Journal de Eugène Delacroix, Tome 2 (de 3) 1850-1854

Part 1

Chapter 13,794 wordsPublic domain

JOURNAL

DE

EUGÈNE DELACROIX

TOME DEUXIÈME

1850-1854

Notes et Éclaircissements par MM. Paul Flat et René Piot

_Portraits et fac-simile_

PARIS

LIBRAIRIE PLON

E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

Rue Garancière, 10

1893

JOURNAL

de

EUGÈNE DELACROIX

1850

_Bruxelles, samedi_ 6 _juillet._--Parti pour Bruxelles avec Jenny, à huit heures, et nous étions arrivés à cinq heures moins un quart. Cela tente vraiment pour voyager.

Mauvaise installation dans l'auberge, qui me donne de l'humeur.

Promenade, le soir, au Parc qui me paraît d'une tristesse extrême.

Je remarque en une foule de choses le manque de goût de ce pays-ci, et quand on compare, j'ose le dire, tous les pays avec la France, on éprouve le même sentiment. Il y a dans ce parc, entre autres ornements, des figures terminées par des gaines qui entourent le bassin. C'était dans les intervalles qu'il les fallait! La manière inégale avec laquelle les arbres s'élancent, les rend gauches et de travers. Elles sont là comme par hasard. On voit là des statues dont les piédestaux ont _un pied_ de hauteur; on peut converser avec ces héros et ces demi-dieux, et les statues sont ordinairement plus grandes que nature; elles sont disproportionnées, l'agrandissement, dans ce cas, n'étant calculé qu'à cause de la distance présumée où le piédestal doit placer la figure.

*

_Bruxelles, dimanche_ 7 _juillet._--Le matin à Sainte-Gudule.

Magnifiques vitraux du seizième siècle. Charles V à genoux sous une espèce de portique qui laisse voir le ciel dans le fond; sa femme derrière lui; lignes comme celles de la Vierge, etc., du plus beau style italien. La composition occupe toute la hauteur de la fenêtre qui est une des deux de la croix de l'église. Celle d'en face, même composition, plus remarquable encore par le style; c'est aussi une figure d'empereur. Les arabesques, les figures qui s'y trouvent mêlées sont incomparables. Il y a encore trois ou quatre fenêtres du même style dans les fenêtres qui entourent le chœur; dans l'une d'elles François Ier à genoux, ainsi que l'empereur et sa femme derrière lui. Ils ont tous, rois ou empereurs, la couronne en tête; leur armure dorée pour la plupart avec le tabar armorié jusqu'au-dessus du genou; ainsi les fleurs de lis sont azur, etc., le manteau royal aussi. Celui de François Ier est bleu et fleurdelisé; celui de l'empereur est, je crois, de brocart.

Dans la partie du chœur qui fait face, qui est la chapelle de la Vierge, les fenêtres sont du siècle suivant. C'est le style de Rubens châtié[1]. L'exécution est très belle; on a cherché à colorer comme dans les tableaux, mais cette tentative, quoique aussi habile que possible, est un argument en faveur des vitraux des siècles précédents, et notamment de ceux dont j'ai parlé plus haut[2]. Le parti pris, la convention pour simplifier sont absolument nécessaires.

Il y a au fond du chœur des vitraux, d'après les dessins de Navez[3], qui entrent dans les inconvénients de ce genre bâtard. Il en résulte dans ces derniers, qui sont l'ouvrage de mauvais artistes venus dans de mauvais temps, qu'en voulant éviter ce qu'ils regardent comme des effets fâcheux, en plaçant les plombs à la manière des artistes anciens, ils les placent de manière à donner des idées toutes contraires à celles qu'ils veulent exprimer, ou à faire des effets ridicules. Leurs draperies et certaines parties qu'ils regardent comme moins importantes ont l'air d'être entourées à dessein de bordures noires, parce que leurs têtes, par exemple, se détachant sur des ciels, sans être contournées par des plombs, affectent de se rapprocher de l'effet des tableaux. Cet effet est complètement boiteux et manqué. Ils cherchent ainsi à colorer les chairs outre mesure. A quoi tient ce goût de certaines époques, et à quoi encore cette sottise de certaines autres, qui les rend impropres à reproduire même ce qui a été déjà bien fait!

