Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Part 5

Chapter 53,878 wordsPublic domain

Nous arrivons au point le plus délicat du Journal, à celui sur lequel la curiosité du lecteur se porte toujours avidement dans des publications de cet ordre: les jugements sur les contemporains. Ils le savent bien et connaissent le parti qu'on en peut tirer, les écrivains qui, se souciant uniquement de bruit et de réclame, exploitent avec opiniâtreté cette tendance. Nous en avons eu des exemples fameux, récemment encore dans la publication d'un journal où il resterait sans doute assez peu de chose, si l'on en retranchait ce qui n'y devrait pas être. Dans l'œuvre qui nous occupe, disons-le bien haut pour la plus grande gloire de son auteur, il ne saurait être question de préoccupations semblables. Ceux qui y chercheraient, sur les hommes célèbres de son temps, des révélations intimes dictées à Delacroix par un parti pris de dénigrement, risqueraient fort d'être déçus. Non que l'artiste ait été dépourvu de cette lucidité d'analyse, de cette pénétration critique qui perce à jour les faiblesses communes à tous les hommes éminents; non qu'il se soit jamais départi de cette indépendance sans laquelle il n'est pas d'esprit supérieur. Nous l'avons déjà dit, et nous ne pouvons assez le répéter, l'intérêt de ces notes journalières est dans leur sincérité; on y découvre certaines faces de l'esprit du maître, certaines préférences et certaines antipathies qui sans elles seraient demeurées inconnues; il s'y trouve donc des jugements sévères, mordants quelquefois, mettant à nu les parties faibles d'un talent ou d'un caractère; mais la raison comme le bon goût s'y manifestent toujours et viennent atténuer ce que la passion exclusive pourrait avoir de trop ardent.

Presque tous les artistes célèbres de l'époque sont jugés dans le Journal de Delacroix. Nommons, pour n'en citer que quelques-uns, Charlet, Géricault, Gros, Girodet, Ingres, Delaroche, Flandrin, Couture, Corot, Rousseau, Chenavard, Meissonier, Gudin, Courbet, Millet, Decamps. Lorsque Delacroix est en présence d'un tempérament de peintre directement hostile au sien, on s'en aperçoit dès l'abord, car il ne cache pas son impression: Delaroche, par exemple. Il ne pouvait supporter ni sa méthode de composition, ni sa couleur, faite, comme disait Th. Gautier, «avec de l'encre et du cirage». Il se montre à son égard d'une sévérité extrême et compare ses tableaux «à la patiente récréation d'un amateur qui n'a aucune exécution comme peintre». De même pour Flandrin, dont il ne pouvait goûter, on le conçoit, la manière sèche et guindée, le parti pris d'affectation, le style froid et voulu. Delacroix aimait trop la vie, la spontanéité, tout cet ensemble de qualités originales dont nous l'avons vu faire l'éloge, pour être indulgent à cet art raide et maniéré. Le nom d'Ingres, est-il besoin de le dire? revient constamment sous sa plume: il suit ses expositions, note au retour l'impression reçue, tâche de se procurer, par tous les moyens possibles, des esquisses ou des dessins de son rival, les copie ou les calque, car il entend pénétrer ses secrets et ne le juger qu'en connaissance de cause. Néanmoins il semble à son égard d'une rigueur excessive, que certains trouveront assez voisine de l'injustice; il insiste avec complaisance sur ses défauts, ferme volontairement les yeux sur des qualités incontestables, que lui-même ne pouvait contester; il s'obstine à ne pas les voir et contre lui seul peut-être laisse percer une animosité manifeste. Cette animosité trouve sa cause, sinon son excuse, dans une parfaite réciprocité, et si l'on réfléchit à la violence, à l'âpreté des critiques qui furent dirigées contre ses œuvres au nom des théories artistiques chères à son illustre adversaire, on comprend qu'il ait été aveuglé sur sa réelle valeur, on comprend surtout qu'il ne faut pas demander à la générosité humaine plus qu'elle ne peut donner! L'impartialité de Delacroix est entière quand il juge des artistes dont les théories allaient contre les siennes, mais dans l'œuvre desquels il découvre un véritable talent: Courbet entre autres. Nous savons son opinion sur le réalisme, qu'il appelait: «l'antipode de l'art.» En visitant une des expositions de Courbet, il note la vulgarité de ses sujets, mais s'arrête étonné devant la vigueur de sa facture. Il rencontre Couture, constate sans en être surpris «qu'il ne voit et n'analyse comme tous les autres que des qualités d'exécution». Dans ce domaine restreint, Delacroix reconnaît son talent et fait du même coup le procès de tous les «gens de métier». Avec Millet, il s'entretient de Michel-Ange et de la Bible, plaisir qu'il goûte assez rarement avec les peintres, si l'on en croit son Journal; il remarque ses œuvres à une époque où elles étaient méconnues de tous, non sans lui reprocher la prétention affectée, la tournure ambitieuse de ses paysans. Quant à Corot, il salue en lui un véritable artiste. Les observations présentées plus haut sur le paysage, sur la manière dont il le comprenait, sur l'idéalisation qu'il y jugeait indispensable, suffisent pour expliquer son admiration à l'endroit de ce maître unique.

