Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850
Part 32
Chose qui me frappe surtout, c'est le caractère de l'architecture en Perse. Quoique dans le goût arabe, tout néanmoins est particulier au pays; la forme des coupoles, des ogives, les détails des chapiteaux, les ornements, tout est original. On peut, au contraire, parcourir l'Europe aujourd'hui, et depuis Cadix jusqu'à Pétersbourg, tout ce qui se fait en architecture a l'air de sortir du même atelier. Nos architectes n'ont qu'un procédé, c'est de revenir toujours à la pureté primitive de l'_art grec._ Je ne parle pas des plus fous, qui font la même chose pour le gothique; ces puristes s'aperçoivent tous les trente ans que leurs devanciers immédiats se sont trompés dans l'appréciation de cette exquise imitation de l'Antique. Ainsi Percier et Fontaine ont cru dans leur temps l'avoir fixé pour jamais. Ce style, dont nous voyons les restes dans quelques pendules faites il y a quarante ans, paraît aujourd'hui ce qu'il est véritablement, c'est-à-dire sec, mesquin, sans aucune des qualités de l'Antique.
Nos modernes ont trouvé la recette de ces dernières dans les monuments d'Athènes. Ils se croyaient les premiers qui les aient regardés; en conséquence, le Parthénon devient responsable de toutes leurs folies. Quand j'ai été à Bordeaux, il y a cinq ans, j'ai trouvé le Parthénon partout: casernes, églises, fontaines, tout en tient. La sculpture de Phidias obtient le même honneur auprès des peintres. Ne leur parlez même pas de l'antique romain ou du grec d'avant ou d'après Phidias.
J'ai vu, parmi les dessins faits en Perse, un entablement complet, chapiteaux, frise, corniche, etc., entièrement dans les proportions grecques, mais avec des ornements qui le renouvellent complètement, et qui sont d'invention.
--Dans la journée, j'avais été chez Pleyel, me réunir à ces messieurs pour finir l'affaire de Clésinger.
--Se rappeler dans les dessins persans ces immenses portails à des édifices qui sont plus petits qu'eux; cela ressemble à une grande décoration d'opéra dressée devant le bâtiment. Je n'en sache pas d'exemple nulle part.
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16 _mars._--Mme Cavé est venue et m'a lu quelques chapitres de son ouvrage sur le dessin. C'est charmant d'invention et de simplicité.... Je l'ai revue avec plaisir et j'ai causé de même.
Le soir chez Chabrier avec Mme de Forget. Je me suis ennuyé.
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_Dimanche_ 17 _mars._--Union musicale. Concert: _Symphonie d'Haydn_, admirable d'un bout à l'autre. Chef-d'œuvre d'ordre et de grâce; _Concerto pour le piano de Mozart_, autant; Chœur _Que de grâces_, de Glück, suivi d'un petit air de ballet ridicule, qu'on aurait dû laisser dans l'oubli, par respect pour sa mémoire.
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_Vendredi,_ 19 _mars._--Soirée de musique chez le Président. Causé là avec Fortoul [492], qui est fort aimable pour moi. Je m'y suis enrhumé. C'est le souvenir le plus saillant de la soirée.--Thiers y est venu. Cela a fait une certaine sensation.
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_Jeudi_ 21 _mars._--Toute la journée chez moi, occupé de mes esquisses pour la Préfecture.
Tous les jours derniers, occupé de la composition du plafond du Louvre [493]. Je m'étais d'abord arrêté pour les _Chevaux du soleil dételés par les nymphes de la mer._ J'en suis revenu jusqu'à présent à Python.
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_Vendredi_ 22 _mars._--Lettre de Voltaire, dans laquelle il s'écrie à propos du _Père de famille_ de Diderot, que tout s'en va, tout dégénère; il compare son siècle à celui de Louis XIV.
Il a raison. Les genres se confondent; la miniature, le genre succèdent aux genres tranchés, aux grands effets et à la simplicité. J'ajoute: Voltaire se plaint déjà du mauvais goût, et il touche pour ainsi dire au grand siècle; sous plus d'un rapport, il est digne de lui appartenir. Cependant le goût de la simplicité, qui n'est autre chose que le beau, a disparu!...
