Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850
Part 9
--Ce soir présenté chez M. *** et demain dîner chez Mme Lelièvre. Je disais ce soir à Édouard que, au lieu de faire comme la plupart des gens qui ont fait leur progrès dans la guerre de la vie à l'aide de leur lecture, il m'arrive de ne lire que pour confirmer ceux que je fais à part moi, car depuis que j'ai quitté le collège je n'ai point lu; aussi je suis émerveillé des bonnes choses que je trouve dans les livres; je n'en suis aucunement blasé.
--Hier _vendredi_ 23, en sortant de dîner chez Rouget [63], il m'a pris une paresse qui m'a conduit au cabinet littéraire, où j'ai parcouru la vie de Rossini; je m'en suis saturé et j'ai eu tort. Mais au fait, ce Stendhal est un insolent, qui a raison avec trop de hauteur et qui parfois déraisonne.
Rossini est né en 1792, l'année où Mozart mourut.
--_Jeudi_ 22 _janvier._ Passé chez moi la soirée et une partie de la journée chez Soulier, où fait l'aquarelle du Turc par terre [63]. Il m'a envoyé à sa place dîner chez sa mère.
--_Le mercredi_ 21, passé en partie aussi chez Soulier et vu ma sœur.
--Été pour l'affaire du général Jacquinot chez M. Berryer [64].
Le soir, chez Leblond, qui avait passé partie de la journée chez Soulier.
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_Dimanche_ 25 _janvier._--Aujourd'hui, dîné chez M. Lelièvre. Un diable de colonel, tout plein de ses hauts faits d'Espagne, nous y a ennuyés beaucoup.
En revenant avec Édouard, j'ai eu plus d'idées que dans toute la journée. Ceux qui en ont vous en font naître; mais ma mémoire s'enfuit tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien, ni du passé que j'oublie, ni à peine du présent, ou bien je suis presque toujours tellement occupé d'une chose, que je perds de vue, ou je crains de perdre ce que je devrais faire, ni même de l'avenir, puisque je ne suis jamais assuré de n'avoir pas d'avance disposé de mon temps. Je désire prendre sur moi d'apprendre beaucoup par cœur, pour rappeler quelque chose de ma mémoire. Un homme sans mémoire ne sait sur quoi compter; tout le trahit. Beaucoup de choses que j'aurais voulu me rappeler de notre conversation, en revenant, m'ont échappé...
Je me disais qu'une triste chose de notre condition misérable, était l'obligation d'être sans cesse vis-à-vis de soi-même. C'est ce qui rend si douce la société des gens aimables: ils vous font croire un instant qu'ils sont un peu vous, mais vous retombez bien vite dans votre triste unité. Quoi! l'ami le plus chéri, la femme la plus aimée et méritant de l'être, ne prendront jamais sur eux une partie du poids? Oui, quelques instants seulement; mais ils ont leur manteau de plomb à traîner.
Je suis venu même à une autre de mes idées: c'est celle qui a précédé cette dernière. Tous les soirs, lui disais-je, en sortant de chez M. Lelièvre, je rentre chez moi, dans l'état d'un homme à qui sont arrivés les événements les plus variés. Cela finit toujours par un chaos qui m'étourdit. Je suis cent fois plus hébété, cent fois plus incapable, je crois, de m'occuper des affaires les plus ordinaires, qu'un paysan qui a labouré toute la journée. Je disais encore à Édouard qu'on s'attachait aux amis, quand ils faisaient autant de progrès que vous-même; la preuve en est que des circonstances charmantes dans la vie et dont on conservait le souvenir avec délices, n'étaient plus bonnes à recommencer réellement et juste comme elles s'étaient passées; témoins encore les amis d'enfance qu'on revoit longtemps après.
--J'ai reçu, aujourd'hui que j'ai commencé la femme traînée par le cheval, Riesener, Henri Hugues et Rouget. Jugez comme ils ont traité _mon pauvre ouvrage_ [65], qu'ils ont vu justement dans le moment du tripotage, où moi seul je peux augurer quelque chose. Comment? disais-je à Édouard, il faut que je lutte contre la fortune et la paresse qui m'est naturelle, il faut qu'avec de l'enthousiasme je gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront, jusque dans ma tanière, glacer mes inspirations dans leur germe et me mesurer avec leurs lunettes, eux _qui ne voudraient pas être Rubens!_ Par un bonheur dont je te rends grâces, ciel propice, tu me donnes dans ma misère le sang-froid nécessaire pour retenir à une distance respectueuse les scrupules que leurs sottes observations faisaient souvent naître en moi. Pierret même m'a fait quelques observations qui ne m'ont point touché, parce que je sais ce qu'il y a à faire. Henri n'était pas si difficile que ces messieurs.