--Beau sujet: _David jouant de la harpe pour calmer les humeurs noires de Saül._ Il y a un petit tableau de Lucas de Leyde[4]. Voici ce qu'on lit dans le catalogue: Saül, courbé par l'âge et par l'adversité, est assis dans une stalle sous un dais de pourpre. Il soulève une pique. David, qui se tient debout en face du roi, joue de la harpe. Diverses figures groupées convenablement pour le sujet.

Pendant que je regardais les vitraux de la chapelle de la Vierge, j'ai entendu, au milieu de la musique très bonne qu'on exécutait, le psaume favori de Chopin, de _Juda vainqueur_: voix d'enfants, accompagnement d'orgue, etc. J'ai été un instant dans le ravissement. C'est un argument à donner contre le rajeunissement outré du chant grégorien ou plutôt contre l'anathème prononcé si sottement contre les efforts de la musique chez les modernes, pour parler aux imaginations à l'église.

--Au Musée, dans la journée, et assez tard pour ne pas voir assez longtemps. Rubens est là magnifique[5]; la _Montée au Calvaire_[6], le _Jésus qui veut foudroyer le monde_, enfin tous, à des degrés différents, m'ont donné une sensation supérieure à ceux d'Anvers. Je crois que cela tient à leur réunion dans un seul local et tous rapprochés les uns des autres.

--Le soir à un petit théâtre: L'_homme gris et le sous-préfet._ J'ai beaucoup ri.

*

_Anvers, lundi_ 8 _juillet._--Parti pour Anvers à huit heures.

--Le Musée très mal arrangé. L'ancien faisait plus d'effet[7]. Les Rubens disséminés perdent beaucoup. Je ne leur ai toutefois jamais trouvé à ce degré cette supériorité qui écrase tout le reste. Le _Saint François_, que je n'estimais pas autant, a été mon favori cette fois, et j'ai beaucoup goûté aussi le _Christ sur les genoux du Père éternel_, qui doit être du même temps. Je lis dans le catalogue que le _Saint François_ a été peint quand Rubens avait quarante ou quarante-deux ans.

--Il y a des primitifs très remarquables au fond. En sortant, le _Jésus flagellé_, le _Saint Paul_..., chef-d'œuvre de génie s'il en fut. Il est un peu déparé par le grand bourreau qui est à gauche. Il faut vraiment un degré de sublime incroyable pour que cette ridicule figure ne gâte pas tout. À gauche, au contraire, et à peine visible, un nègre ou mulâtre qui fait partie des bourreaux, et qui est digne du reste. Ce dos en face, cette tête qui exprime si bien la fièvre de la douleur, le bras qu'on voit, tout cela est d'une inexprimable beauté.

--Je n'ai pas vu Saint-Jacques: je voulais revenir de bonne heure, et on ne se pressait pas d'ouvrir.

--J'avais été auparavant à Saint-Augustin. Grand tableau de Rubens à l'autel, et fait pour la place.--_Mariage mystique de sainte Catherine_; superbe composition, dont j'ai la gravure; mais l'effet est nul, à cause de la dégradation, de la moisissure et de l'absence complète de vernis.--_Le Christ sortant du tombeau_, de la cathédrale, est tout à fait invisible, à cause de la moisissure.

*

_Bruxelles, mardi_ 9 _juillet._--Revenu à Bruxelles. Je devais partir aujourd'hui; je me suis donné encore ce jour.

J'ai fait une longue séance au Musée, où j'ai grelotté tout le temps, malgré la saison.

Le _Calvaire_ et le _Saint Liévin_ sont le comble de la maestria de Rubens.

L'_Adoration des mages_, que je trouve supérieure à celle d'Anvers, a de la sécheresse quand on la compare à ces deux autres; on n'y voit point de _sacrifices_; c'est au contraire l'art des négligences à propos, qui élève si haut les deux favoris dont j'ai parlé. Les pieds et la main du Christ à peine indiqués.

Il faut y joindre le _Christ vengeur._ La furie du pinceau et la verve ne peuvent aller plus loin.

L'_Assomption_[8] un peu sèche: la _Gloire_ me paraît manquée; je ne puis croire qu'il n'y ait eu des accidents.

Il y a une belle _Vierge couronnée_, à droite en entrant. Vigueur d'effet, point autant de laisser aller que dans les beaux. Les nuages sont poussés jusqu'au noir. Ce diable d'homme ne se refuse rien. Le parti pris de faire briller la chair avant tout le force à des exagérations de vigueur.

