Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 15
Adam[174] nous conte, entre autres traits de Cherubini, qui était inépuisable en boutades chagrines ou désobligeantes, qu'un graveur, ayant fait son portrait dans une médaille qu'il avait publiée, lui en apportait un certain nombre qu'il avait de reste, pensant qu'il en pourrait gratifier ses parents et amis; il lui répond: «Je ne donne rien à mes parents et je n'ai pas d'amis.»
J'ai, ce matin, été à une commission à l'instruction publique, pour renouveler l'enseignement du dessin.
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_Dimanche_ 10 _juillet._--J'ai été, après, mon travail, au Salon, pour examiner les tableaux, relativement à la distribution des médailles. Ce mode de les donner me paraît des plus vicieux. Tous ceux qui, comme moi, sont chargés de ce choix auront été frappés du même inconvénient. Il arrive presque toujours que chaque peintre qui me paraît mériter une troisième, une deuxième, ou une première médaille, l'a déjà obtenue.
Voilà, par exemple, un homme qui a déjà eu la deuxième; lui donnera-t-on la première parce qu'il mérite la deuxième qu'on ne peut pas lui donner? Il arrive ainsi qu'un artiste reçoit rarement une récompense pour celui de ses ouvrages qui la mérite davantage. C'est au moment où il fait un chef-d'œuvre qu'on n'a rien à lui offrir pour le récompenser ou l'encourager. Celui qui fait bien deux fois a plus de mérite que celui qui fait bien une fois. Si les femmes donnaient la médaille, elles seraient de cet avis; Mlle Rosa Bonheur[175] a fait cette année un effort supérieur à tous ceux des années précédentes; vous êtes réduit à l'encourager de la voix et du geste. M. Rodakowski, qui a fait un chef-d'œuvre cette année[176], est obligé de se consoler avec la médaille qu'il a obtenue l'année dernière pour un ouvrage inférieur. M. Ziem, avec sa _Vue de Venise_, se maintient à la hauteur de ses tableaux de l'année dernière; mais il est interdit au jury de lui témoigner sa satisfaction[177]. Par contre, voici une _Annonciation_ de M. Jalabert[178], qui est un tableau de deuxième médaille. Or, M. Jalabert l'ayant obtenue déjà, lui donnera-t-on la première, qui est une récompense supérieure au mérite de son tableau de cette année? Si vous êtes juste et si vous suivez le règlement, vous ne lui donnerez rien, et cependant il mérite quelque chose. Doit-on assimiler les artistes qui mettent au Salon à ces élèves de petites pensions, dans lesquelles le maître, pour encourager les parents encore plus que les élèves, donne des prix à tout le monde? Si le but des récompenses est de s'adresser à ce qui est supérieur dans une exposition, il faut récompenser tout ce qui s'élève, mais dans la juste proportion du mérite de l'œuvre, et si l'artiste présente dans son ouvrage la dose de talent qui lui attribue la troisième, la deuxième ou la première médaille, il est juste qu'il l'obtienne, quand même il l'aurait déjà obtenue; ce serait un meilleur moyen d'entretenir l'émulation et de donner quand même des récompenses, de telle sorte que tout homme doué d'une dose de talent raisonnable puisse se flatter d'arriver aux récompenses à son tour.
[171] C'était un des principaux personnages au centre du plafond de l'Hôtel de ville.
[172] Voir tome I, p. XXVIII, XXIX, XXX.
[173] Ce sont les _Mémoires d'un bourgeois de Paris._ Dans un chapitre intitulé: _La Peinture et la Musique sous la Restauration_, le docteur Véron,qui avait été le condisciple de Delacroix, a donné une sorte d'autobiographie du grand peintre, d'après les notes dont il est question.
[174] Le compositeur _Adolphe Adam_ (1803-1856).
[175] Delacroix fait allusion au tableau connu sous le nom du _Marché aux chevaux_, qui fut exposé au Salon de 1853.
[176] Portrait de Mme Rodakowski, mère du peintre.
[177] _Ziem_ obtint cependant une médaille de première classe avec cette _Vue de Venise_, qui a pris place au Musée du Luxembourg.