--Comment les philosophes modernes qui ont écrit tant de belles choses sur le développement graduel de l'humanité, accordent-ils, dans leur système, cette décadence des ouvrages de l'esprit avec le progrès des institutions politiques? Sans examiner si ce dernier progrès est un bien aussi réel que nous le supposons, il est incontestable que la dignité humaine a été relevée, au moins dans les lois écrites; mais est-ce la première fois que des hommes se sont aperçus qu'ils n'étaient pas tout à fait des brutes et ne se sont pas laissé gouverner en conséquence? Ce prétendu progrès moderne dans l'ordre politique n'est donc qu'une évolution, un accident de ce moment précis. Nous pouvons demain embrasser le despotisme avec la fureur que nous avons mise à nous rendre indépendants de tout frein.
Ce que je veux dire ici, c'est que, contrairement à ces idées baroques de progrès continu que Saint-Simon et autres ont mises à la mode, l'humanité va au hasard, quoi qu'on ait pu dire. La perfection est ici quand la barbarie est là. Fourier ne fait pas au genre humain l'honneur de le trouver adulte. Nous ne sommes encore que de grands enfants; du temps d'Auguste et de Périclès, nous étions dans les langes; nous avons balbutié à peine sous Louis XIV avec Racine et Molière. L'Inde, l'Égypte, Ninive et Babylone, la Grèce et Rome, tout cela a existé sous le soleil, a porté les fruits de la civilisation à un point dont l'imagination des modernes se fait à peine une idée, et tout cela a péri, sans laisser presque de traces; mais ce peu qui est resté pourtant est tout notre héritage; nous devons, à ces civilisations antiques nos arts, dans lesquels nous ne les égalerons jamais, le peu d'idées justes que nous avons sur toutes choses, le petit nombre de principes certains qui nous gouvernent encore dans les sciences, dans l'art de guérir, dans l'art de gouverner, d'édifier, de penser enfin. Ils sont nos maîtres, et toutes les découvertes dues au hasard, qui nous ont donné de la supériorité dans quelques parties des sciences, n'ont pu nous faire dépasser le niveau de supériorité morale, de dignité, de grandeur qui élève les anciens au-dessus de la portée ordinaire de l'humanité. Voilà ce que n'a pas vu Fourier avec son association, son harmonie, ses petits pâtés et ses femmes complaisantes.
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_Mercredi_ 27 _mars._--Beau ton de cheveux châtain clair dans la _Desdémone_: frottis de _bitume_, sur fonds assez clairs. Clairs: _terre verte brûlée_ et _blanc._
Demi-teinte delà chair du saint Sébastien: _bitume, blanc, laque terre verte_, un peu de _jaune brillant_; clairs, _jaune brillant, blanc, laque._ Un peu de _bitume_, suivant le besoin.
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_Dimanche_ 31 _mars.--Énée va tuer Hélène, qui se cache dans le temple de Vesta._ Vénus vient l'arrêter.
--_Les Harpies troublent le repos des Troyens._
--Villot venu me voir ce matin: tous ces jours-ci je reste chez moi, grâce à mon affreux rhume qui ne se guérit pas.
Ce soir cependant dîné chez Pierret; son fils va partir.
[490] Dans son charmant livre intitulé _Souvenirs_, Mme Jaubert a écrit d'intéressantes notes sur Delacroix et ses séjours à Alberville chez Berryer: «Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise, sans aucune exigence, jouissait pleinement à Augerville d'une sorte de vacance qu'il s'accordait.» Elle y raconte une anecdote très intéressante sur les rapports de Delacroix avec la princesse Belgiojoso.
[491] _Jules Laurens_, peintre et lithographe, né en 1825, élève de Paul Del a roche. En 1847, il fut chargé par le gouvernement d'accompagner _Hommaire de Hell_, envoyé en mission en Turquie, en Perse, en Asie Mineure, et il dessina pendant ce voyage des sites, des types, des costumes qui étaient encore peu connus. Il a publié en 1854 la relation de ce voyage.