--Chez le duc d'Arenberg, vers deux heures. Beau Rembrandt.

_Tobie guéri par son fils._ Esquisse de Rubens très grossièrement dessinée au pinceau, quelques figures ayant de la couleur, allégorie dans le genre de celle du Musée.

_Lion_ de Van Thulden[9] sur son fond frotté d'une espèce de grisaille.

--Rubens indique souvent des rehauts avec du blanc; il commence ordinairement à colorer par une demi-teinte locale très peu empâtée. C'est là-dessus, à ce que je pense, qu'il place les clairs et les parties sombres. J'ai bien remarqué cette touche dans le _Calvaire._ Les chairs des _deux larrons_ très différentes, sans efforts apparents. Il est évident qu'il modèle ou tourne la figure dans ce ton local d'ombre et de lumière, avant de mettre ses _vigueurs._ Je pense que ses tableaux légers comme celui-ci, et un _Saint Benoît_, qui lui ressemble, ont dû être faits ainsi. Dans la manière plus sèche, chaque morceau a été peint plus isolément.

Se rappeler les mains de la _Sainte Véronique_, le linge tout à fait gris; celles de la Vierge à côté, d'une sublime négligence; les deux larrons sublimes de tout point... La pâleur et l'air effaré du vieux coquin qui est par devant.

Dans le _Saint François_ cachant le monde avec sa robe, simplicité extraordinaire d'exécution. Le gris de l'ébauche paraît partout. Un très léger ton local sur les chairs et quelques touches un peu plus empâtées pour les clairs.

Se rappeler souvent l'étude commencée, de _Femme au lit_, il y a un mois environ; le modelé déjà arrêté dans le ton local, sans rehauts d'ombres et de clairs; j'avais trouvé cela, il y a bien longtemps, dans une _étude couchée_[10]. L'instinct m'avait guidé de bonne heure.

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_Mercredi_ 10 _juillet._--Quitté Bruxelles. Pays charmant entre Liège et Verviers. Passé à Aix-la-Chapelle, sans pouvoir y entrer. Qu'il y a de temps que j'y suis venu avec ma bonne mère, ma bonne sœur et mon pauvre Charles!... Nous étions enfants tous les deux... J'ai aperçu assez longtemps le Louisberg où nous allions enlever des cerfs-volants avec Leroux, le cuisinier de ma mère. Où sont-ils tous?

Un peu avant, nous avions pris les voitures prussiennes, beaucoup plus étroites et incommodes que celles des Belges. Route insipide jusqu'à Cologne.

Arrivés par une pluie continue. Logé à l'hôtel de Hollande, sur le Rhin, d'où on a une très belle vue,... à ce que j'ai conjecturé, à cause du brouillard et du mauvais temps. Sensation triste de ces uniformes étrangers et de ce jargon.

Le vin du Rhin, à dîner, m'a fait trouver la situation tolérable; malheureusement, j'avais le plus mauvais lit possible, quoique le logis fût un des plus considérés.

*

_Jeudi_ 11 _juillet._--Le matin, départ à cinq heures et demie en bateau par la pluie. Ennuis excessifs pour l'embarquement, le bagage, etc. La veille, à l'arrivée à Cologne, attente éternelle pour la visite de la douane.

Le voyage a été assez agréable, à partir de Bonn; les deux rives, surtout la rive droite, présentent de beaux aspects de montagnes, qui sont un peu gâtées par la culture. Vu, en passant, les _Sept montagnes_, célèbres dans les légendes allemandes.

Arrivés à Coblentz vers une heure, et départ pour Ems, où les ennuis du logement m'ont occupé jusqu'à cinq ou six heures. Casé provisoirement avec Jenny, dans une espèce de grenier, et le lendemain provisoirement encore, mais tolérablement.

Ce lendemain, après la visite du médecin, qui m'a plu assez, et qui ne m'appelle que M. Sainte-Croix, pris d'une petite migraine qui a été en empirant jusqu'au soir. Je n'ai rien mangé du tout et me suis guéri de la sorte.

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_Ems, samedi_ 13 _juillet._--Pris mon premier verre d'eau.

Ouverture de la _Flûte enchantée_, en plein air, exécutée par un petit orchestre, qui se tient là pour amuser les buveurs d'eau.