[178] _Jalabert_, peintre, élève de Delaroche. Théophile Gautier écrivait à propos de lui: «Le talent de cet artiste a quelque chose de tendre et de délicat, de féminin qui charme et vous empêche de lui désirer plus de force. Ce n'est pas qu'il ne puisse s'élever à la vigueur lorsqu'il le veut, mais sa vraie nature est la grâce.»
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_Mardi_ 16 _août._--Jenny partie pour Dieppe; elle me manque fort ici.
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_Dimanche_ 28 _août._--Tous ces jours derniers, travaillé à l'Hôtel de ville; j'achève le plafond. Aujourd'hui, je suis resté à la maison jusqu'à midi et demi. Avancé le petit _Christ portant sa croix_ et le _Berlichingen_ ou _Weislingen._
À une heure, à la distribution de l'École gratuite.--Revenu avec Fleury[179]... La chaleur est tombée tout à fait. Le jour où je l'ai vu, quelques jours avant l'élection, et où il m'a avoué qu'il ne votait pas pour moi, ce n'étaient que protestations pour la prochaine fois; aujourd'hui, le voilà planté là avec tous les honneurs de la guerre, membre s'il en fut, professeur, etc.; il n'a plus qu'une faible estime pour les infortunés qui sont encore sur le terrain de tout le monde.
Le soir, j'ai été voir _Britannicus_ et l'_École des maris_, et tous les deux m'ont enchanté. Beauvallet a été très bon dans Burrhus; j'ai trouvé là avec plaisir Thierry[180].
[179] _Robert-Fleury_ avait succédé, en 1850, à _Granet_ comme membre de l'Académie des beaux-arts.
[180] Delacroix était lié avec _Édouard Thierry_, qui avait écrit des Salons successifs assez favorables au peintre.
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_Vendredi_ 2 _septembre._--Dîné chez Véron; je lui avais rapporté ses épreuves.
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_Lundi_ 26 _septembre._--Plafond de Saint-Sulpice.--_Samson et Dalila_[181].
Dessins d'après des costumes et armures pour la _Jérusalem.--Les deux Marocains.--Le Christ portant sa croix._[182]--Tableau de Beugniet (_Berlichingen._)--_Lion._(id.)--_Christ dans le bateau._
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_Mercredi_ 28 _septembre.--Sept heures du matin, en me levant._--On ne se figure pas à quel point la médiocrité abonde: Lefuel[183], Baltard, mille exemples, qui se pressent, de gens chargés de grosses affaires dans les arts, dans le gouvernement, dans les armées, dans tout. Ce sont ces gens-là qui enrayent partout la machine lancée par les hommes de talent. Les hommes supérieurs sont naturellement novateurs. Ils arrivent et trouvent partout la sottise et la médiocrité qui tient tout dans sa main, et qui éclate dans tout ce qui se fait. Leur impulsion la plus naturelle les jette à redresser, à tenter des routes nouvelles, pour sortir de cette platitude et de cette sottise. S'ils réussissent et qu'ils finissent par avoir le dessus sur les routines, ils ont pour eux, à leur tour, les incapables, qui se font un mérite d'outrer leurs pratiques, et qui gâtent encore tout ce qu'ils touchent. Après ce mouvement, qui porte les novateurs à sortir de l'ornière tracée, vient presque toujours celui qui les porte, à la fin de leur carrière, à retenir l'impulsion indiscrète qui va trop loin et qui ruine par l'exagération ce qu'ils ont inventé. Ils se prennent à vanter ce qu'ils ont été cause qu'on a abandonné, en voyant le triste usage qu'on fait des nouveautés qu'ils ont lancées dans le monde. Peut-être y a-t-il un secret mouvement d'égoïsme qui les porte à régenter à ce point leurs contemporains, que personne ne puisse qu'eux-mêmes toucher à ce qui leur paraît critiquable? Ils sont médiocres par ce côté; cette faiblesse leur fait jouer souvent un rôle ridicule et indigne de la considération qu'ils ont acquise.
[181] Cette toile fut exécutée en 1854. «Elle était en 1875 chez le peintre Daubigny, qui l'avait payée de cinq à six mille francs.» (V. _Catalogue Robaut_, n° 1238.)
[182] Voir _Catalogue Robaut_, nos 1313 et 1404.
