Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850
Part 6
--J'ai fait mes adieux à mon frère, le vendredi à deux heures environ, près du bourg de Louans. J'étais très ému, il l'était aussi. J'ai plus d'une fois tourné la tête; je me suis assis plus loin sur des bruyères, l'âme remplie de sentiments divers. J'ai passé une soirée assez ennuyeuse à Sorigny, en attendant la diligence, qui n'a passé que fort tard.
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_Paris_, 5 _octobre._--Bonne journée. J'ai passé la journée avec mon bon ami Édouard.
Je lui ai expliqué mes idées sur le modelé: elles lui ont fait plaisir.
Je lui ai montré des croquis de Soulier [21].
J'avais été le matin avec Fedel [22] voir mon oncle Riesener, qui m'a invité à dîner lundi prochain avec la famille. Je m'en promets du plaisir.
Nous avons été tous trois et Rouget [23], que nous avons pris chez lui, voir d'abord les prix exposés. Le torse et le tableau de Debay [24], élève de Gros, élève couronné, m'ont dégoûté de l'école de son maître, et hier encore j'en avais envie!...
Mon oncle a paru touché et charmé de mon tableau. Ils me conseillent d'aller seul, et je m'en sens aujourd'hui une grande envie.
Chose unique, qui m'a tracassé toute la journée, c'est que je pensais toujours à l'habit que j'ai essayé le matin et qui allait mal; je regardais tous les habits dans les rues. Je suis entré avec Fedel à la séance de l'Institut, où l'on a couronné les prix. Je suis revenu en hâte dîner et ai retrouvé Édouard.
--J'aime beaucoup Fedel. Je regrette qu'il ne travaille pas plus activement.
--Mon oncle m'a proposé de me mener chez M. Gérard, faire une aquarelle d'après le _Paysage d'hiver_, d'Ostade, et le _Peintre dans son atelier_, de je ne sais qui, et quelques autres petits Flamands encore.
--Voir à la poste pour étudier les chevaux.
--_Le roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, profane dans un grand festin les vases sacrés enlevés à Jérusalem par son père..._ Au milieu de ce festin sacrilège, parut une main qui écrivit en caractères mystérieux et inintelligibles l'arrêt de ce prince, qui lui fut expliqué par le prophète Daniel [25].
--_Gédéon défait les Madianites_ en faisant prendre à trois cents de ses soldats des trompettes et des lampes renfermées dans des vases de terre. Il entre la nuit au milieu de leur camp et donne lui-même le signal avec une trompette; ses soldats firent retentir le son de leurs trompettes dans tout le camp des Madianites qu'ils entouraient. En même temps ils brisèrent les vases de terre qu'ils avaient dans l'autre main et ils élevèrent la lampe qu'ils y avaient cachée. À cet éclat et à leurs acclamations, les Madianites furent saisis d'épouvante et, tournant leurs épées contre eux-mêmes, s'entre-tuèrent.
--_Pharaon fait jeter dans le Nil les enfants mâles des Hébreux._
--_Booz amène Ruth_, qui glanait auprès des moissonneurs qui se reposaient et prenaient leur repas.
--_Une jeune Canadienne traversant le désert avec son époux est prise par les douleurs de l'enfantement_ et accouche; le père prend dans ses bras le nouveau-né [26].
--_Le comte d'Egmont conduit au supplice._ Tout ce peuple qui l'aime se tait par peur. Le duc d'Albe, avec sa tête longue et sèche, peut être là. L'échafaud de loin tendu de noir et les cloches en branle.
--_Alqernon Sidney condamné à mort._
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_Mardi_ 8 _octobre._-Édouard me dit qu'il avait trouvé dans la même maison deux ateliers qui pourraient nous convenir [27]. J'ai passé ma journée dans les plus tristes quartiers du monde. J'étais tout trempé de mélancolie.
J'ai vu Pierret le soir et j'ai pu apprécier plus à mon aise les charmes de sa jolie bonne.
J'ai dîné, hier 7, chez mon oncle Riesener avec l'oncle Pascot [28], la tante, Hugues, etc. Bonne journée.
Le dimanche 6, travaillé chez Champion, où je me congelais. Allé avec lui dîner à Neuilly. Bonne partie, dont je conserverai agréable souvenir. Champion est bon, malgré ses travers; il a bon cœur, et je désire vivement le voir sortir de son bourbier.