A leur départ, j'ai soulagé mon cœur par une bordée d'imprécations à la médiocrité, et puis je suis rentré sous mon manteau.
Les éloges de Rouget, qui ne voudrait pas être Rubens, me séchaient... Il m'emprunte, en attendant, mon étude, et j'ai eu tort de la lui promettre, elle me sera peut-être utile.
J'ai pensé, en revenant de mon atelier, à faire une jeune fille rêveuse qui taille une plume, debout devant une table.
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_Lundi_ 26 _janvier._--J'ai donné à Émilie Robert, pour trois séances de mon tableau, 12 francs.
--J'ai oublié de noter que j'avais envie de faire par la suite une sorte de mémoire sur la peinture [66], où je pourrais traiter des différences des arts entre eux; comme, par exemple... que, dans la musique, la forme emporte le fond; dans la peinture, au contraire, on pardonne aux choses qui tiennent au temps, en faveur des beautés du génie.
--Dufresne [67] est venu me voir à mon atelier.
--Je retrouve justement dans Mme de Staël le développement de mon idée sur la peinture. Cet art, ainsi que la musique, _sont au-dessus de la pensée_; de là leur avantage sur la littérature, par le vague.
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_Mardi_ 27 _janvier._--J'ai reçu ce matin à mon atelier la lettre qui m'annonce la mort de mon pauvre Géricault [68]; je ne peux m'accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu'en écartant cette idée, c'était presque conjurer la mort. Elle n'a pas oublié sa proie, et demain la terre cachera le peu qui est resté de lui... Quelle destinée différente semblait promettre tant de force de corps, tant de feu et d'imagination? Quoiqu'il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur me perce le cœur; il m'a fait fuir mon travail et effacer tout ce que j'avais fait.
J'ai dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin [69]. Pauvre Géricault, je penserai bien souvent à toi! Je me figure que ton âme viendra quelquefois voltiger autour de mon travail... Adieu, pauvre jeune homme!
--D'après ce que m'a dit Soulier, il paraît que Gros a parlé de moi à Dufresne d'une manière tout avantageuse.
[57] Sans doute un camarade du lycée Louis-le-Grand où Delacroix avait fait ses études.
[58] «Au milieu de mes occupations dissipantes quand je me rappelle quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture, mon esprit s'indigne et foule aux pieds la vaine pâture du commun des hommes.» (_Corresp._, t. I, p. 19.)
[59] Probablement _Abel Dimier_, sculpteur, né en 1794.
[60] Restaurant du Palais-Royal, qui eut son heure de réputation avant la Révolution, jusqu'en 1793, et reprit ensuite sa vogue sous l'Empire et la Restauration.
[61] Sans aucun doute le général _Charles Jacquinot_, cousin germain de Delacroix.
Son frère, le colonel _Nicolas Jacquinot_, devint sénateur sous l'Empire.
[62] Zuchelli, chanteur du théâtre Italien, qui débuta le 20 octobre 1822 dans le rôle de Pharaon de _Moïse en Égypte_, opéra de Rossini.
[63] Voir le _Catalogue Robaut_, n° 54.
[64] _Berryer_ était parent de Delacroix, petit-cousin, croyons-nous. Il est probable que c'est à ce titre que le général _Jacquinot_ avait prié Delacroix de le mettre en relation avec le célèbre avocat. Bien qu'il y eût peu de points communs entre Delacroix et Berryer, lequel n'était nullement artiste, malgré sa curiosité des choses d'art, Delacroix allait souvent à Augerville, et il résulte de sa correspondance qu'il ne s'y déplaisait pas. Ses séjours dans la propriété de Berryer étaient autant de repos pour lui. Dans les dernières années du journal, il se montrera assez sévère pour l'esprit de son illustre parent, auquel il reprochera d'être éminemment superficiel. (V. _Souvenirs de M. Jaubert._ Ce livre contient de très intéressants détails sur Delacroix, Berryer et la société d'Augerville.)