[492] _Fortoul_, qui devait, l'année suivante, recevoir du Président le portefeuille de la marine, était alors député à l'Assemblée législative.
[493] Delacroix fait sans doute allusion à un grand et magnifique dessin qui appartient à Mme Andrieu, la veuve du peintre élève de Delacroix. Il représente la première idée du maître, et certaines parties de la composition, notamment les parties basses, diffèrent sensiblement de l'exécution définitive.
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_Mercredi_ 3 _avril._--Séance pour juger le concours de restauration. Séance dans la galerie d'Apollon, en présence de mon plafond; Revenu très fatigué.
J'aurai des difficultés dans l'atelier qu'on me donne au Louvre.
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_Samedi_ 6 _avril._--Travaillé beaucoup ces jours-ci à la composition du plafond. Un de ces jours, j'ai été trop longtemps et me suis fatigué.
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_Lundi_ 8 _avril._--Je devais aller assister tantôt à la séance de jugement des restaurateurs de tableaux; j'ai été obligé de me recoucher le matin et ai été très souffrant toute la journée.
J'ai fait venir le docteur. Au demeurant, c'était un état passager; je n'ai eu à le consulter que sur mon rhume. J'ai causé avec lui des affaires du temps, puis de sa profession.
Le pauvre homme n'a pas un moment de relâche. En comparant sa vie à la mienne, je me suis applaudi de mon lot... Les cours, l'hôpital, les examens lui prennent tout le temps qu'il ne donne pas à ses malades, aux opérations, etc. Aussi me dit-il qu'il se sent très souvent très lourd et très fatigué. Dupuytren est mort sous le faix et dans un âge peu avancé. C'est le sort presque immanquable de tous ses confrères, qui prennent à cœur leur profession.
Vraiment, je devrais réfléchir à tout cela, quand je me trouve à plaindre.
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_Samedi_ 20 _avril._--Concert de Delsarte [494] et Darcier [495]: Anciens Noëls ou Cantiques chantés en chœur pour se conformer à cette passion du gothique, sans la satisfaction de laquelle les Parisiens ne peuvent trouver aujourd'hui de plaisir à rien.
Ce Darcier ne manque pas d'une certaine verve, et est doué d'une belle voix; mais les refrains vulgaires et cette musique de mauvais goût faisaient un effet désolant auprès des morceaux de Delsarte.
Un malheureux enfant de chœur a psalmodié, sans une étincelle de sentiment, quelques complaintes gothiques, accompagné par une espèce d'orgue qui ne marquait aucune nuance et l'écrasait complètement.
Mme Kalerji était devant moi et auprès de M. J... et M. Piscatory [496].
Il a fallu livrer bataille, en sortant, pour avoir ma redingote, et j'y ai sans doute repris une seconde édition de mon rhume.
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_Dimanche_ 21 _avril._--Fatigué de la séance d'hier soir.
--Travaillé quelque peu à la composition du plafond et resté chez moi le soir.
--M. Lafont [497] venu dans la journée; il me plaît beaucoup. Je l'ai entrepris sur la peinture religieuse et monumentale, comme l'entendent les modernes. La mode a un empire incroyable sur les meilleurs esprits.
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_Lundi_ 22 _avril._--Enterrement de M. Meneval. Isabey, à côté de qui j'étais, me disait qu'il était contraire à l'architecture colorée. On y trouve à chaque instant des tons qui enfoncent ce qui devrait être saillant, et réciproquement. Les ombres produites par les saillies dessinent suffisamment les ornements. Tout cela se disait pendant la cérémonie, en face des peintures et de l'architecture de Notre-Dame de Lorette, où l'on ne voit que des contresens, il faudrait dire des contre-bon sens.
Il critique également avec raison les fonds d'or pour la peinture. Ils détruisent toute saillie dans les figures et désaccordent tout effet de peinture, en venant au-devant de tout, et en privant le tableau de fonds destinés à faire tout valoir.
Revenu de l'église par une pluie affreuse.