L'après-midi, petite promenade vers la hauteur, en passant le pont, et vu le cimetière et l'église. Tout cela est charmant, et pourtant je vis dans l'insipidité[11]. Est-ce que tout cela n'est point fait pour faire éprouver quelque sentiment de plaisir, ou bien est-ce que je commence à être moins susceptible? Je ne sais comment je vais remplir mon temps. Je n'ai pas de gravures, et n'ai de livres que l'_Homme de cour_ et les _Extraits de Voltaire_.... Je trouverai peut-être à en louer.

*

_Dimanche_ 14.--Aujourd'hui dimanche, je peux dire que je suis rentré en possession de mon esprit. Aussi est-ce le premier jour où j'ai trouvé de l'intérêt à tout ce qui m'environne.

Ce lieu est vraiment charmant. J'ai été l'après midi, et dans une bonne disposition, me promener de l'autre côté de l'eau[12]. Là, assis sur un banc, je me suis mis à jeter sur mon calepin des réflexions analogues à celles que je trace ici. Je me suis dit et je ne puis assez me le redire pour mon repos et pour mon bonheur,--l'un et l'autre sont une même chose,--que je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit; la nourriture qu'il demande est plus nécessaire à ma vie que celle qu'il faut à mon corps. Pourquoi ai-je tant vécu ce fameux jour? (_J'écris ceci deux jours après._) C'est que j'ai eu beaucoup d'idées qui sont dans ce moment à cent lieues de moi.

Le secret de n'avoir pas d'ennuis, pour moi du moins, c'est d'avoir des idées. Je ne puis donc trop rechercher les moyens d'en faire naître. Les bons livres ont cet effet, et surtout certains livres parmi ceux-ci. La première condition est bien la santé; mais même dans un état languissant, certains livres peuvent rouvrir la porte par où s'épanche l'imagination.

*

_Jeudi_ 18 _juillet._--«Dans la peinture et surtout dans le portrait, dit Mme Cavé dans son traité, c'est l'esprit qui parle à l'esprit, et non la science qui parle à la science.» Cette observation, plus profonde qu'elle ne l'a peut-être cru elle-même, est le procès fait à la pédanterie de l'exécution. Je me suis dit cent fois que la peinture, c'est-à-dire la peinture matérielle, n'était que le prétexte, que le pont entre l'esprit du peintre et celui du spectateur. La froide exactitude n'est pas l'art; l'ingénieux artifice, quand il _plaît_ ou qu'il _exprime_, est l'art tout entier. La prétendue conscience de la plupart des peintres n'est que la perfection apportée à l'_art d'ennuyer._ Ces gens-là, s'ils le pouvaient, travailleraient avec le même scrupule l'envers de leurs tableaux... Il serait curieux de faire un traité de toutes les faussetés qui peuvent composer le vrai.

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_Dimanche_ 21 _juillet._--Fait une promenade très longue, en prenant par la ruelle qui est en face du pont. Monté au plus haut de la montagne et revenu par une autre route. J'ai trouvé tout à coup un petit sentier charmant rempli de thyms et de genévriers, et je me suis trouvé, à cette hauteur, au milieu des champs cultivés, des blés mûrs, et des prairies un peu en pente, à la vérité. Après avoir gravi de l'autre côté parmi les rochers, on trouve ici un tout autre aspect... Cette course a été au moins de trois heures.

--Dans la journée, je me suis mis sérieusement à l'article de Mme Cavé[13].

--J'ai résolu, ce qui m'a réussi, de boire l'eau avant le dîner. Après le dernier verre, vers cinq heures, je suis retourné dans ces charmantes prairies, qui longent la Lahn, en passant le pont et en prenant à gauche. J'étais tout rempli d'idées que le travail de la journée me faisait naître. Tout me semblait facile. J'aurais fait, je crois, l'article d'une haleine, si j'avais eu la force d'écrire pendant le temps nécessaire.

J'écris ceci le lendemain, c'est-à-dire le lundi, et ce beau feu s'est refroidi. Il faudrait, comme lord Byron, pouvoir retrouver l'inspiration à commandement. J'ai peut-être tort de l'envier en ceci, puisque dans la peinture j'ai la même faculté; mais soit que la littérature ne soit pas mon élément ou que je ne l'aie pas encore fait tel, quand je regarde ce papier rempli de petites taches noires, mon esprit ne s'enflamme pas aussi vite qu'à la vue de mon tableau ou seulement de ma palette. Ma palette fraîchement arrangée et brillante du contraste des couleurs suffit pour allumer mon enthousiasme.

