Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854
Part 11
En sortant de chez Boilay, ce soir à minuit et demi, je cours jusqu'aux Italiens pour trouver une glace, car tous les cafés étaient fermés. J'en trouve au café du Passage de l'Opéra, sur le boulevard. J'y vois M. Chevandier[135], qui m'accompagne chez moi; il me raconte, entre autres particularités sur Decamps, d'abord son impossibilité de travailler d'après le modèle dans ses tableaux; en second lieu, ce qui me paraît la conséquence de cette disposition, sa timidité extrême, quand il travaille d'après nature. L'indépendance de l'imagination doit être entière devant le tableau. Le modèle vivant, en comparaison de celui que vous avez créé et mis en harmonie avec le reste de votre composition, déroute l'esprit et introduit un élément étranger dans l'ensemble du tableau.
*
_Mercredi_ 27 _avril._--Dîné chez la princesse Marcellini avec Grzymala. Délicieux trio de Weber, qui a malheureusement précédé un trio de Mozart: il fallait intervertir cet ordre. J'avais une grande envie de dormir, qui a été tenue en respect par le premier morceau; mais je n'ai pas pu tenir devant le second. La forme de Mozart, moins imprévue et, j'ose le dire, plus parfaite, mais surtout moins moderne, a vaincu mon attention, et la digestion a triomphé.
*
_Jeudi matin_ 28 _avril._--Il faut une foule de sacrifices pour faire valoir la peinture, et je crois en faire beaucoup, mais je ne puis souffrir que l'artiste le montre. Il y a pourtant de fort belles choses qui sont conçues dans le sens outré de l'effet: tels sont les ouvrages de Rembrandt, et chez nous, Decamps. Cette exagération leur est naturelle et ne choque point chez eux. Je fais cette réflexion en regardant mon portrait de M. Bruyas[136]; Rembrandt n'aurait montré que la tête; les mains eussent été à peine indiquées, ainsi que les habits. Sans dire que je préfère la méthode qui laisse voir tous les objets suivant leur importance, puisque j'admire excessivement les Rembrandt, je sens que je serais gauche en essayant ces effets. Je suis en cela du parti des Italiens. Paul Véronèse est le _nec plus ultra_ du rendu, dans toutes les parties; Rubens est de même, il a peut-être dans les sujets pathétiques cet avantage sur le glorieux Paolo, qu'il sait, au moyen de certaines exagérations, attirer l'attention sur l'objet principal, et augmenter la force de l'expression. En revanche, il y a dans cette manière quelque chose d'artificiel qui se sent autant et peut-être plus que les sacrifices de Rembrandt, et que le vague qu'il répand d'une manière marquée sur les parties secondaires. Ni l'un ni l'autre ne me satisfait, quant à ce qui me regarde. Je voudrais,--et je crois le rencontrer souvent,--que l'artifice ne se sentît point, et que néanmoins l'intérêt soit marqué comme il convient; ce qui, encore une fois, ne peut s'obtenir que par des sacrifices; mais il les faut infiniment plus délicats que dans la manière de Rembrandt, pour répondre à mon désir.
Mon souvenir ne me présente pas dans ce moment, parmi les grands peintres, un modèle parfait de cette perfection que je demande. Le Poussin ne l'a jamais cherchée et ne la désire pas; ses figures sont plantées à côté les unes des autres comme des statues; cela vient-il de l'habitude qu'il avait, dit-on, de faire de petites maquettes pour avoir des ombres justes? S'il obtient ce dernier avantage, je lui en sais moins de gré que s'il eût mis un rapport plus lié entre ses personnages, avec moins d'exactitude dans l'observation de l'effet. Paul Véronèse est infiniment plus harmonieux (et je ne parle ici que de l'effet), mais son intérêt est dispersé. D'ailleurs, la nature de ses compositions, qui sont très souvent des conversations, des sujets épisodiques, exige moins cette concentration de l'intérêt. Ses effets, dans ses tableaux où le nombre des personnages est plus circonscrit, ont quelque chose de banal et de convenu. Il distribue la lumière d'une manière à peu près uniforme, et, à ce sujet, on peut chez lui, comme chez Rubens et chez beaucoup de grands peintres, remarquer cette répétition outrée de certaines habitudes d'exécution. Ils y ont été conduits sans doute par la grande quantité de commandes qui leur étaient faites; ils étaient beaucoup plus ouvriers que nous ne croyons, et ils se considéraient comme tels. Les peintres du quinzième siècle peignaient les selles, les bannières, les boucliers, comme des vitriers. Cette dernière profession était confondue avec celle du peintre, comme elle l'est aujourd'hui avec celle des peintres en bâtiment.