Pour en revenir au romantisme, il est au moins piquant de connaître son jugement sur les chefs incontestés d'un mouvement artistique auquel l'opinion publique le rattachait obstinément, car ce jugement est singulièrement significatif, s'il n'est pas équitable. Mais en fait, peut-on parler ici de justice ou d'injustice, quand il ne doit s'agir que de la manifestation d'une personnalité très tranchée et d'opinions cadrant avec cette personnalité? Il n'aimait pas le génie de Victor Hugo, qu'il trouvait incorrect. L'extraordinaire puissance de verbe du poète ne lui faisait pas pardonner son exubérance; entre eux d'ailleurs il y eut complète réciprocité d'antipathie: Victor Hugo ne comprit jamais le genre de beauté propre aux conceptions de Delacroix. La cause n'en est-elle pas que l'un fut toujours un grand poète en peinture, tandis que l'autre demeure le plus vigoureux peintre, le plus hardi sculpteur que nous avons en poésie? Les hardiesses de Berlioz dans le domaine symphonique lui furent également insupportables; on ne manquera pas de dire qu'il en faut chercher la raison dans une éducation musicale exclusivement italienne; nous ne le pensons pas, et s'il ne suffit point, pour établir le contraire, de rappeler le passage de cette étude dans lequel nous notions ses préférences et ses antipathies musicales, nous ajouterons que son admiration fut sans réserve à l'égard d'un compositeur tout aussi original que Berlioz, d un génie tout aussi inventif, quoique dans un genre différent: Chopin. On trouvera dans ses jugements sur les autres contemporains: Lamartine, G. Sand, Dumas, Th. Gautier, et tant d'autres moins célèbres, l'affirmation de ses goûts esthétiques: nous ne pouvons nous étendre sur ce sujet; contentons-nous de rappeler, pour conclure, cette idée précédemment émise, à savoir que Delacroix s'y manifeste comme un esprit d'allure plutôt classique.