Au reste, je suis persuadé que si j'écrivais plus souvent, j'arriverais à jouir de la même faculté en prenant la plume. Un peu d'insistance est nécessaire, et une fois la machine lancée, j'éprouve en écrivant autant de facilité qu'en peignant; et, chose singulière, j'ai moins besoin de revenir sur ce que j'ai fait. S'il ne s'agissait que de coudre des pensées à d'autres pensées, je me trouverais plus vite armé et sur le terrain dans l'attitude convenable; mais la suite à observer, le plan à respecter, et ne pas embrouiller le milieu de ses phrases, voilà ce qui fait la grande difficulté et qui entrave le jet de l'esprit. Vous voyez votre tableau d'un coup d'œil; dans votre manuscrit, vous ne voyez pas même la page entière, c'est-à-dire, vous ne pouvez pas l'embrasser tout entière par l'esprit; il faut une force singulière pour pouvoir en même temps embrasser l'ensemble de l'ouvrage et le conduire avec l'abondance ou la sobriété nécessaires, à travers les développements qui n'arrivent que successivement. Lord Byron dit que quand il écrit, il ne sait pas ce qui va venir après, et qu'il ne s'en inquiète guère... Sa poésie est en général dans le genre que j'appellerai admiratif; il tient plus de l'ode que de la narration, il peut donc s'abandonner à son caprice... La tâche de l'histoire me semble la plus difficile; il lui faut une attention soutenue sur mille objets à la fois, et à travers les citations, les énumérations précises, les faits qui ne tiennent qu'une place relative, il lui faut conserver cette chaleur qui anime le récit et en fait autre chose qu'un extrait de gazette.

L'expérience est indispensable pour apprendre tout ce qu'on peut faire avec son instrument, mais surtout pour éviter ce qui ne doit pas être tenté; l'homme sans maturité se jette dans des tentatives insensées; en voulant faire rendre à l'art plus qu'il ne doit et ne peut, il n'arrive pas même à un certain degré de supériorité dans les limites du possible. Il ne faut pas oublier que le langage (et j'appliquerai au langage dans tous les arts) est imparfait. Le grand écrivain supplée à cette imperfection par le tour particulier qu'il donne à la langue. L'expérience seule peut donner, même au plus grand talent, cette confiance d'avoir fait tout ce qui pouvait être fait. Il n'y a que les fous et les impuissants qui se tourmentent pour l'impossible. Et pourtant il faut être très hardi!... Sans hardiesse, et une hardiesse extrême, il n'y a pas de beautés. Jenny me disait, quand je lui lisais ce passage de lord Byron, où il vante le genièvre comme son Hippocrène, que c'était à cause de la hardiesse qu'il y puisait... Je crois que l'observation est juste, tout humiliante qu'elle est pour un grand nombre de beaux esprits, qui ont trouvé dans la bouteille cet _adjuventum_ du talent qui les a fait atteindre la crête escarpée de l'art. Il faut donc être hors de soi, _amens_, pour être tout ce qu'on peut être! Heureux qui, comme Voltaire et autres grands hommes, peut se trouver dans cet état inspiré, en buvant de l'eau et en se tenant au régime!

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24 _juillet._--Le jour de fête du duc de Nassau.

La musique du régiment prussien a joué plusieurs morceaux, un entre autres admirablement: c'était un pot pourri d'airs de _Freyschütz._

[1] C'est l'expression même que Gros avait appliquée au talent de Delacroix, en 1822, à propos du _Dante et Virgile._ Le rapprochement nous a paru curieux à noter.

[2] Les plus beaux de ces vitraux ont été faits d'après les cartons de trois artistes flamands: _Frans Floris, Van Orley_ et _Van Thulden._

[3] _François-Joseph Navez_, peintre belge né en 1787, mort en 1869. Élève de David, il conquit en Belgique une grande réputation et devint successivement directeur de l'Académie royale des beaux-arts de Bruxelles, premier professeur de peinture à cette Académie, membre de l'Académie royale de Belgique et correspondant de l'Institut de France.

[4] _Lucas de Leyde_, peintre et graveur hollandais (1494-1533).