[65] Delacroix fait ici allusion, comme nous l'avons déjà dit dans notre étude, à l'un des fragments les plus fougueux de son _Massacre de Scio_ au sujet duquel Th. Gautier écrivait: «Ces scènes horribles, dont nul ménagement académique ne dissimule la hideur, ce dessin fiévreux et convulsif, cette couleur violente, cette furie de brosse soulevaient l'indignation des classiques, et enthousiasmaient les jeunes peintres par leur hardiesse étrange et leur nouveauté que rien ne faisait pressentir.» Ce fut après le _Massacre de Scio_ que M. de La Rochefoucauld, alors directeur des Beaux-Arts, fit appeler Delacroix pour lui recommander de «dessiner d'après la bosse».
[66] Cette idée de _mémoire sur la peinture_ le poursuivit toute sa vie; elle se transforma par la suite en dictionnaire où chaque terme d'art est expliqué et commenté par des exemples pris sur les maîtres.
Après plusieurs essais, il met enfin, en 1857, son idée à exécution. Le dimanche 11 janvier, il commence «un _Essai d'un dictionnaire des Beaux-Arts_, extrait d'un dictionnaire philosophique des Beaux-Arts».
[67] Il s'agit très probablement ici de _Jean-Henri Dufresne_, peintre, né à Étampes en 1788. Dufresne avait d'abord été magistrat à l'époque des Cent-jours; mais ayant perdu sa place au retour des Bourbons, il se mit à l'étude des arts et exposa quelques paysages au Salon. Il publia également plusieurs livres d'éducation et de morale.
[68] Dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, Delacroix donne sur la mort de Géricault des détails qu'il nous a paru intéressant de reproduire ici:
«Il faut placer au nombre des plus grands malheurs que les arts ont pu éprouver de notre temps la mort de l'admirable Géricault. Il a gaspillé sa jeunesse, il était extrême en tout: il n'aimait à monter que des chevaux entiers et choisissait les plus fougueux. Je l'ai vu plusieurs fois au moment où il montait à cheval: il ne pouvait presque le faire que par surprise; à peine en selle, il était emporté par sa monture. Un jour que je dînais avec lui et son père, il nous quitte avant le dessert pour aller au bois de Boulogne. Il part comme un éclair, n'ayant pas le temps de se retourner pour nous dire bonsoir, et moi de me remettre à table avec le bon vieillard. Au bout de dix minutes, nous entendons un grand bruit: il revenait au galop, il lui manquait une des basques de son habit: son cheval l'avait serré je ne sais où et lui avait fait perdre cet accompagnement nécessaire. Un accident de ce genre fut la cause déterminante de sa mort. Depuis plusieurs années déjà, les accidents, suites de la fougue qu'il portait en amour comme en tout, avaient horriblement compromis sa santé: il ne se privait pas pour cela tout à fait du plaisir de monter à cheval. Un jour, dans une promenade à Montmartre, son cheval l'emporte et le jette à terre. Le malheur voulut qu'il portât par terre ou contre une pierre à l'endroit de la boucle absente de son pantalon où se trouvait un bourrelet qu'il avait formé pour y suppléer.
«Cet accident lui causa une déviation dans l'une des vertèbres, laquelle n'occasionna pendant un temps assez long que des douleurs qui ne furent pas un avertissement suffisant du danger. Biot et Dupuytren s'en aperçurent quand le mal était déjà presque sans remède: il fut condamné à rester couché, et moins d'un an après il mourut, le 28 janvier 1824.» (EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses œuvres._)
[69] Ce devait être quelque guinguette de la banlieue où les jeunes artistes aimaient à aller festoyer. Plus tard, en 1850, écrivant à Soulier, Delacroix rappelle ces parties de jeunesse: «Où sont les dîners chez la mère Tautin, à travers les neiges, en compagnie des voleurs et des commis aux barrières!» (_Corresp._, t. II, p. 45.)
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_Mardi matin_ 2 _février._--Je me lève à sept heures environ, chose que je devrais faire plus souvent. Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent tout ce qui est, par la raison que cela est.