En somme, et si l'on tente de résumer l'impression maîtresse qui se dégage de cette étude, si l'on s'efforce d'embrasser d'une vue d'ensemble les éléments fragmentaires de cette grande intelligence, telle qu'elle apparaît dans l'œuvre offerte au public, on doit penser que, loin d'être nuisible à la gloire de l'artiste, comme si souvent il arrive, une telle œuvre ne saurait que lui profiter, en éclairant d'une lumière complète les traits saillants de son génie. L'homme s'y révèle ce que lui-même ambitionnait d'être: discret dans ses allures, réservé dans ses rapports, subordonnant sa conduite à des principes de sage prudence que sa nature ne lui eût pas inspirés, mais dont l'expérience de la vie lui avait démontré la nécessité, et dans lesquels les envieux seuls ont pu voir un indice de sécheresse d'âme. Le penseur s'y montre avec la complexité de ses tendances, l'universalité de ses vues, son admirable aptitude à tout comprendre et à tout goûter de ce qui touche au domaine de l'esprit. L'artiste enfin, si grand qu'il nous soit déjà connu, en sort plus grand encore. En le suivant depuis l'origine de sa carrière jusqu'à sa mort, nous le voyons chérissant son art d'un amour fanatique, obéissant au seul mobile d'une destinée glorieuse, incapable de ces compromissions, fréquentes même chez les hommes de talent, et qui marquent leurs œuvres d'une tare souvent irrémédiable! Sans doute il eut des faiblesses: les plus illustres n'en sont pas exempts; mais elles n'étaient pas de nature à influer sur son génie et sur son œuvre: il ne fut pas insensible aux honneurs, et, quand il les ambitionna, dut se soumettre à des démarches quelque peu gênantes vis-à-vis de peintres dont il ne pouvait apprécier le talent. Qu'importe, après tout? Ce sont là bien petites choses quand il s'agit d'un si éminent esprit. Il demeurera l'un de nos plus glorieux artistes, à n'en pas douter le plus grand peintre de ce siècle, disons mieux, un des plus grands peintres qui aient jamais paru, un de ces anneaux imbrisables qui constituent la chaîne immortelle de l'Art!

Paul FLAT.

JOURNAL DE EUGÈNE DELACROIX

1822

_Louroux, mardi_ 3 _septembre_ 1822 [1].--Je mets à exécution le projet formé tant de fois d'écrire un journal. Ce que je désire le plus vivement, c'est de ne pas perdre de vue que je l'écris pour moi seul. Je serai donc vrai, je l'espère; j'en deviendrai meilleur. Ce papier me reprochera mes variations. Je le commence dans d'heureuses dispositions.

Je suis chez mon frère; il est neuf heures ou dix heures du soir qui viennent de sonner à l'horloge du Louroux. Je me suis assis cinq minutes au clair de lune, sur le petit banc qui est devant ma porte, pour tâcher de me recueillir; mais quoique je sois heureux aujourd'hui, je ne retrouve pas les sensations d'hier soir... C'était pleine lune. Assis sur le banc qui est contre la maison de mon frère, j'ai goûté des heures délicieuses. Après avoir été reconduire des voisins qui avaient dîné et fait le tour de l'étang, nous rentrâmes. Il lisait les journaux, moi je pris quelques traits des Michel-Ange que j'ai apportés avec moi: la vue de ce grand dessin m'a profondément ému et m'a disposé à de favorables émotions. La lune, s'étant levée toute grande et rousse dans un ciel pur, s'éleva peu à peu entre les arbres. Au milieu de ma rêverie et pendant que mon frère me parlait d'amour, j'entendis de loin la voix de Lisette[2]. Elle a un son qui fait palpiter mon cœur; sa voix est plus puissante que tous autres charmes de sa personne, car elle n'est point véritablement jolie; mais elle a un grain de ce que Raphaël sentait si bien; ses bras purs comme du bronze et d'une forme en même temps délicate et robuste. Cette figure, qui n'est véritablement pas jolie, prend pourtant une finesse, mélange enchanteur de volupté et d'honnêteté... de fille..., comme il y a deux ou trois jours, quand elle vint, que nous étions à table au dessert: c'était dimanche. Quoique je ne l'aime pas dans ses atours qui la serrent trop, elle me plut vivement ce jour-là, surtout pour ce sourire divin dont je viens de parler, à propos de certaines paroles graveleuses qui la chatouillèrent et firent baisser de côté ses yeux qui trahissaient de l'émotion; il y en avait certes dans sa personne et dans sa voix; car, en répondant des choses indifférentes, elle (sa voix) était un peu altérée et elle ne me regardait jamais. Sa gorge aussi se soulevait sous le mouchoir. Je crois que c'est ce soir-là que je l'ai embrassée dans le couloir noir de la maison, en rentrant par le bourg dans le jardin; les autres étaient passés devant, j'étais resté derrière, avec elle. Elle me dit toujours de finir, et cela tout bas et doucement; mais tout cela est peu de chose. Qu'importe? Son souvenir, qui ne me poursuivra point comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route et dans ma mémoire. Elle a un son de voix qui ressemble à celui d'Élisabeth, dont le souvenir commence à s'effacer.