C'est une gloire pour les deux grands peintres français, Poussin et Lesueur, d'avoir cherché, avec succès, à sortir de cette banalité. Sous ce rapport, non seulement ils rappellent la naïveté des écoles primitives de Flandre et d'Italie, chez lesquelles la franchise de l'expression n'est gâtée par aucune habitude d'exécution, mais encore ils ont ouvert dans l'avenir une carrière toute nouvelle. Bien qu'ils aient été suivis immédiatement par des écoles de décadence, chez lesquelles l'empire de l'habitude, celle surtout d'aller étudier en Italie les maîtres contemporains, ne tarda pas à arrêter cet élan vers l'étude du vrai, ces deux grands maîtres préparent les voies aux écoles modernes, qui ont rompu avec la convention, et cherché, à la source même, les effets qu'il est donné à la peinture de produire sur l'imagination. Si ces mêmes écoles qui sont venues ensuite n'ont pas exactement suivi les pas de ces grands hommes, elles ont du moins trouvé chez eux une protestation ardente contre les conventions d'école, et par conséquent contre le mauvais goût. David, Gros, Prud'hon, quelque différence qu'on remarque dans leur manière, ont eu les yeux fixés sur ces deux pères de l'art français; ils ont, en un mot, consacré l'indépendance de l'artiste en face des traditions, en lui enseignant, avec le respect de ce qu'elles ont d'utile, le courage de préférer, avant tout, leur propre sentiment.
Les historiens du Poussin,--et le nombre en est grand,--ne l'ont pas assez considéré comme un novateur de l'espèce la plus rare. La manie au milieu de laquelle il s'est élevé et contre laquelle il a protesté par ses ouvrages, s'étendait au domaine entier des arts, et, malgré la longue carrière du Poussin, son influence a survécu à ce grand homme. Les écoles de la décadence en Italie donnent la main aux écoles des Lebrun, des Jouvenet, et plus loin encore, à celle des Vanloo et de ce qui les a suivis. Lesueur et Poussin n'ont pas arrêté ce torrent. Quand le Poussin arrive en Italie, il trouve les Carrache et leurs successeurs portés aux nues et _les dispensateurs de la gloire_... Il n'y avait pas d'éducation complète pour un artiste sans le voyage en Italie, ce qui ne voulait pas dire qu'on l'y envoyait pour étudier les véritables modèles, tels que l'antique et les maîtres du seizième siècle. Les Carrache et leurs élèves avaient accaparé toute la réputation possible, et ils étaient les dispensateurs de la gloire, c'est-à-dire qu'ils n'exaltaient que ce qui leur ressemblait, et ils cabalaient avec toute l'autorité que leur donnait l'engouement du moment contre tout ce qui tendait à sortir de l'ornière tracée. La vie du Dominiquin, issu lui-même de cette école, mais porté par la sincérité de son génie à la recherche des expressions et des effets vrais, devient l'objet de la haine et de la persécution universelles. On alla jusqu'à menacer sa vie, et la fureur jalouse de ses ennemis le força à se cacher et presque à disparaître. Ce grand peintre joignait à la vraie modestie, presque inséparable des grands talents, la timidité d'un caractère doux et mélancolique il est probable que cette conspiration universelle contribua à abréger ses jours.
Au plus fort de cette guerre acharnée de tout le monde contre un homme qui ne se défendait pas, même par ses ouvrages, le Poussin, inconnu encore, étranger aux coteries[137],..............................
Cette indépendance de toute convention se retrouve fortement chez Poussin, dans ses paysages, etc. Comme observateur scrupuleux et poétique en même temps de l'histoire et des mouvements du cœur humain, le Poussin est un peintre unique!...
*
_Vendredi_ 29 _avril._--Au conseil de bonne heure, pour la sotte affaire du bois de Boulogne. Le préfet me demande de faire tout de suite le rapport. Je l'ai lu à la fin de la séance, et il a été adopté.
