Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854

Part 13

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--M. Barbier m'a communiqué ses projets, pour faire quelque chose, dit-il, du jardin qui suffisait à son père. Un grand planteur de jardins lui élèverait à droite et à gauche, à partir de la maison, de grands monticules, et ne ferait qu'une pente jusqu'en bas, en supprimant la terrasse, le seul endroit où l'on puisse se promener, sans monter ou descendre. J'ai essayé de lui faire comprendre cet avantage, mais l'absurde l'emportera, comme infiniment plus... _fashionable._

Girardin[157] croit toujours fermement à l'avènement du bien-être universel, et l'un des moyens de le produire, sur lequel il revient avec prédilection, c'est le labourage à la mécanique, et sur une grande échelle, de toutes les terres de France. Il croit grandement contribuer au bonheur des hommes, en les dispensant du travail; il fait semblant de croire que tous ces malheureux, qui arrachaient leur nourriture à la terre, péniblement, j'en conviens, mais avec le sentiment de leur énergie et de leur persévérance bien employée, seront des gens bien moraux et bien satisfaits d'eux-mêmes, quand ce terrain, qui était au moins leur patrie, celle sur laquelle naissaient leurs enfants et dans laquelle ils enterraient leurs parents, ne sera plus qu'une manufacture de produits, exploitée par les grands bras d'une machine, et laissant la meilleure partie de son produit dans les mains impures et athées des agioteurs. La vapeur s'arrêtera-t-elle devant les églises et les cimetières?... Et le Français qui rentrera dans sa patrie après plusieurs années, serait-il réduit à demander la place où étaient son village et le tombeau de ses pères? Car les villages seront inutiles comme le reste; les villageois sont ceux qui cultivent la terre, parce qu'il faut bien demeurer là où les soins sont réclamés à toute minute; il faudra faire des villes proportionnées à cette foule désœuvrée et déshéritée, qui n'aura plus rien à faire aux champs; il faudra leur construire d'immenses casernes où ils se logeront pêle-mêle. Que faire là, les uns près des autres, le Flamand auprès du Marseillais, le Normand et l'Alsacien, autre chose que consulter le cours du jour, pour s'inquiéter, non pas si dans leur province, dans leur champ chéri, la récolte a été bonne, non pas s'ils vendront avec avantage leur blé, leur foin, leur vendange, mais si leurs actions sur l'anonyme propriété universelle montent ou descendent? Ils auront du papier, au lieu d'avoir du terrain!... Ils iront au billard jouer ce papier contre celui de ces voisins inconnus, différents de mœurs et de langage, et quand ils seront ruinés, auront-ils au moins cette chance qui leur restait, quand la grêle avait détruit les fruits ou les moissons, de réparer leur infortune à force de travail et de constance, de puiser au moins dans la vue de ce champ arrosé tant de fois de leurs sueurs, un peu de consolation ou l'espoir d'une meilleure année?...

O indignes philanthropes!... O philosophes sans cœur et sans imagination! Vous croyez que l'homme est une machine, comme vos machines; vous le dégradez de ses droits les plus sacrés, sous prétexte de l'arracher à des travaux que vous affectez de regarder comme vils, et qui sont la loi de son être, non pas seulement celle qui lui impose de créer lui-même ses ressources contre le besoin, mais celle qui l'élève en même temps à ses propres yeux et emploie d'une manière presque sacrée les courts moments qui lui sont accordés... O faiseurs de feuilletons, écrivassiers, faiseurs de projets! Au lieu de transformer le genre humain en un vil troupeau, laissez-lui son véritable héritage, rattachement, le dévouement au sol! Que le jour où des invasions nouvelles de barbares menacent ce qu'ils appellent encore leur patrie, ils se lèvent avec joie pour la défendre. Ils ne se battront pas pour défendre la propriété des machines, pas plus que ces pauvres Russes, ces pauvres serfs enrégimentés ne travaillaient pour eux, quand ils venaient ici venger les querelles de leurs maîtres et de leur empereur... Hélas! les pauvres paysans, les pauvres villageois! Vos prédications hypocrites n'ont déjà que trop porté leurs fruits! Si votre machine ne fonctionne pas sur le terrain, elle fonctionne déjà dans leur imagination abusée. Leurs idées de partage général, de loisir et même de plaisir continuel, sont réalisées dans ces indignes projets. Ils quittent déjà à qui mieux mieux, et sur le plus faible espoir, le travail des champs; ils se précipitent dans les villes, pour n'y trouver que des déceptions; ils achèvent d'y pervertir les sentiments de dignité que donne l'amour du travail, et plus vos machines les nourriront, plus ils se dégraderont!... Quel noble spectacle dans ce meilleur des siècles, que ce bétail humain engraissé par les philosophes!

