Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Part 31

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18 _janvier._--«Mon cher Monsieur, j'apprends à l'instant que M. de Mornay, dont les procédés avec moi ne me commandent point de ménagements, a mis en vente, à la rue des Jeûneurs, six tableaux de moi, dont l'un, la _Cléopâtre_, ne m'a pas été payé, depuis plusieurs années qu'il l'a chez lui. Je désirerais donc, si vous croyez que la chose soit faisable, mettre de suite opposition à la vente dudit tableau, afin de le ravoir du moins; car, dans l'état de ruine où se trouve M. de Mornay, j'aurais encore plus de peine à en recouvrer le prix. Peut-être vous demandé-je une chose qui exigerait des formalités que j'ignore? peut-être aussi le temps vous manque-t-il?... Je laisse cela à votre appréciation, pensant bien que vous ne consentiriez pas à me voir m'engager dans une sotte affaire. J'avoue que le trait me semble si fort qu'il m'a semblé que je serais plus que dupe en ne protestant pas pour le moins.

«Si je calcule bien, il n'y aurait pas de temps à perdre: nous sommes aujourd'hui vendredi; il est probable que la vente aura lieu demain.»

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_Dimanche_ 20 _janvier._--Concert de l'Union musicale. Symphonie de Mozart; admirable ouverture de _Coriolan_, de Beethoven.

Entendu deux fois et mal composé.

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21 _janvier._--J'avais écrit derrière la toile du petit _Christ à la colonne_ que j'envoie à Gaultron: _blanc, momie, vermillon_: je me rappelle que j'avais employé pour les ombres _laque Robert J._ et _terre verte_, ou bien _vert malachite clair._

A Gaultron, prêté le _tableau de fruits_ de Chardin. Rendu à la fin d'avril.

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_Jeudi_ 24.--Donné à Haro, pour la rentoiler, la petite étude de l'_Étang de Louroux_; ciel grisâtre clair.

Composé la _Pandore_ sur toile assez grande.

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_Vendredi_ 25 _janvier._--Je pensais que les artistes qui ont un style assez vigoureux sont dispensés de l'exécution exacte, témoin Michel-Ange. Arrivé à ce point, ce qu'ils perdent en vérité littérale, ils le regagnent bien en indépendance et en fierté.

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30 _janvier._--Soirée chez Gudin [477]. Je disais à Pradier que je dînais très fortement, ne pouvant déjeuner à cause de mon travail, et que pour faire passer ce dîner, je faisais force exercice ensuite. Il me dit: «Quand on a une vieille voiture, on ne lui fait pas faire de longs voyages; on la met sous la remise, et on ne l'en tire que pour le besoin et pour des courses légères.»

Revenu à deux heures du matin, très fatigué; premier oubli de la leçon que je venais de recevoir.

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31 _janvier._--«_Ne négligez rien de ce qui peut vous faire grand_», m'écrivait le pauvre Beyle [478].

--Cette réflexion [au 20 février] me fait surmonter l'ennui de me déranger pour aller en Belgique.

[472] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 543 et 544.

[473] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1246.

[474] Marchand de tableaux.

[475] _Gavard_, éditeur des _Galeries historiques de Versailles._

[476] La princesse _Marcellini Czartoriska._

[477] _Théodore Gudin_, peintre de paysages et de marines, né à Paris en 1802, mort en 1880. Il fut élève de Girodet, qu'il quitta pour l'atelier de Géricault et pour celui de Delacroix.

[478] Il ne paraît point que les relations aient été très suivies entre Stendhal et Delacroix. Stendhal en 1824 avait écrit un «Salon» dans le _Journal de Paris et des départements_, Salon qui fut réimprimé dans les _Mélanges d'art et de littérature._ Il n'avait pas été perspicace en ce qui touche le talent du peintre, car il y déclarait _qu'il ne pouvait admirer ni l'auteur ni l'ouvrage_; il parlait des _Massacres de Scio._ Pourtant il le rapproche de _Tintoret_, ce qui n'est point un médiocre compliment, et il conclut en disant: «M. Delacroix a toujours cette immense supériorité sur tous les auteurs de grands tableaux qui tapissent les grands salons, qu'au moins le public s'est beaucoup occupé de ses ouvrages.»