Et, au fait, ne sont-ils pas plus raisonnables que tous les rêveurs, qui vont si loin qu'ils doutent de leur pensée même?... Leur ami meurt-il? Comme il leur semble qu'ils comprennent la mort, ils ne joignent pas à la douleur de le pleurer cette anxiété cruelle de ne pouvoir se figurer un événement aussi naturel... Il vivait, il ne vit plus; il me parlait, son esprit entendait le mien; rien de tout cela n'est là. Mais ce tombeau... Repose-t-il dans ce tombeau aussi froid que la tombe elle-même? Son âme vient-elle errer autour de son monument? Et, quand je pense à lui, est-ce elle encore qui vient secouer ma mémoire? L'habitude remet chacun au niveau du vulgaire. Quand la trace est affaiblie, il est mort, eh bien! la chose ne nous tracasse plus. Les savants et les raisonneurs paraissent bien moins avancés que le vulgaire, puisque ce qui leur servirait à prouver n'est pas même prouvé pour eux. Je suis un homme. Qu'est-ce que: _Je?_ qu'est-ce qu'_un homme?_ Ils passent la moitié de leur vie à attacher pièce à pièce, à contrôler tout ce qui est trouvé; l'autre à poser les fondements d'un édifice qui ne sort jamais de terre.
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_Mardi_ 17 _février._--Aujourd'hui dîner chez Tautin avec Fielding et Soulier. Je fais des progrès dans l'anglais.
--Fait aujourd'hui la draperie de la femme de coin; hier, retouché elle. Fait aussi main et pied de la femme à genou.
Donné à Marie Auras, après la mort de Géricault............... 7 ou 8fr. A la mendiante qui m'avait posé pour l'étude dans le cimetière........ 7 A Émilie Robert, hier lundi, dimanche et samedi 14,15 et 16 février.. 12
--J'ai dîné chez Leblond. Quinze personnes à table: dîner d'apparat.
Le soir, été chez ma tante un peu: bonne petite conversation. Dimanche prochain, je vais y dîner.
J'avais été, deux ou trois jours avant, dîner avec Henry. Je me rappelle: c'était le 13 _février_, il n'avait pas de bureau. Je faisais le jeune homme du coin d'après la mendiante. Quelque temps avant, nous avions dîné ensemble chez Tautin. Je l'aime toujours beaucoup.
Minuit passé! couchons-nous.
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_Vendredi_ 20 _février._--Toutes les fois que je revois les gravures du _Faust_[70], je me sens saisi de l'envie de faire une toute nouvelle peinture, qui consisterait à calquer pour ainsi dire la nature; on rendrait intéressantes par l'extrême variété des raccourcis, les poses les plus simples; on pourrait, ainsi, pour de petits tableaux, dessiner le sujet et l'ébaucher vaguement sur la toile, puis copier la pose juste du modèle. Il faut chercher cela dans ce qui me reste à faire de mon tableau.
Aujourd'hui, je me suis mis à ébaucher ce qui me reste à couvrir.
J'ai donné à Mélie........................... 3 fr.
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_Dimanche_ 22 _février._--Dîné chez Riesener avec Henri Hugues, qui est venu me prendre à l'atelier.
--Ébauché, avec Soulier, le fond.
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_Mardi_ 24 _février._--Fait d'après Bergini un croquis pour l'homme à cheval et refait l'homme couché. Ivresse de travail.
--Le Salon retardé.
Aujourd'hui, à Bergini......................... 5 fr.
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_Vendredi_ 27 _février._--Ce qui me fait plaisir, c'est que j'acquiers de la raison, sans perdre l'émotion excitée par le beau. Je désire bien ne pas me faire illusion, mais il me semble que je travaille plus tranquillement qu'autrefois, et j'ai le même amour pour mon travail. Une chose m'afflige, je ne sais à quoi l'attribuer; j'ai besoin de distractions, telles que réunions entre amis [71], etc. Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n'en ai jamais été bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais. Qui le croirait? Ce qu'il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant.
Ma santé est mauvaise, capricieuse comme mon imagination.
--Hier et aujourd'hui, fait les jambes du jeune homme du coin. Quelles grâces ne dois-je pas au ciel, de ne faire aucun de ces métiers de charlatan, qui en imposent au genre humain!... Au moins je peux en rire.