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_Mardi_ 17 _mai._--Fait encore le paresseux, toute journée, à lire l'article de Charles-Quint et un peu de l'_Essai sur les mœurs_, sur ledit et sur François Ier et Louis XI aussi.

Vers trois heures, embarqué vers Draveil, mais la pluie presque tout le temps, et en revenant, acheté une quantité de cigares.

Je trouve dans la _Presse_ un article de Gautier, sur une nouvelle création de Frédérick, le _Vieux Caporal_[158]: «Il parcourt d'un bout à l'autre le clavier de l'âme humaine, don admirable, qui se rencontre rarement chez la même personne; il a la passion, la foi, l'ironie et le scepticisme; il sait rendre tous les beaux mouvements du cœur et s'en railler avec une verve diabolique; il peut être, dans la même soirée, Roméo et Méphistophélès, Ruy Blas et Robert Macaire, Gennaro et le Joueur. Le manteau lui sied comme la souquenille, la pourpre comme le haillon; mais, quel que soit le personnage qu'il représente, il lui donne la vie, et infuse aux veines du mélodrame le plus débile un sang rouge et généreux. Frédérick Lemaître est de la race des Hugo, des Dumas, des Balzac, des Delacroix, des Préault; il appartient à cette forte et puissante génération romantique dont il a partagé le succès et soulevé les enthousiasmes; c'est l'acteur shakespearien[159] par excellence, la plus complète incarnation du drame moderne.»

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_Jeudi_ 19 _mai._--Promenade l'après-midi par la porte du jardin avec Jenny, et délicieux aspect de tout le côté de Corbeil: grands nuages à l'horizon éclairés en face par le soleil.

Admiré la petite source près du lavoir et des grands peupliers, puis remontés ensemble pour dîner.

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_Vendredi_ 20 _mai._--Parti pour aller au conseil par l'omnibus du chemin de fer de Lyon; cela m'a rappelé les voyages de ma jeunesse. La nature, en chemin de fer, ne fait pas le même effet; cette rêverie délicieuse qui s'empare de vous, quand on se sent installé dans son coin de coupé, sans cet ennui perpétuel de voir de nouvelles figures monter et descendre, le mouvement des chevaux, et surtout moins de rapidité à traverser tous les aspects.

Arrivé dans une mauvaise disposition au Jardin des Plantes, j'ai redouté la pluie un moment; cela m'avait fait presque résoudre de revenir aussitôt le conseil fini. Mais arrivé à l'Hôtel de ville, j'ai appris qu'il n'y avait pas de séance; j'ai déjeuné sur la place et, me trouvant réconforté, j'ai été à pied au Jardin des Plantes; fait des études de lions et d'arbres, en vue du sujet de _Renaud_[160], par une chaleur très incommode, et au milieu d'un public très désagréable. Enfin, reparti à deux heures moins un quart et revenu par le bord de l'eau jusqu'à la maison.

L'aspect de la rivière et de ses bords toujours ravissant quand je reviens; c'est là où je sens que mes chaînes me quittent. Il semble qu'en traversant cette eau, je laisse derrière moi les importuns et les ennuis.