Revenu à l'Exposition avec E. Lamy[138] pour informations; de là chez Decamps, que j'ai trouvé dans un atelier bouleversé; il m'a montré des choses admirables.
Il y avait là la répétition plus grande de son _Job_ pour le ministère, aussi beau que le petit, et, je crois, plus avancé. Il m'a fait voir un _Samaritain dans l'auberge_: le malade est porté pour être introduit dans l'hôtellerie; on emmène sur le devant les chevaux qui ont porté le malade et son bienfaiteur; les gens de la maison mettent la tête à la fenêtre, enfin tous les détails caractéristiques. Effet de soleil toujours le même et toujours séduisant. Cette force constante d'impression dans la monotonie est un des grands privilèges du talent.
Autre tableau ébauché dans ce genre: _Intérieur d'un potier en Italie._
Sur le chevalet, une grande _Fuite de Loth_, que je n'approuve pas autant. Puis, petite esquisse charmante de l'_Agonie du Christ_, millier de figures, effet charmant.
Mais ce qui passe tout pour moi, aujourd'hui, c'est son _David en déroute fuyant devant Saül_ et rencontré par un partisan de ce dernier égaré dans les solitudes, et qui, de l'autre côté d'un torrent, l'injurie et lui jette des pierres: le site, la composition admirables; la description s'arrête devant mon souvenir.
*
_Samedi_ 30 _avril._--Ébauché le _Christ dans la tempête_[139], pour Grzymala.--Avancé le _Christ montré au peuple_, esquissé Mme Herbelin, et quelques touches à celui de M. Roche; tout cela avec assez succès, quoique dans une mauvaise disposition de corps et d'esprit... Qu'est-ce que cette inquiétude, pour une raison tantôt fondée, tantôt vague, et ne se prenant à rien?
Dîné chez Chabrier avec son ami Chevigné[140], dont il me vante les talents en poésie: il n'a pas celui de l'éloquence, il ne s'exprime point comme tout le monde, et il cherche ses mots pour la moindre phrase. Ce dîner à quatre n'était pas suffisamment animé.
Le soir, Mme L... m'a plu, quoiqu'elle ne soit pas jeune. Elle était près de Mme de F..., en grands frais de toilette. Le mari de Mme de F... est un homme charmant. Il s'étonne que je n'aille pas en Italie[141]; il me cite les lacs du nord de l'Italie comme des merveilles qu'il faut voir absolument, et qu'on voit très facilement; on peut même faire son excursion en deux fois, s'il le faut: une fois, Florence, Rome et Naples; une autre fois, Milan, Venise, etc.
[112] Le comte _de Lasteyrie_, archéologue et homme politique, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, s'était fait connaître par des travaux d'archéologie et de critique d'art. Il avait écrit des articles sur Delacroix au journal _le Siècle._
[113] Nous avons pu, grâce au précieux travail de M. Maurice Tourneux, _Delacroix devant ses contemporains_, suivre, année par année, les jugements portés par le célèbre adversaire du maître sur ses différentes expositions. En 1822, il écrivait à propos du _Dante et Virgile_: «La force convient à l'étude. M. Delacroix l'indique par son tableau du _Dante et Virgile_; ce tableau n'en est pas un; c'est, comme on le dit en style d'atelier, une vraie _tartouillade._» En 1855, réunissant ses articles parus dans le _Journal des Débats_, après avoir dit quelques mots des débuts du _jeune homme de talent_ auquel il n'avait cessé de prodiguer ses conseils, il recommençait «le procès intenté depuis trente ans à l'École moderne». (V. le livre de M. Tourneux.)
[114] _Sémiramis_, opéra en deux actes, de _Rossini._
[115] Nous avons déjà noté que le _baron Rivet_ avait été un ami de jeunesse et un camarade d'atelier de Delacroix et de Bonington. M. Tourneux dit à propos de lui: «Il avait écrit sur le premier de ces deux grands artistes un article très important qui fut présenté à la _Revue des Deux Mondes_, mais non inséré, et c'est grand dommage, car on y eût trouvé des renseignements bien précieux sur les débuts, les théories, et les procédés de travail du maître.»
