Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 12
Grande réunion d'artistes, de moitiés d'artistes, de prêtres et de femmes. Après avoir attendu convenablement l'arrivée, d'abord de la princesse Mathilde[148] et ensuite très longtemps encore celle de M. Fould, le professeur a commencé d'une voix altérée, avec un accent légèrement gascon. Il n'y a que les gens de ce pays-là pour ne douter de rien et faire un discours comme celui dont je n'ai, du reste, entendu que la moitié. Ce sont des idées néo-chrétiennes dans toute leur pureté: le Beau n'est qu'à un point donné, et il ne se trouve qu'entre le treizième et le quinzième siècle presque exclusivement; Giotto et, je crois, Pérugin sont le point culminant; Raphaël décline à partir de ses premiers essais; l'Antique n'est estimable que dans une moitié de ses tentatives; il faut le détester dans ses impuretés; il le querelle à propos de l'abus qu'on en a fait dans le dix-huitième siècle. Les saturnales de Boucher et de Voltaire, qui, à ce que dit le professeur, ne préférait décidément que les peintures immodestes, suffisent pour faire haïr tout ce côté malheureusement inséparable de l'antique, des satyres, des nymphes poursuivies et de tous les sujets érotiques. Il n'y a pas de grand artiste sans l'amitié d'un héros ou d'un grand esprit dans un autre genre. Phidias n'est aussi grand que par l'amitié d'un Péricles... Sans le Dante, Giotto ne compte pas. Quelle affection singulière! Aristote, dit-il en commençant, met en tête ou à la fin de ses traités d'esthétique que les plus beaux raisonnements sur le Beau n'ont jamais fait et ne feront jamais rencontrer le Beau à personne. Tout le monde a dû se demander ce que venait alors faire là le professeur. Après avoir parlé de l'opinion de Voltaire sur les arts, il cite à son tribunal le pauvre baron de S..., qui lui en eût répondu de bonnes, s'il avait pu lui répondre. Ce pauvre baron, selon lui, ne voit l'avènement du Beau moderne que quand le gouvernement des deux Chambres aura fait le tour de l'Europe, et que la garde nationale sera installée chez tous les peuples. Ç'a été la plaisanterie capitale de la séance, et qui a excité cette explosion de gaieté de sacristie particulière aux gens d'Église, dont on voyait çà et là les robes noires dans cet auditoire fort mélangé.
Je m'en suis allé peut-être un peu scandaleusement après cette première partie, dont je ne donne qu'un pâle résumé. J'y ai été encouragé par l'exemple de quelques personnes qui se sont trouvées, ainsi que moi, suffisamment édifiées sur le Beau.
De là, j'ai été à pied trouver Rivet, par un temps magnifique, et avec une grande jouissance de remuer les jambes en liberté, après ma captivité de tout à l'heure.
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_Vendredi_ 6 _mai._--J'étais invité par le ministre d'État à assister ce soir à une représentation du Conservatoire donnée par des élèves.
Dîné chez Mme de Forget avec le jeune X..., et promené le soir: j'ai renoncé à la partie. J'avais passé ma journée à faire mes paquets pour aller à Champrosay; j'ai fait des provisions énormes de couleurs et de toile, et malheureusement cet article[149] maudit que je me suis engagé à faire me fera renoncer à toute peinture pendant mon séjour.
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_Champrosay, samedi_ 7 _mai._--Parti hier à huit heures et demie pour Champrosay. Enfermé dans le compartiment avec M. X..., que j'ai cru reconnaître d'abord, et auquel je n'ai pas parlé, m'étant ensuite convaincu que ce n'était pas lui. Ensuite, à Juvisy, il m'a adressé la parole, et nous avons regretté de n'avoir pas plus tôt renouvelé connaissance. Je ne l'ai vu que deux fois, et très peu de temps, encore était-ce le soir.
Broklé est venu avec nous poser les glaces et nous a rendu toutes sortes de services. Je suis heureux du plaisir qu'a eu ce brave homme à jouir de la bonne réception qu'on lui a faite.
J'ai été un instant dans la forêt et me suis couché de très bonne heure et fatigué.