[5] Rappelons que _Fromentin_, comparant les deux Musées de Bruxelles et d'Anvers, écrivait à ce propos, en jugeant l'œuvre de Rubens: «Si j'écrivais l'histoire de Rubens, ce n'est point ici (à Bruxelles) que j'en écrirais le premier chapitre: j'irais saisir Rubens à ses origines, dans ses tableaux antérieurs à 1609; ou bien je choisirais une heure décisive, et c'est d'Anvers que j'examinerais cette carrière si directe, où l'on aperçoit à peine les ondulations d'un esprit qui se développe en largeur, agrandit ses voies, jamais les incertitudes et les démentis d'un esprit qui se cherche.» (_Les Maîtres d'autrefois_, p. 39.) Et plus loin il ajoute: «Admire-t-on toujours? Pas toujours. Reste-t-on froid? Presque jamais.»

[6] Delacroix a traité plusieurs fois le même sujet (voir _Catalogue Robaut_, nos 1377-1379), et chaque fois sa composition rappelle beaucoup celle du maître flamand, dont il fit une peinture. (Voir même _Catalogue_, n° 1941.)

[7] Depuis quelques années, le Musée a été encore transporté dans un nouvel édifice spacieux et bien aménagé.

[8] «Bien des années, écrit Fromentin, séparent l'_Assomption de la Vierge_ des deux toiles dramatiques de _Saint Liévin_ et du _Christ montant au Calvaire._» Il parle de «la main puissante, effrénée ou raffinée qui peignait à la même heure le _Martyre de saint Liévin_, les _Mages_ du Musée d'Anvers, ou le _Saint Georges_ de l'église Saint-Jacques». (FROMENTIN, _les Maîtres d'autrefois_, p. 40, 41.)

[9] _Théodore Van Thulden_, peintre et graveur flamand (1607-1676).

[10] Voir _Catalogue Robaut_, nos 106 et 140.

[11] Delacroix écrit à Soulier: «Mes mauvais moments ont été dans les promenades à l'usage des promeneurs, parce que j'y rencontrais des faces fardées, habillées, bourgeoises ou aristocratiques, tous mannequins.» (_Correspondance_, t. II, p. 52.)

[12] «...À peine dans les champs, au milieu des paysans, des bœufs, de quelque chose de naturel enfin, je rentrais dans la possession de moi-même, je jouissais de la vie.» (_Correspondance_, t. II, p. 52.)

[13] Cet article sur l'_enseignement du dessin_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_, du 15 septembre 1850. Delacroix l'avait écrit à propos du livre de Mme Élisabeth Cavé: _Le dessin sans maître._

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_Vendredi_ 2 _août._--Promenade dans le bois de sapins. Dessiné le clocher de l'église.

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_Samedi_ 3 _août._--Promenade par le chemin qui passe devant la petite église catholique.

Remonté assez loin, entre les deux montagnes; parvenu à une entrée de bois fort intéressante: un ravin très profond, dans lequel doit couler en hiver un torrent étroit bordé de grands hêtres... Tournure diabolique à la _Robin des bois._

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_Dimanche_ 4 _août._--Parti d'Ems à sept heures environ. Route charmante dans une petite voiture, qui nous laissait admirer le paysage; les bords de la Lahn sont charmants. Château de Lahneck, ruine escarpée. Déjeuné à Coblentz.

Embarqué à midi et demi. Chaleur extrême, qui a un peu gâté le voyage. Les petites cultures, les vignes continuellement disposées en étage sur toute la hauteur de ces montagnes augmentent l'uniformité et ôtent l'aspect sauvage. Les ruines paraissent très petites; cela tient à la grande largeur du Rhin. À partir de Bingen, l'aspect change; les rives sont plates, mais ne manquent pas de charme... des îlots, des saules, etc.: le soleil couchant faisait merveille.

Arrivé à Mayence de mauvaise humeur. Bien soupé à l'hôtel du Rhin et passé une bonne nuit dans des lits enfin passables.

Relevé la nuit, admiré le clair de lune sur le Rhin; spectacle vraiment magnifique: le croissant, les étoiles, etc.

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_Cologne, lundi_ 5 _août._--Le matin aussi magnifique qu'avait été la nuit: le soleil en face et éblouissant.

Parti à sept heures et demie. Fait la route très rapidement et repassé par tout ce que j'avais vu la veille, éclairé diversement. À Coblentz, de bonne heure. Depuis Coblentz, resté dans la cabine du bateau pour me reposer de la veille et éviter la chaleur.