Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854

Part 10

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_...Cui lecta potenter erit res, Nec facundia deseret liunc, nec lucidus ordo._

_Mardi_ 15 _mars._--Je retrouve sur un chiffon de papier les lignes suivantes que j'ai écrites il y a longtemps; j'étais alors plus misanthrope que je ne suis. J'avais plus de raisons d'être heureux, puisque j'étais plus jeune. Je ne laissais pas d'être attristé du spectacle auquel nous assistons et dont nous sommes nous-mêmes les acteurs et les victimes.

Voici la boutade: «Comment ce monde si beau renferme-t-il tant d'horreurs! Je vois la lune planer paisiblement sur des habitations plongées, en apparence, dans le silence et dans le calme... les astres semblent se pencher dans le ciel sur ces demeures paisibles, mais les passions qui les habitent, les vices et les crimes ne sont qu'endormis ou veillent dans l'ombre et préparent des armes; au lieu de s'unir contre les horribles maux de la vie mortelle, dans une paix commune et fraternelle, les hommes sont des tigres et des loups animés les uns contre les autres pour s'entre-détruire. Les uns laissent un libre cours aux détestables emportements qu'ils ne peuvent maîtriser: ce sont les moins dangereux. Les autres renferment, comme dans des abîmes sans fond, les noirceurs, la bile amère qui les anime contre tout ce qui porte le nom d'homme. Tous ces visages sont des masques, ces mains empressées qui serrent votre main sont des griffes acérées prêtes à s'enfoncer dans votre cœur. À travers cette horde de créatures hideuses, apparaissent des natures nobles et généreuses. Les rares mortels qui ne semblent laissés à la terre que pour témoigner du fabuleux âge d'or, sont les victimes privilégiées de cette multitude de traîtres et de scélérats qui les entourent et les pressent. Le sort s'unit aux passions de mille monstres pour conspirer la perte de ces hommes innocents, et presque tous rendent à ce ciel ingrat une détestable vie, en maudissant un présent si funeste, et presque également leur inutile vertu, but des attaques et des haines, fardeau volontaire, et qu'ils n'ont traîné que pour leur malheur, à travers mille maux.»..................

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_Vendredi_ 18 _mars._--Vu, après le conseil, l'admirable _Saint Just_[110] de Rubens. Le lendemain, en essayant de me le rappeler, au moyen d'une esquisse d'après la gravure, j'ai pu m'assurer que l'emploi du pinceau, au lieu de la brosse, a déterminé l'exécution lisse et plus achevée, c'est-à-dire sans plans heurtés, de Rubens. Ce mode mène à une exécution plus ronde, comme est la sienne, mais qui, en même temps, donne plus vite l'expression du fini. D'ailleurs, l'emploi des panneaux force pour ainsi dire à se servir de pinceaux. La touche lisse et un peu molle laisse moins d'aspérités. Avec les martres et les brosses ordinaires, on arrive à une dureté, à une difficulté de fondre les couleurs qui est presque inévitable; les traces de la brosse laissent des sillons impossibles à dissimuler.

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_Dimanche_ 27 _mars.--Aux partisans exclusifs de la forme et du contour._

Les sculpteurs vous sont supérieurs... En établissant la forme, ils remplissent toutes les conditions de leur art. Ils recherchent également, comme les partisans du contour, la noblesse des formes et de l'arrangement. Vous ne modelez pas, puisque vous méconnaissez le clair-obscur qui ne vit que des rapports de la lumière et de l'ombre établis avec justesse. Avec vos ciels couleur d'ardoise, avec vos chairs mates et sans effet, vous ne pouvez produire la saillie. Quant à la couleur qui est partie de la peinture, vous faites semblant de la mépriser, et pour cause...