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_Champrosay.--Vendredi_ 26 _avril._--Parti pour Champrosay à onze heures et demie. Ravi de m'y retrouver. La sensation la plus délicieuse est celle de l'entière liberté dont j'y jouis. Là, les ennuyeux ne peuvent venir m'y trouver, quoique cela me soit arrivé, tant ils sont difficiles à éviter.
Le jardin était très en ordre, et tout s'est bien passé.
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_Samedi_ 27 _avril._--Je dors le soir outrageusement, et même dans la journée. L'écueil de la campagne, pour un homme qui craint de lire beaucoup, c'est l'ennui et une certaine tristesse que le spectacle de la nature inspire.
Je ne sens pas tout cela quand je travaille; mais cette fois, j'ai résolu de ne rien faire absolument pour me reposer du travail un peu abstrait de la composition de mon plafond.
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_Dimanche_ 28 _avril._--Le matin, grande promenade dans la forêt de Sénart.
Entré par la ruelle du marquis, revu les inscriptions amoureuses de la muraille de son parc; chaque année la pluie, l'effet du temps en emporte quelque chose; à présent elles sont presque illisibles. Je ne puis m'empêcher toutes les fois que je passe là, et j'y passe souvent exprès, d'être ému des regrets et de la tendresse de ce pauvre amoureux! Il a l'air bien pénétré de l'éternité de son sentiment pour sa Célestine. Dieu sait ce qu'elle est devenue, aussi bien que ses amours! Mais qui est-ce qui n'a pas connu cette jeune exaltation, le temps où l'on n'a pas un instant de repos, et où l'on jouit de ses tourments?
J'ai été jusqu'à l'endroit des grenouilles et revenu par le petit chemin le long de la colline?
J'ai été avec la servante cueillir dans la journée des fleurs dans le champ de Candas.
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_Lundi_ 29 _avril._--Je ne sais pourquoi il m'est venu la fantaisie d'écrire sur le _bonheur._ C'est un de ces sujets sur lesquels on peut écrire tout ce qu'on veut.
--Je me suis promené le matin dans le jardin abandonné et livré à la nature des pauvres gendarmes; leurs petits carrés de choux si bien alignés, leurs treilles, leurs arbres fruitiers, source de consolation et d'un petit produit sensible dans leur misère, sont presque effacés, ruinés par les allants et venants, par le vent, par les accidents de toutes parts; le vent fait battre les contrevents des fenêtres et achève de briser les vitres. Cela va devenir un repaire d'oiseaux et de créatures sauvages.
Sur le tantôt, promené avec Jenny vers le petit sentier de la colline où j'ai été lire.
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_Mardi_ 30 _avril._--Sorti vers neuf heures. Pris la ruelle du marquis et marché jusqu'à l'ermitage. En face de l'ermitage, immense abatis; tous les ans j'éprouve ce crève-cœur de voir une partie de la forêt à bas, et c'est toujours la plus belle, c'est-à-dire la plus fournie ou la plus ancienne. Il y avait un petit sentier couvert charmant.
Pris à droite jusqu'au chêne Prieur. J'ai vu là, le long du chemin, une procession de fourmis que je défie les naturalistes de m'expliquer. Toute la tribu semblait défiler en ordre comme pour émigrer; un petit nombre de ces ouvrières remontait le courant en sens contraire. Où allaient-elles? Nous sommes enfermés pêle-mêle, animaux, hommes, végétaux, dans cette immense boîte qu'on appelle l'Univers. Nous avons la prétention de lire dans les astres, de conjecturer sur l'avenir et sur le passé qui sont hors de notre vue, et nous ne pouvons comprendre un mot de ce qui est sous nos yeux. Tous ces êtres sont séparés à jamais, et indéchiffrables les uns pour les autres.
[494] _Delsarte_, artiste lyrique et musicien de haute valeur, se consacra surtout à l'enseignement de son art, et contribua par ses efforts à répandre dans le public le goût de la musique ancienne.
[495] _Joseph Darcier_, acteur, chanteur et compositeur, né en 1820.
[496] _Piscatory_, homme politique et diplomate, né en 1799, mort en 1870. Il joua un rôle assez important sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet. Il fut envoyé comme ministre plénipotentiaire en Grèce en 1844 et comme ambassadeur quelques années après en Espagne. Sous le second Empire, il rentra définitivement dans la vie privée.