Jeudi dernier, j'avais vu _Tancrède_[29] pour la troisième fois. J'y ai éprouvé bien du plaisir. Mes douces impressions ont été gâtées par une lettre de mon frère, que j'ai trouvée à mon arrivée. Le souvenir m'en contrarie à tel point que je ne veux pas me rappeler ce que j'ai éprouvé, ni étendre ici ce qu'il m'a dit.
--Il ne faut pas croire que parce qu'une chose avait été rebutée par moi dans un temps, je doive la rejeter aujourd'hui qu'elle se présente. Tel livre où on n'avait rien trouvé d'utile, lu avec les yeux d'une expérience plus avancée, portera leçon.
J'ai porté ou plutôt mon énergie s'est portée d'un autre côté; je serai la trompette de ceux qui feront de grandes choses.
Il y a en moi quelque chose qui souvent est plus fort que mon corps, souvent est ragaillardi par lui. Il y a des gens chez qui l'influence de l'intérieur est presque nulle. Je la trouve chez moi plus énergique que l'autre. Sans elle, je succomberais..., mais elle me consumera (c'est de l'imagination sans doute que je parle, qui me maîtrise et me mène).
Quand tu as découvert une faiblesse en toi, au lieu de la dissimuler, abrège ton rôle et tes ambages, corrige-toi. Si l'âme n'avait à combattre que le corps! mais elle a aussi de malins penchants, et il faudrait qu'une partie, la plus mince, mais la plus divine, combattît sans relâche. Les passions corporelles sont toutes viles. Celles de l'âme qui sont viles sont les vrais cancers: envie, etc.; la lâcheté est si vile, qu'elle doit participer des deux.
Quand j'ai fait un beau tableau, je n'ai point écrit une pensée... C'est ce qu'ils disent!... Qu'ils sont simples! Ils ôtent à la peinture tous ses avantages. L'écrivain dit presque tout pour être compris. Dans la peinture, il s'établit comme un point mystérieux entre l'âme des personnages et celle du spectateur. Il voit des figures de la nature extérieure, mais il pense intérieurement de la vraie pensée qui est commune à tous les hommes, à laquelle quelques-uns donnent un corps en l'écrivant, mais en altérant son essence déliée; aussi les esprits grossiers sont plus émus des écrivains que des musiciens et des peintres. L'art du peintre est d'autant plus intime au cœur de l'homme qu'il paraît plus matériel, car chez lui, comme dans la nature extérieure, la part est faite franchement à ce qui est fini et à ce qui est infini, c'est-à-dire à ce que l'âme trouve qui la remue intérieurement dans les objets qui ne frappent que les sens.
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_Paris,_ 12 _octobre._--Je rentre des _Nozze_[30] tout plein de divines impressions.
--J'ai vu M. H*** ce matin; je suis toujours troublé comme un faible enfant. Quelle mobilité que celle de mon esprit! Un instant, une idée dérange tout, renverse et retourne les résolutions les plus avancées... Par un sentiment intérieur de bonne foi, je ne voudrais pas paraître mieux que je ne suis, mais à quoi bon? Chaque homme s'inquiète bien plus de la moindre de ses misères que des plus insignes calamités d'une nation tout entière.
--Ne fais que juste ce qu'il faudra.--Tu t'es trompé: ton imagination t'a trompé.
--Cette musique m'inspire souvent de grandes pensées. Je sens un grand désir de faire, quand je l'entends; ce qui me manque, je crains, c'est la patience. Je serais un tout autre homme, si j'avais dans le travail la tenue de certains que je connais; je suis trop pressé de produire un résultat.
--Nous avons dîné ensemble, Charles et Piron; puis aux Italiens. Comme toutes ces femmes m'agitent délicieusement! Ces grâces, ces tournures, toutes ces divines choses que je vois et que je ne posséderai jamais me remplissent de chagrin et de plaisir à la fois [31].
--Je voudrais bien refaire du piano et du violon.
--J'ai repensé aujourd'hui avec complaisance à la dame des Italiens.