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_Lundi_ 28 _mars.--À Irène_:

«Je suis le premier puni de mon horrible paresse à écrire, puisqu'elle me prive de recevoir souvent de vos nouvelles et de renouveler, en m'entretenant avec vous, le charme des souvenirs d'enfance. Je suis en cela d'autant plus coupable et ennemi de moi-même, qu'isolé comme je suis, je vis bien plus souvent dans mon esprit avec le passé qu'avec ce qui m'entoure. Je n'ai nulle sympathie pour le temps présent; les idées qui passionnent mes contemporains me laissent absolument froid; mes souvenirs et toutes mes prédilections sont pour le passé, et toutes mes études se tournent vers les chefs-d'œuvre des siècles écoulés. Il est heureux, au moins, qu'avec ces dispositions, je n'aie jamais songé au mariage: j'aurais certainement paru à une femme jeune et aimable infiniment plus ours et plus misanthrope que je ne le parais à ceux qui ne me voient qu'en passant.»

_À Andrieu_:

«Je n'ai pas autant de mérite qu'on pourrait, le penser, à travailler beaucoup, car c'est la plus grande récréation que je puisse me donner... J'oublie, à mon chevalet, les ennuis et les soucis qui sont le lot de tout le monde. L'essentiel dans ce monde est de combattre l'ennui et le chagrin. Sans doute, parmi les distractions qu'on peut prendre, je pense que celui qui les trouve dans un objet comme la peinture, doit y trouver des charmes que ne présentent point les amusements ordinaires. Ils consistent surtout dans le souvenir que nous laissent, après le travail, les moments que nous lui avons consacrés. Dans les distractions vulgaires, le souvenir n'est pas ordinairement la partie la plus agréable; on en conserve plus souvent du regret, et quelquefois pis encore. Travaillez donc le plus que vous pourrez: c'est toute la philosophie et la bonne manière d'arranger sa vie[111].»

[110] Voir _Catalogue Robault_, n° 1942.

[111] Confidence rapportée par Baudelaire à qui Delacroix l'avait faite: «Autrefois, dans ma jeunesse, je ne pouvais me mettre au travail que quand j'avais la promesse d'un plaisir pour le soir, musique, bal, ou n'importe quel autre divertissement. Mais aujourd'hui je ne suis plus semblable aux écoliers, je puis travailler sans cesse et sans aucun espoir de récompense.» (_Art romantique. L'Œuvre et la vie d'Eugène Delacroix._)

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1er _avril._--J'ai usé pour la première fois de mes entrées aux Italiens... Chose étrange! j'ai eu toutes les peines du monde à m'y décider; une fois que j'y ai été, j'y ai pris grand plaisir; seulement j'y ai rencontré trois personnes, et ces trois personnes m'ont demandé à venir me voir. L'une est Lasteyrie[112], qui veut bien m'apporter son livre sur les vitraux; la seconde est Delécluze[113], qui m'a frappé sur l'épaule avec une amabilité qu'on n'attendrait guère d'un homme qui m'a peu flatté, la plume à la main, depuis environ trente ans qu'il m'immole à chaque Salon. Le troisième personnage qui m'a demandé à venir me voir est un jeune homme que je me rappelle avoir vu, sans savoir où et sans connaître son nom; cette distraction est fréquente chez moi.

Le souvenir de cette délicieuse musique (_Sémiramis_)[114] me remplit d'aise et de douces pensées, le lendemain 1er avril. Il ne me reste dans l'âme et dans la pensée que les impressions du sublime, qui abonde dans cet ouvrage. À la scène, le remplissage, les fins prévues, les habitudes de talent du maître refroidissent l'impression, mais ma mémoire, quand je suis loin des acteurs et du théâtre, fond dans un ensemble le caractère général, et quelques passages divins viennent me transporter et me rappellent en même temps celui de la jeunesse écoulée.

L'autre jour, Rivet[115] vint me voir, et, en regardant la petite _Desdémone aux pieds de son père_[116], il ne put s'empêcher de fredonner le _Se il padre m'abandonna_, et les larmes lui vinrent aux yeux. C'était notre beau temps ensemble. Je ne le valais pas, au moins pour la tendresse et pour bien d'autres choses, et combien je regrette de n'avoir pas cultivé cette amitié pure et désintéressée! Il me voit encore, et, je n'en doute pas, avec plaisir; mais trop de choses et trop de temps nous ont séparés. Il me disait, il y a peu d'années, en se rappelant cette époque de Mantes et de notre intimité: «Je vous aimais comme on aime une maîtresse.»

Il y a aux Italiens, qui jouent maintenant dans le désert, une _Cruvelli_[117] dont on parle très peu dans le monde et qui est un talent très supérieur à la Grisi, qui enchantait tout le monde quand les Bouffes étaient à la mode.