[497] _Émile Lafont_, peintre de sujets religieux.
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_Mercredi_ 1er _mai.--Sur la réflexion et l'imagination données à l'homme._ Funestes présents.
Il est évident que la nature se soucie très peu que l'homme ait de l'esprit ou non. _Le vrai homme est le sauvage_; il s'accorde avec la nature comme elle est. Sitôt que l'homme aiguise son intelligence, augmente ses idées et la manière de les exprimer, acquiert des besoins, la nature le contrarie en tout. Il faut qu'il se mette à lui faire violence continuellement; elle, de son côté, ne demeure pas en reste. S'il suspend un moment le travail qu'il s'est imposé, elle reprend ses droits, elle envahit, elle mine, elle détruit ou défigure son ouvrage; il semble qu'elle porte impatiemment les chefs-d'œuvre de l'imagination et de la main de l'homme. Qu'importent à la marche des saisons, au cours des astres, des fleuves et des vents, le Parthénon, Saint-Pierre de Rome, et tant de miracles de l'art? Un tremblement de terre, la lave d'un volcan vont en faire justice..... Les oiseaux nicheront dans ces ruines; les bêtes sauvages iront tirer les os des fondateurs de leurs tombeaux entrouverts. Mais l'homme lui-même, quand il s'abandonne à l'instinct sauvage qui est le fond même de sa nature, ne conspire-t-il pas avec les éléments pour détruire les beaux ouvrages? La barbarie ne vient-elle pas presque périodiquement, et semblable à la Furie qui attend Sisyphe roulant sa pierre au haut de la montagne, pour renverser et confondre, pour faire la nuit après une trop vive lumière? Et ce je ne sais quoi qui a donné à l'homme une intelligence supérieure à celle des bêtes, ne semble-t-il pas prendre plaisir à le punir de cette intelligence même?
Funeste présent, ai-je dit? Sans doute, au milieu de cette conspiration universelle contre les fruits de l'invention du génie, de l'esprit de combinaison, l'homme a-t-il au moins la consolation de s'admirer grandement lui-même de sa constance ou de jouir beaucoup et longtemps de ces fruits variés émanées de lui? Le contraire est le plus commun. Non seulement le plus grand par le talent, par l'audace, par la constance, est ordinairement le plus persécuté, mais il est lui-même fatigué et tourmenté de ce fardeau du talent et de l'imagination. Il est aussi ingénieux à se tourmenter qu'à éclairer les autres. Presque tous les grands hommes ont eu une vie plus traversée, plus misérable que celle des autres hommes.
À quoi bon alors tout cet esprit et tous ces soins? Le vivre suivant la nature veut-il dire qu'il faut vivre dans la crasse, passer les rivières à la nage, faute de ponts et de bateaux, vivre de glands dans les forêts, ou poursuivre à coups de flèches les cerfs et les buffles, pour conserver une chétive vie cent fois plus inutile que celle des chênes qui servent du moins à nourrir et à abriter des créatures? Rousseau est donc de cet avis, quand il proscrit les arts et les sciences, sous le prétexte de leurs abus. Tout est-il donc piège, condition d'infortune ou signe de corruption dans ce qui vient de l'intelligence de l'homme? Que ne reproche-t-il au sauvage d'orner et d'enluminer à sa manière son arc grossier?... de parer de plumes d'oiseaux le tablier dont il cache sa chétive nudité? Et pourquoi la cacher au soleil et à ses semblables? N'est-ce pas encore là un sentiment trop relevé pour cette brute, pour cette machine à vivre, à digérer, à dormir?
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_Jeudi_ 2 _mai._--Chez M. Quantinet, vers deux heures. Vu lui et sa femme. Il faisait encore un froid du diable.
Monté dans la bibliothèque: vue enchanteresse, dont deux parties intéressantes: vu le couchant et vu le levant.
