Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Part 7

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[20] _Champion_, camarade d'atelier de Delacroix, resté inconnu. Il ne devait pourtant pas être sans valeur comme peintre, car nous trouvons dans les notes de Léon Riesener sur son cousin ce passage: «Delacroix m'a parlé de l'influence qu'un certain _Champion_ avait eue sur le talent de Géricault lui-même et sur tous les élèves de l'atelier Guérin.»

[21] _Soulier_ fut, avec Pierret et Félix Guillemardet, l'ami le plus intime de Delacroix. Il le connaissait depuis 1816 et correspondait assidûment avec lui. Ils avaient fait de la peinture ensemble, on plutôt de timides essais. M. Burty reproduit dans une note placée au bas de la première lettre de Delacroix à Soulier, cette indication biographique donnée par Soulier lui-même: «Mes soirées étaient consacrées à réunir quelques jeunes gens dans mon humble chambrette, la plus haute de la place Vendôme, à l'hôtel du Domaine extraordinaire, où j'étais surnuméraire et secrétaire de l'intendant, le marquis de la Maison fort. Horace Raisson était dans mon bureau au secrétariat, et ce fut lui qui m'amena Eugène Delacroix.» Il resta en relations suivies avec Delacroix jusqu'à la mort du peintre: une lettre de 1862, adressée par Delacroix à Soulier, montre ce qu'étaient leurs relations: «Je pense, lui écrit Delacroix déjà gravement malade, aux moments heureux où nous nous sommes connus et à ceux où nous avons joui si pleinement de la société l'un de l'autre.»

[22] _Fedel_, architecte de grand mérite. «C'était un homme très actif, très passionné en faveur de toute la jeunesse romantique et qui se faisait le lien vivant, le trait d'union empressé, chaleureux, dévoué, des artistes entre eux et des artistes avec les amateurs.» (Ernest CHESNEAU, _Peintres et sculpteurs romantiques_, p. 82.)

[23] _Georges Rouget_, né en 1784, mort en 1869, élève de David, qu'il aida même, dit-on, dans l'exécution de quelques-uns de ses grands tableaux. Il avait débuté au Salon de 1812. Son œuvre assez importante se compose principalement de grandes compositions historiques et de portraits. En 1849, il posa, en même temps que Delacroix, sa candidature à l'Académie des beaux-arts pour succédera à _Garnier._ Ce fut Léon Cogniet qui fut élu.

[24] Peintre et sculpteur, né à Nantes, en 1804, _Debay_ remporta le grand prix de peinture en 1824. L'opinion de Delacroix sur lui semble s'être modifiée avec le temps, car il écrit en 1857: «Quoique j'eusse désigné dans ma pensée un candidat que j'aurais désiré que l'on choisît, je n'en aurais pas moins fait tous mes efforts pour que l'on rendit à M. Debay une justice provisoire, en le plaçant avantageusement sur les listes. Son mérite comme sculpteur et les qualités qui distinguent son caractère l'auront, je n'en doute pas, mis en évidence.» (_Corresp._, t. II, p. 118.)

[25] Dans tout le court de son Journal, Delacroix note à la suite de ses lectures tous les sujets qui l'intéressent. Beaucoup de ces sujets n'ont jamais été traités par lui.

[26] C'est le sujet du tableau «_Les Natchez_» commencé à cette époque et qui ne parut qu'au Salon de 1835. Il fut mis en loterie à Lyon au profit d'une œuvre de bienfaisance en 1838. (V. _Catalogue Robaut_, n° 108.)

[27] Vert 1820, Delacroix avait établi son atelier, 22, rue de la Planche, aujourd'hui rue de Varenne. Il ne quitta cet atelier qu'en octobre 1823, pour s'installer rue Jacob.

[28] _Charles Pascot_, négociant, puis intendant de la duchesse de Bourbon, avait épousé _Adélaïde-Denise Œben_, sœur cadette de la mère d'Eugène Delacroix.

[29] _Tancrède_ opéra italien de Rossini.