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_Dimanche_ 8 _mai._--L'homme est capable des choses les plus diverses...
La Bruyère dit: «C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien et de la négliger...» Et plus bas: « Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'éducation ne donne pas à l'homme un autre cœur ni une autre complexion, qu'elle ne change rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne me lasserais pas de dire qu'elle ne lui est pas inutile.»
Je suis tout à fait de son avis, et j'ajoute que l'éducation dure toute la vie[150]; je la définis: une culture de notre âme et de notre esprit par l'effet de soins et par celui des circonstances extérieures. La fréquentation des honnêtes gens ou des méchants est la bonne ou mauvaise éducation de toute la vie. L'esprit se redresse avec les esprits droits; il en est de même de l'âme. On s'endurcit dans la société des gens durs et froids, et s'il était possible qu'un homme de vertu seulement ordinaire vécût avec des scélérats, il faudrait qu'il finît par leur ressembler, pour peu qu'il n'en soit pas éloigné dès le premier moment.
Essayé pendant toute cette journée de débrouiller mon article du Poussin. Je me persuade qu'il n'y a qu'un moyen d'en venir à bout, si toutefois j'y parviens: c'est de ne point penser à la peinture, jusqu'à ce qu'il soit fait. Ce diable de métier[151] exige une contention plus grande que je ne suis habitué à en mettre à la peinture, et cependant j'écris avec une grande facilité; je remplirais des pages entières sans presque faire de ratures. Je crois avoir consigné dans ce cahier même que j'y trouve plus de facilité que dans mon métier. La peine que j'éprouve vient de la nécessité de faire un travail dans une certaine étendue, dans lequel je suis obligé d'embrasser beaucoup de choses diverses; je manque d'une méthode fixe pour coordonner les parties, les disposer dans leur ordre, et surtout, après toutes les notes que je prends à l'avance, pour me rappeler tout ce que j'ai résolu de faire figurer dans ma prose.
Il n'y a donc qu'une application assidue au même objet qui puisse m'aider dans ce travail. Je n'ose donc point penser à la peinture, de peur d'envoyer tout au diable. Je ne fais que rêver à un ouvrage dans le genre de celui du _Spectateur_: un article court de trois ou quatre pages et de moins encore, sur le premier sujet venu. Je me charge d'en extraire ainsi à volonté de mon esprit, comme d'une carrière inépuisable.
Promenade le soir assez insipide dans la plaine; traversé la route qui va au pont; été jusqu'au terrain de Delarche, et revenu par la ruelle avec Jenny, qui avait voulu aussi régaler Julie de la promenade pour son dimanche.
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_Lundi_ 9 _mai._--J'ai été le lendemain, vers dix ou onze heures, me promener vers les coupes nouvelles qu'on a faites le long des murs des propriétés de Quantinet et de Minoret, etc. Matinée délicieuse.
Arrivé au chêne d'Antain que je ne reconnaissais pas, tant il m'a paru petit; fait de nouvelles réflexions, que j'ai consignées sur mon calepin, analogues à celles que j'ai écrites ici, sur l'effet que produisent les choses inachevées: esquisses, ébauches, etc.
Je trouve la même impression dans la disproportion. Les artistes parfaits étonnent moins à cause de la perfection même; ils n'ont aucun disparate qui fasse sentir combien le tout est parfait et proportionné. En m'approchant, au contraire, de cet arbre magnifique, et placé sous ses immenses rameaux, n'apercevant que des parties sans leur rapport avec l'ensemble, j'ai été frappé de cette grandeur... J'ai été conduit à inférer qu'une partie de l'effet que produisent les statues de Michel-Ange est dû à certaines disproportions ou parties inachevées qui augmentent l'importance des parties complètes. Il me semble, si on peut juger de ses peintures par des gravures, qu'elles ne présentent pas ce défaut au même degré. Je me suis dit souvent qu'il était, quoi qu'il pût croire lui-même, plus peintre que sculpteur. Il ne procède pas, dans sa sculpture, comme les anciens, c'est-à-dire par les masses; il semble toujours qu'il a tracé un contour idéal qu'il s'est appliqué à remplir, comme le fait un peintre. On dirait que sa figure ou son groupe ne se présente à lui que sous une face: c'est le peintre. De là, quand il faut changer d'aspect comme l'exige la sculpture, des membres tordus, des plans manquant de justesse, enfin tout ce qu'on ne voit pas dans l'Antique.