--J'ai reçu dimanche une lettre de Félix [3], dans laquelle il m'annonce que mon tableau a été mis au Luxembourg [4]. Aujourd'hui mardi, j'en suis encore fort occupé; j'avoue que cela me fait un grand bien et que cette idée, quand elle me revient, colore bien agréablement mes journées. C'est l'idée dominante du moment et qui a activé le désir de retourner à Paris, où je ne trouverai probablement que de l'envie déguisée, de la satiété bientôt de ce qui fait mon triomphe à présent, mais point une Lisette comme celle d'ici, ni la paix et le clair de lune que j'y respire.

Pour en revenir à mes plaisirs d'hier lundi soir, je n'ai pu résister à consacrer le souvenir de cette douce soirée par un dessin, que j'ai fait dans mon album, de la simple vue que j'avais, du banc où je me suis si bien trouvé. J'espère remonter le plus que je pourrai à mes idées et à mes jouissances intérieures..., mais au nom de Dieu, que je continue!--Me rappeler les idées que j'ai eues sur ce que je veux faire à Paris en arrivant pour m'occuper, et sur les idées qui me sont venues pour des sujets de tableaux.

--Faire mon _Tasse en prison_[5] grand comme nature.

* * * * *

_Jeudi_ 5 _septembre._--J'ai été à la chasse avec mon frère par une chaleur étouffante; j'ai tué une caille, en me retournant, d'une manière qui m'a attiré les éloges du frère. Ce fut, au reste, la seule pièce de la chasse, quoique j'aie tiré trois coups sur des lapins [6].

Le soir on allait au-devant de Mlle Lisette, qui est venue raccommoder mes chemises. S'étant trouvée un peu en arrière, je l'ai embrassée; elle s'est débattue de manière à me faire peine, parce que j'ai vu résistance de son cœur. A une deuxième reprise, je l'ai retrouvée. Elle s'est nettement défaite de moi, en me disant que _si elle le voulait_, elle me le dirait tout de même. Je l'ai repoussée avec une humeur douloureuse et j'ai fait un tour ou deux dans l'allée, devant la lune qui se levait. Je la retrouve encore: elle allait prendre de l'eau pour le souper; j'eus envie de bouder et de n'y pas retourner; cependant je cédai encore... «Vous ne m'aimez donc pas?--Non!--En aimez-vous un autre?--Je n'aime personne», réponse ridicule, qui voulait dire _assez._ Cette fois j'ai laissé tomber avec colère cette main que j'avais prise et j'ai tourné le dos, blessé et chagrin. Sa voix a laissé expirer un rire qui n'était pas un rire. C'était un reste de sa protestation faite, à demi sérieuse. Mais que ce qu'il y a d'odieux lui en reste! Je suis retourné à mon allée et rentré en affectant de ne la point regarder.

Je désire vivement n'y plus penser. Quoique je n'en sois pas amoureux, je suis indigné et désire plutôt qu'elle en ait des regrets. Dans ce moment où j'écris, je voudrais exprimer mon dépit. Je me proposais auparavant de l'aller voir laver demain. Céderai-je à mon désir? Mais dès lors, tout n'est donc pas fini, et je serais assez lâche pour revenir? J'espère et désire que non.

--Causé tard avec mon frère.

L'anecdote du capitaine de vaisseau Roquebert qui se fait clouer sur une planche et jeter à la mer, bras et jambes emportés: sujet à transmettre et beau nom à sauver de l'oubli.

Quand les Turcs trouvent les blessés sur le champ de bataille ou même les prisonniers, ils leur disent: «Nay bos» (N'ayez pas peur), et leur donnant par le visage un coup de la poignée de leur sabre qui leur fait baisser la tête, ils la leur font voler.

--Peu de chose remarquable, hier 4... C'était avant-hier l'anniversaire de la mort de ma bien-aimée mère... [7]. C'est le jour où j'ai commencé mon journal. Que son ombre soit présente, quand je l'écrirai, et que rien ne l'y fasse rougir de son fils!

--J'ai écrit ce soir à Philarète [8].