[30] On sait quelle admiration Delacroix professait pour le génie de Mozart. Cette reprise des _Noces_ le préoccupait, et il l'attendait avec impatience, car le 30 août 1822, il écrivait à Pierret: «Dis-moi si tu sais qui fait le rôle de la comtesse dans les _Nozze di Figaro_ que l'on joue à présent, depuis que Mme Mainvielle n'y est plus.» M. Burty ajoute en note: «Les _Nozze_ furent données du 27 juillet au 14 septembre, quatre fois avec cette distribution: Almaviva, _Levasseur_; Figaro, _Pellegrini_; Bartolo, _Profeti_; Bazilio, _Deville_; Antonio, _Auletta_; Comtessa, _Bonini_; Suzanna, _Naldi_; Cherubino, _Cinti_; Marcelina, _Goria_; Barberina, _Blangy._» (_Corresp._, t. I, p. 91.)

[31] Ces préoccupations amoureuses le hantaient depuis sa première jeunesse. On pourrait rapprocher ce passage d'un fragment de lettre adressée à Pierret le 21 février 1821: «Je suis malheureux, je n'ai point d'amour. Ce tourment délicieux manque à mon bonheur. Je n'ai que de vains rêves qui m'agitent et ne satisfont rien du tout. J'étais si heureux de souffrir en aimant! Il y avait je ne sais quoi de piquant jusque dans ma jalousie, et mon indifférence actuelle n'est qu'une vie de cadavre.» (_Corresp._, t. I, p. 75.)

[32] Son neveu, _Charles de Verninac_, fils unique de sa sœur Henriette, fut envoyé comme consul en Amérique et mourut en cinquantaine à New-York, en 1834, des suites de la fièvre jaune qu'il avait contractée à Vera-Cruz, à son retour de Valparaiso.

Charles de Verninac ressemblait à sa mère, qui était très belle et d'une grande distinction. Eugène Delacroix, au contraire, était d'une constitution délicate, et cet état de santé qui a commencé par de longues fièvres, en 1820, a beaucoup influé sur l'ensemble de ses idées pendant le cours de sa vie.

[33] Ce tableau fut, en effet, exposé à la Société des Amis des arts et au Salon de 1827. Il fut acheté par le duc de Fitz-James et passa en Angleterre. (Voir le _Catalogue Robaut._)

[34] «... Que ces Italiens me plaisent! Je me consume à écouter leur belle musique et à dévorer des yeux leurs délicieuses actrices. Nous avons une espèce de Ronzi à ce théâtre, qui est venue fort à propos remplacer la nôtre, cette chère petite folle que j'ai bien regrettée, c'est Mme Pasta. Il faut la voir pour se figurer sa beauté, sa noblesse et son jeu admirable.» (_Corresp._, t. I, p. 86.)

[35] _Roméo e Giuletta_, opéra italien de Zingarelli.

[36] _Lopez_ ou _Lopès_, peintre, demeuré inconnu. On trouve mentionné dans les catalogues des Salons de 1833 et 1835 le nom d'un Lopès, élève de......y qui doit être le même que le peintre en question, ami de jeunesse de Delacroix.

[37] _Jean-Baptiste Mauzaisse_, peintre de portraits et lithographe, élève de Vincent, né en 1784, mort en 1844.

1823

_Paris, mardi_ 15 _avril_ 1823 [38].--Je reprends mon entreprise après une grande lacune: je crois que c'est un moyen de calmer les agitations qui me tourmentent depuis beaucoup de temps. Je crois voir que, depuis le retour de ***, je suis plus troublé, moins maître de moi. Je m'effarouche comme un enfant; tous les désordres s'y joignent, celui de mes dépenses aussi bien que l'emploi de mon temps. J'ai pris aujourd'hui plusieurs bonnes résolutions. Que ce papier, au moins, à défaut de ma mémoire, me reproche de les oublier, folie qui n'eût servi qu'à me rendre malheureux.

Si on ne remédie pas d'une manière à la position de ma sœur, je me loge avec elle et vis avec elle. Ce que je demande le plus au ciel, c'est de donner à mon neveu une grande ardeur pour le travail et cette résolution extrême qu'inspire une position malheureuse et gênée. D'ici à ce que cela se décide, je veux faire des armes; cela contribuera à régler ma vie habituelle.