_Même soir, une heure et demie de la nuit._--Je viens de voir au milieu de nuages noirs et d'un vent orageux briller un moment Orion dans le ciel. J'ai d'abord pensé à ma vanité, en comparaison de ces mondes suspendus; ensuite j'ai pensé à la justice, à l'amitié, aux sentiments divins gravés au cœur de l'homme, et je n'ai plus trouvé de grand dans l'univers que lui et son auteur. Cette idée me frappe. Peut-il ne pas exister? Quoi! le hasard, en combinant les éléments, en aurait fait jaillir les vertus, reflets d'une grandeur inconnue! Si le hasard eût fait l'univers, qu'est-ce que signifieraient _conscience, remords_ et _dévouement?_ Oh! si tu peux croire, de toutes les forces de ton être, à ce Dieu qui a inventé le devoir, tes irrésolutions seront fixées. Car, avoue que c'est toujours cette vie, la crainte pour elle ou pour son aise, qui trouble tes jours rapides, qui couleraient dans la paix, si tu voyais au bout le sein de ton divin Père pour te recevoir!
Il faut quitter cela et se coucher: mais j'ai rêvé avec grand plaisir...
--J'ai entrevu un progrès dans mon étude de chevaux.
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_Mardi,_ 22 _octobre._--J'ai passé la soirée chez Félix, où j'ai dîné. J'éprouve de la gêne avec mon neveu, surtout quand je me trouve avec deux autres amis.
--En accompagnant Pierret chez lui pour son mal au genou, je me suis reposé un moment; je voyais sa bonne de profil presque perdu: il est d'une pureté, d'une beauté charmantes. Qu'un nez droit de cette façon est contrastant avec un nez retroussé de la manière de sa femme! Il fut un temps où au nombre de mes faiblesses était d'estimer comme dispartagés de la nature les nez retroussés: le nez droit était une compensation à beaucoup de désavantages. Il est de fait qu'ils sont fort laids; c'est un instinct.
--Maintenant mon exiguïté corporelle me chagrine, comme toujours. Je ne vois pas sans un sentiment d'envie la beauté de mon neveu... [32]. Je suis ordinairement souffrant; je ne peux pas parler longtemps.
--J'ai admiré de nouveau ce soir le petit portrait de Félix, de Riesener: il me fait envie. Je ne voudrais pourtant pas changer ce que je peux faire pour cela, mais je voudrais avoir cette simplicité. Il me semble si difficile, sans un travail tendu, de rendre ces yeux, cet intervalle entre la paupière supérieure et ce qui la sépare du sourcil!
--Mardi dernier, c'était le 15, une petite femme, de dix-neuf ans, appelée Marie, est venue le matin chez moi pour poser.
Je fus voir le soir Henri Hugues. J'ai lu avec lui la prise de Constantinople, admiré l'héroïque courage de l'empereur Constantin dernier.
--Le mercredi, lendemain, j'ai eu mes amis le soir. Nous avons bu eau-de-vie brûlée et vin chaud.
--Je veux faire, pour la Société des Amis des arts, _Milton soigné par ses filles_[33].
--J'ai dîné dimanche, avant-hier, chez M. de Conflans, que j'avais été consulter quelques jours avant; je m'y suis amusé. Nous avons chanté la partition des _Nozze._
--J'ai acheté _Don Juan._ J'ai repris mon violon.
--Je me laisse toujours aller à changer de couleur; je n'ai pas non plus le sang-froid nécessaire. Je souffre pour le modèle; je n'observe pas assez avant de rendre.
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_Dimanche_ 27 _octobre._--Mon cher *** est de retour: je l'ai embrassé aujourd'hui; le premier moment a été tout au bonheur de le revoir. J'ai senti ensuite un serrement pénible. Comme je me disposais à le faire monter dans ma chambre, je me suis souvenu d'une maudite lettre dont l'écriture eût pu être reconnue... J'ai hésité... Cela a déchiqueté le plaisir que j'avais à le revoir: j'ai usé de subterfuges; j'ai feint d'avoir perdu ma clef, que sais-je? Enfin, j'ai remis ordre. Il m'a quitté pour me reprendre le soir. Nous avons été faire une promenade. J'espère que mon tort envers lui n'influera pas sur ses relations avec.... Dieu veuille qu'il l'ignore toujours!
Et pourquoi, dans ce moment même, sens-je quelque chose comme de la vanité satisfaite? S'il apprenait quelque chose, il serait désolé.