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_Jeudi_ 28 _février._--Fait la tête du jeune homme du coin.
A Nassau............................... 11 fr. 50 A Prévost.............................. 1 50
--Je pensais au bonheur qu'a eu Gros d'être chargé de travaux si propres à la nature de son talent....
J'ai ce soir le désir de faire des compositions sur le _Gœtz de Berlichingen_ de Gœthe [72], sur ce que m'en a dit Pierret.
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_Dimanche gras,_ 29 _février._--Fait l'autre jeune homme du coin, d'après le petit Nassau, et à lui donné 3 fr.--Dîné chez la mère de Pierret.
--Henri Scheffer venu chez moi. Il m'a parlé de Dufresne comme d'un homme très distingué; je l'ai jugé de même, je désire qu'il soit mon ami.
[70] On trouve ici l'idée première de cette illustration de _Faust_ que Delacroix exécuta par la suite en dix-sept lithographies admirables d'originalité et de verve. Les gravures du _Faust_ dont il est question ici sont vraisemblablement les douze planches du célèbre artiste allemand _Pierre de Cornélius_ qui datent de 1810.
[71] Un des traits caractéristiques de la nature de Delacroix, à l'époque de sa première jeunesse, fut ce besoin de distractions, cette recherche du plaisir. Il obtenait d'ailleurs de réels succès, si l'on en croit ceux qui l'ont connu, plutôt comme homme du monde que comme artiste. Baudelaire, à qui Delacroix avait fait la confidence de ses préoccupations mondaines, note très justement qu'elles disparurent avec l'âge, et qu'un seul besoin impérieux les remplaça, l'amour du travail.
[72] Cette pièce de Gœthe a souvent inspiré Delacroix. Voici les différentes œuvres que cite le _Catalogue Robaut_:
Année 1828, _Selbitz blessé_ (IIIe acte de Gœtz): 1° dessin a la mine de plomb, ayant appartenu à M. Riesener; 2° aquarelle, vendue 65 francs, en 1874 (vente Jacques Leman).
A diverses reprises, de 1836 à 1843, Delacroix travaille à une suite de lithographies: 1° _Frère Martin serrant la main de fer de Gœtz_ (acte I, scène II); 2° _Weislingen attaqué par les gens de Gœtz_ (acte I, scène II); 3° _Weislingen prisonnier de Gœtz_ (acte I, scène IV); 4° _Gœtz écrit ses mémoires_ (acte IV, scène V); 5° _Gœtz blessé recueilli par les Bohémiens_; 6° _Adélaïde donne le poison au jeune page_ (acte V, scène VIII); 7° _Weislingen mourant_ (acte V, scène X).
Vers 1836, il fait une nouvelle série de dessins: 1° _George affublé d'une armure_, plume et encre de Chine (acte I, scène II); 2° _L'Évèque et Adélaïde jouant aux échecs_, même planche (acte II, scène I); 3° _Adélaïde congédiant Weislingen,_ mine de plomb (acte II, scène VI); 4° _Lerse_, aquarelle (acte II, scène VI; acte III, scène VI); 5° _Gœtz et les paysans_, mine de plomb (acte V, scène V); 6° _Adélaïde donne le poison au jeune page_ (mine de plomb et lavis).
Il reprend encore le drame de Gœthe, vers 1843, il fait une série de gravures sur bois pour le _Magasin pittoresque_: 1° _Frère Martin et Gœtz_; 2° _Gœtz blessé_; 3° _Gœtz écrivant ses mémoires_; 4° _Mort de Gœtz_.
En 1850, deux toiles: l'une, _Weislingen enlevé par les gens de Gœtz_; l'autre, _Gœtz recueilli par les Bohémiens._
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_Lundi_ 1er _mars._--Je n'ai point travaillé de la journée.
--J'ai dîné chez Mme. Guillemardet.
Vu Cicéri[73], Riesener, Leblond, Piron.
--Passé une triste soirée seul au café. Rentré à dix heures. Relu mes vieilles lettres.
Écrit à Philarète la lettre suivante:
«Je m'attends à te voir d'une surprise extrême: Lui! m'écrire, un peintre: _che improvisa novella!..._ et devine ce qui me fait t'écrire: c'est peut-être ce que tu cherches bien loin, tandis que le plus simple à imaginer ne te sera pas venu.