--Cette idée ne s'était jamais présentée à moi comme hier, et elle m'a été suggérée par mon frère: nous venions de tuer un lièvre et, la fatigue disparue, nous en prîmes occasion d'admirer combien le moral a d'influence sur le physique. Je citais le trait de l'Athénien qui expira en apprenant la victoire de Platée (je crois), des soldats français à Malplaquet, et mille autres! C'est d'un grand poids en faveur de l'élévation de l'âme humaine, et je ne vois pas ce qu'on peut y répondre. Quelle exaltation les trompettes et surtout les tambours battant la charge!

* * * * *

7 _septembre._--J'ai lu dans le jardin des passages de _Corinne_[9] sur la musique italienne qui m'ont fait plaisir; elle décrit aussi le _Miserere_ du vendredi saint:

«Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport. Le Dante dans le poème du _Purgatoire_ rencontre un des meilleurs chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs délicieux, et les âmes ravies s'oublient en l'écoutant jusqu'à ce que leur gardien le rappelle» (sujet admirable de tableau)..........

«La gaieté même que la musique bouffe sait si bien exciter n'est point une gaieté vulgaire qui ne dit rien à l'imagination; au fond de la joie qu'elle donne, il y a des sensations poétiques, une agréable rêverie que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique est un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure qu'on l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté qu'elle cause. Mais aussi quand elle exprime la douleur, elle fait encore naître un sentiment doux, le cœur bat plus vite en l'écoutant; la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir.»

* * * * *

12 _septembre._--L'oncle Riesener et son fils [10], avec Henri Hugues [11], sont venus nous surprendre ici, et je passe des journées amusantes. J'ai été ému d'un grand plaisir, quand, nous trouvant à dîner chez le curé voisin, on est venu nous annoncer qu'ils étaient là.

J'ai pris ces jours-ci la résolution d'aller chez M. Gros [12], et cette idée m'occupe bien fortement et agréablement.

--Nous avons parlé ce soir de mon digne père... [13].

Me rappeler plus en détail les différents traits de sa vie: mon père en Hollande, surpris dans un dîner avec les directeurs par les conjurés excités par le gouvernement lui-même; il harangue les soldats ivres et brutaux, sans la moindre émotion. Un d'eux le met en joue, et le coup est détourné par mon frère. Il leur parlait en français, à ces brutaux de Hollandais. Le général français, de connivence avec les insurgés, veut lui donner une escorte; il répond qu'il refuse l'escorte des traîtres.

L'opération [14]--faisant déjeuner auparavant ses amis et les médecins, donnant l'ouvrage à ses ouvriers. L'opération se fit en cinq temps. Il dit, après le quatrième: «Mes amis, voilà quatre actes, que le cinquième n'en fasse pas une tragédie.»

Je veux, l'année prochaine, en revenant, copier ici le portrait de mon père.

--Un homme célèbre dit à un fanfaron jeune et impertinent, qui se vantait de n'avoir jamais eu peur de rien: «Monsieur, vous n'avez donc jamais mouché «la chandelle avec vos doigts!»

--Pense à affermir tes principes.--Pense à ton père et surmonte ta légèreté naturelle; ne sois pas complaisant avec les gens à conscience souple.

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13 _septembre._--Voilà la lettre que j'écris à ma sœur [15] la veille au soir de mon départ du Louroux:

«J'ai tardé jusque ce jour à te répondre, parce que je comptais t'aller voir. Maintenant que je vais retourner à Paris pour des choses importantes qui regardent ma peinture, je te transmets des renseignements donnés par Félix. Comment que tu interprètes ma conduite, sois persuadée que mes sentiments n'ont point changé; j'espère te le prouver, quand je te verrai. Je veux seulement que notre amitié soit de plus fondée à l'avenir sur l'intelligence claire de nos droits respectifs... Je vais donc très incessamment retourner à Paris, où je te retrouverai à la fin de ce mois, si tu ne changes pas d'avis. J'ai été bien peiné de voir que tu n'aies pas cru devoir répondre à la lettre que mon frère t'avait écrite, en même temps que moi. J'en avais espéré un retour et une réconciliation, qui aurait fait mon plus grand bonheur. Adieu, etc.»