«Plafond. _L'archange saint Michel terrassant le démon._

«Tableau de droite. _Héliodore chassé du temple._ S'étant présenté avec ses gardes pour en enlever les trésors, il est tout à coup renversé par un cavalier mystérieux: en même temps, deux envoyés célestes se précipitent sur lui et le battent de verges avec furie, jusqu'à ce qu'il soit rejeté hors de l'enceinte sacrée.

«Tableau de gauche. _La lutte de Jacob avec l'ange._ Jacob accompagne les troupeaux et autres présents à l'aide desquels il espère fléchir la colère de son frère Ésaü. Un étranger se présente qui arrête ses pas et engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu'au moment où Jacob, touché au nerf de la cuisse par son adversaire, se trouve réduit à l'impuissance. Cette lutte est regardée par les Livres saints comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses élus.» (Voir _Corresp._, t. II, p. 260 et 261.)

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_Lundi_4 _février._--Faire à Saint-Sulpice [479] des cadres de marbre blanc, autour des tableaux; ensuite cadres de marbre rouge ou vert, comme dans la chapelle de la Vierge, et le fond du tout en pierre avec ornements en pierre, et imitant l'or, comme les cuivres dorés de la même chapelle. (Si on pouvait faire les cadres en stuc blanc.)

La dimension du plafond est de 15 pieds [480].

--Magnifiques tons d'ombre reflétée dans une chair rouge: _vert cobalt, vermillon Chine, ocre jaune_; je l'ai employé pour fondre les touches de _terre de Sienne brûlée_ et autres tons chauds qui formaient la préparation des hommes qui regardent par le trou, dans le _Daniel._

Les clairs, sur ces préparations, peuvent se faire et ont été faits avec _laque fixe, ocre jaune_ et _blanc._

L'ocre _jaune pur_, ton le plus vrai et le plus frappant pour les bons.

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_Mardi 5 février._--Très beau ton pour les chairs très claires, pour servir d'intermédiaires entre les plus grands clairs et les ombres: _terre de Cassel, blanc, vermillon, ocre jaune._

--Dîné chez Ed. Bertin. Revu là Mme P..., avec laquelle j'ai causé beaucoup. Fleury Cuvillier [481] et sa femme y étaient. Desportes [482] m'a entrepris sur la dévotion, il a trouvé en moi un terrain tout préparé; mais au fond c'est un fou. Il regarde Mozart comme un grand corrupteur, il lui préfère beaucoup les vieux maîtres, y compris Rameau.

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_Jeudi_ 7 _février._--Hecquet, au concert, l'autre jour, me citait un critique connu, qui appelle Mozart le premier des musiciens médiocres.

A ce concert et au suivant, je comparais les deux ouvertures de Beethoven à celle de la _Flûte enchantée_, par exemple, et à tant d'autres de Mozart..... Quelle réunion, dans ces dernières, de tout ce que l'art et le génie peuvent donner de perfection! Dans l'autre, quelles incultes et bizarres inspirations!

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_Vendredi 8 février._--Ce serait une bonne chose, en commençant, que d'établir la gamme d'un tableau par un objet clair dont le ton et la valeur seraient exactement pris sur nature: un mouchoir, une étoffe, etc. Cicéri me conseillait cela il y a quelques années.

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10 _février._--Chez Bixio le soir[483]. Avant dîner, chez Louis Guillemardet.

Duverger me disait en revenant que B*** était sans imagination et avait du feu, et que lui (Duverger) était presque tout le contraire; c'est la réunion de ces deux facultés, l'imagination et la raison, qui fait les hommes exceptionnels.

Il me présente l'idée originale et pourtant assez raisonnable que la tradition napoléonienne est le résultat nécessaire de la révolution.

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11 _février._--Dîné chez Meissonier avec Chenavard. Fait là, _inter pocula_, le beau projet d'aller en Hollande voir les dessins de Raphaël. Chenavard dit à dîner que Raphaël lui déplaisait parce qu'il le trouvait impersonnel, c'est-à-dire se métamorphosant à mesure que d'autres personnalités vigoureuses le frappaient: le contraire de Michel-Ange, Corrège, Rembrandt, etc..