--Les soirs, je me promène avec Jenny; je dîne de bonne heure et suis bien forcé de me coucher de même: cela fait la nuit trop longue. Plus je dors, moins je veux me lever le matin... Toujours triste dans ce moment-là... Il faut le travail pour secouer cette mauvaise disposition, qui est purement physique.
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_Sans date_[152].--Je suis à Champrosay depuis samedi.--Je fais ce matin une promenade dans la forêt, en attendant que ma chambre soit en état pour me remettre au fameux Poussin.--En apercevant de loin le chêne d'Antain que je ne reconnaissais pas d'abord, tant je le trouve ordinaire, mon esprit s'est reporté sur une note de mon cahier de tous les jours que j'ai écrite, il y a quinze jours environ, sur l'effet de l'ébauche par rapport à l'ouvrage fini. J'y dis que l'ébauche d'un tableau, d'un monument, qu'une ruine, enfin que tout ouvrage d'imagination auquel il manque des parties, doit agir davantage sur l'âme, à raison de ce que celle-ci y ajoute, tout en recueillant l'impression de cet objet. J'ajoute que les ouvrages parfaits, comme ceux d'un Racine et d'un Mozart, ne font pas, au premier abord, autant d'effet que ceux des génies incorrects ou négligés, dont les parties saillantes le sont d'autant plus qu'il y en a d'autres à coté qui sont effacées ou complètement mauvaises.
En présence de ce bel arbre si bien proportionné, je trouve une nouvelle confirmation de ces idées. À la distance nécessaire pour en embrasser toutes les parties, il paraît d'une grandeur ordinaire; si je me place au-dessous de ses branches, l'impression change complètement: n'apercevant que le tronc auquel je touche presque et la naissance de ses grosses branches, qui s'étendent sur ma tête comme d'immenses bras de ce géant de la forêt, je suis étonné de la grandeur de ses détails; en un mot, je le trouve grand, et même effrayant de grandeur. La disproportion serait-elle une condition pour l'admiration? Si, d'une part, Mozart, Cimarosa, Racine étonnent moins, à cause de l'admirable proportion de leurs ouvrages, Shakespeare, Michel-Ange, Beethoven ne devront-ils pas; une partie de leur effet à une cause opposée? Je le crois pour mon compte.
L'antique ne surprend jamais, ne montre jamais le côté gigantesque et outré; on se trouve comme de plain-pied avec ces admirables créations; la réflexion seule les grandit et les place à leur incomparable élévation. Michel-Ange étonne[153] et porte dans l'âme un sentiment de trouble qui est une manière d'admiration, mais on ne tarde pas à s'apercevoir de disparates choquants, qui sont le fruit d'un travail trop hâté, soit à cause de la fougue avec laquelle l'artiste a entrepris son ouvrage, soit à cause de la fatigue qui a dû le saisir à la fin d'un travail impossible à compléter; cette dernière cause est évidente. Quand les historiens ne nous diraient pas qu'il se dégoûtait presque toujours en finissant, par l'impossibilité de rendre ses sublimes idées, on voit clairement, à des parties laissées à l'état d ébauche, à des pieds enfoncés dans le socle et où la matière manque, que le vice de l'ouvrage vient plutôt de la manière de concevoir et d'exécuter que de l'exigence extraordinaire d'un génie fait pour atteindre plus haut, et qui s'arrête sans se contenter. Il est plus que probable que sa conception était vague, et qu'il comptait trop sur l'inspiration du moment pour les développements de sa pensée, et s'il s'est souvent arrêté avec découragement, c'est qu'effectivement il ne pouvait faire davantage.