«Je vous écris, mon ancien ami, par ce besoin que nous comprenions mieux _autrefois._ Mais nous sommes avancés l'un et l'autre dans cette carrière qui se défile à mesure sous nos pas. Certains sentiments deviennent ridicules. Les objets ou dédains philosophiques de nos naïves imaginations de seize à vingt ans deviennent par contre des objets très sérieux de notre culte. J'ai passé une soirée à relire toutes mes vieilles lettres, car je suis plus conservateur qu'_un Sénat_, qui n'a rien conservé que ses plâtres. Tandis que vous étiez au bal de l'Opéra, au moins j'ose le penser, je suis à deux heures de la nuit enfoui dans des souvenirs doux et affligeants. Vous étiez à cette époque dégoûté de la vie et des vanités prétendues de la vie; aujourd'hui, je prends de cette maladie de ce temps-là, et vous pourriez bien avoir pris de mon insouciance philosophique d'alors. Mais qu'en fais-je et S***? Mon cœur a saigné tout à l'heure au souvenir de tout ce que cet homme m'a inspiré. Cette vie d'homme qui est si courte pour les plus frivoles entreprises est pour les amitiés humaines une épreuve difficile et de longue haleine. Dans la carrière que vous suivez, vous ne devez pas trouver beaucoup d'amis et surtout d'amis pour la vie comme nous l'étions avec Sousse, avant qu'en effet la vie eût été retournée pour chacun de nous... Si tu en trouves, tant mieux, tu es plus heureux que moi.
«Malgré quelques attiédissements passagers, je crois qu'il faut de loin en loin, pour quelques figures passagères, se conserver les anciens. Profitons-en surtout pendant que l'amitié peut encore entre nous être désintéressée. Si tu étais ministre, je ne t'aurais pas écrit ce soir. J'aurais relu tes lettres, rentré mon émotion, et j'aurais dit: «C'est un homme mort, n'y pensons plus.» Je ne dis pas non plus que je l'aurais écrite à mon vieux camarade resté en arrière, si c'était moi qui eus été ministre ou le parvenu. Le cœur humain est une vilaine porcherie; ce n'est pas ma faute, mais qui ose répondre de soi? Écris-moi, fais reprendre à mon cœur la route de certaines émotions de la jeunesse, qui ne revient plus; quand ce ne serait qu'une illusion, ce serait encore un plaisir. Adieu, etc.»
--J'ai relu aussi des lettres d'Élisabeth Salter... Étrange effet, après tant de temps!
--Retrouvé dans une lettre de Philarète ce sujet de la mort de R..., âgé de quatre-vingt-cinq ans. Après avoir défendu avec beaucoup de véhémence, dans le barreau de Thèbes, la cause d'un ami accusé d'un crime capital, il expira la tête appuyée sur les genoux de sa fille.
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_Mercredi_ 3 _mars._--Ce matin, au Luxembourg. Je me suis étonné de l'incorrection de Girodet, particulièrement dans son jeune homme du _Déluge._ Cet homme, au pied de la lettre, ne sait pas le dessin.
--Été chez Émilie Robert; mal disposé. Malade de l'estomac.
--Composé, ne sachant que faire, les _Condamnés à Venise._--Émilie est venue un instant.
--Remets-toi vigoureusement à ton tableau. Pense au Dante, relis-le continuellement; secoue-toi pour revenir aux grandes idées. Quel fruit tirerai-je de cette presque solitude, si je n'ai que des idées vulgaires?
--Hier, couru et été chez D***; exécrable peinture.
--Repris l'envie de faire les _Naufragés_, de lord Byron, mais de les faire au bord de la mer même, sur les lieux.
--Été le soir chez Henri Scheffer [74].
--Aujourd'hui mercredi soir, je rentre de chez Leblond. Bonne soirée; il avait fait un extraordinaire: Punch, etc.. Quelque musique qui m'a fait plaisir... Dufresne est un homme qui dessèche bien quelque peu.
--Je suis donc comme un sabot? Je ne suis remué qu'à coups de fourche; je m'endors sitôt que manquent ces stimulants.
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_Jeudi_ 4 _mars._--Aujourd'hui, été voir Champion. Déjeuné avec lui.