Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854

Part 14

Chapter 143,715 wordsPublic domain

Quand je pense à P..., à R...[164], et que je ne les vois pas, je suis comme le métal insensible... Quand je suis près d'eux, après les premiers instants pour réchauffer cette glace, je retrouve peu à peu les mouvements d'autrefois: je me fonds près d'eux... peut-être qu'ils sont eux-mêmes étonnés de se sentir amollir, mais je parie que je garde plus longtemps qu'eux la secousse de cette étincelle du souvenir. Nul vil intérêt ne m'éloigne d'eux. Quand je vois dans mes rêves des gens qui sont mes ennemis, et dont la vue m'offense, quand je suis éveillé, je les trouve charmants, alors je m'entretiens avec eux comme avec des amis, je me' sens tout étonné de les trouver si aimables: je me dis, dans ma simplicité de somnambule, que je ne les avais pas assez appréciés, et que je ne leur rendais pas justice; je me promets de les rechercher et de les voir. Est-ce qu'en rêvant, je devine leurs qualités, ou est-ce qu'en étant éveillé, ma méchanceté, si j'en ai réellement autant qu'eux, s'obstine à ne voir que leurs défauts, ou bien suis-je tout simplement meilleur quand je dors?

*

_Mardi_ 31 _mai._--Pluie toute la journée ou brouillard. Je n'ai pas quitté ma chambre et m'en suis tiré en travaillant à l'article: j'ai écrit ou copié beaucoup.

Après dîner, continuation de la même disposition; ce paysage tout embaumé, pendant que je me promenais en long, en large, dans le logement, tout plein d'idées et de bonnes dispositions, me ravissait chaque fois que je tournais la tête pour le regarder... Quelques fables de La Fontaine m'ont enchanté.

Sorti, qu'il faisait encore soir, et promené sur la route de Soisy, dans le même état d'esprit. Le brouillard et le temps mauvais ne font rien pour la tristesse de l'esprit; c'est quand il fait nuit dans notre âme que tout nous paraît ou lugubre ou insupportable, et il ne suffit pas d'être libre de vrais sujets de tristesse; il suffit de l'état de la santé pour tout changer... L'infâme digestion est le grand arbitre de nos sentiments.

[142] _Mariette Lablache_, fille du célèbre chanteur du Théâtre-Italien est devenue par son mariage _baronne de Caters._

[143] _Feuillet de Couches_(1798-1887), chef du protocole au ministère des affaires étrangères, introducteur des ambassadeurs, écrivain distingué, auteur de livres appréciés, notamment les _Causeries d'un curieux._

[144] Les relations furent toujours excellentes entre Sainte-Beuve et Delacroix. En 1862, le peintre écrivait au critique: «Que je vous remercie du plaisir que m'a causé le souvenir si flatteur que vous me donnez dans votre excellent article sur ce brave Delécluze, auquel vous faites trop d'honneur en le touchant de votre plume délicate!»

Dans une étude sur Léopold Robert du 21 août 1854, Sainte-Beuve écrivait: «Il y a eu des peintres excellents écrivains; sans remonter plus haut, sir Josué Reynolds et M. Eugène Delacroix, ces brillants coloristes par le pinceau, sont d'ingénieux et d'habiles écrivains avec la plume.»

[145] Delacroix, tout comme Balzac, appréciait, à une époque où il était complètement méconnu, pour ne pas dire inconnu, le rare talent de Stendhal. Dans une curieuse note qui fait partie d'une étude du peintre sur le _Jugement dernier de Michel-Ange_, étude qui parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août 1837, Delacroix vante la _magnifique_ description du _Jugement_ faite par M. de Stendhal: «C'est un morceau de génie, l'un des plus poétiques et des plus frappants que j'aie lus.» (Maurice TOURNEUX, _Eugène Delacroix devant ses contemporains._)

[146] Sur les rapports de Delacroix avec Mérimée, nous empruntons au livre de M. Tourneux l'indication suivante: il renvoie à un petit volume publié chez Charavay, _Prosper Mérimée, ses portraits, ses dessins, sa bibliothèque_ (1879). «La seconde partie de ce travail est le développement d'un article paru dans l'_Art_ du 14 novembre 1875, sous le titre de: _Prosper Mérimée, ami d'Eugène Delacroix; ses dessins et ses aquarelles._ L'article de l'_Art_ était orné du fac-simile d'une feuille de croquis de Delacroix appartenant à M. Burty, d'un billet de Mérimée à Delacroix.»