[183] _Lefuel_ était alors architecte du château de Fontainebleau. Après la mort de Visconti, en 1854, il fut chargé d'achever le nouveau Louvre.
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_Champrosay.--Jeudi_ 6 _octobre._--Parti pour Champrosay à onze heures. J'ai eu cette fois deux fiacres pour me transporter et faire transporter mes bagages; moyen préférable et plus économique que celui de la voiture du commissionnaire.
J'étais souffrant depuis plus d'une semaine. Dimanche, j'ai pris un froid aux oreilles qui m'a donné des douleurs dont je souffre encore: c'était pendant mon équipée du Jardin des Plantes. J'ai pu dire, en arrivant comme Tancrède, ce que je dis toujours en arrivant ici:
Qu'avec ravissement je revois ce séjour!
Avant dîner, le temps était fort beau, contre son habitude; j'ai fait un grand tour de forêt au détriment de ma chaussure et de mon pantalon. Pris par l'allée qui mène au chêne Prieur; mais, à moitié chemin, pris l'allée qui descend vers le milieu, pour tomber sur la grande route qui croise celle de l'Ermitage. Sentiment délicieux de la solitude et de l'indépendance, en rentrant dans mon ermitage et en m'attablant... Je l'ai bien éprouvé le lendemain, et j'espère qu'il sera ainsi tout le temps que je serai ici.
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_Vendredi_ 7 _octobre._--Grande promenade dans le jardin. Ravi par les odeurs de fleurs et du raisin. Mais étant remonté dans une situation paresseuse, elle s'est prolongée toute la journée que je suis resté à lire le _Spectateur_, à dormir, à le reprendre.
Le soleil s'était montré dans la journée, et j'ai eu l'esprit d'attendre qu'il fût passé, pour me mettre en route, vers trois heures seulement, ou deux heures. Une pluie battante m'a pris dans la forêt; heureusement, elle s'est calmée au moment où j'allais rentrer, et j'ai continué par une allée que je n'avais jamais prise, partant de ce même centre qui va au chêne Prieur et à l'allée descendante, mais plus à droite, et remplie de bruyères. Remonté ensuite au chêne, etc.
Rentré avec appétit, ce qui est le grand point pour que la digestion se fasse convenablement. Dîné dans mon atelier, où je suis mieux pour cela, et arpenté toute la soirée le logement en tous sens, car la pluie et l'obscurité rendent toute sortie bien difficile, le soir.
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_Samedi_ 8 _octobre._--J'ai lu hier l'excellent passage du _Spectateur_ sur la _vieillesse._ Je me réserve de le copier tout entier.
Je crois me rappeler qu'il met au premier rang des avantages quelle nous donne sur la jeunesse, la tranquillité. Effectivement, c'est là le véritable bien dont le vieillard doit jouir, s'il vit selon l'état où il est arrivé. Quoiqu'on dise que la vieillesse est l'âge de l'ambition, ce ne peut être que celui d'une ambition légitime ou facile, en comparaison, à satisfaire. En effet, quand on voit un homme mûr aspirer aux honneurs, ce ne peut être, à moins de folie complète de sa part, qu'à ceux auxquels il a le droit d'espérer comme étant la suite des avantages qu'il a su déjà se faire et de la position qu'il a prise par les travaux de toute sa vie. Certes, on ne se fait pas une carrière à cinquante ans. On goûte alors les fruits de celle qu'on s'est faite; les honneurs vont trouver naturellement celui qui possède déjà la considération. Il faut donc au vieillard, je ne dirai pas dans la poursuite, ce mot sent encore trop la jeunesse, mais dans la recherche calme des prérogatives auxquelles il a droit, la même tranquillité que je regarde comme le souverain bien à cet âge. Que si la fortune n'a pas favorisé les efforts de la jeunesse, car je ne parle toujours ici que de celui qui a fait preuve de mérite ou de constance, si la position est médiocre, une longue habitude de cette médiocrité doit la lui rendre moins pénible, de même que la perspective de la continuation du même état jusqu'à la fin de sa vie.