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13 _février._--Retravaillé au _Saint Sébastien._

--Vu la princesse Marcellini, vers trois heures; j'ai été bien frappé de ce qu'elle m'a joué de Chopin. Rien de banal, composition parfaite. Que peut-on trouver de plus complet? Il ressemble plus à Mozart que qui que ce soit. Il a, comme lui, de ces motifs qui vont tout seuls, qu'il semble qu'on trouverait.

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_Jeudi_ 14 _février._--Travaillé à la _Femme impertinente._ Je l'avais reprise, il y a dix ou douze jours.

--Je commence à prendre furieusement en grippe les Schubert, les rêveurs, les Chateaubriand (il y a longtemps que j'avais commencé), les Lamartine, etc. Pourquoi tout cela se passe-t-il? Parce que ce n'est point vrai... Est-ce que les amants regardent la lune, quand ils trouvent près d'eux leur maîtresse?... A la bonne heure, quand elle commence à les ennuyer.

Des amants ne pleurent pas ensemble; ils ne font pas d'hymnes à l'infini, et font peu de descriptions. Les heures vraiment délicieuses passent bien vite, et on ne les remplit pas ainsi.

Les sentiments des _Méditations_ sont faux, aussi bien que ceux de _Raphaël_, du même auteur. Ce vague, cette tristesse perpétuelle ne peignent personne. C'est l'école de l'amour malade... C'est une triste recommandation, et cependant les femmes font semblant de raffoler de ces balivernes; c'est par contenance; elles savent bien à quoi s'en tenir sur ce qui fait le fond même de l'amour. Elles vantent les faiseurs d'odes et d'invocations, mais elles attirent et recherchent soigneusement les hommes bien portants et attentifs à leurs charmes.

--Ce même jour, Mme P... est venue avec sa sœur, la princesse de B... La nudité de la _Femme impertinente_[484], et celle de la _Femme qui se peigne_, lui ont sauté aux yeux:... «Que pouvez-vous trouver là de si attrayant, vous autres artistes, vous autres hommes? Qu'est-ce que cela a de plus intéressant que tout autre objet vu dans sa nudité, dans sa crudité, une pomme, par exemple?»

--J'avais cheminé, vers quatre heures et demie, avec le vieux père Isabey [485]. Il m'a fait un cours sur les lunettes. C'est _Charles_ qui lui a donné le conseil d'avoir ses lunettes divisées en deux. Il lui a dit: «Change de verre, aussitôt que tu t'aperçois que tes yeux se fatiguent le moins du monde.» En ne le faisant pas, on risque d'être forcé de sauter un numéro, ce qui m'est arrivé. «Tu vivrais, lui a-t-il dit, comme Mathusalem, que tu aurais encore de quoi y voir clair.»--Il fait de petits repas assez fréquents: cela lui réussit.

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_Samedi_ 16 _février._--J'ai revu chez M. de Geloës mon tableau du _Christ au tombeau_ qu'il éclaire le soir avec un quinquet _ad hoc_; il ne m'a pas déplu.

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_Dimanche_ 17 _février._--Passé toute ma journée en état de langueur, et je n'avais à faire que des besognes ennuyeuses. Je ne fais rien qui me prépare à ce voyage de Hollande, et cela, pendant que je suis fort bien en train de peindre. Le soir, dîné chez Mme de Forget.

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_Mardi_ 19 _février._--Dîné avec Chenavard, Meissonier.--Parlé du voyage qui, j'espère, ne se fera pas. (Voir au 31 janvier précédent.)

Chez Berlioz ensuite; l'ouverture de _Léonore_ m'a produit la même sensation confuse; j'ai conclu qu'elle est mauvaise, pleine, si l'on veut, de passages étincelants, mais sans union. Berlioz de même: ce bruit est assommant; c'est un héroïque gâchis.