[147] Le _comte de Nieuwerkerke_, avait succédé à _Romieu_ à la direction général des Beaux-Arts. «Il ne se signala pas, dit Burty, par une sympathie marquée pour pour le génie de Delacroix. Le gothique et tout ce qui lui ressemble, c'est-à-dire l'imitation alambiquée et pédante des maîtres, étaient en faveur.»

[148] L'Empereur, jusqu'à son mariage, chargea la princesse Mathilde, sa cousine, de présider les cérémonies officielles. D'ailleurs, les goûts, les aptitudes, les sympathies de la princesse pour les arts et les artistes la désignaient naturellement pour occuper cette place d'honneur.

[149] Toujours l'article sur le _Poussin_ que lui avait demandé le _Moniteur_.

[150] Cette conviction du maître se réfère exactement à celle que nous indiquions dans notre Étude et qu'il formulait ainsi lui-même: «La connaissance du devoir ne s'acquiert que très lentement, et ce n'est que par la douleur, le châtiment et par l'exercice progressif de la raison que l'homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle.» (Voir t. I, p. IX, X.)

[151] À propos de cette difficulté d'écrire, qu'il constate à certains endroits de son Journal, il nous a paru intéressant de citer une page de Baudelaire qui est en même temps une appréciation définitive du talent et des défauts d'Eugène Delacroix comme écrivain: «Si sages, si sensés et si nets de tons et d'intention que nous apparaissent les fragments littéraires du grand peintre, il serait absurde de croire qu'ils furent écrits facilement et avec la certitude d'allure de son pinceau. Autant il était sûr d'_écrire_ ce qu'il pensait sur une toile, autant il était préoccupé de ne pouvoir _peindre_ sa pensée sur le papier. «La plume, disait-il souvent, n'est pas mon outil: je sens que je pense juste, mais le besoin de l'ordre auquel je suis contraint d'obéir, m'effraye. Croiriez-vous que la nécessité d'écrire une page me donne la migraine?» «C'est par cette gêne, résultant du manque d'habitude, que peuvent être expliquées certaines locutions un peu usées, un peu _poncif_, empire même, qui échappent trop souvent à cette plume naturellement distinguée.» (BAUDELAIRE, _L'Art romantique. L'Œuvre et la vie d'Eugène Delacroix._)

[152] Extrait d'un album de dessins.

[153] Dans son article sur Michel-Ange, Delacroix écrivait: «Il ne faut pas être étonné du mépris des artistes médiocres pour ce sauvage génie... Ils ne peuvent s'empêcher de haïr ce style terrible, qui les subjugue malgré eux; ils s'en prennent à lui du sentiment profond de leur impuissance et se rejettent alors sur les incorrections et les bizarreries, fruits de son caprice.»

[154] Ce sujet avait déjà inspiré à Delacroix un tableau peint en 1831: _Charles-Quint au monastère de Saint-Just_, dont il existe plusieurs variantes. (V. _Catalogue Robaut_, nos 354, 453, 654, 695 et 1565.)

[155] _Madame Parchappe_, femme du général Parchappe (1787-1866), qui fit toutes les campagnes du premier Empire et plus tard servit en Afrique, de 1839 à 1841. Il était alors député au Corps législatif.

[156] _Édouard Dubufe_ (1820-1883) exposait au Salon de 1853 les portraits de l'impératrice Eugénie, de la comtesse de Montebello et de la baronne de Hauteserve, qui obtenaient un grand succès mondain; mais la critique et les artistes se montraient sévères pour cette peinture fade maniérée.

[157] _Émile de Girardin_ avait été compris, après le 2 décembre, dans une liste des représentants expulsés du territoire français et avait obtenu deux mois après son bannissement, de reparaître en France.

[158] Le Vieux Caporal, drame en cinq actes, de Dumanoir et d'Ennery, fut représenté pour la première fois le 9 mai 1853 sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, sous la direction de Marc Fournier. Antoine Simon, le principal rôle, fut une des plus belles créations de Frédérick Lemaitre. Son jeu muet, l'éloquence de son geste, lui valurent un véritable triomphe.