--J'ai aujourd'hui bien admiré la _Charité_ d'André del Sarte. Cette peinture, en vérité, me touche plus que la _Sainte Famille_ de Raphaël. On peut faire bien de beaucoup de façons... Que ses enfants sont nobles, élégants et forts! Et sa femme, quelle tête et quelles mains! Je voudrais avoir le temps de le copier; ce serait un jalon pour me rappeler qu'en copiant la nature sans influence des maîtres, on doit avoir un style _bien plus grand._

--Il faut absolument se mettre à faire des chevaux, aller dans une écurie tous les matins; se lever de bonne heure et se coucher de même.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Je ne devais pas vous revoir, et tout s'est réveillé en moi! Par bonté, vous ne m'avez pas reçu avec froideur. Que peut-il en arriver des tourments infinis qui ont déjà commencé pour moi? Un partage! Quels que soient vos sentiments pour un autre, il est votre ami et celui de votre famille. Mais me promènerai-je sous vos fenêtres pendant qu'il sera près de vous?... J'avais compté sur ma fermeté, et vous avez tout détruit. N'importe! Privé de vous voir, je conserverai bien chèrement le souvenir de votre dernier adieu. Souvenez-vous aussi d'un tendre ami.»

«Que prétendez-vous en m'accueillant comme vous avez fait? Me rendre ma folie!»

[38] Delacroix, dans sa jeunesse, écrivait son journal d'une manière intermittente. Le décousu de sa vie, ses préoccupations d'art, un labeur incessant et concentré absorbaient ses loisirs et sa pensée. De là des lacunes fréquentes dans les notes qui se rapportent à cette période.

* * * * *

_Vendredi_ 16 _mai._--C'est samedi 10 que je l'ai revue; je ne mettrai pas comment elle m'a reçu: je m'en souviendrai. Cela m'a troublé...

Je suis maintenant tout à fait calme. La jalousie commençait à gronder. J'ai le jour même dîné avec Pierret.

--Le lendemain matin, Bompart vient m'entretenir du concours projeté qu'il m'a présenté sous les plus belles couleurs du monde.

Aujourd'hui, _vendredi,_ 16 _mai_, j'ai vu Laribe et lui ai porté la rédaction que j'avais tirée de l'histoire de France. Ce que je prévoyais arrive; on retardera, on amoindrira l'idée, et on élaguera parmi les concurrents. Je lui ai parlé sans façon, peut-être trop. Je me suis rejeté sur la promesse de commande pour une église, mais en homme qui n'y compte guère; il m'a répondu en homme qui ne veut guère faire de même.

--Fortifie-toi contre la première impression; conserve ton sang-froid.

Ni les promesses brillantes de tes meilleurs amis, ni les offres de service des puissants, ni l'intérêt qu'un homme de mérite te témoigne ne doivent te faire croire à rien de réel dans tout ce qu'ils te diront; _quant à l'effet_, j'entends, parce que beaucoup de prometteurs ont de bonnes intentions en vous parlant, comme les faux braves, ou les gens qui se mettent en colère à la manière des femmes, et dont toute l'effervescence se calme considérablement à l'approche de l'action. De ton côté, sois prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces prévenances ridicules, fruits seulement de la disposition du moment.

--L'habitude de l'ordre dans les idées est pour toi la seule route au bonheur; et pour y arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus indifférentes, est nécessaire.

--Que je me sens faible, vulnérable et ouvert de tous côtés à la surprise, quand je suis en face de ces gens qui ne disent pas les paroles par hasard, et dont la résolution est toujours prête à soutenir le dire par l'action!... Mais y en a-t-il, et ne m'a-t-on pas pris souvent pour un homme ferme?

Le masque est tout. Il faut convenir que je les crains; et est-il rien de plus flétrissant que d'avoir peur? L'homme le plus ferme par nature est poltron, quand ses idées sont flottantes; et le sang-froid, la première défense, ne vient que de ce que la surprise n'a point d'accès dans une âme qui a tout vu d'avance. Je sais que cette détermination est immense, mais à force d'y revenir, on fait naturellement une grande partie du chemin.