Une chose dont on ne s'est pas douté, à l'apparition de Rossini, et pour laquelle on a oublié de le critiquer, parmi tant de critiques, c'est à quel point il est romantique. Il rompt avec les formules anciennes illustrées jusqu'à lui par les plus grands exemples. On ne trouve que chez lui ces introductions pathétiques, ces passages souvent très rapides, mais qui résument, pour l'âme, toute une situation, et en dehors de toutes les conventions. C'est même une partie, et la seule, dans son talent, qui soit à l'abri de l'imitation. Ce n'est pas un coloriste à la Rubens. J'entends toujours parler de ces passages mystérieux. Il est plus cru ou plus banal dans le reste, et, sous ce rapport, il ressemble au Flamand; mais partout la grâce italienne, et même l'abus de cette grâce.

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_Dimanche_ 3 _avril._--Retourné aux Italiens: _le Barbier._ Tous ces motifs charmants, ceux de la _Sémiramis_ et du _Barbier_ sont continuellement avec moi.

Je travaille à finir mes tableaux pour le Salon, et tous ces petits tableaux qu'on me demande. Jamais n'y a eu autant d'empressement. Il semble que mes peintures sont une nouveauté découverte récemment[118].

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_Lundi_ 4 _avril._--Vu le soir Mme de Rubempré dans sa nouvelle maison. J'ai été enchanté de l'habitation: il y aura de quoi s'y plaire. J'en suis heureux pour cette bonne amie. Elle raffole des curiosités, des ameublements, et elle se trouve servie à souhait. Elle me faisait, ou plutôt nous faisions ensemble, cette réflexion: que tout le bonheur vient tard. C'est comme ma petite vogue auprès des amateurs; ils vont m'enrichir après m'avoir méprisé.

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_Vendredi_ 8 _avril._--Sorti d'assez bonne heure pour aller voir les artistes qui m'avaient prié de les visiter. Que de tristes plaies, que d'incurables maladies de cerveau! Je n'ai eu qu'une compensation, mais elle a été complète: j'ai vu un véritable chef-d'œuvre: c'est le portrait que Rodakowski[119] vient de rapporter d'après sa mère. Cet ouvrage confirme le précédent qui m'avait tant frappé à l'Exposition.

Rentré très fatigué, et, après un sommeil presque léthargique et insurmontable, reposé tout à fait, et dîné avec Mme de Forget. Nous avons été voir les Cerfbeer aussitôt après, et promené un peu sur les boulevards.

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_Mardi_ 12 _avril._--Dîné chez Riesener avec Gautier[120], qui a été aimable; il me boudait depuis quelque temps.

J'ai été voir en revenant le dernier acte de _Sémiramis._

Dans la journée, Mme Villot, Mme Barbier et Mme Herbelin sont venues voir mes tableaux. Cette dernière s'est affolée des _Pèlerins d'Emmaüs_[121], et veut l'avoir au prix que j'avais demandé.

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_Mercredi_ 13 _avril._--Il faut toujours gâter un peu un tableau pour le finir. Les dernières touches destinées à mettre de l'accord entre les parties ôtent de la fraîcheur. Il faut paraître devant le public en retranchant toutes les heureuses négligences qui sont la passion de l'artiste. Je compare ces retouches assassines à ces ritournelles banales qui terminent tous les airs et à ces espaces insignifiants que le musicien est forcé de placer entre les parties intéressantes de son ouvrage, pour conduire d'un motif à l'autre ou les faire valoir. Les retouches pourtant ne sont pas aussi funestes au tableau qu'on pourrait croire, quand le tableau est bien pensé et a été fait avec un sentiment profond. Le temps redonne à l'ouvrage, en effaçant les touches, aussi bien les premières que les dernières, son ensemble définitif.

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_Jeudi_ 14 _avril._--Dîné chez M. Fould[122]. Le _Moniteur_[123] a envie d'avoir de ma prose: cela tombe mal au milieu de mes occupations.