Est-il rien de plus ridicule que de s'agiter dans l'âge où tout invite, où tout force au repos? d'être le compétiteur de gens doublement encouragés par la force de l'âge et par l'intérêt qui s'attache à la jeunesse? L'homme de mérite que les circonstances n'ont pas servi, doit jouir encore, dans la situation où il voit s'achever ses jours, du calme que cette situation comporte; et il n'y a que la misère qui puisse rendre cette condition intolérable; et ceci ne s'adresse pas à ceux qui seraient, par un hasard fort rare et malgré de notables qualités, tombés dans un état si bas. C'est de la force d'âme alors, et une force bien rare, qui serait nécessaire à cet infortuné, pour faire tête au malheur. Chez celui-là, il y aurait encore lieu à tirer des consolations du sentiment de son propre mérite et de l'injustice de la fortune.
La jeunesse voit tout devant elle et veut aspirer à tout; c'est ce qui fait son inquiétude et son agitation continuelles. L'idée du repos est aussi incompatible avec cet âge que celle de l'agitation l'est pour la vieillesse. Le vieillard, au contraire, serait inexcusable d'entretenir cette agitation fiévreuse. Il a mesuré ses forces et il connaît le prix du temps; il sait celui qu'il lui faudrait pour parvenir à un but incertain. Il faut, à son âge, avoir atteint celui auquel on tendait, et non pas remettre encore en question quel sera l'avenir. Ce sont toutes ces raisons qui doivent le porter au calme et lui faire tirer de la position telle quelle qu'il s'est acquise, tout le fruit qu'elle comporte raisonnablement.
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_Samedi_ 8 _octobre._--Il faut mettre ici mon aventure de la forêt. Parti vers une heure et demie, après avoir travaillé, je suis passé sans m'en apercevoir dans le _grand Sénart_; tous les poteaux sont repeints pour les menus plaisirs de Fould, qui a fait restaurer la faisanderie. J'ai donc erré, pendant près de cinq heures, dans les marécages de la forêt, car je ne marchais que dans une boue grasse et glissante, sans savoir où j'allais. Un bonhomme que j'ai rencontré dans le moment le plus embarrassant m'a aidé à me retrouver, et je suis revenu par Soisy à cinq heures et demie, assez fatigué, mais très heureux de n'avoir pas éprouvé le désagrément de coucher dans la forêt.
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_Dimanche_ 9 _octobre._--Peint le _Christ dans la barque_[184], d'après mon ancienne esquisse, jusqu'à deux heures.
Sorti vers la partie de Draveil. Fait un grand tour en contournant la forêt, et revenu par les environs du chêne Prieur. Je me porte mieux: j'espère grandement en ce petit séjour pour me remettre tout à fait.
J'écris à la cousine:
«La rareté des visites que je fais en ce lieu me le fait trouver charmant, quand j'y reviens. Le secret du bonheur n'est pas de posséder les choses, mais d'en jouir; je serais certes moins heureux d'être le maître d'un grand château où je m'ennuierais et où je serais ennuyé par les autres. Mais ceux qui n'aiment pas la solitude ne peuvent sentir le plaisir que j'éprouve à être roi dans une bicoque! La liberté, mais des loisirs occupés, l'esprit en travail sans cesse font trouver enchanteurs tous les sites et tous les temps possibles. Pendant ces jours de pluie, je n'ai pas été ennuyé jusqu'à présent.»
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_Lundi_ 10 _octobre._--Surpris ce matin, pendant que j'étais en train de peindre, par Mme Villot, Mme Halévy, Halévy[185], ses enfants, Georges et le frère de Mme Villot. Cette invasion dans ma cabane a désagréablement surpris et m'a laissé à la fin très satisfait.
J'ai dîné aujourd'hui chez Mme Villot et demain chez Halévy.
Travaillé beaucoup le fond de la _Sainte Anne_[186] sur un dessin d'arbres d'après nature, que j'ai fait dimanche, sur la lisière de la forêt vers Draveil.
Travaillé au _Christ dans la barque_, de Petit[187].
Vers deux heures, charmante promenade vers les carrières de Soisy. Revenu par le chêne Prieur et l'allée de l'Ermitage. Beaux effets au chêne Prieur, qui se détachait entièrement en ombre sur l'allée claire et fuyante.
La conversation de ces oisifs est bien ennuyeuse, quand ils se lancent dans les chevaux, les spectacles; des discussions qui durent une heure sur une bride, une selle, etc.