--J'ai vu mardi dernier Sidonie. Il y a eu quelques moments ravissants. Qu'elle était bien, nue et au lit! Surtout des baisers et des approches délicieuses...

Elle revient lundi.

--Géricault est venu me voir le lendemain mercredi. J'ai été ému à son abord [39]: sottise! De là au manège royal, dont je n'attends pas grand fruit; puis été voir Cogniet.

--Le soir chez les Fielding [40].

--Hier jeudi, Taurel [41] venu me voir; il m'a donné envie de l'Italie et longue conversation à Monceaux et au retour. Quelques-unes des idées ci-dessus en sont le fruit.

--Aujourd'hui, reçu une lettre de Philarète, qui a couru après moi.

--Voici quelques-unes des folies que j'écrivais, il y a quelques jours, au crayon, tout en travaillant à mon tableau de _Phrosine et Melidor._[42] C'était à la suite d'une narration de jouissances éprouvées qui m'avait donné une dose passable de mauvaise humeur.

«Pourquoi ne m'avez-vous pas reçue froidement comme vous m'aimez? Quels droits ai-je sur vous? Pourquoi avoir demandé de m'amener? Vous me dites de vous aller voir! Quel partage, ô ciel! Quelle folie! en sortant de vous voir, je me suis flatté que vos yeux m'avaient dit vrai. Il fallait me traiter en ami: c'était bien le moins. D'ailleurs qu'ai-je demandé? Je serais un misérable, si j'étais revenu chez vous avec l'espoir de vous aimer et d'être aimé. Je croyais avoir tout surmonté; je comptais surtout sur votre aide. Qu'est-ce qu'ont voulu dire vos yeux? Vous avez eu la cruauté de me donner un baiser! Pensez-vous que je vivrai avec cet homme, si je me mets à vous aimer?... et que je le souffrirai près de vous? Ou par pitié, sans doute, vous lui accorderez tout? Cette pitié-là n'accommode pas un cœur aimant... mon cœur n'est pas si compatissant... Vous me méprisez donc?...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici je ne suis plus fou.--Socrate dit qu'il faut combattre l'amour par la fuite.

--Il faudrait lire _Daphnis et Chloé_: c'est un des motifs antiques qu'on souffre le plus volontiers.

--Ne pas perdre de vue l'allégorie de _l'Homme de génie aux portes du tombeau_, et de _la Barbarie qui danse autour des fagots_, dans lesquels les Omar musulmans et autres jettent livres, images vénérables et _l'homme_ lui-même. Un œil louche l'escorte à son dernier soupir, et la harpie le retient encore par son manteau ou linceul. Pour lui, il se jette dans les bras de la Vérité, déité suprême: son regret est extrême, car il laisse l'erreur et la stupidité après lui, mais il va trouver le repos. On pourrait le personnifier dans la personne du Tasse: ses fers se détachent et restent dans les mains du monstre. La couronne immortelle échappe à ses atteintes et au poison qui coule de ses lèvres sur les pages du poème.

* * * * *

_Samedi, mai_ 1823.--Je rentre d'une bonne promenade avec mon cher Pierret; nous avons bien parlé de toutes ces bonnes folies qui nous occupent tant. Je suis possédé à présent de la fine tournure de la camériste de Mme ***. Depuis qu'elle est installée dans la maison, je la saluais amicalement. Avant-hier soir, je la rencontrai sur le boulevard; je venais de faire des visites infructueuses; elle donnait le bras aune femme en service aussi chez sa maîtresse. Il me prit une forte tentation de les prendre sous le bras. Mille sottes considérations se croisaient dans ma tête, et je m'éloignais toujours d'elles, en me disant que j'étais un sot et qu'il fallait profiter de l'occasion... lui parler un peu, prendre les mains, que sais-je?... Enfin faire quelque chose... Mais sa camarade..., mais deux femmes de chambre sous le bras... Je ne pouvais guère les mener prendre des glaces chez Tortoni. Je marchai néanmoins d'un pas plus précipité jusque chez M. H***, où je m'informai de son retour; puis enfin..., quand il n'était plus temps de les retrouver, je courus sur leurs traces et parcourus inutilement le boulevard.