Été chez R... finir la soirée pour entendre la répétition et le choix que Delsarte fait des morceaux de son concert. Cette éternelle musique primitive, sans interruption, est bien monotone; un air de Cherubini risqué au milieu de tout cela m'a paru un foudre d'invention.

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_Vendredi_ 15 _avril._--Le préfet nous dit ce matin à notre comité, où on débattait une question de cimetière, qu'à propos de l'insuffisance des cimetières de Paris il existait un projet d'un sieur Lamarre ou Delamarre, qui proposait sérieusement d'envoyer les morts en Sologne, ce qui aurait l'avantage de nous en débarrasser et de fortifier le terrain.

J'avais été, avant la séance, voir les peintures de Courbet[124]. J'ai été étonné de la vigueur et de la saillie de son principal tableau[125]; mais quel tableau! quel sujet! La vulgarité des formes ne ferait rien; c'est la vulgarité et l'inutilité de la pensée qui sont abominables; et même, au milieu de tout cela, si cette idée, telle quelle, était claire! Que veulent ces deux figures? Une grosse bourgeoise, vue par le dos et toute nue sauf un lambeau de torchon négligemment peint qui couvre le bas des fesses, sort d'une petite nappe d'eau qui ne semble pas assez profonde seulement pour un bain de pieds. Elle fait un geste qui n'exprime rien, et une autre femme, que l'on suppose sa servante, est assise par terre, occupée à se déchausser. On voit là des bas qu'on vient de tirer: l'un d'eux, je crois, ne l'est qu'à moitié. Il y a entre ces deux figures un échange de pensées qu'on ne peut comprendre. Le paysage est d'une vigueur extraordinaire, mais il n'a fait autre chose que mettre en grand une étude que l'on voit là près de sa toile; il en résulte que les figures y ont été mises ensuite et sans lien avec ce qui les entoure. Ceci se rattache à la question de l'accord des accessoires avec l'objet principal, qui manque à la plupart des grands peintres. Ce n'est pas la plus grande faute de Courbet. Il y a aussi une _Fileuse_[126] endormie, qui présente les mêmes qualités de vigueur, en même temps que d'imitation... Le rouet, la quenouille, admirables; la robe, le fauteuil, lourds et sans grâce. Les _Deux Lutteurs_ montrent le défaut d'action et confirment l'impuissance dans l'invention. Le fond tue les figures, et il faudrait en ôter plus de trois pieds tout autour.

O Rossini! O Mozart! O les génies inspirés dans tous les arts, qui tirent des choses seulement ce qu'il faut en montrer à l'esprit! Que diriez-vous devant ces tableaux? Oh! _Sémiramis!_... Oh! entrée des prêtres, pour couronner Ninias!

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_Samedi_ 16 _avril._--Dans la matinée, on m'a amené Millet[127]... Il parle de Michel-Ange et de la Bible, qui est, dit-il, le seul livre qu'il lise ou à peu près. Cela explique la tournure un peu ambitieuse de ses paysans. Au reste, il est paysan lui-même et s'en vante. Il est bien de la pléiade ou de l'escouade des artistes à barbe qui ont fait la révolution de 1848, ou qui y ont applaudi, croyant apparemment qu'il y aurait l'égalité des talents, comme celle des fortunes. Millet me paraît cependant au-dessus de ce niveau comme homme, et, dans le petit nombre de ses ouvrages, peu variés entre eux, que j'ai pu voir, on trouve un sentiment profond, mais prétentieux, qui se débat dans une exécution ou sèche ou confuse.

Dîné chez le préfet avec les artistes qui ont peint à l'Hôtel de ville récemment et _tutti quanti._ Germain Thibaut[128] qui était là, je ne sais pourquoi, me parlait à table de peinture, et me disait qu'il n'avait jamais pu comprendre la peinture de Decamps[129]: il est parti de là pour faire, au contraire, un éloge magnifique de la _Stratonice_, d'Ingres.

Ensuite chez Mme Barbier. Riesener retournait prendre sa femme, et nous avons été à pied. M. Bourée, l'ancien consul à Tanger, me disait que les Yacoubs, quand ils se font mordre par les serpents, lesquels sont venimeux, à ce qu'il m'a affirmé, appliquent vivement sur leur bras, par exemple, la gueule ouverte du serpent, de manière à aplatir les crochets qui contiennent le poison. J'aime mieux croire qu'ils ne risquent pas à ce point de devenir victimes d'une maladresse, et que ces serpents sont moins venimeux qu'on ne le suppose.