Il s'occupe de musique; cela me fait plaisir. Je me promets de bonnes soirées. J'avais remarqué qu'il était difficile que des bonheurs sentis vivement se reproduisissent avec les mêmes circonstances et les mêmes personnes. Je ne vois pourtant pas ce qui empêcherait le retour de ces charmantes intimités passées avec lui et dont j'ai si bien conservé la mémoire. J'éprouve cependant une sorte de tristesse. Il est dans une classe d'hommes qui ne sont pas miens. Je sais bien aussi ce qui me tracasse sourdement, quand je me sens près de lui. C'est ce pourquoi je me suis prononcé et dont je ne veux plus que le moins possible... J'en ai parlé hier à X...; il pense comme moi: il y a de la duperie. Il nous considère comme libres. Depuis cette conversation avec lui, je suis plus libre de soucis.
J'ai dîné avec lui; puis Mme Pasta [34] dans _Roméo_[35], que j'ai revu avec bien du plaisir.
--Hier, j'ai vu Édouard et Lopez [36] à l'atelier de Mauzaisse [37]. Superbe atelier. Il m'est venu à l'idée qu'il n'y avait pas besoin d'en avoir de si beau pour faire de bonnes choses...; peut-être le contraire!
--J'étais encore à balancer ces jours-ci si j'irais voir la Dame des Italiens; toutes les fois que j'y vais, j'y pense avec délices; j'en rêve. C'est pour moi comme ces bonheurs impossibles à obtenir, et qu'on n'a qu'à rêver, un souvenir de l'autre vie. Ce bonheur était peu vif quand je le possédais, aujourd'hui il se colore par mon imagination; c'est elle qui fait mes douleurs et mes joies.
--C'est, je crois, vendredi dernier que j'ai dîné chez l'oncle Pascot; je n'avais pas bu beaucoup, mais assez pour être étourdi: c'est un doux état, quoi que puissent dire les sévères. Félix y était; Henri y est venu.
[1] Eugène Delacroix était venu passer ses vacances au Louroux, près de Louans, dans l'arrondissement de Loches, en Touraine, chez son frère aîné le général _Charles Delacroix_, ancien aide de camp du prince Eugène, qui avait hérité de cette propriété de famille.
[2] A propos de cette «Lisette» qui occupait l'attention du jeune peintre, Delacroix écrivait à son ami Pierret, le 18 août 1822: «Je t'écris à une toise et demie de distance de la plus charmante Lisette que tu puisses imaginer. Que les beautés de la ville sont loin de cela! Ces bras fermes et colorés par le grand air sont purs comme du bronze; toute cette tournure est d'une chasseresse antique. Dis à notre ami Félix (Guillemardet) que malgré son antipathie pour les bas bleus, je crois qu'il rendrait les armes à Lisette. Et, du reste, ce n'est pas la seule; toutes ces paysannes me paraissent superbes. Elles ont des têtes et des formes de Raphaël, et sont bien loin de cette fadeur blafarde de nos Parisiennes. Mais, hélas! malgré quelques larcins, mes affaires ont bien de la peine à avancer auprès de ma Zerlina! _Sævus amor._» (_Corresp._, t. I, p. 89.)
[3] _Félix Guillemardet_, un des amis les plus intimes de Delacroix. Son nom revient presque à chaque page, au commencement de ce journal.
[4] Le _Dante et Virgile_, exposé au Salon de 1822, a été au Luxembourg et est maintenant au Louvre. Il fut acheté par l'État 1,200 francs. Delacroix fut mis en relation avec le comte de Forbin, alors directeur général des Musées royaux, pour la vente de ce tableau. Il lui écrivait à ce propos: «Je désirerais en avoir 2,400 fr. Si cependant vous trouviez ma demande exagérée, je m'en rapporte entièrement a ce que vous jugerez convenable et possible en cette circonstance. J'ai trop à me louer de votre active bonté pour récuser votre propre jugement sur le prix d'un ouvrage que vous voulez bien voir avec intérêt et que vous avez distingué de la foule.» (_Corresp._, t. I, p. 87.)
[5] Cette idée l'a poursuivi longtemps et à plusieurs reprises. Dès 1819, dans une lettre à Pierret, le malheur du Tasse le passionne.