--J'ai reçu ce soir une lettre de Piron [16] et de Pierret [17]: j'ai pris subitement le parti de retourner à Paris. Il me semble, en partant ainsi sans avoir le temps de me reconnaître, que je ne goûterai pas assez d'avance le plaisir de revoir mes bons amis. Pierret, dans sa lettre, me parle de ce que Félix m'avait touché dans sa dernière. Je me trouve calmé sur tous ces articles, et je m'abandonne un peu à ce que m'amèneront les circonstances. Je ne puis décidément renoncer à ma sœur, surtout lorsqu'elle est abandonnée et malheureuse; je pense que je n'aurai rien de mieux à faire que de confier ma position à Félix et de le prier de m'indiquer un homme de loi, honnête avant tout, pour avoir l'œil à mes affaires et à celles de mon frère.

--Je pars emportant des impressions pénibles sur la situation de mon frère [18]. Je suis libre et jeune, moi; lui si franc et loyal, et que le caractère dont il est revêtu devait placer au premier rang des hommes estimables, vit entouré de brutaux et de canailles... Cette femme a bon cœur, mais est-ce là seulement ce qu'il devait espérer pour donner la paix à la fin de sa carrière agitée? Henri Hugues m'a présenté sa position d'une manière que j'avais toujours sentie ainsi, mais dont le sentiment s'était émoussé par l'habitude; je n'ose prévoir qu'avec déchirement l'avenir qui l'attend... Quelle triste chose que de ne pouvoir avouer sa compagne en présence des gens bien nés, ou d'être réduit à se faire de ce malheur une arme à braver ce qu'il arrive à nommer des préjugés!... Il y a eu avant-hier une espèce de bal précédé d'un dîner qui a mis en lumière à mes yeux tout le désagrément de sa position.

Ce matin l'oncle Riesener et son fils Henry sont partis. Cette séparation, qui doit cependant être courte, m'a été pénible. Je me suis attaché à Henry. Il est quelque peu ricaneur, d'une façon qui le fait juger peu favorablement au premier abord, mais c'est un honnête homme. Hier soir, cette veille de séparation, qui devait être sensible surtout à mon frère, nous avons dîné tard et avec expansion. Avant-hier, jour de ce dîner, je me suis raccommodé avec Lisette et ai dansé avec elle assez avant dans la nuit, me trouvant avec la femme de Charles, Lisette et Henry: j'ai éprouvé de fâcheuses impressions. J'ai du respect pour les femmes; je ne pourrais dire à des femmes des choses tout à fait obscènes. Quelque idée que j'aie de leur avachissement, je me fais rougir moi-même, quand je blesse cette pudeur dont le dehors au moins ne devrait pas les abandonner. Je crois, mon pauvre réservé, que ce n'est pas la bonne route pour réussir auprès d'elles...

* * * * *

_Paris, mardi_ 24 _septembre._--Je suis arrivé hier dimanche matin. J'ai fait un voyage désagréable sur la banquette et sur l'impériale par un froid désagréable et une pluie battante. Je ne sais pourquoi le plaisir que je me promettais à revoir Paris s'affaiblissait à mesure que j'approchais. J'ai embrassé Pierret, et je me suis trouvé triste: les nouvelles du jour en sont la cause. J'ai été dans la journée voir mon tableau au Luxembourg et suis revenu dîner chez mon ami. Le lendemain, j'ai vu Édouard [19] avec bien du plaisir; il m'a appris qu'il cherchait avec ardeur d'après Rubens. J'en suis enchanté. Il lui manquait surtout de la couleur, et je me suis réjouis de ces études qui le conduiront à un vrai talent et à des succès que je désire si fort lui voir obtenir. Il n'a rien obtenu au Salon: c'est pitoyable! Nous nous sommes promis de nous voir cet hiver.

Sortant de chez lui, j'ai rencontré Champion [20], je l'ai revu avec un vrai plaisir; puis j'ai revu Félix; nous nous sommes embrassés bien tendrement.

Le soir au concours de l'académie.