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_Mardi_ 10 _mai._--Les matins, je me débats avec Poussin... Tantôt je veux envoyer tout promener, tantôt je m'y reprends avec une espèce de feu. Cette matinée n'a pas été trop mauvaise pour le pauvre article.
Après avoir commencé à disposer clairement sur de grandes feuilles de papier, et en séparant les alinéas, les objets principaux que j'ai à traiter, je suis sorti vers midi, enchanté de moi-même et de mon courage à monter à l'assaut de mon article.
La forêt m'a ravi: le soleil se montrait, il était tiède et non pas brûlant; il s'exhalait des herbes, des mousses, dans les clairières où j'entrais, une odeur délicieuse. Je me suis enfoncé dans un sentier presque perdu, environ au coin du mur du marquis; je désirais trouver là une communication entre cette partie et l'allée qui remonte de la route pour rejoindre celle qui va au chêne Prieur: j'ai livré bataille aux ronces, aux arbrisseaux qui se croisaient devant mes pas, et je n'ai pas réussi néanmoins à atteindre mon but. Je suis retourné par un sentier plus facile, mais très couvert, à travers la partie de bois qui dépend, je crois, de la maison du marquis.
En retournant, je me suis assis le long des murs de son enclos, mais sur la partie qui mène à l'entrée de la forêt, et j'ai fait un croquis d'un chêne, pour me rendre compte de la distribution des branches.
Je me suis mis à lire le journal en rentrant. La littérature a eu le dessous, mais, au demeurant, je ne m'ennuie pas, c'est l'essentiel.
Vers quatre heures, au lieu de sortir, j'ai fait le vitrier, et j'ai peint une vieille glace.
Le soir, promenade vers Soisy. Descendu par une ruelle qui m'a conduit dans des endroits très solitaires et assez attrayants; j'ai fait amitié à un chat angora charmant qui me suivait et qui s'est laissé caresser.
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_Jeudi_ 12 _mai._--J'ai beaucoup travaillé au damnable article. Débrouillé comme j'ai pu, au crayon, tout ce que j'ai à dire, sur de grandes feuilles de papier. Je serais tenté de croire que la méthode de Pascal,--d'écrire chaque pensée détachée sur un petit morceau de papier,--n'est pas trop mauvaise, surtout dans une position où je n'ai pas le loisir d'apprendre le métier d'écrivain. On aurait toutes ses divisions et subdivisions sous les yeux comme un jeu de cartes, et l'on serait frappé plus facilement de l'ordre à y mettre. L'ordre et l'arrangement physique se mêlent plus qu'on ne croit des choses de l'esprit. Telle situation du corps sera plus favorable à la pensée: Bacon composait, à ce qu'on dit, en sautant à cloche-pied; à Mozart, à Rossini, à Voltaire, les idées leur venaient dans leur lit; à Rousseau, je crois, en se promenant dans la campagne.
Habituellement, promenade avant dîner, après avoir secoué les paperasses et l'encre, et aussi après le dîner, pour chasser le sommeil. Mais comme je dîne toujours entre cinq heures et cinq heures et demie, la soirée ne peut aller sans de grandes difficultés jusqu'à neuf heures.
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_Vendredi_ 13 _mai._--J'ai essayé de l'article, et après avoir écrit quelques lignes que je veux mettre en tête de la première partie (car j'ai envie de le faire en deux fois, une partie biographique, une autre sur l'examen du talent et des ouvrages), après avoir écrit ces quelques mots, une mauvaise disposition m'a saisi, et je n'ai fait que lire et même dormir jusqu'au milieu de la journée; puis j'ai emmené Jenny, par le plus beau temps du monde auquel nous n'étions plus accoutumés, faire une grande promenade dans la forêt. Nous avons suivi l'allée de l'Ermitage jusqu'au grand chêne, au pied duquel nous nous sommes reposés; nous étions entrés auparavant à l'Ermitage, dont une partie est à vendre. C'est un manoir comme cela qu'il me faudrait! Le jardin, qui n'est qu'un potager, est charmant: il est encore rempli de vieux arbres qui ont donné leurs fruits aux environs. Ces troncs noueux, tordus par les années, se couvrent encore de magnifiques fleurs et de fruits, au milieu de ces bâtiments ruinés, non par le temps, mais par la main des hommes. On est attristé, devant ce spectacle inhumain, de la rage stupide de démolition qui a signalé les époques de nos discordes.