J'ai travaillé toute la journée aux habits du portrait de M. Bruyas. J'aurai une séance demain, qui, j'espère, sera la dernière.

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_Dimanche_ 17 _avril._--Sur l'École anglaise[130] d'il y a trente ans: Lawrence, Wilkie.--Les _Mille et une Nuits_, Reynolds, Gainsborough.

Sur Oudry[131] et les _Discours_ de Reynolds[132] à l'occasion: sa prédilection pour les dessinateurs.--Lettres du Poussin.

Sur la différence de l'ébauche et de l'esquisse avec objet fini; sur l'effet en général de ce qui n'est pas complet et du manque de proportions pour contribuer à agrandir.

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_Lundi_ 18 _avril._--Le jour des opérations du jury. J'ai vu, après le jury, ce pauvre Vieillard; il était au lit. Je le trouve bien affaibli et j'ai beaucoup de craintes. Quand je l'ai quitté, il m'a serré fortement la main et m'a accompagné d'un regard comme je ne lui en ai jamais vu.

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_Mercredi_ 20 _avril._--Après la journée fatigante du jury, qui est la troisième, et réveillé à grand'peine d'un terrible sommeil après mon dîner, je suis parti vers dix heures pour aller chez Fortoul[133], que j'ai trouvé au moment où son salon se vidait, et quoiqu'il fût alors près de onze heures, je n'ai pas hésité à aller voir la princesse Marcellini.

Je suis arrivé à temps pour avoir encore un peu de musique. Mme Potocka y était, et assez à son avantage. En revenant avec Grzymala, nous avons parlé de Chopin. Il me contait que ses improvisations étaient beaucoup plus hardies que ses compositions achevées. Il en était pour cela, sans doute, comme de l'esquisse du tableau comparée au tableau fini. Non, on ne gâte pas le tableau en le finissant! Peut-être y a-t-il moins de carrière pour l'imagination dans un ouvrage fini que dans un ouvrage ébauché. On éprouve des impressions différentes devant un édifice qui s'élève et dont les détails ne sont pas encore indiqués, et devant le même édifice quand il a reçu son complément d'ornements et de fini. Il en est de même d'une ruine qui acquiert quelque chose de plus frappant par les parties qui manquent. Les détails en sont effacés ou mutilés, de même que dans le bâtiment qui s'élève on ne voit encore que les rudiments et l'indication vague des moulures et des parties ornées. L'édifice achevé enferme l'imagination dans un cercle et lui défend d'aller au delà. Peut-être que l'ébauche d'un ouvrage ne plaît tant que parce que chacun l'achève à son gré. Les artistes doués d'un sentiment très marqué, en regardant et en admirant même un bel ouvrage, le critiquent non seulement dans les défauts qui s'y trouvent réellement, mais par rapport à la différence qu'il présente avec leur propre sentiment. Quand le Corrège dit le fameux: _Anch'io son'pittore_, il voulait dire: «Voilà un bel ouvrage, mais j'y aurais mis quelque chose qui n'y est pas.» L'artiste ne gâte donc pas le tableau en le finissant; seulement, en fermant la porte à l'interprétation, en renonçant au vague de l'esquisse, il se montre davantage dans sa personnalité, en dévoilant ainsi toute la portée, mais aussi les bornes de son talent.

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_Jeudi_ 21 _avril._--A la vente de Decamps[134]... J'ai éprouvé une profonde impression à la vue de plusieurs ouvrages ou ébauches de lui qui m'ont donné de son talent une opinion supérieure à celle que j'avais. Le dessin du _Christ dans le prétoire_, le _Job_, la petite _Pêche miraculeuse_, des paysages, etc. Quand on prend une plume pour décrire des objets aussi expressifs, on sent nettement, à l'impuissance d'en donner une idée de cette manière, les limites qui forment le domaine des arts entre eux. C'est une espèce de mauvaise humeur contre soi-même de ne pouvoir fixer ses souvenirs, lesquels pourtant sont aussi vivaces dans l'esprit après cette imparfaite description que l'on fait à l'aide des mots. Je n'en dirai donc pas davantage, sinon qu'à cette exposition, comme le soir au concert de Delsarte, j'ai éprouvé, pour la millième fois, qu'il faut, dans les arts, se contenter, dans les ouvrages même les meilleurs, de quelques lueurs, qui sont les moments où l'artiste a été inspiré.