Le beau ne se trouve qu'une fois et à une certaine époque marquée. Tant pis pour les génies qui viennent après ce moment-là. Dans les époques de décadence, il n'y a de chance de surnager que pour les génies très indépendants. Ils ne peuvent ramener leur public à l'ancien bon goût qui ne serait compris de personne; mais ils ont des éclairs qui montrent ce qu'ils eussent été dans un temps de simplicité. La médiocrité dans ces longs siècles d'oubli du beau est bien plus plate encore que dans les moments où il semble que tout le monde puisse faire son profit de ce goût du simple et du vrai qui est dans l'air. Les artistes plats se mettent alors à exagérer les écarts des artistes mieux doués, ce qui est la platitude à force d'enflure, ou bien ils s'adonnent à une imitation surannée des beautés de la bonne époque, ce qui est le dernier terme de l'insipidité, ils remontent même en deçà. Ils se font naïfs avec les artistes qui ont précédé les belles époques. Ils affectent le mépris de cette perfection, qui est le terme naturel de tous les arts.

Les arts ont leur enfance, leur virilité et leur décrépitude. Il y a des génies vigoureux qui sont venus trop tôt, de même qu'il y en a qui viennent trop tard; dans les uns et les autres, on trouve des saillies singulières. Les talents primitifs n'arrivent pas plus à la perfection que les talents des temps de la décadence. Du temps de Mozart et de Cimarosa, on compterait quarante musiciens qui semblent être de leur famille, et dont les ouvrages contiennent, à des degrés différents, toutes les conditions de la perfection. A partir de ce moment, tout le génie des Rossini et des Beethoven ne peut les sauver de la _manière._ C'est par la manière qu'on plaît à un public blasé et avide par conséquent de nouveautés; c'est aussi la manière qui fait vieillir promptement les ouvrages de ces artistes inspirés, mais dupes eux-mêmes de cette fausse nouveauté qu'ils ont cru introduire dans l'art. Il arrive souvent alors que le public se retourne vers les chefs-d'œuvre oubliés et se reprend au charme impérissable de la beauté.

Il faudrait absolument écrire ce que je pense du gothique; ce qui précède y trouverait naturellement sa place.

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_Dimanche_ 24 _février._--Pierret venu me voir dans la journée avec son fils Henry, qui va en Californie. Je lui ai donné le _Petit Lion._

Le soir, au divin _Mariage secret_, avec Mme de Forget. Cette perfection se rencontre dans bien peu d'ouvrages humains.

On pourrait refaire pour tous les beaux ouvrages restés dans la mémoire des hommes ce que de Piles [486] fait pour les peintres seulement... Je me suis interrogé là-dessus, et pour ne parler que de la musique, j'ai successivement préféré Mozart à Rossini, à Weber, à Beethoven, toujours au point de vue de la perfection. Quand je suis arrivé au _Mariage secret_, j'ai trouvé non pas plus de perfection, mais la perfection même. Personne n'a cette proportion, cette convenance, cette expression, cette gaieté, cette tendresse, et par-dessus tout cela, et ce qui est l'élément général, qui relève toutes ces qualités, cette élégance incomparable, élégance dans l'expression des sentiments tendres, élégance dans le bouffon, élégance dans le pathétique modéré qui convient à la pièce.

On est embarrassé pour dire en quoi Mozart peut être inférieur à l'idée que j'ai ici de Cimarosa. Peut-être une organisation particulière me fait-elle incliner dans le sens où j'incline; cependant une raison comme celle-là serait la destruction de toute idée du goût et du vrai beau; chaque sentiment particulier serait la mesure de ce beau et de ce goût. J'osais bien me dire aussi que je trouvais dans Voltaire un coin fâcheux, rebutant pour un adorateur de son admirable esprit; c'est l'abus de cet esprit même. Oui, cet arbitre du goût, ce juge exquis abuse aussi des petits effets; il est élégant, mais spirituel trop souvent, et ce mot est une affreuse critique. Les grands auteurs du siècle précédent sont plus simples, moins recherchés.

--J'ai été voir à quatre heures les études de Rousseau, qui m'ont fait le plus grand plaisir... Exposés ensemble, ces tableaux donneront de son talent une idée dont le public est à cent lieues, depuis vingt ans que Rousseau est privé d'exposer [487].

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_Mardi_ 26 _février._--J'ai été convoqué par Durieu [488], pour juger le procédé Haro, que nous devons aller voir fonctionner à Saint-Eustache.