--Hier, je fus avec Champmartin [43] étudier les chevaux morts.

En rentrant, ma petite Fanny était chez la portière; je m'installe, je cause une grande heure et je m'arrange pour remonter en même temps qu'elle. Je sentais par tout mon cœur le frisson favorable et délicieux qui précède les bonnes occasions. Mon pied pressait son pied et sa jambe. Mon émotion était charmante. En mettant le pied sur la première marche de l'escalier, je ne savais encore ce que je dirais, ce que je ferais, mais je pressentais qu'il y aurait quelque chose de décisif; je la pris doucement par la taille. Arrivé sur son palier, je l'embrassai avec ardeur et je pressai sur ses lèvres; elle ne me repoussa point. Elle craignait, disait-elle, d'être vue. Aurais-je dû pousser plus avant? Mais que les mots sont froids pour peindre les émotions! Je la baisais et la rebaisais, je la tirais sans cesse à moi; enfin je l'abandonnai me promettant de la revoir le lendemain. Hélas! c'est aujourd'hui, je n'ai eu tout le jour que cette pensée; je l'ai vue, je ne sais où elle veut en venir. Elle a paru se dérober à moi ou feindre de ne pas me voir... Ce soir, dans ce moment, ma porte est entr'ouverte... J'espère je ne sais quoi,... ce qui peut arriver. J'entrevois une infinité d'obstacles. Mais que ce serait doux!... Ce n'est pas de l'amour. Ce serait trop pour elle; c'est un singulier chatouillement nerveux qui m'agite, quand je pense qu'il est question d'une femme, car elle n'est vraiment pas séduisante... Je conserverai cependant le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.

Je veux lui écrire un petit billet qui nécessite une réponse, puis un autre; il ne faut rien écrire qu'elle puisse prendre au sérieux. Je lui dirai simplement, vu les rares occasions que nous avons, de m'écrire quand je pourrai voir ce portrait qu'elle a promis de me faire voir. O folie! folie! folie qu'on aime et qu'on voudrait fuir. Non! ce n'est pas le bonheur! C'est mieux que le bonheur, ou c'est une misère bien poignante. Malheureux! Et si je prenais pour une femme une véritable passion! Mon lâche cœur n'ose préférer la paix d'une âme indifférente à l'agitation délicieuse et déchirante d'une passion orageuse. La fuite est le seul remède. Mais on se persuade toujours qu'il sera temps de fuir, et l'on serait au désespoir de fuir, même son malheur.

--J'ai été le soir avec Pierret retoucher un tableau de famille que le pauvre père Petit finissait en mourant. J'ai éprouvé un sentiment pénible au milieu de ce modeste asile d'un pauvre vieux peintre qui ne fut pas sans talent et à la vue de ce malheureux ouvrage de sa vieillesse languissante.

--Je me suis décidé à faire pour le Salon des scènes du _Massacre de Scio_[44].

[39] Delacroix a retracé d'autre part, dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, le caractère de ses relations avec _Géricault_: «Quoiqu'il me reçût avec familiarité, la différence d'âge et mon admiration pour lui me placèrent, à son égard, dans la situation d'un élève. Il avait été chez le même maître que moi, et, au moment où je commençais, je l'avais déjà vu, lancé et célèbre, faire à l'atelier quelques études. Il me permit d'aller voir sa _Méduse_ pendant qu'il l'exécutait dans son atelier bizarre près des Ternes. L'impression que j'en reçus fut si vive qu'en sortant je revins toujours courant et comme un fou jusqu'à la rue de la Planche que j'habitais alors.» (EUGÈNE DELACROIX, _Sa vie et ses œuvres_, p. 61.)