Ce que M. Tourneux ne dit pas, et ce que nous pouvons ajouter, c'est que l'article du baron Rivet avait été précisément composé à l'occasion du _Journal_ que nous offrons intégralement au public, dont il avait eu la bonne fortune de détenir quelques fragments en copie. Reconnaissons qu'il a fallu tout un étrange concours de circonstances pour que l'œuvre posthume du plus illustre de nos peintres ne se trouvât livrée à la publicité que trente années après sa mort.
[116] Il s'agit probablement ici d'une répétition avec variantes du tableau qui porte la date de 1839. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 698.)
[117] La _Cruvelli_ (baronne _Vigier_) était une cantatrice célèbre. Ses débuts, selon Delacroix, semblent être passés inaperçus. Si l'on interroge ses biographes, il est facile de constater en effet qu'à la différence de ses illustres rivales, les _Grisi_, les _Pisaroni_, ses débuts n'eurent aucun éclat.
[118] Le 14 avril 1853, Delacroix écrivait à M. Moreau père: «Eh bien, oui, cher ami, c'est vraiment à n'y pas croire, et pour ma part je n'y comprends rien. Il semble maintenant que mes peintures soient une nouveauté récemment découverte, que les amateurs vont m'enrichir après m'avoir méprisé.» Dans une précédente note, et à propos de toiles vendues par le maître à des marchands ou à des amateurs, nous avons fait quelques rapprochements de chiffres qui par eux-mêmes sont assez éloquents. Delacroix ne s'en montrait pourtant pas mécontent. Il n'était pas exigeant à ce point de vue. Souvent dans sa correspondance il demande à l'amateur qui désire une de ses œuvres d'en fixer lui-même le prix. A cinquante-cinq ans, après trente années de production ininterrompue, c'est un sentiment de surprise qu'il éprouve à constater que le succès lui vient!
[119] _Henri Rodakowski_, peintre polonais, né à Lemberg. Il fut élève de Léon Cogniet. Il envoya au Salon de 1852 un beau portrait de _Dembinski_, qui lui valut une première médaille. Il exposa ensuite portrait de sa mère en 1853 et celui de Frédéric Villot en 1855.
[120] Delacroix rencontrait assez souvent _Th. Gautier_ chez Riesener et ne se montrait pas toujours à son égard aussi courtois qu'on aurait pu le penser. Nous tenons de Mme Riesener le détail suivant: un soir, Gautier demanda à Delacroix de lui prêter un costume oriental, dont il l'avait vu revêtu à un bal costumé, et le peintre refusa net en termes qui jetèrent un froid parmi les assistants. Nous nous sommes déjà expliqué sur la cause probable de la froideur de Delacroix.
[121] Cette admirable toile a figuré récemment à l'Exposition des Cent chefs-d'œuvre, à la salle Petit, avec la _Fiancée d'Abydos._ Le prix en question était deux mille francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1192.)
[122] _Achille Fould_, homme d'État et financier, ministre de Napoléon III. Il fut élu en 1857 membre de l'Académie des beaux-arts.
[123] Ce fut pour le _Moniteur_ que Delacroix écrivit le grand article sur le _Poussin_ qui parut dans les nos des 26, 29, 30 juin 1853.
[124] En ce qui touche l'opinion de Delacroix sur _Courbet_ et le réalisme, nous nous sommes expliqué dans notre Étude (voir t. I, p. XXX, XXXI). Voici ce que le maître écrivait dans un des albums de son Journal: «Eh! réaliste maudit, voudrais-tu par hasard me produire une illusion, telle que je me figure que j'assiste en réalité au spectacle que tu prétends m'offrir? C'est la cruelle réalité des objets que je fuis, quand je me réfugie dans la sphère des créations de l'Art.» Et plus loin: «Il existe un peintre allemand nommé Denner, qui s'est évertué à rendre dans ses portraits les petits détails de la peau et les poils de la barbe: ses ouvrages sont recherchés et ont leurs fanatiques. Véritablement ils sont médiocres et ne produisent point l'effet de la nature. On objectera peut-être que c'est qu'il manquait de génie; mais _le génie même n est que le don de généraliser et de choisir._» Baudelaire a merveilleusement commenté les causes de l'antipathie d'Eugène Delacroix pour l'art de Courbet.