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_Samedi_ 4 _mai._--Travaillé ce matin; été voir Mme Quantinet dans le milieu de la journée; refusé le lendemain dimanche son invitation à dîner: j'avais la gorge fatiguée, et vraiment besoin d'être tranquille. Elle m'a lu les extraits de ses lectures; il y avait entre autres cette pensée de l'_Adolphe_ de Benjamin Constant: «_L'indépendance a pour compagnon l'isolement._» C'est autrement dit, mais c'est le sens.
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_Lundi_ 6 _mai._--Travaillé ce jour, hier et avant-hier au _comte Ugolin._
--Ce matin est venu le nommé Hubert, pépiniériste, me réclamer, au bout de deux ans et demi, le payement d'une note d'arbres fruitiers et autres, que je lui ai payée en octobre 1847. J'ai trouvé heureusement le reçu. Il n'osera pas probablement revenir.
J'ai remarqué plus d'une fois combien des actes d'une immoralité profonde étaient traités doucement par notre Code athée. Je me rappelle le fait que j'ai lu, il y a un an ou deux, d'un malheureux qui, ayant porté plainte contre sa femme, laquelle vivait authentiquement en concubinage avec son propre fils, avait été mis, lui le père et l'époux, à la porte de son domicile commun...; la femme n'a été condamnée qu'à un mois ou deux de prison.
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_Mardi_ 7 _mai._--Je n'ai pas mis le pied dehors de toute la journée, malgré le projet d'aller à Fromont.
Je me suis occupé de rechercher à mettre au net la composition de _Samson et Dalila._ Quoique cela ne m'ait pris que peu de temps et dans la matinée seulement, je ne me suis pas ennuyé.
Écrit à Andrieu [498], à son oncle, à Haro pour le plafond, et à Duban.
--Pourquoi ne pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me viennent de temps en temps toutes moulées et auxquelles il serait difficile d'en coudre d'autres? Faut-il absolument faire un livre dans toutes les règles? Montaigne écrit à bâtons rompus..... Ce sont les ouvrages les plus intéressants. Après le travail qu'il a fallu à l'auteur pour suivre le fil de son idée, la couver, la développer dans toutes ses parties, il y a bien aussi le travail du lecteur qui, ayant ouvert un livre pour se délasser, se trouve insensiblement engagé, presque d'honneur, à déchiffrer, à comprendre, à retenir ce qu'il ne demanderait pas mieux d'oublier, afin qu'au bout de son entreprise, il ait passé avec fruit par tous les chemins qu'il a plu à l'auteur de lui faire parcourir.
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_Mercredi_ 8 mai.--Travaillé toute la matinée sans entrain; j'étais mal à l'aise, car je n'ai rien mangé jusqu'au dîner.
--Vers trois heures, je me suis décidé à faire la corvée de Fromont. J'ai beaucoup joui de cette promenade, quoique je n'aie vu du parc que ce qui se trouve depuis la porte sur la grande route, jusqu'à la serre du jardinier. J'ai vu, dans ce trajet, deux ou trois magnolias, dont un ou deux sur la fin de la floraison. Je n'avais pas d'idée de ce spectacle: cette profusion vraiment prodigieuse de fleurs énormes sur cet arbre dont les feuilles ne font que commencer à poindre, l'odeur délicieuse, une jonchée incroyable de pétales de fleurs déjà passées ou fanées m'ont arrêté et charmé. Il y avait devant la serre des rhododendrons rouges et un camélia d'une taille extraordinaire.
Revenu par Ris et pris des pâtisseries en passant. La vue du paysage au pont et en grimpant est charmante, à cause de la verdure printanière et des effets d'ombre que les nuages font passer sur tout cela. J'ai fait, en rentrant, une espèce de _pastel_ de l'_effet de soleil_ en vue de mon plafond.
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_Jeudi_ 9 _mai._--Je crois que les pâtisseries d'hier mangées à mon dîner pour égayer ma solitude ont contribué à me donner ce matin la plus affreuse et la plus durable morosité. Me sentant mal disposé pour quoi que ce soit, j'ai, vers neuf heures, gagné la forêt et été directement jusqu'au chêne Prieur. Quoique la matinée fût magnifique, rien n'a pu me distraire de cette humeur noire. J'ai fait un petit croquis du chêne; le frais qui commençait à s'élever m'a chassé.