Faire un _Dictionnaire des arts et de la peinture_[188]: thème commode. Travail séparé pour chaque article.
_Autorités._--La peste pour les grands talents e la presque totalité du talent pour les médiocres. Elles sont des lisières qui aident tout le monde à marcher quand on entre dans la carrière, mais elles laissent à presque tout le monde des marques ineffaçables. Les gens comme Ingres ne les quittent plus. Ils ne font pas un pas sans les invoquer. Ils sont comme des gens qui mangeraient de la bouillie toute leur vie; ainsi de suite.
--Dumas, ce matin, commence ainsi l'analyse de la pièce d'_Antony_, dans la _Presse_: «Cette pièce a donné lieu à de telles controverses, que je demande la permission de ne pas l'abandonner ainsi; d'ailleurs, non seulement c'est mon œuvre la plus originale, mon œuvre la plus personnelle, mais encore c'est une de ces œuvres rares qui ont une influence sur leur époque.»
Dîné chez Halévy, à Fromont[189]; je suis toujours sourd comme un pot: heureusement que l'indisposition va changeant de côté et se porte tantôt à droite, tantôt à gauche. Il y avait là Viegra, Vatel, l'ancien directeur des Italiens, etc. Comment entretiendront-ils cette magnifique habitation?... Hier, le général Parchappe[190] répondait à mon admiration pour ce beau lieu, en disant que la maison était pitoyable, et qu'il fallait la rebâtir pour la rendre habitable.
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_Mercredi_ 12 _octobre._--Dîné chez Mme Barbier. Mme Villot revenue le soir; j'ai parlé imprudemment, avec certains regrets, des restaurations des tableaux du Musée: le grand Véronèse, que ce malheureux Villot a tué sous lui[191], a été un texte sur lequel je n'ai pas trop insisté, en voyant avec quelle chaleur elle défendait la science de son mari. Elle ne lui trouve probablement que cette qualité, et elle l'en pare comme de raison. Elle m a dit qu'en fait de restauration, il ne se donnait pas un coup de pinceau, à moins que M. Villot ne prît lui-même la palette. Grande recommandation, à ce qu'on peut croire!
Dans la journée, travaillé un peu mollement, et pourtant avec succès, à la petite _Sainte Anne._ Le fond refait sur des arbres que j'ai, dessinés il y a deux ou trois jours, à la lisière de la forêt vers Draveil, a changé tout ce tableau. Ce peu de nature prise sur le fait, et qui pourtant s'encadre avec le reste, lui a donné un caractère. J'ai repris également pour les figures, les croquis faits à Nohant d'après nature, pour le tableau de Mme Sand. J'y ai gagné de la naïveté et de la fermeté dans la simplicité.
_De l'emploi du modèle._--C'est cet effet qu'il faut obtenir de l'emploi du modèle et de la nature en général; c'est aussi la chose la plus rare dans la plupart des tableaux où le modèle joue un grand rôle. Il tire tout à lui, et il ne reste plus rien du peintre. Chez un homme très savant et très intelligent à la fois, son emploi bien entendu supprime, dans le rendu, les détails que le peintre, qui fait d'idée, prodigue toujours trop, de peur d'omettre quelque chose d'important, et qui empêche de toucher franchement et de mettre dans tout leur jour les détails vraiment caractéristiques. Les ombres, par exemple; sont toujours trop détaillées dans la peinture faite d'idée, dans les arbres particulièrement, dans les draperies, etc.
Rubens est un exemple remarquable de l'abus des détails. Sa peinture, où l'imagination domine, est surabondante partout; ses accessoires sont trop faits; son tableau ressemble à une assemblée où tout le monde parle à la fois. Et cependant, si vous comparez cette manière exubérante, je ne dirai pas à la sécheresse et à l'indigence modernes, mais à de très beaux tableaux où la nature a été imitée avec sobriété et plus d'exactitude, vous sentez bien vite que le vrai peintre est celui chez lequel l'imagination parle avant tout.