[125] Le tableau auquel Delacroix fait allusion est celui qui figura au Salon de 1853 sous ce titre: _Demoiselles de village._ Ce sont deux baigneuses, l'une debout, vue de dos, l'autre assise sur l'herbe. Chenavard conte que Delécluze disait de cette dernière: «Cette créature est telle, qu'un crocodile n'en voudrait pas pour la manger.»
[126] Cette _Fileuse_ figurait à l'Exposition universelle de 1889.
[127] Il nous paraît au moins curieux de rapprocher du jugement de Delacroix celui de Baudelaire sur le même _Millet_: «M. Millet cherche particulièrement le style: il ne s'en cache pas; il en fait montre et gloire. Mais une partie du ridicule que j'attribuais aux élèves de M. Ingres s'attache à lui. Le style lui porte malheur. _Ses paysans son des pédants qui ont d'eux-mêmes, une trop haute opinion._ Ils étalent une manière d'abrutissement sombre et fatal qui me donne l'envie de les haïr.» _(Curiosités esthétiques._ Salon de 1859. _Le paysage._)
[128] _Germain Thibaut_, ancien président de la chambre de commerce, membre du conseil municipal de Paris.
[129] On sait en quelle estime Delacroix tenait les œuvres de Decamps. Il prononce quelque part dans son Journal le mot _génie_ en parlant d'un de ses tableaux. Il avait d'autant plus de mérite à conserver l'impartialité que Decamps, dans un certain genre, était son rival tout indiqué, celui dont le nom venait naturellement à la bouche des ennemis de Delacroix, quand ils voulaient lui opposer un artiste s'étant inspiré de l'Orient. C'est ainsi que les Goncourt, par exemple, dans une plaquette tirée à l'occasion de l'Exposition de 1855, traitent Delacroix de «coloriste puissant, mais à qui a été refusée la qualité suprême des coloristes: l'harmonie». Puis ils entonnent un hymne en l'honneur de Decamps.
[130] Delacroix semble ici se reporter par le souvenir à ses premières impressions de 1825, époque de son voyage à Londres, lorsque, après avoir vu Lawrence, il écrivait à Pierret: «C'est la fleur de la politesse et un véritable peintre de grands seigneurs... J'ai vu chez lui de très beaux dessins de grands maîtres, et des peintures de lui, ébauches, dessins même, admirables. On n'a jamais fait les yeux, des femmes surtout, comme Lawrence, et ces bouches entr'ouvertes d'un charme parfait. Il est inimitable.» (_Corresp._, t. I, p. 108-109.)
[131] _Jean-Baptiste Oudry_ (1686-1765), célèbre peintre d'animaux.
[132] _Reynolds_ (1728-1792), un des peintres les plus justement renommés de l'école anglaise, comme _Lawrence, Gainsborough_ et _Wilkie._ Outre ses _Discours sur les arts_, que cite Delacroix, il a écrit des _Remarques_ sur les œuvres des peintres allemands et flamands.
[133] _Fortoul_, littérateur et homme politique; collaborateur de la _Revue de Paris_ et de la _Revue des Deux Mondes._ Il fut ministre de la marine en 1851 et ministre de l'instruction publique après le coup d'État.
[134] L'exposition dont parle ici Delacroix précéda une vente de trente et un tableaux et dessins, faite par l'auteur personnellement, et qui produisit environ 75,000 francs. Le _Josué_ fut vendu 8,500 francs; le _Job_, 7,020 francs. (Voir Théoph. Silvestre, _Artistes vivants._)
[135] _Paul Chevandier de Valdrôme_, peintre paysagiste, élève de Marilhat et de Cabat, auteur d'ouvrages estimés, qui lui valurent plusieurs médailles aux Salons.
[136] M. _Bruyas_ est représenté assis dans un fauteuil et vu jusqu'à mi-corps. Ce portrait figure à la galerie Bruyas, à Montpellier
[137] La suite manque dans le manuscrit.
[138] Il s'agit du peintre _Eugène Lamy_, connu surtout comme dessinateur et aquarelliste. Il paraît avoir été très cher à Delacroix, à cause de l'analogie que présentait son talent délicat et distingué avec celui de Bonington, qui avait été le camarade de jeunesse du maître.