Abattre, arracher, brûler, c'est ce que le fanatisme de liberté sait aussi bien faire que le fanatisme dévot; c'est par là que l'un ou l'autre commence son œuvre, quand il est déchaîné; mais là s'arrête l'impulsion brutale... Élever quelque chose de durable, marquer son passage autrement que par des ruines, voilà ce que la plèbe aveugle ne sait point faire; et, en même temps, je remarquais combien les ouvrages qui sont dus à l'esprit de suite, conçus dans une grande idée de durée et exécutés avec le soin nécessaire, apportent un cachet de force jusque dans des débris qu'il est presque impossible de faire disparaître complètement. Ces corporations anciennes, les moines surtout, se sont crus éternels, car ils semblent avoir fondé pour les siècles des siècles. Ce qui reste des vieux murs fait honte aux ignobles bâtisses plus modernes qu'on leur a accolées. La proportion de ces restes a quelque chose de gigantesque, en comparaison de ce que des particuliers font tous les jours sous nos yeux.
Je pensais, en même temps, qu'il en était un peu de même pour l'ouvrage d'un homme de talent... Pour la sculpture, c'est incontestable, car les restaurations les plus maladroites laissent encore apercevoir clairement ce qui appartient à l'original; mais dans la peinture elle-même, toute fragile qu'elle est, et quelque fois toute massacrée qu'elle est par des retouches inhabiles, la disposition, le caractère, une certaine empreinte ineffaçable montrent la main et la conception d'un grand artiste.
Reçu dans la soirée une lettre de Riesener, qui me demande de le recevoir avec Pierret; aussi de Mme de Forget, dont le fils est parti pour voyager avec un médecin, mais sur l'état duquel elle n'est pas rassurée, d'après les lettres qu'elle a reçues.
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_Samedi_ 14 _mai._--J'ai beaucoup travaillé toute la matinée à extraire des notes, pour la partie historique du Poussin. Il y a peu de jours où je me livre à ce travail avec beaucoup d'entrain; d'autres où il me répugne horriblement. Quoi qu'il en soit, je persévère et j'espère que j'en viendrai à bout: ce sera une raison de rester ici un peu davantage.
Vers trois heures, j'ai fait une promenade à travers le village, pour aller à l'autre extrémité; je comptais, en passant, voir le maire et acheter des cigares; je n'ai eu de succès que dans cette dernière tentative; mais j'ai fait en chemin toutes sortes de rencontres, qui m'ont donné de l'ennui, parce qu'elles me présagent la fin de la tranquillité dont je jouis. Toute la maison Barbier va venir demain, et s'installer pour deux jours; Mme Villot peut-être demain... Que le ciel les conduise!
--L'entrée de la forêt, celle que je prenais quand j'étais dans mon premier logement, m'a paru charmante, surtout l'allée qui conduit au chêne d'Antain. Les coupes qu'on a faites à droite et à gauche, et qui vont s'étendre encore, malheureusement, donnent des aspects qui varient toute cette partie.
Le soir, descendu vers la rivière, et promenade au bord de l'eau, en allant vers le pont. J'étais ravi de la grandeur et de l'aspect paisible de cette eau: jamais je ne l'avais vue si pittoresque. Du côté du couchant, elle rappelait tout à fait les teintes à la Ziem... Quelques tours encore dans le jardin, par un petit clair de lune, qui se confondait avec le jour finissant.
J'ai trouvé dans cette promenade solitaire quelques instants de bonheur. Les sentiments mélancoliques qu'inspire le spectacle de la nature m'ont paru, plus que jamais, au bord de cette rivière, une nécessité de notre être. Ce sentiment mal défini, que chaque homme peut-être a cru lui être particulier, s'est trouvé avoir un écho chez tous les êtres sensibles. Les modernes n'ont eu que le tort de lui faire tenir trop de place dans leurs compositions; aussi les poètes des contrées du Nord, les Anglais particulièrement, sont-ils les pères du genre. Tout porte à la rêverie chez eux: les mœurs plus recueillies, et la nature plus sévère dans son aspect.
