tard que je n'ai pu en jouir.
Depuis deux ou trois jours, les journées sont si ravissantes que je passerais volontiers tout le temps à ma fenêtre. Je suis sorti quelques instants par le jardin et j'ai été m'asseoir avec enchantement, sous ce soleil si doux, en face de Trousseau.
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_Mardi_ 25 _octobre._--Je n'écris pas tous ces jours-ci, parce que j'ai trop à écrire. Le temps est si rempli par mon travail et un peu de promenade, que quand je me mets à en écrire trop long ici, je n'ai plus le même entrain pour travailler.
J'ai tenu la petite _Sainte Anne_ la matinée, en entremêlant le travail de petites promenades dans le jardin. J'adore ce petit potager: cette vigne jaunissante, ces tomates le long du mur, ce soleil doux sur tout cela, me pénètrent d'une joie secrète, d'un bien-être comparable à celui qu'on éprouve quand le corps est parfaitement en santé. Mais tout cela est fugitif; je me suis trouvé une multitude de fois dans cet état délicieux, depuis les vingt jours que je passe ici.
Il semble qu'il faudrait une marque, un souvenir particulier pour chacun de ces moments, ce soleil qui envoie les derniers rayons de l'année sur ces fleurs et sur ces fruits, cette belle rivière que je voyais aujourd'hui et hier couler si tranquillement en réfléchissant le ciel du couchant, et la poétique solitude de Trousseau, ces étoiles que je vois dans mes promenades de chaque soir briller comme des diamants au-dessus et à travers les arbres de la route.
Le soir, chez Mine Barbier, où elle a lu des _Mémoires_ de Véron... Ai-je été trop sévère en en parlant il y a deux ou trois jours? Quoique je ne connaisse encore que ces passages détachés, je ne le pense pas.
Qu'est-ce que les mémoires d'un homme vivant sur des vivants comme lui? Ou il faut qu'il se mette tout le monde à dos en disant sur chacun ce qu'il y a à dire, et un pareil projet mènerait loin, ou il prendra le parti de ne dire que du bien de tous ces gens qu'il coudoie et avec lesquels il se rencontre à chaque moment. De là la fastidieuse nécessité d'appeler à son secours les anecdotes qui traînent partout, ou qui, pour lui avoir été communiquées, n'en sont pas plus intéressantes, parce que tout cela ne se tient point, en un mot que ce ne sont pas ses mémoires, c'est-à-dire ses véritables et sincères jugements sur les hommes de son temps. Ajoutez à cela l'absence de toute composition et la banalité du style, que Barbier admire pourtant beaucoup.
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_Mercredi_ 26 _octobre._--Le _Spectateur_ parle de ce qu'il appelle _génies de premier ordre_, tels que Pindare, Homère, la Bible,--confus au milieu de choses sublimes et inachevées,--Shakespeare, etc. puis de ceux dans lesquels il voit plus d'art, tels que Virgile, Platon, etc..
Question à vider! Y a-t-il effectivement plus s'émerveiller dans Shakespeare, qui mêle à des traits surprenants de naturel des conversations sans goût et interminables, que dans Virgile et Racine, où toutes ces inventions sont à leur place et exprimées avec une forme convenable? Il me semble que le dernier cas est celui qui offre le plus de difficultés; car vous n'exceptez pas ceux de ces divers génies qui sont plus conformes à ce que le _Spectateur_ appelle les règles de l'art, de vérité et de vigueur dans leurs peintures.