[40] Il s'agit ici des quatre Anglais, les frères _Fielding, Théodore, Copley, Thalès_ et _Nathan_, tous artistes, aquarellistes de talent. Le plus célèbre est _Copley._ Ce fut _Thalès Fielding_ qui se lia le plus intimement avec Delacroix, pendant un séjour qu'il fit à Paris en 1823. M. Léon Riesener, dans ses notes sur Delacroix, donne des détails assez piquants sur la communauté d'existence des deux artistes: «Pour faire du café le matin, on ajoutait de l'eau et un peu de café sur le marc de la veille, dans l'unique bouilloire, jusqu'à ce qu'on fût forcé de la vider. De temps en temps on avait un gigot en provision, dans l'armoire, auquel on coupait des tranches pour les rôtir dans la cheminée. Mais un jour les deux amis, partageant ce déjeuner, se fâchèrent. Fielding disait très sérieusement qu'il descendait du roi Bruce. Delacroix l'appelait «Sire». Mais Fielding ne pouvait sur ce sujet admettre la plaisanterie et se fâcha pour toujours.» (_Corresp._, t. I, p. 23.)

[41] _François Taurel_, peintre de marines, né à Toulon en 1787, mort à Paris en 1832.

[42] Le tableau dont parle ici Delacroix est sans doute resté inachevé, car il ne se retrouve pas dans l'œuvre du maître et ne figure pas au catalogue Robaut.

Sous ce même titre, Prud'hon exposa au Salon de l'an VI une gravure célèbre, dont la composition dramatique peut avoir tenté l'imagination toujours en éveil de Delacroix. _Phrosine et Melidor_ est également le titre d'un opéra-comique en trois actes, de Méhul, dont le poème fort médiocre est d'Arnault, et qui fut représenté pour la première fois en 1794. Il se peut qu'après avoir vu jouer cette pièce, Delacroix ait songé à en tirer un sujet de tableau.

En l'absence de tout document, il est impossible de se prononcer entre ces deux hypothèses.

[43] Peintre de portraits, né à Bourges en 1797, élève de Guérin. Ce fut à l'atelier de Guérin que Delacroix se lia avec Champmartin.

[44] Ici apparaît pour la première fois l'idée de ce tableau, il fut exposé au Salon de 1824, acheté par l'État 6,000 francs; il reparut à l'Exposition universelle de 1855. Il appartient maintenant au Musée du Louvre.

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_Lundi_ 9 _juin._--Pourquoi ne pas profiter des contrepoisons de la civilisation, les bons livres? Ils fortifient et répandent le calme dans l'âme. Je ne puis douter de ce qui est véritablement bien, mais au milieu des fanatiques et des intrigants, il faut de la réserve.

--On se reproche trop souvent d'avoir changé: c'est la chose qui a changé. Quelle chose plus désolante? J'ai deux, trois, quatre amis: eh bien! je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux, ou plutôt de montrer à chacun la face qu'il comprend. C'est une des plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout entier par un même homme; et quand j'y pense, je crois que c'est là la souveraine plaie de la vie: c'est cette solitude inévitable à laquelle le cœur est condamné. Une épouse qui est de votre force est le plus grand des biens. Je la préférerais supérieure à moi de tous points, plutôt que le contraire.

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_Dimanche_ 9 _novembre._--Revu l'amie. Elle est venue à mon atelier; je suis bien plus tranquille et pourtant bien délicieusement atteint. Je lui suis médiocrement cher (comme amant s'entend), car je suis convaincu qu'elle a pour moi presque tout le tendre attachement que j'ai pour elle. Singulière émotion! Chère femme, au moins ne réveille pas dans mon cœur de nouveaux tourments... Je trouvai tant de choses à lui dire, quand je ne l'eus plus. Il m'a semblé qu'avec le secret tout était dit, puisqu'il s'agit de ne plus faire un malheureux. Mais je ne veux plus qu'on me dise qu'on m'aime et qu'on ait en même temps des procédés pour un autre... J'ai vu Piron également ce soir-là... Je la reverrai jeudi.

Dieu! que de choses en arrière! Et ma petite Émilie [45]... Elle est déjà oubliée, je n'en ai pas fait mention; j'y ai trouvé de doux moments...

C'est lundi dernier que j'avais été chez elle: ce jour, j'avais été voir Regnier [46], chez qui j'ai revu une esquisse de Constable [47]: admirable chose et incroyable!

--J'ai arrêté cette semaine une composition de _Scio_ et presque celle du _Tasse_.[48]

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