Lu, en déjeunant, l'article de Peisse[161] qui examine en gros le Salon et qui recherche la tendance des arts à présent. Il la trouve très justement dans le _pittoresque_, qu'il croit une tendance inférieure. Oui, s'il n'est question que de faire de l'effet aux yeux par un arrangement de lignes et de couleurs, autant vaudrait dire: arabesque; mais si, à une composition déjà intéressante par le choix du sujet, vous ajoutez une disposition de lignes qui augmente l'impression, un clair-obscur saisissant pour l'imagination, une couleur adaptée aux caractères, vous avez résolu un problème plus difficile, et, encore une fois, vous êtes supérieur: c'est l'harmonie et ses combinaisons adaptées à un chant unique. Il appelle _musicale_ cette tendance dont il parle; il la prend en mauvaise part, et moi, je la trouve aussi louable que toute autre...

Son ami Chenavard lui a insinué ses principes sur les arts: celui-ci trouve que la musique est un art inférieur; c'est un esprit à la française, auquel il faut des idées comme celles que les mots peuvent exprimer; quant à celles devant lesquelles le langage est impuissant, il les retranche du domaine des arts. Même en admettant que le dessin soit tout, il est clair qu'il ne se contente pas de la forme pure et simple. Il y a, dans ce contour qui lui suffit, de la grossièreté ou de la grâce: ce contour fait par Raphaël ou par Chenavard ne charmera pas de la même façon. Qu'y a-t-il de plus vague et de plus inexplicable que cette impression? Faudra-t-il établir des degrés de noblesse entre les sentiments? C'est ce que fait le docte et malheureusement trop froid Chenavard... Il met au premier rang la littérature; la peinture vient ensuite, et la musique n'est que la dernière. Cela serait peut-être vrai, si l'une d'elles pouvait contenir les autres ou les suppléer; mais devant une peinture ou une symphonie que vous aurez à décrire avec des mots, vous donnerez facilement une idée générale où le lecteur comprendra ce qu'il pourra; mais vous n'aurez vraiment donné aucune idée exacte de cette symphonie ou de cette peinture. Il faut voir ce qui est fait pour les yeux; il faut entendre ce qui est fait pour les oreilles. Ce qui a été écrit pour être débité fera même plus d'effet dans la bouche d'un orateur que par un simple lecteur. Un grand acteur transformera, pour ainsi dire, un morceau par son accent... Je m'arrête.

F... me conseille d'imprimer, comme elles sont, mes réflexions, pensées, observations, et je trouve que cela me va mieux que des articles _ex professo._ Il faudrait les récrire pour cela à part, chacune sur une feuille séparée, et les mettre au fur et à mesure dans un carton... Je pourrais ainsi, dans les moments perdus, en mettre au net une ou deux, et au bout de quelque temps, j'aurais fait un fagot de tout cela, comme fait un botaniste, qui va, mettant dans la même boîte les herbes et les fleurs qu'il a cueillies dans cent endroits, et chacune avec une émotion particulière.

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_Samedi_ 21 _mai._--Jour où Pierret et Riesener sont venus.

Toute la matinée, fait des pastels d'après les lions et les arbres que j'avais étudiés la veille, au Jardin des Plantes; vers deux heures un quart, j'ai été au-devant d'eux; je trouve Pierret bien changé...

Pourquoi la vue de deux amis si anciens, et dans ce lieu en pleine liberté, sous le ciel et au milieu des beautés du printemps, ne me donne-t-elle pas une plénitude de bonheur que je n'eusse pas manqué de sentir autrefois?... Je sentais en moi des mouvements irrésistibles de ce sentiment qui n'était pas en eux: j'étais devant des témoins, et non pas avec des amis.

Je les ai menés à la maison, puis à la forêt. Riesener a repris sa critique de la recherche d'un certain fini dans mes petits tableaux, qui lui semble leur faire perdre beaucoup, en comparaison de ce que donne l'ébauche ou une manière plus expéditive et de premier jet. Il a peut-être raison, et peut-être qu'il a tort. Pierret a dit, probablement pour le contredire, qu'il fallait que les choses fussent comme le sentait le peintre, et que l'intérêt passait avant toutes ces qualités de touche et de franchise. Je lui ai répondu par cette observation, que j'ai mise dans ce livre il y a quelques jours, sur l'effet immanquable de l'ébauche comparée au tableau fini, qui est toujours un peu gâté quant à la touche, mais dans lequel l'harmonie et la profondeur des expressions deviennent une compensation.