Voici les différents tableaux qu'il fit sur ce sujet:
En 1824, il compose le premier qu'il finit et signe en 1825 pour M. Formé. Il l'exposa au Salon de 1839 et à l'Exposition universelle de 1855. Vente Dumas fils, 1865, 14,000 fr.; vente Khalil-Bey, 1868, 16,500 fr.; vente Carlin, 1872, 40,000 fr.
Un dessin, signé et daté 1825, parut à l'Exposition posthume de Delacroix, au boulevard des Italiens.
En 1827, il reprend le même sujet en changeant la composition; ce tableau a été refusé au Salon de 1839. (V. _Catalogue illustré Robaut._)
[6] Avec sa fougue ordinaire, Delacroix s'était tout d'abord pris de passion pour la chasse. «Je me plais beaucoup à chasser. Quand j'entends le chien aboyer, mon cœur palpite avec force, et je cours après mes timides proies avec une ardeur de guerrier qui franchit les palissades et s'élance au carnage... Rien qu'en voyant tomber un oisillon, on se sent ému et triomphant comme celui qui découvre dans l'instant que sa maîtresse l'aime.» Mais cet enthousiasme dura peu. L'année suivante (1819), il écrivait: «Décidément la chasse ne me convient pas... Il faut se traîner et avec soi une arme lourde et incommode à porter à travers les ronces... Il s'agit d'avoir pendant des heures qui n'en finissent pas l'esprit dirigé vers un objet qui est d'apercevoir le gibier.» Mais le découragement du chasseur n'éteint pas la flamme de l'artiste: «Il y a bien à tout cela des compensations telles que l'occasion saisie, le soleil levant et le plaisir enfin de voir des arbres, des fleurs et des plaines riantes au lieu d'une ville malpropre et pavée.» (_Corresp._, t. I, p. 17 et 40.)
[7] _Victoire Œben_, femme de Charles Delacroix, était la fille de l'ébéniste _Œben_, qualifié de _fameux_ dans les catalogues des grandes ventes du siècle dernier.
Eugène Delacroix n'avait que quinze ans quand il perdit sa mère. Il ne parlait d'elle qu'avec une tendre et pieuse admiration: «J'ai perdu ma mère sans la payer de ce qu'elle a souffert pour moi et de sa tendresse pour moi.» (_Corresp._, t. I, p. 46.)
[8] _Philarète Chasles_, le brillant et inconsistant journaliste, le collaborateur fécond des _Débats_, de la _Revue des Deux Mondes_ et de la _Revue de Paris_, avait été le condisciple de Delacroix au lycée Louis-le-Grand. Il nous a laissé du peintre, dans ses Mémoires, cette rapide esquisse: «J'étais au lycée avec ce garçon olivâtre de front, à l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne heure, à la bouche délicatement moqueuse. Il était mince, élégant de taille, et ses cheveux noirs abondants et crépus trahissaient une éclosion méridionale... Au lycée, Eugène Delacroix couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée et spontanée, que dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects, avec une obstination semblable à de la fureur.» (_Mémoires de Philarète Chasles_, t. I, p. 329.)
[9] Dès les premières années de son développement, Delacroix consacrait à la lecture tout le temps que ses travaux lui laissaient libre. Dans une lettre à Pierret du 30 août 1822, il écrivait: «Je n'ai jamais autant qu'à présent éprouvé de vifs élans à la lecture des bonnes choses; une bonne page me fait pour plusieurs jours une compagnie délicieuse.» (_Corresp._, t. I, p. 90.)
[10] _Henri-François Riesener_, peintre miniaturiste, élève de Hersent et de David, était fils de _Jean-Henri Riesener_, l'ébéniste célèbre par ses beaux meubles en marqueterie. Il eut lui-même un fils, _Léon Riesener_, cousin germain par conséquent d'Eugène Delacroix, peintre d'histoire, auquel Delacroix laissa par testament sa maison de campagne de Champrosay avec ses dépendances et les meubles qui la garnissaient.
Riesener encouragea son neveu Eugène Delacroix à ses débuts. Ce fut lui qui lui conseilla l'atelier de Guérin.
[11] _Henri Hugues_ était un cousin de Delacroix; son nom reparaîtra à maintes reprises dans le cours du Journal. Il existe de lui un très beau portrait peint par Delacroix, dans la manière flamande, mais ébauché seulement par parties. Ce portrait appartient actuellement à madame Léon Riesener; il avait été offert par son mari au Louvre, qui, nous ne savons pour quelle raison, le refusa.