Le _Josué_, de Decamps, m'a déplu au premier abord, et quand je le regardais de près, c'était une mêlée confuse et des indications de formes lâches et tortillées; à distance, j'ai compris ce qui faisait beauté dans ce tableau: la distribution des groupes et de la lumière touche au sublime.

Le soir, dans le trio de Mozart, pour alto, piano et clarinette, j'ai senti délicieusement quelques passages, et le reste m'a paru monotone. En disant que des ouvrages comme ceux-là ne peuvent donner que quelques moments de plaisir, je n'entends pas du tout que ce soit toujours la faute de l'ouvrage, et, quant à ce qui concerne Mozart, je suis persuadé que c'était de la mienne. D'abord, certaines formes ont vieilli, été ressassées et gâtées par tous les musiciens qui sont venus après lui, première condition pour nuire à la fraîcheur de l'ouvrage. Il faut même s'étonner que certaines parties soient restées aussi délicieuses après tant de temps (le temps marche vite pour les modes dans les arts), et après tant de musique bonne ou mauvaise calquée sur ce type enchanteur. Il y a une autre raison pour qu'une création de Mozart saisisse moins par cette abrupte nouveauté que nous trouvons aujourd'hui à Beethoven ou à Weber: premièrement, c'est qu'ils sont de notre temps, et en second lieu, c'est qu'ils n'ont pas la perfection de l'illustre devancier. C'est exactement le même effet que celui dont je parlais à la page précédente: c'est celui que produit l'ébauche comparée à un ouvrage fini, de la ruine d'un monument ou de ses premiers rudiments, au monument terminé. Mozart est supérieur à tous par sa forme achevée. Les beautés comme celles de Racine ne brillent point par le voisinage de traits de mauvais goût ou d'effets manqués; l'infériorité apparente de ces deux hommes les consacre pourtant à jamais dans l'admiration des hommes, et les élève à une hauteur où il est le plus rare d'atteindre.

Après ces ouvrages, ou à côté si l'on veut, sont ceux qui réellement offrent des négligences considérables ou des défauts qui les déparent peut-être, mais ne nuisent à la sensation qu'à proportion du plus ou moins de supériorité des parties réunies. Rubens est plein de ces négligences ou choses hâtées. La sublime _Flagellation_ d'Anvers, avec ses bourreaux ridicules; le Martyre de saint Pierre, de Cologne, où on trouve le même inconvénient, c'est-à-dire la figure principale admirable et toutes les autres mauvaises. Rossini est un peu de cette famille.

Après la nouveauté qui fait souvent tout accepter d'un artiste, ainsi qu'on l'a fait avec lui, après le temps de lassitude et de réaction où l'on ne voit presque que ses taches, arrive celui où la distance consacre les beautés et rend le spectateur indifférent aux imperfections. C'est ce que j'ai éprouvé avec _Sémiramis._

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26 _avril._--Je disais hier à R..., au bal des Tuileries, à propos du mariage d'un auguste personnage, que l'un des plus grands inconvénients du caractère français, celui qui a plus contribué peut-être que quoi que ce soit aux catastrophes et déconfitures dont notre histoire abonde, c'est l'absence, chez toutes les têtes, du sentiment du devoir. Il n'y a pas un homme ici qui soit exact à un rendez-vous, qui se regarde comme lié absolument par une promesse; de là, cette élasticité de la conscience dans une foule de cas. L'imagination place l'obligation dans ce qui nous plaît ou nous porte intérêt. Chez la race anglaise, au contraire, qui n'a pas au même degré cette force d'impulsion qui entraîne à tout moment, la nécessité du devoir est sentie par tout le monde. Nelson, à Trafalgar, au lieu de parler à ses matelots de la gloire et de la postérité, leur dit simplement dans sa proclamation: «L'Angleterre compte que chaque homme fera son devoir.»