Au chêne Prieur, je leur ai montré combien des parties isolées paraissaient plus frappantes, etc.; en un mot, l'histoire de Racine comparé à Shakespeare. Ils m'ont rappelé ma chaleur d'il y a quelques mois, quand je m'étais repris à relire ou à revoir au théâtre _Cinna_ et quelques pièces de Racine; ils ont confessé le souvenir de l'émotion que je leur ai communiquée, quand je leur en ai parlé.

Après dîner, ils ont regardé les photographies que je dois à l'obligeance de Durieu. Je leur ai fait faire l'expérience que j'ai faite moi-même, sans y penser, deux jours auparavant: c'est-à-dire qu'après avoir examiné ces photographies qui reproduisaient des modèles nus, dont quelques-uns étaient d'une nature pauvre et avec des parties outrées et d'un effet peu agréable, je leur ai mis sous les yeux les gravures de Marc-Antoine. Nous avons éprouvé un sentiment de répulsion et presque de dégoût, pour l'incorrection, la manière, le peu de naturel, malgré la qualité de style, la seule qu'on puisse admirer, mais que nous n'admirions plus dans ce moment. En vérité, qu'un homme de génie se serve du daguerréotype comme il faut s'en servir, et il s'élèvera à une hauteur que nous ne connaissons pas. C'est en voyant surtout ces gravures, qui passent pour les chefs-d'œuvre de l'école italienne, qui ont lassé l'admiration de tous les peintres, que l'on ressent la justesse du mot de Poussin, que «Raphaël est un âne, comparativement aux anciens». Jusqu'ici, cet art à la machine ne nous a rendu qu'un détestable service: il nous gâte les chefs-d'œuvre, sans nous satisfaire complètement.

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_Dimanche_ 22 _mai._--Mauvaise disposition, sommeil, lectures prolongées, néant complet...

M. Beck venu me surprendre dans le jardin: visite prolongée, vers cinq heures et demie, chez Mme Villot, qui n'était pas encore rentrée. J'ai été dans le jardin de la grande maison admirer les lilas, et je n'ai pu résister au désir d'aller jusqu'au bas, à la fontaine. Que les objets changent peu, malgré l'instabilité des choses humaines, si on les compare à nous-mêmes et à nos sentiments! Cependant, en revoyant ces beaux arbres, je me suis reporté avec vivacité à quelques années en arrière... La petite fontaine du bon père Barbier ne coulait plus: un des côtés était cultivé, et j'ai vu dans l'intérieur les tuyaux en plomb qui épanchaient, sans se montrer, l'eau de la source limpide. Cet aspect prosaïque n'a pas suffi pour me désenchanter: je suis remonté rapidement, mais avec regret, en abandonnant cet endroit agréable.

Causé à dîner des _tables tournantes_: Mme Villot a vu et fait des expériences; elle en vient à croire presque au surnaturel. J'ai effectivement, après dîner, éprouvé par mes yeux, sinon autrement, cette fameuse découverte. Geneviève, la femme de chambre, a fait tourner un chapeau...; un guéridon a sensiblement tourné et levé le pied d'un côté; mais après nous être mis une demi-heure autour de la grande table à manger, il a été impossible de l'arracher à son immobilité de nature. Ces dames ont prétendu que j'étais un sujet peu propre: de même, d'une ou deux personnes présentes...