[159] Dans l'_Histoire du romantisme_ de Gautier, on lit à propos de _Frédérick Lemaître_: «C'est toujours un noble et beau spectacle que de voir ce grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, Macready, et surtout Kean, faire trembler de son vaste souffle shakespearien les frêles portants des coulisses des scènes du boulevard.»

[160] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1745.

[161] Louis _Peisse_, dont le nom a déjà paru dans le premier volume du Journal, écrivait à propos du Salon de 1853, et dans l'article auquel le maître fait allusion: «M. Delacroix est encore, après trente ans de travaux, un talent si contesté, sinon pour les artistes, du moins pour le public, qu'on ne peut se risquer à louer ses œuvres sans quelques précautions ou explications. Il faut évidemment, pour goûter sa peinture, une préparation, une habitude, qui, à ce qu'il paraît, ne s'acquiert pas toujours vite. Elle est comme certains mets de haut goût, qu'on n'arrive à apprécier qu'après bien des efforts, mais dont on est ensuite très friand.» (_Constitutionnel_, 31 mai 1853.)

[162] Delacroix, comme presque tous les esprits supérieurs, estimait plus la simple et franche ignorance des âmes naïves que l'insuffisante et prétentieuse instruction des gens du monde. «Un jour, écrit Baudelaire, un dimanche, j'ai aperçu Delacroix au Louvre, en compagnie de sa vieille servante, celle qui l'a si dévotement soigné et servi pendant trente ans, et lui, l'élégant, le raffiné, l'érudit, ne dédaignait pas de montrer et d'expliquer les mystères de la sculpture assyrienne à cette excellente femme, qui l'écoutait d'ailleurs avec une naïve application.»

[163] Puisque le nom d'_Alphonse Karr_ se trouve ici prononcé, nous pouvons rapporter l'anecdote touchant Delacroix qui est transcrite ans ses _Guêpes_: «Voici ce qu'on raconte de M. Eugène Delacroix et de l'architecte de la Chambre des députés: M. Delacroix est allé le trouver et lui a dit: _Je ne peux pas peindre sur votre plafond._ (C'était lors des travaux décoratifs du Palais-Bourbon.) _Il ne tient à rien; cela ne durera pas trois ans!--Qu'est-ce que cela vous fait, pourvu qu'on vous paye?..._ M. Delacroix n'a pas cru devoir adopter ces principes «d'art moderne, et a fait recrépir le plafond à ses frais.»

Nous avons interrogé des personnes dignes de toute confiance sur l'exactitude du fait: il est, paraît-il, absolument authentique.

[164] Ces initiales dissimulent si peu les noms de Pierret et de Riesener, qu'il n'y a, semble-t-il, aucune indiscrétion à les marquer. Nous rappelons à ce propos ce que nous avons dit dans notre Étude sur le sentiment d'amitié chez les hommes supérieurs en général, et chez Delacroix en particulier. (Voir t. I, p. XIII, XIV.)

* * * * *

_Mercredi_ 1er _juin._--En ouvrant la fenêtre de l'atelier, le matin, toujours avec ce même temps brumeux, je suis comme enivré de l'odeur qui s'exhale de toute cette verdure trempée de gouttes de pluie et de toutes ces fleurs courbées et ravagées, mais belles encore.

De quels plaisirs n'est pas privé le citadin, le cancre d'employé ou d'avocat, qui ne respire que l'odeur des paperasses ou de la boue de l'infâme Paris! Quelles compensations pour le paysan, pour l'homme des champs! Quel parfum que celui de cette terre mouillée, de ces arbres! Cette forte odeur des bois, qu'elle est pénétrante, et qu'elle réveille aussitôt des souvenirs gracieux et purs, souvenirs du premier âge et des sentiments qui tiennent au fond de l'âme! O chers endroits où je vous ai vus, chers objets que je ne dois plus revoir, chers événements qui m'avez enchanté et qui êtes évanouis!... Que de fois cette vue de la verdure et cette délicieuse odeur des bois ont réveillé ces souvenirs qui sont l'asile, le saint des saints où on se réfugie, si on peut, sur les ailes de l'âme, pour se tirer du souci de chaque jour! Cette affection qui me console et, seule, me donne ces mouvements du cœur comme autrefois, combien de temps le sort me les laissera-t-il?

*

_Dimanche_ 5 _juin._--Tous ces jours derniers, à peu près même vie.