Jenny me disait hier, avec son grand bon sens, quand nous étions dans la forêt et que je lui vantais la forêt de Diaz, «que l'imitation exacte n'en était que plus froide», et c'est la vérité! Ce scrupule exclusif de ne montrer que ce qui se montre dans la nature rendra toujours le peintre plus froid que la nature qu'il croit imiter; d'ailleurs, la nature est loin d'être toujours intéressante au point de vue de l'effet de l'ensemble. Si chaque détail offre une perfection, que j'appellerai inimitable, en revanche la réunion de ces détails présente rarement un effet équivalent à celui qui résulte, dans l'ouvrage du grand artiste, du sentiment; de l'ensemble et de la composition[192]. C'est ce qui me faisait dire tout à l'heure que, si l'emploi du modèle donnait au tableau quelque chose de frappant, ce ne pouvait être que chez des hommes très intelligents: en d'autres termes, qu'il n'y avait que ceux qui savent faire de l'effet, en se passant du modèle, qui puissent véritablement en tirer parti, quand ils le consultent.
Que sera-ce d'ailleurs, si le sujet comporte beaucoup de pathétique? Voyez comme, dans de pareils sujets, Rubens l'emporte sur tous les autres! Comme la franchise de son exécution, qui est une conséquence de la liberté avec laquelle il imite, ajoute à l'effet qu'il veut produire sur l'esprit!... Voyez cette scène intéressante, qui se passera, si vous voulez, autour du lit d'une femme mourante: rendez, s'il est possible, saisissez par la photographie, cet ensemble; il sera déparé par mille côtés. C'est que, suivant le degré de votre imagination, la scène vous paraîtra plus ou moins belle; vous serez poète plus ou moins, dans cette scène où vous êtes acteur; vous ne voyez que ce qui est intéressant, tandis que l'instrument aura tout mis.
Je fais cette observation et je corrobore toutes celle qui précèdent, c'est-à-dire la nécessité de beaucoup d'intelligence dans l'imagination, en revoyant les croquis faits à Nohant pour la _Sainte Anne_: le premier, fait d'après nature, est insupportable, quand je revois le second, qui pourtant est presque le calque du précédent, mais dans lequel mes intentions sont plus prononcées et les choses inutiles éloignées, en introduisant aussi le degré d'élégance que je sentais nécessaire pour atteindre à l'impression du sujet.
Il est donc beaucoup plus important pour l'artiste de se rapprocher de l'idéal qu'il porte en lui, et qui lui est particulier, que de laisser, même avec force, l'idéal passager que peut présenter la nature, et elle présente de telles parties; mais encore un coup, c'est un tel homme qui les y voit, et non pas le commun des hommes, preuve que c'est son imagination qui fait le beau, justement parce qu'il suit son génie.
Ce travail d'idéalisation se fait même presque à mon insu chez moi, quand je recalque une composition sortie de mon cerveau. Cette seconde édition est toujours corrigée et plus rapprochée d'un idéal nécessaire; ainsi, il arrive ce qui semble une contradiction et qui explique cependant comment une exécution trop détaillée comme celle de Rubens, par exemple, peut ne pas nuire à l'effet sur l'imagination. C'est sur un thème parfaitement idéalisé que cette exécution s'exerce; la surabondance des détails qui s'y glissent, par suite de l'imperfection de la mémoire, ne peut détruire cette simplicité bien autrement intéressante qui a été trouvée d'abord dans l'exposition de l'idée, et, comme nous venons de le voir à propos de Rubens, la franchise de l'exécution achève de racheter l'inconvénient de la prodigalité des détails. Que si, au milieu d'une telle composition, vous introduisez une partie faite avec grand soin d'après le modèle, et si vous le faites sans occasionner un désaccord complet, vous aurez accompli le plus grand des tours de force, accordé ce qui semble inconciliable; en quelque sorte, c'est l'introduction de la réalité au milieu d'un songe; vous aurez réuni deux arts différents, car l'art du peintre vraiment idéaliste est aussi différent de celui du froid copiste que la déclamation de Phèdre est éloignée de la lettre d'une grisette à son amant. La plupart de ces peintres, qui sont si scrupuleux dans l'emploi du modèle, n'exercent la plupart du temps leur talent de le copier avec fidélité que sur des compositions mal digérées et sans intérêt. Ils croient avoir tout fait, quand ils ont reproduit des têtes, des mains, des accessoires imités servilement et sans rapport mutuel.