L'homme fait des progrès en tous sens: il commande à la matière, c'est incontestable, mais il n'apprend pas à se commander à lui-même. Faites des chemins de fer et des télégraphes, traversez en un clin d'œil les terres et les mers, mais dirigez les passions comme vous dirigez les aérostats! Abolissez surtout les passions mauvaises, qui, dans les cœurs, n'ont pas perdu leur empire détestable, en dépit des maximes libérales et fraternelles de l'époque! Là est le problème du progrès, et même du véritable bonheur. Il semble, tout au contraire, que nos instincts de convoitise ou de jouissance égoïste soient infiniment plus excités par toutes ces matérialistes améliorations.

Le désir d'un bonheur impossible, puisqu'il serait obtenu indépendamment de la satisfaction que donne la paix de l'âme, vient toujours se placer à côté de chaque nouvelle conquête et semble faire reculer la chimère de ce bonheur des sens. La fourberie et la trahison, l'ingratitude et la bassesse intéressée veillent toujours dans les cœurs! Vous n'avez pas même pour les inventeurs de ces perfectionnements ingénieux la reconnaissance qu'il semble que vous leur devriez, si réellement vous vous trouvez heureux par leur moyen. Au lieu de leur dresser des statues et de les faire jouir les premiers de ce bien-être tant souhaité, vous les laissez mourir dans l'obscurité, ou vous permettez qu'on leur conteste, sous vos yeux, le mérite de leurs inventions.

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_Lundi_ 23 _mai._--Toujours la même apathie le matin...

Quelques extraits de Balzac, mais c'est à cela que s'est borné mon effort. Je suis mécontent de moi, et cela me gâte bien des moments qui seraient agréables dans cette douce solitude.

Vers trois heures, promenade avec Jenny, qui est souffrante, vers le chêne Prieur.

Le soir, chez M. et Mme Beck, et revenu par un clair de lune délicieux. Les exhalaisons des plantes sont, en ce moment de la saison et à cette heure-là, d'un charme enivrant.

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_Mardi_ 24 _mai._--Passé la journée presque seul: Jenny a été à Paris avec Julie, au-devant du vin. Travaillé toute la matinée et paperassé ou pris d'une belle ardeur.

La langueur est arrivée vers deux heures. Promenade vers Soisy, par les champs. J'ai été plus loin qu'à l'ordinaire, mais pas encore jusqu'à la grande allée; je vais à la découverte comme Robinson; je finirai par connaître les environs dans le rayon où mes jambes peuvent me porter.

Jenny revenue au moment où j'allais dîner avec un dîner froid. Mon dîner a été installé autrement, et j'ai dîné plus gaiement.

Le soir, extases nombreuses devant les étoiles. Quel silence! que de choses la nature accomplit au milieu de ce charme si majestueux! Que de bruits, chez nous, qui doivent cesser sans laisser de traces!

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_Mercredi_ 25 _mai._--Journée de travail complète. Je suis à flot: je sors des fatras et je rédige; j'espère définitivement m'en tirer.

Après une journée fatigante, écrivant près de la fenêtre, par un soleil qui m'avait obligé, de mettre un store de toile, je suis sorti vers quatre heures, et j'ai été délicieusement jusqu'au bout de l'allée de l'Ermitage. J'étais ravi...

Revenu dîner, et, après dîner, descendu vers la rivière; côtoyé jusqu'auprès du pont, et revenu à travers le pré, dans le petit sentier tracé. Au lieu de prendre la ruelle, continué sur le coteau et revenu par le petit chemin habituel, au milieu des vignes et des blés verts. Le temps était orageux: les éclairs, quelques tonnerres, qui ont bien fini sans secousse.

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_Dimanche_ 29 _mai._--Tous ces jours derniers se sont écoulés rapidement, moitié travaillant et moitié sortant, mais beaucoup moins le dernier, à cause de la pluie que nous avons depuis deux ou trois jours. Tantôt je veux jeter Poussin par les fenêtres, tantôt je le reprends avec fureur ou par raison.