Travaillé et presque terminé l'article; sorti ordinairement vers trois heures, deux ou trois fois, entre autres, par l'allée de l'Ermitage: vue ravissante... jardin d'Armide, la verdure nouvelle... Les feuilles, étant à toute leur grandeur, donnent une grâce, une frondaison d'une richesse admirable; le touffu, le rond domine, les troncs garnis de feuilles...

Ce soir, après dîner, sorti par le crépuscule; au lieu d'aller chez les Barbier, promenade sur la route de Soisy. Charmantes étoiles au-dessus des grands peupliers de la route. En allant, fraîcheur délicieuse. La veille, promenade avant dîner avec Jenny. J'étais ravi du plaisir qu'elle avait, toute souffrante qu'elle était.

II y a deux jours, avant dîner, par la même grande allée vers Soisy, à partir du grand rond, par une très grande allée couverte remplie de bruyères. Sorti sur de grandes plaines vertes vers Soisy. Carrières reboisées. C'est le jour où j'avais trouvé le troupeau de moutons dans la grande allée; je l'ai retrouvé là, au loin. Rentré dans la forêt par l'allée qui va au chêne Prieur, où il y a de l'eau.

*

_Lundi_ 6 _juin._--En ouvrant ma fenêtre ce matin par le plus délicieux temps du monde, qui donne tant de regrets de se plonger dans les paperasses, je vois deux hirondelles se poser dans l'allée du jardin; je remarque qu'elles ne marchent que très lentement et en se dandinant. Quand elles veulent franchir un espace de deux pieds seulement, elles se mettent à voleter. La nature, qui les a si bien douées avec leurs grandes ailes, ne leur a pas donné des pieds aussi agiles.

Ce spectacle qu'on a de ces fenêtres est délicieux à toutes les heures du jour: je ne puis m'en arracher... L'odeur de la verdure et des fleurs du jardin ajoute encore à ce plaisir.

*

_Mardi_ 7 _juin._--Achevé l'article.

Vers quatre heures, promenade dans la forêt. J'y ai revu les mêmes objets que l'autre jour, dans cette allée qui va à l'Ermitage, éclairés de même; et cependant ils ne m'ont pas fait le même plaisir.

Dîné chez Mme Barbier; toute la soirée, on n'a parlé que de l'amour et de ses singularités. Elle a eu l'idée la plus drôle du monde: on parlait de la quantité d'enfants qu'on rencontre à Soisy... «Au fait, dit-elle, que pourraient-ils faire dans un endroit si triste? On n'y a pas de vue: il faut bien se distraire par quelque chose.»

Le soir, en revenant, les étoiles, qui n'avaient pas paru depuis quelques jours, ont brillé de tout leur éclat. Quel spectacle au-dessus de ces masses noires que forment les arbres, ou aperçues à travers les branches! J'ai été au jardin de Gibert, et j'ai retrouvé la même odeur divine qui m'avait déjà charmé, mais un peu affaiblie... Je m'en suis éloigné avec peine.

Je crois enfin que je partirai demain. J'ai peut-être un peu moins de plaisir, non pas parce que je suis ici depuis longtemps, mais parce que j'ai arrêté de partir. Je me dis souvent, en pensant à l'amertume qui se joint toujours à tous les plaisirs: Peut-on être véritablement heureux dans une situation qui doit finir? Cette appréhension de la rapidité et du néant, à la fin, gâte toute jouissance.

*

_Mercredi_ 8 _juin._--Parti le soir à huit heures.--Toute la journée disposition décousue, à cause du départ.--Vu le maire vers trois heures; dîné à quatre heures. Après dîner, sorti un peu par la porte du jardin. Été jusqu'à la source aux peupliers.

*

_Paris, vendredi_ 10 _juin._--Au Salon le matin, avant le conseil. Je ne remarque rien de très extraordinaire. Le petit Meissonier charmant: le _Jeune homme qui déjeune._--Le portrait de Rodakowski, de même. C'est aussi beau que tout.

--Au Palais-Royal, Vu Varcollier, en sortant du conseil. Il est installé admirablement. L'occupation et le mouvement lui rendent de la santé.

--Vu Mme de Forget, le soir, qui m'apprend que Vieillard est installé à Saint-Cloud.

*

_Samedi_ 11 _juin._--Travaillé enfin avec assez d'entrain. Il me semblait que je ne pourrais plus peindre. Je finis l'_homme qui ferre le cheval._

Le soir chez Chabrier.