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_Dimanche_ 15 _mai._--Barbier et sa femme venu pour faire divers travaux.
Mauvaise journée.
Promenade dans la forêt vers dix heures et prolongée sous l'impression d'idées désagréables. Rentré au milieu du sens dessus dessous que ce brave homme a occasionné dans la maison pour ses travaux; j'ai fait le vitrier et j'ai achevé de mastiquer la glace.
J'ai eu pourtant des moments de plaisir à continuer la lecture de l'aventure de la femme arabe délivrée au milieu de la traite des nègres, de la _Revue britannique._
J'ai commencé aussi et continué, en dînant dans l'atelier, l'article sur Charles-Quint dans le cloître[154]; je suis très impressionné par chaque chose intéressante qu'il m'arrive de rencontrer dans les livres. Les grands hommes en déshabillé et étudiés à la loupe, s'ils ne relèvent pas beaucoup la nature humaine dans ses plus nobles échantillons, consolent du moins de leur propre faiblesse les hommes mécontents d'eux-mêmes par trop de modestie, ou par un trop grand désir de la perfection. Ce grand empereur était un gourmand déterminé, et il ressent à tous moments les inconvénients de ce défaut, sans en être corrigé, ni par le sentiment de sa suprême dignité, ni par la faiblesse de son estomac... La goutte, punition ordinaire des gourmands, ne peut mettre un frein à sa sensualité.
Je vois avec plaisir, dans cet article, que c'était grand homme doué de beaucoup d'énergie en même temps de qualités aimables. Ce n'est pas sous cet aspect que l'histoire prise en gros le considère; on le croit communément un être froid et perfide. Les historiens, ou plutôt l'imagination de tout le monde, qui exagère tout, qui veut toujours des contrastes tranchés, en fait en tout l'opposé de François Ier, qui ne nous apparaît qu'avec les qualités d'un joyeux compère, très brave et très étourdi. Charles-Quint a eu, comme un autre, ses faiblesses; il était très brave aussi et plein de bonté et d'indulgence pour ceux qui l'approchaient. Le chagrin qu'il conçut de la mort de sa dernière femme contribua beaucoup à lui faire prendre la résolution qui mit fin à son rôle sur la scène du monde.
--Le soir de ce jour, sorti après dîner pour faire une promenade. Encore tout échauffé de mon repas et de cette lecture, j'ai cheminé dans les petits sentiers du coteau, encore tout mouillés par la pluie.
J'ai éprouvé un sentiment de malaise, qui ne s'est calmé que quand je suis rentré à la maison, où je me suis promené en tous sens, pendant près d'une heure, avant de me coucher.
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_Lundi_ 16 _mai._--Passé toute la journée dans ma chambre à paresser délicieusement, à écrire un peu sur ce livre, et à lire la _Revue britannique_, surtout le morceau de la nièce blanche de l'oncle Tom, quand l'Américain Jonathan traverse l'Afrique, sur un dromadaire, pour aller chercher sa maîtresse arabe, au centre de ce continent.
Je me suis arraché avec peine à cette lecture, pour m'habiller et aller dîner avec Mme Barbier et Mme Parchappe[155], M. et Mme Béal et M. Barbier, qu'on n'attendait pas et qui est arrivé au moment du dîner. En revanche, Mme Villot, qu'on attendait, a manqué de parole. Nous avons fait un fort bon dîner, avec le vin de Champrosay, que j'ai trouvé fort bon. M. Barbier a été au Salon, et j'ai vu en lui le goût bourgeois dans tout son lustre; il n'a remarqué que ce qui lui allait, par conséquent peu de choses remarquables. Les portraits de Dubufe[156] ont emporté toutes ses prédilections, et ce nom a provoqué, parmi ces dames, une explosion d'admiration... Je me suis amusé médiocrement.--Rentré vers dix heures par un clair de lune délicieux, et promené un peu sur la route, avant de rentrer.