Mme Barbier, qui est venue passer la journée, malgré cet affreux temps, m'a invité à dîner; j'ai éprouvé dans la causerie de cette femme, qui a de l'esprit, le plaisir et le besoin que j'éprouve dans la conversation; mais il faut avec l'esprit les petites manières du monde que les rustres de nos jours peuvent critiquer, mais qui ajoutent le piquant nécessaire. Nos pères devaient prodigieusement s'amuser, car ces manières étaient infiniment plus répandues, et ce qui reste encore de politesse dans notre nation, malgré la grossièreté qui envahit tout, prouve ce que la société a dû être. Pour ceux qui éprouvent cette sorte de charme, il n'y a pas de progrès matériels qui puissent le compenser. Il n'est pas étonnant qu'on trouve insipide le _monde_ à présent. La révolution qui s'accomplit dans les masses le remplit continuellement de parvenus, ou plutôt ce n'est plus le monde comme il était: ce qu'on appelle ainsi est effectivement tout ce qu'il y a de plus ennuyeux. Quel agrément pouvez-vous trouver chez des marchands enrichis, qui sont à peu près tout ce qui compose aujourd'hui les classes supérieures? Les idées rétrécies du comptoir en lutte avec l'ambition de paraître distingué est le contraste le plus sot... Que dirai-je à M. Minoret, par exemple, qui n'a ni instruction, ni envie de plaire, ni envie de parler?

Il faudrait cultiver les gens aimables, pour le peu qu'il s'en trouve; avec les gens aimables, la frivolité est charmante, mais la frivolité dans le salon des gens qui ont rangé les comptoirs et mis leurs livres de comptes dans leur armoire pour donner un bal, et qui ont fait endimancher leurs commis pour offrir la main aux dames! Je préfère une réunion de paysans[162]!

Revenu vers dix heures; la pluie donnait à toute cette verdure toute fraîche une odeur délicieuse; les étoiles brillantes, mais surtout cette odeur! Vers le potager de Gibert, jusqu'à celui de Quantinet, une odeur de ma jeunesse, si pénétrante, si délicieuse, que je ne peux la comparer à rien. Je suis passé et repassé cinq ou six fois: je ne pouvais m'en arracher. Il m'a rappelé l'odeur de certaines petites plantes de potager,--que je voyais à Angerville, dans le jardin de M. Castillon le père,--qui portent une espèce de fruit qui fait explosion dans la main.

Dans la conversation de ce soir, Mme Barbier m'a parlé de P...; quoiqu'en laissant percer l'animosité qu'elle conserve peut-être justement, comme elle l'a fait valoir, elle m'a fait réfléchir profondément sur ses qualités, sur son dévouement à sa manière, sur l'affection quelle a pour moi, et que je retrouve chez moi pour elle; il y a des êtres qui naissent accouplés: son souvenir me plaît et me remue toujours.

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_Lundi_ 30 _mai._--Lu dans le feuilleton de Gautier, sur un jeune violoniste prodige, le mot d'Alphonse Karr[163], qui se trouvait également en présence d'un petit prodige de cette espèce. On lui demande après le morceau comment il le trouve; il répond qu'il l'aimait mieux auparavant, _parce qu'il était plus vieux..._ Quelle drôle d'idée et amusante!

_Suite de ce que j'ai écrit hier dimanche._--Il y a peu de gens avec qui je ne puisse me plaire; il y en a peu, quand on a le désir de leur plaire soi-même, qui ne vous rendent quelque chose pour vos frais; j'ai beau chercher dans ma mémoire les gens les moins amusants, il me semble que par le moyen de ce simple désir d'être avec eux le mieux possible, ce qu'ils ont eux-mêmes de chaleur, et je parle des plus froids et des plus revêches, revient à la surface, se montre à vous, vous répond et entretient votre bonne disposition. De ce qu'on les oublie vite et de ce que leur souvenir ne réveille pas en vous la moindre parcelle de sentiment, il ne faut pas conclure que vous soyez un ingrat, ni eux plus intéressants... Ce sont deux métaux, deux corps quelconques qui sont inertes chacun séparément, et qui jettent un peu de flamme quand ils sont en contact. Éloignez-les l'un de l'autre, ils rentrent très justement dans leur insensibilité.