*

_Jeudi_ 16 _juin._--Je crois que c'est aujourd'hui que j'ai dîné avec la bonne Alberthe, en société de Saint-Germain, avec lequel j'ai beaucoup causé: il m'a parlé des commencements de Mme Sand, qu'il a connue à ses débuts. Il y avait là une dame russe assez bien.

Alberthe me retient pour aller dimanche voir les pièces du Palais-Royal à la salle Ventadour.

*

_Dimanche_ 19 _juin._--Le soir, avec Alberthe, à la salle Ventadour: le _Bourreau des crânes_[165]. Nous nous sommes trouvés là en tête-à-tête, et revenu avec tous les accidents du mauvais temps.

_Dimanche_ 26 _juin._--Ce matin, l'article du Poussin a paru. Hier encore j'écrivais à Mérimée que je n'avais pas de nouvelles, et le soir, à mon dîner, on est venu me faire corriger les épreuves à la hâte.

J'ai fait ma journée de travail à l'Hôtel de ville; je suis revenu à pied.

Arrêté longtemps à Saint-Eustache, à entendre les vêpres: cela m'a fait comprendre, quelques instants, le plaisir qu'il y a d'être dévot... J'ai vu passer et repasser tout le personnel de l'église, depuis l'éclopé donneur d'eau bénite, affublé comme un personnage de Rembrandt, jusqu'au curé dans son camail de chanoine et sa chape de cérémonie.

Tout ce retard a été cause de la contrariété que ai éprouvée de trouver pour aujourd'hui, en rentrant, l'invitation d'aller dîner à Saint-Cloud. Elle y était depuis neuf heures du matin, avec une lettre de Vieillard. Je me suis pourtant remonté malgré ma fatigue et je m'en suis bien tiré.

*

_Mardi_ 28 _juin._--Depuis que je suis de retour de Champrosay, je ne peux plus écrire ici; il m'a fallu employer tous mes moments pour terminer les tableaux que j'avais promis; et depuis samedi 25, je suis retourné travailler à l'Hôtel de ville. J'ai fini, plus promptement que je ne l'aurais cru, le _Christ en croix_[166] pour Bocquet, la répétition du _Christ au tombeau_, du Belge[167], pour Thomas, le _Christ dormant pendant la tempête_ pour Grzymala[168].

Je suis sorti aujourd'hui, vers deux heures, de mon travail où j'avais peint pour la première fois au plafond; j'ai été voir la chapelle de Signol[169] à Saint-Eustache: c'est toujours la même chose que ce que font tous les autres. J'ai été ensuite chez Henry, pour la question de l'Institut[170], qui se présente fort mal.

*

_Mercredi_ 29 _juin._--Musique délicieuse chez l'aimable princesse Marcellini. Le souvenir de la fantaisie de Mozart, morceau grave et touchant au terrible, par moments, et dont le titre est plus léger que ne le comporte le caractère de morceau. Sonate de Beethoven déjà connue, mais admirable. Cela me plaît beaucoup sans doute, surtout à la partie douloureuse de l'imagination. Cet homme est toujours triste. Mozart, qui est moderne aussi, c'est-à-dire qui ne craint pas de toucher au côté mélancolique des choses, comme les hommes de son temps (gaieté française, nécessité de ne s'occuper que de choses attrayantes, bannir de la conversation et des arts tout ce qui attriste et rappelle notre malheureuse condition), Mozart réunit ce qu'il faut de cette pointe de délicieuse tristesse à la sérénité et à l'élégance facile d'un esprit qui a le bonheur de voir aussi les côtés agréables. Je me suis élevé contre leur ami R... qui n'aime pas Cimarosa, qui ne le sent pas, à ce qu'il dit, avec une certaine satisfaction de lui-même. Que Chopin est un autre homme que cela! Voyez, leur ai-je dit, comme il est de son temps, comme il se sert des progrès que les autres ont fait faire à son art! Comme il adore Mozart, et comme il lui ressemble peu! Son ami Kiatkowski lui reprochait souvent quelques réminiscences italiennes, qui sentent, malgré lui, les productions modernes des Bellini, etc... C'est une chose aussi qui me déplaît un peu... Mais quel charme! Quelle nouveauté d'ailleurs!