[12] Dans le volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et qui contient les œuvres critiques d'Eugène Delacroix, on trouve ce fragment extrait du _cahier manuscrit_ dont nous avons parlé plus haut: «J'idolâtrais le talent de Gros, qui est encore pour moi, à l'heure où je vous écris, et après tout ce que j'ai vu, un des plus notables de l'histoire de la peinture. Le hasard me fit rencontrer Gros qui, apprenant que j'étais l'auteur du tableau en question (_Dante et Virgile_), me fit avec une chaleur incroyable des compliments qui, pour la vie, m'ont rendu insensible à toute flatterie. Il finit par me dire, après m'en avoir fait ressortir tous les mérites, que c'était du Rubens châtié. Pour lui qui adorait Rubens, et qui avait été élevé à l'école sévère de David, c'était le plus grand des éloges...» (EUGÈNE DELACROIX, _Sa vie et ses œuvres_, Jules CLAYE, 1865, p. 52.)
[13] Voir _Introduction_, p. VI et VII.
[14] Delacroix fait allusion à une opération cruelle que son père dut subir et durant laquelle il montra une énergie stoïque: c'était une opération de «sarcocèle», d'autant plus redoutable qu'à cette époque on ne la pratiquait que très rarement. Une plaquette, aujourd'hui presque introuvable, contient le récit de cette tentative chirurgicale. Nous avons pu mettre la main sur un exemplaire et nous en avons transcrit le titre: _Opération de sarcocèle_, faite le 27 fructidor an V, au citoyen Charles Delacroix, ex-ministre des relations extérieures, ministre plénipotentiaire de la République française près celle Batave, par le citoyen A.-B. Imbert-Delonnes, officier de santé... Publié par ordre du Gouvernement, à Paris, à l'Imprimerie de la République. Frimaire an VI.
[15] Sa sœur _Henriette Delacroix_, plus âgée que lui de vingt ans, avait épousé _M. de Verninac Saint-Maur_, ambassadeur de France à Constantinople.
Cette lettre a trait à des difficultés qui s'étaient élevées entre Charles, Eugène et M. de Verninac au sujet de leurs droits respectifs dans la succession de leur mère.
[16] _Piron_ était un des ami les plus intimes de Delacroix. Il fut administrateur des Postes, et à raison de son entente des affaires, Delacroix devait l'instituer son légataire universel et le charger de l'exécution de ses dernières volontés. Ce fut par ses soins que se trouvèrent réunies en un volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et publié chez J. Claye, sous le titre: EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses œuvres_, les œuvres critiques de Delacroix, parues à la _Revue des Deux Mondes_, à l'_Artiste_ et à la _Revue de Paris._
[17] Il nous paraît utile de rappeler, au début de ce Journal, les liens d'étroite affection qui unissaient Eugène Delacroix à _Pierret._ La lecture du premier volume de la correspondance a pu édifier sur ce point les fervents du maître; c'est ainsi que la plupart des lettres de l'année 1832, pendant laquelle Delacroix fit son voyage au Maroc, sont adressées à l'ami qui avait été son camarade d'enfance; tout ce qui présente un caractère de confidence et d'intimité, le récit de ses premières amours, de ses tentatives d'artiste, de ses déboires et des luttes qu'il soutient, il l'adresse à Pierret.
_Pierret_ était le secrétaire de Baour-Lormian, et Delacroix, dans maints passages de sa correspondance, parle avec émotion de cette intimité: «Oui, j'en suis sûr, lui écrit-il, en 1818, la grande amitié est comme le grand génie, le souvenir d'une grande et forte amitié est comme celui des grands ouvrages des génies... Quelle vie ce doit être que celle de deux poètes qui s'aimeraient comme nous nous aimons!»
Pierret mourut en 1854.
[18] Il s'agit ici _du général Delacroix_, qui avait vingt ans de plus que le peintre. Ce passage serait incompréhensible, si l'on n'y ajoutait, en manière d'éclaircissement, que l'artiste fait allusion a une liaison douteuse, qu'il jugeait regrettable et peu digne de son frère.
[19] Probablement _Édouard Guillemardet_, frère de Félix Guillemardet.