[139] D'après le _Catalogue Robaut_ (voir nos 1214-1220), il existe six ou sept peintures différentes sur ce même sujet. La couleur générale de l'œuvre et sa signification demeurent toujours identiques; elles diffèrent simplement par le groupement des personnages ou par la dimension de la barque par rapport au cadre.
[140] Ce _Chevigné_ était un médiocre rimeur qui s'était fait une réputation de salon.
[141] Sur les projets de voyage en Italie, voir notre Étude, p. XLV et XLVI.
* * * * *
_Dimanche_ 1er mai.--J'ai été mené le soir par M. et Mme Mancey chez M. Gentié, où j'ai vu la belle Mariette Lablache[142], et entendu de la musique assez choisie, mais surtout vu la belle Mariette. Elle diminuait tout autour d'elle, comme une déesse au milieu de simples mortelles. Toutes ces natures du Nord étaient bien chétives, en comparaison de cette splendeur méridionale. Rentré très tard, et sorti sans que ce fût fini.
*
_Lundi_ 2 _mai._--Boissard me dit qu'il a vu à Florence Rossini, qui s'ennuie horriblement.
Ce jour, dîné chez Pierret avec Riesener, son ami Lassus, Feuillet[143], Durieu. J'en ai rapporté cette triste impression, qui dure encore le lendemain et que le travail a pu seul atténuer, celle de la secrète inimitié de ces gens-là pour moi. Il y a là-dessous une foule de sentiments, qui, par moments, ne prennent pas seulement la peine de mettre un masque... Je suis isolé maintenant au milieu de ces anciens amis!... Il y a une infinité de choses qu'ils ne me pardonnent point, et en première ligne les avantages que le hasard me donne sur eux.
--Le protégé de David se nomme Albert Borel-Roget, fils d'Émile Roget, graveur en médailles de talent, mort sans fortune. Il a obtenu le 1er février 1852 une demi-bourse d'élève communal au lycée Napoléon; sa mère ne peut payer les cinq cents francs de surplus et demande une bourse entière.
--«Voltaire, dit Sainte-Beuve prenant Gui Patin sur l'ensemble de ses lettres, l'a jugé sévèrement et sans véritable justice.» Voici ce qu'en dit Voltaire: «Il sert à faire voir combien les auteurs contemporains qui écrivent précipitamment les nouvelles du jour, sont des guides infidèles pour l'histoire. Ces nouvelles se trouvent souvent fausses ou défigurées par la malignité; d'ailleurs, cette multitude de petits faits n'est guère précieuse qu'aux petits esprits.»--« Petits esprits, ajoute Sainte-Beuve[144], je n'aime pas qu'on dise cela des autres, surtout quand ces autres composent une classe, un groupe naturel; c'est une manière commode et abrégée d'indiquer qu'on est soi-même d'un groupe différent.»
Je crois pour ma part que Sainte-Beuve, qui fait partie de ce groupe d'anecdotiers antipathiques à Voltaire, a tort de lui en vouloir de ce qu'il attaque, dit-il, un groupe. Certes, les sots forment un groupe qui n'est pas plus respectable pour être plus nombreux. Il est naturel qu'on attaque ce qu'on n'aime pas, sans considérer si ce quelque chose forme un groupe ou non. Je suis, pour moi, de l'avis de Voltaire: j'ai toujours détesté les collecteurs et raconteurs d'anecdotes, celles surtout de la veille et qui sont précisément de la nature de celles qui déplaisaient à Voltaire. Le pauvre Beyle[145] avait le travers de s'en nourrir. C'est un des faibles de Mérimée[146], et qui me le rend ennuyeux. Il faut qu'une anecdote arrive comme autre chose dans la conversation; mais ne mettre d'intérêt qu'à cela, c'est imiter les collectionneurs de choses curieuses, autre groupe que je ne puis souffrir, qui vous dégoûtent des beaux objets pour vous en crever les yeux par leur abondance et leur confusion, au lieu d'en faire ressortir un petit nombre en les choisissant et en les mettant dans le jour qui leur convient.
*
_Mardi_ 4 _mai._--Invité par Nieuwerkerke[147] à aller entendre au Louvre un discours sur l'art ou les progrès de l'art d'un sieur R...