[165] Le _Bourreau des crânes_, vaudeville en trois actes, de _Lafargue_ et _Siraudin._

[166] Il existe de nombreuses variantes de ce sujet dans l'œuvre du maître. D'après le _Catalogue Robaut_, il n'y a, se référant à la date du Journal, qu'une «toile--0 m. 74 c. X 0 m. 60 c.--exposée au boulevard des Italiens en 1860. Elle appartenait alors à M. Davin.» M. Robaut ajoute, observation que confirme le Journal du maître: «En cette année 1853, Delacroix ne peint guère que des sujets religieux.»

[167] Delacroix veut parler du _comte de Géloës_, d'Amsterdam. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1034.)

[168] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1219.

[169] _Émile Signol_, peintre, né en 1804, élève de Gros, auteur de _Femme adultère._ En 1849, il se présenta à l'Institut en même temps que Delacroix, mais il n'a été élu membre de l'Académie des beaux-arts qu'en 1860. Il est mort récemment.

[170] Delacroix s'était déjà présenté quatre fois à l'Institut, et la dernière fois, en 1849, on lui avait préféré Léon Cogniet. Sa lettre de candidature en 1849 est curieuse. Après avoir énuméré les principales compositions qu'il a exécutées: _Dante et Virgile, Massacres de Scio_, le _Christ au jardin des Oliviers_, la _Justice de Trajan_, l'_Entrée des croisés à Constantinople, Médée_, les décorations du Luxembourg, du Palais-Bourbon, de la salle du Trône, l'_Évêque de Liège, Marino Faliero_, les _Femmes d'Alger_, il ajoutait ces quelques lignes, qui se passent aisément de commentaires: «C'est pour la quatrième fois que j'ai l'honneur de me présenter aux suffrages de l'Académie. Cette insistance et le désir très naturel de faire partie d'un corps illustre suffiront-ils pour faire excuser l'infériorité de quelques-unes des productions que j'ai mentionnées? _J'éprouve une juste défiance en approchant d'une réunion qui représente les traditions et les principes éternels qui ont été ceux du grand goût chez tous les artistes célèbres._»

* * * * *

1er _juillet._--En commission chez M. Fould, pour l'Exposition universelle de 1855.

*

_Samedi_ 2 _juillet._--Travaillé ce matin à la figure de l'_Abondance_[171]. Mme Cavé à l'Hôtel de ville.

À Saint-Cloud; ensuite M. Vieillard.--Chabrier venu tout à coup.

Rencontré le soir Véron, qui m'a fait compliment et invité pour vendredi. Je suis rentré la tête tout échauffée.

--Il y a à faire quelque chose sur le romantisme[172].

--M. Meneval avait raconté à Vieillard, qui me le redit aujourd'hui, ce trait de l'empereur Napoléon Ier: il visitait un monument en construction dont, sans doute, il avait examiné les mémoires; en passant sur un sol couvert de dalles de marbre, il frappa du pied, et répétant avec une canne qu'il demanda, l'espèce d'expérience qu'il semblait faire, il demanda de quelle épaisseur était chaque dalle de marbre. Sur la réponse qui lui fut faite, il envoya chercher un ouvrier, et lui fit desceller, en sa présence, un des morceaux de marbre, qui fut trouvé de la moitié de l'épaisseur qui avait été annoncée.

*

_Mercredi_ 6 _juillet._--J'ai été ce soir voir la princesse Marcellini; par extraordinaire, elle était seule... son fils un peu malade. Elle a eu la bonté de ne me jouer que du Chopin, et tout admirable. Elle m'invite à dîner pour mercredi prochain.

*

_Jeudi_ 7 _juillet._--Travail tous ces jours-ci au maudit plafond par une chaleur étouffante, qui me fait bénir mon étoile d'être né dans un climat où on n'éprouve ce martyre que quelques jours de l'année.

*

_Vendredi_ 8 _juillet._--Dîné chez Véron, que j'avais rencontré il y a quelques jours sur le boulevard. Il m'avait complimenté sur mon article du Poussin. Jusqu'à présent, j'ai récolté un assez grand nombre de compliments à cette occasion. Cela me payera-t-il de l'ennui que j'ai eu à le faire?

Véron me demande des notes sur moi et quelques pis de ma connaissance, dont il se servirait pour des_Mémoires sur l'époque de la Restauration_[173].