J'ai appris là ce que l'univers ne croira pas: la cathédrale de Beauvais manque d'une aile qui n'a jamais été achevée; ladite cathédrale est d'un gothique mêlé du seizième siècle. On discute sérieusement si le morceau qui reste à faire sera refait dans le style du reste ou dans celui du treizième siècle, qui est le style favori des antiquaires dans ce moment. De cette manière, on apprendrait à vivre à ces ignorants du seizième siècle, qui ont eu le malheur de n'être pas nés trois siècles plus tôt.

Après la commission, j'ai été voir Duban, en société de Vaudoyer [489], qui est dans mes idées sur l'architecture. Vu Duban.

Vu la galerie d'Apollon, etc.

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_Mercredi_ 27 _février._--Je travaille aux croquis pour Saint-Sulpice à soumettre à la Préfecture.

Vers trois heures, j'ai été voir Cavé, qui a été mordu par son chien au point d'avoir failli en perdre le nez et la mâchoire. Le _Constitutionnel_ a imprimé qu'il en était quitte seulement pour le premier des deux. Les amis alarmés viennent les uns après les autres s'informer de ce qui lui reste réellement, et il a pris le parti d'écrire au journal pour lui demander grâce.

[479] Pour l'inauguration de la chapelle, Delacroix envoya une invitation datée du 29 juin 1861. Il expose ainsi les sujets de la décoration: «M. Delacroix vous prie de vouloir bien lui faire l'honneur de visiter les travaux qu'il vient de terminer, dans la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice. Ces travaux seront visibles au moyen de cette lettre, depuis le mercredi 21 juin jusqu'au 3 août inclusivement, de une à cinq heures de l'après-midi. Première chapelle à droite en entrant par le grand portail.

[480] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1341.

[481] _Cuvillier-Fleury_, littérateur, né en 1802, mort en 1887. Il fut le précepteur du duc d'Aumale, et écrivit de nombreux articles au _Journal des Débats._ En 1860. il entra à l'Académie française.

[482] _Auguste Desportes_, poète et auteur dramatique, né en 1797, mort en 1866.

[483] _Alexandre Bixio_ (1808-1865), savant et homme politique. Il prit une part active à la révolution de Juillet. En 1831, il fonda avec Buloz la _Revue des Deux Mondes._ Il fut rédacteur au _National_ et l'un des principaux écrivains de l'opposition libérale. En 1848, il devint ministre de l'agriculture.

[484] C'est sous ce titre que Delacroix désignait, dans la conversation, une de ses _Baigneuses._ A propos de ce tableau, M. Robaut écrit: «La jeune femme a la tête ceinte d'un ruban bleu qui flotte sur son dos; elle s'appuie sur un banc de verdure où sont déposés des vêtements qui éclatent en tons blancs et rouges.»

[485] _J.-B. Isabey_, célèbre peintre miniaturiste français, né en 1767, mort en 1855. Ses portraits le montrent comme un dessinateur des plus remarquables. Sous le Directoire, sous l'Empire et sous la Restauration, il jouit de la faveur du public et fut successivement directeur de l'atelier des peintres à la manufacture de Sèvres et conservateur adjoint des Musées royaux.

[486] _Roger de Piles_ (1635-1709), peintre et écrivain, auteur d'un _Abrégé de la vie des peintres._

[487] Delacroix portera plut loin un jugement sur _Rousseau._ Il est intéressant de noter ici l'opinion de Rousseau sur Delacroix; on la trouve dans une très curieuse lettre du paysagiste, publiée par M. Burty dans, son volume _Maîtres et petits maîtres._ Cette lettre contient un parallèle entre Ingres et Delacroix, et conclut ainsi: «Faut-il vous dire que je préfère Delacroix avec ses exagérations, ses fautes, ses chutes visibles, _parce qu'il ne tient à rien qu'à lui_, parce qu'il représente l'esprit, le temps, le verbe de son temps? Maladif et trop nerveux peut-être, parce que son art souffre avec nous, parce que dans ses lamentations exagérées et ses triomphes retentissants, il y a toujours le souffle de la poitrine et son cri, son mal et le nôtre. Nous ne sommes plus au temps des Olympiens comme Raphaël, Véronèse et Rubens, et l'art de Delacroix est puissant comme une voix de l'Enfer du Dante.» (Ph. BURTY, _Maîtres et petits maîtres_, p. 157.)

[488] _Eugène Durieu_, administrateur et écrivain, né en 1800. Entré au ministère de l'intérieur, il devint en 1847 inspecteur général des établissements d'utilité publique. Chargé, après la révolution de Février, de la direction générale de l'administration des cultes, il institua une commission des arts et édifices religieux, et créa le service des architectes diocésains pour la conservation des monuments affectés au culte.

[489] _Léon Vaudoyer_, architecte, né le 7 juin 1803, mort en 1872. Il déploya un remarquable talent pratique dans la restauration des vieux monuments historiques, et fut nommé, en 1868, membre de l'Académie des beaux-arts.

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_Vendredi_1er _mars._--Vu l'exposition des tableaux de Rousseau pour sa vente. Charmé d'une quantité de morceaux d'une originalité extrême.

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_Dimanche_ 3 _mars._--A l'Union musicale: _Symphonie en fa_, de Beethoven, pleine de fougue et d'effet; puis l'ouverture d'_Iphigénie en Aulide_, avec toute l'introduction, airs d'Agamemnon, et le chœur de l'arrivée de Clytemnestre.

L'ouverture, un chef-d'œuvre: grâce, tendresse, simplicité et force par-dessus tout. Mais il faut tout dire: toutes ces qualités vous saisissent fortement, mais la monotonie vous endort un peu. Pour un auditeur du dix-neuvième siècle, après Mozart et Rossini, cela sent un peu le plain-chant. Les contre-basses et leurs rentrées vous poursuivent comme les trompettes dans Berlioz.

Tout de suite après venait l'ouverture de la _Flûte enchantée_: à la vérité, c'est un chef-d'œuvre. J'ai été aussitôt saisi de cette idée, en entendant cette musique qui venait après Glück. Voilà donc où Mozart a trouvé, et voici le pas qu'il lui a fait faire; il est vraiment le créateur, je ne dirai pas de l'art moderne, car il n'y en a déjà plus à présent, mais de l'art porté à son comble, après lequel la perfection ne se trouve plus.

Je disais à la princesse Radoïska, chez laquelle j'ai été en sortant de là: «Nous savons par cœur Mozart et tout ce qui lui ressemble. Tout ce qui a été fait à leur imitation et dans ce style ne le vaut pas, et nous a d'ailleurs fatigués ou rassasiés. Que faire pour être émus de nouveau?... surtout surpris? Se contenter des tentatives hardies, mais moins souvent heureuses, des génies quelquefois très éminents que le siècle produit. Que feront ces derniers, quand les modèles semblent n'être là que pour montrer ce qu'il faut éviter? Il est impossible qu'ils ne tombent pas dans la recherche.»

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_Lundi_ 4 _mars._--Au Louvre pour la restauration.

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_Vendredi_ 8 _mars._--A l'atelier de Clésinger. Scène pitoyable avec ce butor et notre comité.

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_Samedi_9 _mars._--Je suis accablé de toutes ces corvées successives.

--Plusieurs jours se passent à ne rien faire jusqu'au lundi 11.

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_Lundi_ 11 _mars._--Repris le dernier _tableau de fleurs._

A notre comité chez Pleyel à une heure.

Le soir, chez Mme Jaubert [490]. Vu des portraits et dessins persans, qui m'ont fait répéter ce que Voltaire dit quelque part, à peu près ainsi: Il y a de vastes contrées où le goût n'a jamais pénétré; ce sont ces pays orientaux, dans lesquels il n'y a pas de société, où les femmes sont abaissées, etc. Tous les arts y sont stationnaires.

Il n'y a dans ces dessins ni perspective ni aucun sentiment de ce qui est véritablement la peinture, c'est-à-dire une certaine illusion de saillie, etc.: les figures sont immobiles, les poses gauches, etc... Nous avons vu ensuite un portefeuille de dessins d'un M. Laurens[491], qui a voyagé dans toutes ces contrées.